‹ La nouvelle AmériqueChapitre 54 sur 71 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ce sont les prêtresses d'un dogme nouveau. On pourrait les nommer les Flizabethaines ; elles ont pour fondatrice et pour pontife Elizabeth Denton.

Il est bien difficile de les caractériser, puisqu'elles ne forment ni une Eglise proprement dite, ni une secte, ni même une

école, et qu'elles ne se reconnaissent à aucun signe caractéristique et particulier. Vous les rencontreriez au milieu d'une promenade de Boston que vous les prendriez pour des personnes vulgaires, si toutefois il y a rien de vulgaire à Boston, cité pittoresque et brillante des Agassiz, des Longfellow et des Lowell ; cité scientifique et commerciale. Les Eiisabethaines ont un but et l'avouent : c'est de remplacer la vaine science des anciens temps par une science nouvelle ; elles ont une méthode qui ne ressemble pas à celle de Descartes et de Bacon ; elles voient à travers les pierres comme à travers les hommes; elles sont douées, voilà tout ; ce n'est pas leur faute.

Ces savantes du Nouveau-Monde admettent bien, il est vrai, les hommes, mais par pure complaisance ; elles leur permettent quelquefois de venir partager leurs richesses et de propager leur évangile. Elles se réservent le « don, la grâce, l'influence, » c'est-à-dire « l'extase et la clairvoyance, » inaccessibles à leurs frères grossiers et à leurs rudes maris. C'est là un fait singulier qui domine toutes les sectes américaines : l'exaltation de la femme et le mépris de l'homme ; comme si la vie matérielle et la lutte constante contre la nature, lutte imposée au sexe mâle, avaient permis au sexe le plus faible de raffiner ses facultés et de soulever des prétentions inconnues des temps anciens. J'ai entendu un citoyen de New-York me dire sérieusement : « L'homme a joué son rôle ; c'est fini ; celui de la femme commence. »

La première voyante se nommait Anne Bridge. Son frère, William Denton, géologue, médecin, collectionneur, mari d'Elisabeth Denton la fondatrice, mérite d'être signalé parmi les caractères de l'Amérique moderne. Rabelais ou Molière auraient fait un bon chapitre de l'événement pharmaceutique qui donna l'impulsion au nouveau dogme. Ayant appris d'un de ses amis, médecin nommé^Buchanam, que certaines malades pouvaient être purgées par la seule imagination, c'est-à-dire en plaçant dans la paume de leur main les pilules purgatives, Denton, émerveillé de cette délicatesse d'organes, pria sa sœur d'essayer ; elle ne manqua pas de correspondre au vœu fraternel et de prouver l'exquise sensibilité de ses nerfs, non-seule-

■ ment en se purgeant par la paume de la main, mais en lui annonçant qu'elle lisait à première vue à travers toutes les enveloppes de lettres.

Une si merveilleuse faculté ne fit que se développer par le service et par l'usage. Vous placiez sur le front de la voyante une lettre cachetée ; aussitôt dans les replis de son cerveau se dessinait la figure de l'homme qui l'avait écrite : elle reconnaissait la taille, la physionomie, la couleur des cheveux. Elle livrait à son frère une description minutieuse du personnage. Celui-ci, qui était un philosophe, se mit à réfléchir gravement; et il finit par trouver que nécessairement le soleil avait dû photographier, pendant qu'on écrivait la lettre, l'image, invisible à tous les yeux, de la personne qui tenait la plume. Ni lui, Denton, ni sa femme, n'apercevaient cette photographie, mais elle était claire et visible pour des sens plus aiguisés ; la sœur Anne déchiffrait tout.

