‹ La nouvelle AmériqueChapitre 52 sur 71 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

« Et comment se recrutent les dix-huit établissements des Trembleurs américains? » demandons-nous dès que nous avons tourné le dos aux enchantements de Mont-Lebanon et que nous sommes à même d'envisager la question à un point de vue purement séculier. A Rome, à Séville, les couvents sont alimentés par une population laïque soumise aux lois naturelles de Tac-

croissement; mais àEnfield, à Mont-Lebanon, à Groveland, il n'existe en dehors de l'Église aucune communauté de Trembleurs qui puisse combler les lacunes causées par la mort. Ici, le célibat est obligatoire; par conséquent, les naissances ne viennent pas réparer les pertes produites par les décès ; il meurt tant de fidèles par an, et la génération entière disparaîtra dans un espace de trente ans. Il faut donc, sous peine d'anéantissement, attirer sans cesse de nouveaux membres. Or, comment décider des hommes qui vivent dans un monde d'affaires, dans une société prospère, à embrasser une vie de labeur, de chasteté, de réclusion et d'obéissance? En Italie et en Espagne ce n'est pas une tâche facile que de persuader à des jeunes gens de renoncer à toute affection mondaine, même en faveur d'un culte qui convient à des natures indolentes. La voix de la nature parle haut, et beaucoup d'entre nous préféreraient la tombe à une vie sans amour. Une grande partie de l'Église chrétienne, l'Église latine , a adopté le principe du célibat, qu'elle a rendu obligatoire pour tous les membres du clergé, quel que soit leur grade, et qu'elle recommande aux sociétés laïques; mais sur ce point le succès n'a guère répondu à ses efforts. Dans aucune contrée de l'Europe, même dans la Sicile ou dans l'Andalousie, elle n'enrôle beaucoup de volontaires, à moins de les enlever au monde à un âge peu avancé et d'exercer §ur eux ses plus puissantes séductions. Les Églises grecque , arménienne , luthérienne , anglicane ont cessé de lutter contre la nature, bien que toutes soient peut-être dis posées à accorder quelque mérite à l'abstinence et à désirer le maintien du célibat chez leurs prêtres. Dans chacune de ces Eglises il existe une sorte d'équilibre entre ce que l'on accorde et ce que l'on refuse. Le prêtre se voit entouré de respect; la mission à laquelle il se voue est noble et populaire; il occupe un certain rang et exerce un certain pouvoir. Sa position lui donne le droit de paraître chez les grands de la terre, l'exempte de tout labeur manuel, et le protège contre toute violence; il est le bienvenu aux festins des fidèles. Ce sont là des privilèges auxquels le Trembleur ne saurait aspirer en échange de son vœu de chasteté. Loin de là, il devra se résigner à accom-

plir de rudes travaux, à se contenter d'une mauvaise chère, à porter un costume fort laid.

Nous pourrions nous imaginer un missionnaire tel que Khaleb, faisant des recrues pour l'Église des Trembleurs. Un homme qui vous laisserait le choix entre la mort ou la conversion, ne tarderait pas à remplir le bercail de prosélytes; mais les missionnaires de ce genre manquent chez nos Shakers, qui ne tirent pas l'épée du fourreau, qui ne charment personne ni par la parole ni par la plume. Où donc trouvent-ils des recrues? Le turbulent citoyen de la Nouvelle-Angleterre veut-il imposer silence à sa volonté, renoncer à la liberté et au libre examen, afin de s'astreindre à une croyance immuable, à une manœuvre quotidienne, à des travaux qui effrayeraient un paysan? Le riche négociant de New- York se résoudra-t-il à quitter sa demeure luxueuse, ses brillants équipages, sa mise élégante, pour endosser un costume grossier, cultiver un lopin de terre et habiter une étroite cellule? L'habile citoyen du Kentucky pourra-t-il renoncera sa position sociale, à sa place, à ses rêves ambitieux pour embrasser une vie de labeur, d'abstinence et de soucis?

