CHAPITRE XVII
Parmi ces réformatrices féminines de l'Amérique, la plus hardie et la plus redoutable n'est pas Elisabeth Denton, celle dont je viens de parler, et qui a fondé Y Université des voyantes (Female seers). Il y a une autre école plus élevée, plus noble et plus divine, qui plane et triomphe dans des régions plus pures ; — * celle des droits de la femme.
Les droits de la femme l c'est le mot d'ordre. C'est le fond du nouvel évangile, qui possède son Église, son code et ses prêtres, sa loi canonique et son culte. Sans doute la loi sociale ne les accepte pas, mais la loi divine les admet. L'usage les réprouve, mais la nature les consacre. Aimer et travailler, voilà toutes les prétentions actuelles de la femme sociale ; ce sont des prétentions trop humbles. Elle a le- droit d'aimer,
sans doute, mais si elle le veut, elle a aussi celui de ne travailler jamais.
Ces révoltées ne déguisent rien de leurs ambitions et de leurs vues. Elles n'y vont pas, comme dit le peuple, par quatre chemins. Ce qu'elles ont à dire doit déplaire aux hommes, elles le savent bien; mais c'est aux femmes seules qu'elles s'adressent. Elles comptent sur le progrès de l'intelligence féminine, sur la conscience de la supériorité féminine. Sur elles pèsent le souvenir et le fardeau d'une servitude séculaire. Elles jettent le gant à leurs maîtres et les provoquent, bravant leur courroux et riant de leur opposition. « Nous valons mieux que vous, disentelles à ces tyrans, et nous réclamons nos droits ; non pas l'égalité, mais le pouvoir ; non pas seulement l'émancipation, mais la domination.
« Nous voulons le pouvoir, comme meilleures, plus intelligentes et plus parfaites que vous. C'est notre évangile. C'est la bonne parole, celle qui doit sauver le monde ! »
Les preuves qu'elles apportent sont nombreuses et concluantes. L'homme est maître de la terre. Le ciel appartient à la femme. Chez celle-ci le type est plus pur, la forme plus exquise, les tissus ont plus de délicatesse, la peau plus de finesse, l'organisme est plus délié ; les sens se développent plus tard et l'intelligence est plus précoce. La femme est à l'homme ce que l'homme est au gorille. Ce n'est pas une supériorité de degré, mais d'essence ; une vraie supériorité organique, radicale et ineffaçable ; les femmes constituent l'aristocratie de l'humanité; toute race qui les sacrifie ou les méconnaît se déprave.
Tel est le dogme des sectateurs de la femme ; et l'on voit d'ici les conséquences qui en découlent : pendant que l'homme défriche le sol et moissonne les épis, sa sœur divine entre en communauté avec la suprême intelligence, médite, calcule et prophétise. Pendant que les robustes bras du frère sont à l'œuvre, l'âme céleste de la sœur prend son lyrique essor et se berce dans les régions du pur amour. Il fertilise la terre ; elle en distribue les trésors, elle en règle la jouissance. Elle devient le véritable législateur. « Son laborieux ami lui fournit les moyens de créer, par son intelligence et son amour, la beauté,
la charité, la grâce et la vertu. Il prépare et elle achève. La conquête dont le mâle est si fier n'est que matérielle et brutale; tout s'humanise et se divinise sous les mains de la femme.
« — Elle est le vrai Messie. »
Ainsi parle la grande-prêtresse et le pape de la religion féminine ; ou, comme elle s'exprime elle-même, l'apôtre de la vérité sur la femme.
Elle se nomme Eliza Farnliam, native de l'île Staaten. Voici vingt-cinq ans que cette grande idée lui est tombée dans l'esprit ; sans philosophie, sans observation, sans métaphysique, elle a trouvé la pierre philosophale, comme on opère ces découvertes, par intuition et par instinct.