Voilà une belle idée; et notre homme se mit à la poursuivre. Pourquoi la nature, qui dispose de tant de ressources, n'auraitelle pas multiplié les peintures d'elle-même ? Toutes les surfaces sur lesquelles le soleil peut inscrire une image doivent en être couvertes ; on ne les reconnaît pas, mais des yeux subtils peuvent les découvrir. Il y en a partout, sur les métaux, sur les rocs, sur les coquillage» ; empreintes légères, et cependant profondes, qu'il faut, pour ainsi dire, faire jaillir du sein des objets; pour cela un agent très-sensitif est indispensable. Notre homme l'a trouvé. C'est la sœur Anne ; elle va lire toute la nature ; la vie du monde passé va s'ouvrir à ses yeux. Quel avantage de pouvoir lire sur les flancs d'un rocher des Alpes les images et les souvenirs que le laps des années y a inscrits ! Ce n'est pas seulement le passage des Alpes par Annibal, c'est toute l'histoire des glaciers, la géologie, le déluge ; ce sont les temps antédiluviens qui se réveillent à la fois.

Détachez un bloc des Alléguâmes ; grâce à la clairvoyance d'Anne Bridge, vous voyez reparaître sur un fragment de granit les annales des Peaux-Rouges : la forêt primitive, le camp, la danse de guerre, la lutte avec les Européens. Un morceau de lave, enlevé aux ruines de Pompéia, va vous rendre le luxe

antique, les bains, les histrions et les courses de chars. Sur une ardoise de la grande tour de Séville, vous déchiffrez des poëmes tout entiers : conquérants arabes, chrétiens, hidalgos, lances brillantes, pennons flottants, nobles coursiers, et la pompe héroïque de ces temps de gloire. Vous n'avez qu'à ramasser sur le quai ou sur la plage, à l'embouchure de la Tamise, quelque galet qui aura servi de lest à une embarcation anglaise ; le pauvre fossile dédaigné déroulera l'histoire d'Angleterre avec ses costumes, ses armes et ses vaisseaux. Vous remonterez jusqu'à l'époque barbare, jusqu'au temps où Jules César, s'embarquant sur la rivière de Somme, vint assaillir les pêcheurs et les pâtres, habitants de la vieille Albion. Oh î la prodigieuse découverte ! et qu'elle remplacerait avantageusement les recherches archéologiques et historiques ! Qu'il serait agréable et peu pénible de se mettre ainsi au courant de l'histoire ! Quelle base solide pour la science ! Et la belle succession de portraits autographiques !

D'abord, la sœur Anne avait été la seule à comprendre ces documents. Bientôt Elisabeth Denton, la femme du géologue, voulut avoir sa part de la découverte ; et avec un peu d'exercice elle y réussit parfaitement. Il est possible qu'elle n'ait pas vu sans jalousie les succès de sa belle-sœur, toujours occupée à consulter les souvenirs historiques dans le cabinet de son frère, pendant qu'elle, madame Denton, était renvoyée à la cuisine ou chez les enfants. La pensée très-légitime lui vint, qu'en fait de clairvoyance magnétique une femme en valait bien une autre.

Un beau jour, elle entra chez son mari, lui disant :

« Et moi aussi je vois clair ! »

Possédait-elle réellement le don miraculeux? L'essai eut lieu dans le cabinet du médecin. Un caillou de petite dimension fut offert par l'expérimentateur à sa femme, qui le lut à première vue. Anne Bridge elle-même posait le caillou sur le front de sa belle-sœur. Celle-ci s'écria :

« Oh ! le grand trou ! Quel amas de coquillages ! Mais voici de l'eau, beaucoup d'eau ! C'est une grande rivière ! »

Alors vint le tour d'Elisabeth, qui mit à l'épreuve Anne

Bridge, en plaçant devant ses yeux un fragment de quartz venu de Panama.

Et celle-ci s'écria : * Je vois un grand animal, avec des antennes et des ailes couvertes d'écaillés; il appuie sa tête contre un rocher : c'est la végétation des tropiques. >*

Denton était fort satisfait. Armé de ces deux superbes instruments féminins de clairvoyance et de magie, il inventa un nom pour sa science nouvelle, qu'il appela Psycliomêtrie. Le spirituel créateur de cette science se garda bien d'en accaparer le privilège. N'étant qu'un homme, c'est-à-dire un être de second ordre, il ne pouvait, comme les femmes, pénétrer intimement le sens des- choses ; il n'était pas privilégié ; mais sa femme et sa sœur l'étaient pour lui ; l'affaire marcha trèsbien, et la secte fut fondée.

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