« Non, m'a répondu l'Ancien Frederick "dans une des dernières conversations que j'ai eues avec lui, cela n'arrive pas dans les temps ordinaires; mais, à certaines époques choisies par Dieu, il faut que ces gens viennent à nous; car ils sont touchés, entraînés, domptés par l'Esprit divin qui les conseille mieux que ne saurait le faire leur sagesse mondaine. C'est surtout dans les cycles spirituels que les élus sont appelés à se joindre à nous. »

Quand les saisons suivent leur cours habituel, quand l'atmosphère reste calme et que l'esprit des hommes n'est point troublé, le riche négociant de New-York, l'habile citoyen de Kentucky ne songent pas plus à se retirer dans une colonie de Shakers qu'à s'installer dans le wigwam d'une pawnie ou dans la hutte d'un nègre. Mais dès que la colère divine se déchaîne sur cette terre, lorsque les pécheurs effarés courent çà et là en trébuchant, lorsque les universités se taisent et que les Églises sont frappées de mutisme, le ciel lui-même entre en

campagne et, rassemblant ses forces invisibles, attire à lui les riches, les habiles, les mondains aussi facilement qu'une mère attire un petit enfant. Entre les mains de Dieu, l'homme est comme l'argile que pétrit le potier. Quand le Seigneur se montre irrité, les forts s'inclinent et l'orgueilleux se sent brisé. C'est au milieu de quelque commotion morale que toutes les nouvelles croyances, toutes les nouvelles sociétés de l'Amérique se sont formées ou ont gagné des forces. Je ne parle pas seulement des pauvres Tunkers, des Mormons agressifs, des célibataires du Mont-Lebanon, mais des puissants Méthodistes, des Baptistes prospères, des rigides Presbytériens, des ardents Universalistes. L'Église épiscopale et l'Église romaine peuvent se tenir à l'écart, l'intelligence cultivée et épurée de ces deux filles aînées de la société chrétienne peut juger que l'enseignement du Christ et des Apôtres a dit son dernier mot, que le temps des miracles est passé et que les Évangiles sont accomplis.

Les membres des Églises conservatrices peuvent ne demander aucune démonstration de grâce spirituelle ; ils peuvent mettre en question l'origine, le but et les résultats de ces réveils périodiques de la foi religieuse. Ils peuvent s'obstiner à marcher dans la voie tracée, afin d'éviter les nouveautés ou les excentricités, afin de soustraire leurs troupeaux aux agitations et aux illusions. Mais leurs jeunes rivaux, désireux de dominer et qui se prétendent animés de l'esprit des missionnaires apostoliques, ne laissent échapper aucune occasion d'attirer les âmes à leur Église. Toutes les nouvelles sectes, toutes les nouvelles sociétés de l'Amérique ont travaillé, et non sans succès, dans ce vaste champ des conversions religieuses, les Trembleurs montrant à la fois moins d'empressement et plus de confiance que leurs voisins. Tandis que les autres sectes regardent un retirai comme' une commotion morale dont elles doivent profiter pour sauver les âmes égarées, les Trembleurs la considèrent comme un « cycle spirituel », comme la fin d'une époque et l'ère d'une société nouvelle. Ce n'est que grâce à la ferveur d'une rénovation religieuse, dit l'Ancien Frederick, que les élus peuvent être attirés à Dieu, — c'est-à-dire, pour

employer l'expression des Gentils, être attirés vers une colonie de Trembleurs.

Le Mont-Lebanon date d'un revival; Enfield date d'un revival; en somme, les Trembleurs déclarent que toute agitation religieuse doit aboutir pour eux à la fondation d'un nouvel établissement, puisqu'elle marque l'accomplissement d'un «» cycle spirituel. »

Il semblerait donc que ce phénomène étrange et fatal du monde religieux — bien que certains membres de notre clergé Gentil n'y voient qu'un accident, une illusion, une anomalie — passe aux yeux des Trembleurs pour un bienfait spécial de la Providence. Les anges eux-mêmes sont employés à cette oeuvre. Dans l'économie sociale des Trembleurs, les revivais ont par conséquent une place, une fonction, une puissance. Ce sont les époques de leurs vendanges; — les ceps qu'ils n'ont point plantés leur fournissent alors du fruit, les pressoirs qu'ils n'ont pas remplis leur donnent de l'huile. Ils comptent sur ces rénovations périodiques comme l'agriculture compte sur le printemps et sur l'automne ; ils attendent la moisson que leur apportent leurs « cycles spirituels » avec la confiance du fermier qui attend la rentrée des foins et du blé.

A l'époque où éclata le dernier revival irlandais, à Ulster, je me trouvais par hasard dans le comté de Derry; et comme j'ai suivi la marche de cet ouragan spirituel depuis Derry jusqu'à Belfort, je puis dire que, sauf la différence qui existe entre les paysages et les costumes, un revival de l'Ulster ressemble beaucoup à un « cycle spirituel » de i'Ohio ou de l'Indiana.

La fièvre religieuse américaine éclate dans les endroits les plus agités et les plus sauvages ; très-souvent sur les frontières des États civilisés, toujours au milieu d'une secte professant des opinions extrêmes, parmi les Ranters, les Tunkers, les Baptistes, les Come-Outers ou les Méthodistes.

Le Méthodisme — la religion la plus importante de l'Amérique, si nous ne considérons que le nombre des fidèles — est né d'une espèce de revival. John Wesley avait en vain tenté de convertir les États-Unis; Whitfield, qui visita ce pays à un moment plus propice, avait réussi. Les prédicateurs des revi-

vais modernes continuent la lutte à la façon de leurs devanciers, logeant à l'aventure, se contentant d'une nourriture grossière, parcourant à pied des routes boueuses, couchant sur un tas de feuilles ou sur une peau de daim, campant au milieu des loups et des castors, maltraités par les Indiens, par les blancs des classes infimes, par les nègres abrutis, pénétrant dans les prisons, dans les cabarets, dans les maisons de jeu, — dénichant la pauvreté, la misère et le crime. Le revivaliste est un fanatique, si vous voulez; chez lui c'est l'ardeur du sangr non la froide raison qui parle ; sa parole est un spasme, son éloquence un cri strident ; mais si ses divagations font sourire les philosophes et irritent les magistrats, elles touchent, elles émeuvent le mineur au visage noirci, le vigoureux bûcheron, le robuste fermier. Il prépare l'œuvre spirituelle, et dégrossit la pierre avec une vigueur dont un artiste ne serait pas capable. Dans la prairie, un évêque anglican paraîtrait beaucoup trop doucereux, et Stanley ne parviendrait pas à se faire entendre. En moins d'un an Wilberforce tomberait en défaillance et Noël mourrait à la peine, s'ils se mettaient à prêcher sur les confins d'une forêt.

Néanmoins les campements religieux, tels que ceux que j'ai vus dans les solitudes de l'Ohio et de l'Indiana, présentent un spectacle plein d'intérêt. On y trouve des scènes plaisantes qui font sourire, des scènes d'une ferveur touchante qui font presque pleurer. — Vous arrivez à cinq heures de l'après-midi, par une calme journée d'octobre; des milliers de fleurs jaunes et de mousses rouges illuminent le gazon qui tapisse le vaste champ de réunion* le feuillage des chênes et des platanes commence à brunir, tandis que celui des érables brille d'une teinte cramoisie, et que les branches du caria alla semblent verser de l'or. Sur les racines noueuses et près des vieux troncs séculaires, parmi les joyeux insectes qui bourdonnent et les oiseaux qui passent comme l'éclair, se dressent une multitude de baraques et de tentes. Ce camp de fanatiques ne saurait se comparer à celui d'aucun peuple pasteur de la terre, pas plus à celui d'une tribu arabe qu'à celui d'une horde indienne ; mais par certains côtés il rappelle le champ de foire tumultueux de

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nos provinces et les cris funèbres d'une veillée irlandaise. Epsom, le jour de la grande course du Derby, ressemble plus que vous ne seriez tenté de le croire, à ces grands meetings religieux convoqués au milieu des bois. Les carrioles et les charrettes sont dételées; les chevaux restent attachés à des pieux ou paissent en liberté. Dans une douzaine de vastes tentes des hommes sont occupés à manger, à boire, à fumer ou à prier. Quelques-uns s'amusent à divers jeux ou sommeillent sur le gazon; d'autres allument du feu; beaucoup font la cuisine. Ces jeunes garçons vont abattre des pins pour alimenter les foyers; ces jeunes filles courent chercher de l'eau à une source voisine. Au centre du camp, un prédicateur d'une pâleur livide, debout sur le tronçon d'un arbre abattu, hurle un discours édifiant. Ses auditeurs paraissent aussi échauffés, aussi animés que lui; ce sont pour la plupart des fermiers, et des fermiers qui viennent de près ou de loin; çà et là, quelques négresses dont les châles et les jupes aux couleurs voyantes ne brillent point de propreté, ou un groupe de Peaux-Rouges coiffés de plumes et peints. Ceux qui écoutent ne semblent pas moins agités que celui qui parle et dont ils contribuent à exciter le zèle. Les périodes de l'orateur sont interrompues par des cris et des sanglots. On répond à ses gestes par des acclamations et par des gémissements. Lui, sans se donner un moment de répit, continue, d'une voix qui vousécorche l'oreille, à lancer un ouragan de supplications, de menaces bibliques. Les hommes restent assis autour de leur marabout inspiré; pâles, immobiles, les mains jointes, les lèvres comprimées, ils ont bien l'air de pécheurs qui cèdent à la panique du désespoir. Les femmes s'élancent à travers le camp, les bras au ciel; elles se confessent tout haut, se jettent sur le sol ou tombent en syncope, en proie à un soudain accès d'hystérie ; leur bouche se blanchit d'écume, les yeux leur sortent de la tète. L'Indien, conservant son sangfroid habituel, contemple d'un air de mépris ces faiblesses de la femme blanche. Les nègres et leurs compagnes éclatent en sanglots ou crient, avec une extase convulsive : « Gloire! Gloire à Dieu! Alléluia! »

Beaucoup de visiteurs tombent malades, et quelques -uns

meurent dans le camp même. Des témoins, qui ont souvent assisté à ces tempêtes spirituelles, me disent qu'au milieu des angoisses de la lutte contre le péché <-:t contre la peur de la mort, toutes les passions semblent se déchaîner.

« J'aime à entendre annoncer un revival, me disait un avocat d'Indianopolis; ces réunions religieuses donnent toujours lieu à une foule de procès. »

En effet, dans un camp revivaliste, les hommes se disputent, se battent et courtisent la femme du prochain. Un méthodiste qui n'a pas moins de vingt-cinq ans d'expérience et qui a prêché dans la Nouvelle-Angleterre, puis sur les frontières, et en dernier lieu sur les champs de bataille de la Virginie, me disait récemment :

« La passion religieuse comprend toutes les passions; vous ne pouvez la soulever sans remuer toutes les autres. Dans notre Eglise, nous n'ignorons pas le danger auquel nous nous exposons, et* nous le combattons de notre mieux. Les jeunes pasteurs qui provoquent un revival excitent toujours une certaine méfiance chez leurs chefs; beaucoup d'entre eux tournent mal ; il y en a au moins un sur vingt qui se montre complètement indigne de sa mission ; mais un bien plus grand nombre encore deviennent un sujet de scandale pour l'Église, grâce à la façon dont ils se conduisent dans les camps où se tiennent des meetings religieux. »

Au bout de huit jours, parfois au bout d'un mois, la flamme du zèle religieux commence à baisser et à s'éteindre. Des querelles éclatent et la lame du bowie-knife brille au soleil. Les libertins se mettent à rire; les indifférents se disposent à retourner chez eux. On attèle les voitures; on entasse les bagages et les femmes dans les charrettes. Le cabaretier lève sa tente, et la racaille s'en va à la recherche d'un autre champ de foire. Les curieux disparaissent un à un, et enfin le prédicateur, dégoûté de son auditoire, cesse de se faire entendre. Alors tout est dit; on ne tarde pas à seller le dernier cheval; la dernière voiture se met en route; bientôt il ne reste plus que quelques bûches calcinées, quelques tombes nouvellement creusées pour rappeler l'étrange réunion qui a troublé le silence de la forêt.

Est-ce là le seul résultat de toute cette agitation? Non, répondent les Trembleurs, qui découvrent, dans la frénésie des grands meetings religieux, un ordre moral, une beauté spirituelle que ne peut entrevoir notre regard profane. À leurs yeux, un revival est le moyen que le Seigneur emploie pour ramener à lui ses enfants. Sans revival il ne saurait y avoir de u résurrection » assez vaste pour embrasser tous les fils de Dieu. Ils assurent, en outre, qu'aucun revival n'a été complètement perdu pour le genre humain ; ces fêtes religieuses attirent toujours plus d'une àme qui goûtera désormais la paix du ciel.

Frederick affirme que chacune des grandes manifestations spirituelles qui ont agité les États-Unis depuis la fondation de son Église a amené l'établissement d'une nouvelle société fondée sur les principes de Mère Anne. Les dix-huit établissements que possèdent aujourd'hui les Trembleurs représentent dix-huit revivais. Au dire de l'Ancien Frederick, à qui les divagations du nouveau mouvement spirite de l'Amérique n'échappent pas et qui les suit d'un regard compatissant, on Terra bientôt éclater une dix-neuvième « rénovation spirituelle » dont il attend de grands résultats pour son Église.

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