Il lui a suffi de se consulter pour savoir qu'elle valait mieux que tous les hommes. De même le législateur des Mormons* Joë Smith, en plongeant dans les profondeurs de sa conscience, y avait trouvé le besoin divin et le dogme merveilleux de la polygamie. L'instinct seul guidait cette pauvre fille illettrée, qui savait à peine l'anglais et ne parlait que cette langue ; qui n'avait presque rien lu, mais dont le cerveau était plein d'idées et la langue prompte à les lancer. Elle commença par avouer son secret à un petit nombre d'amies. La propagande entre femmes, quand elles se disent de pareils secrets, n'est ni difficile ni lente. Elle fit quelques prosélytes, se maria pour expérimenter son système, «devint femme mariée et enterra son mari; mère, elle enterra ses enfants, fit du commerce, perdit ■ de l'argent, en regagna, traversa d'un pied incertain les épreuves de la vie ; et quand les premiers cheveux argentés l'avertirent de la décadence, quand les premiers sillons se creusèrent autour de sa bouche amaigrie, se croyant parfaitement renseignée sur ses dogmes et sur leur valeur, sur ses intuitions et sur la solidité de ses principes, elle leva l'étendard, marcha bravement, et déclara la guerre aux hommes.
Avec cette inexorable logique des Américains, faisant la guerre à l'homme, elle s'attaque à la forteresse même du sexe mâle, à la raison virile. Elle emploie les mêmes arguments dont se servent les ultra-catholiques et les mystiques. Quels
ont été les résultats depuis des siècles de cette raison pure (reine maasgebende Vernilnft) préconisée par Descartes et Emmanuel Kant ? A quoi a pu aboutir cette science orgueilleuse, qui ne résout aucun problème définitif, et qui, tout au plus, est parvenue à fixer quelques lois subalternes, à lutter avec la nature et à donner à l'homme un peu plus de bien-être dans ce monde sublunaire?
C'est sur cette raison que l'homme a fini par asseoir, à grand'peine, ses systèmes, ses institutions, ses théories et ses lois; mais combien de faiblesse et d'incertitude dans ces créations ! Combien l'instinct de la femme ne lui est-il pas supérieur !
L'instinct a des ailes. La raison soulève et traîne avec fatigue la chaîne des conséquences. L'intuition, grâce divine, appartient à la femme; la raison, servante indocile, appartient à l'homme. Celle-ci creuse un fossé, trace un sillon, plante une tente et tue le gibier. C'est l'instinct de l'âme féminine qui crée la société par l'amour et par l'enfant. Elle n'a pas de méthode»' elle n'en a bas besoin. Elle sent la vérité, tandis que l'homme suppute le fait. Il faut des générations successives d'intelligences viriles pour créer un État. Il ne faut qu'une étincelle d'héroïsme féminin pour sauver un peuple. La science, qui guide l'homme, et l'application de la science par la pratique, l'égaré souvent. La femme fait tourner entre ses mains la baguette magique et ne se trompe jamais.
Telle est la foi prèchée par Eliza Farnham, Y Evangile de la femme. Elle qui ne croit ni à Luther, ni à saint Pierre ou à saint Paul, elle admet Swedenborg comme précurseur ou prophète, parce que, selon lui, il y a des anges femelles ; elle se proclame spiritualiste à la façon de Swedenborg, mais avec cette seule différence que la femme, dans le système d'Eliza, est le seul pontife possible du spiritualisme. La science inférieure est faite pour l'homme; qu'elle descende du trône; X objectivité, comme disent les Allemands, cède à la subjectivité. Maîtresse de la divination, magicienne de la vie réelle, la femme, d'autant plus clairvoyante qu'elle est plus hallucinée, découvre des lumières mystérieuses et fait jaillir les éclairs révélateurs de
la profondeur de l'être. Que les hommes se refusent à l'évidence de ses preuves, c'est ce qui n'étonne pas Eliza. L'infériorité de l'organisme viril ne nous permet pas de nous élever jusqu'à la femme ; nous ne pouvons la comprendre, et les plus beaux sermons ne nous convaincraient pas de la vérité centrale, qui est Y autocratie de la femme — et le néant de l'homme.
En somme, Eliza Farnham réclame pour son sexe la souveraineté absolue. Dans l'échelle de la vie c'est la femme qui occupe le premier échelon, c'est elle qui possède l'organisme le plus complexe et les fonctions les plus délicatement étendues.
Sortez, si vous pouvez, des étreintes du syllogisme suivant : Complexité implique supériorité. Lé sexe féminin est en possession de la complexité. Donc la première place lui revient de droit. Eliza détaille physiologiquement, et avec une grande assurance, les faits d'histoire naturelle qui justifient sa prétention toute nouvelle. C'est un examen comparatif auquel elle se livre, et qui ne nous est pas le moins du monde favorable. La femme a plus d'organes ; des développements splendides et féconds dont l'homme est privé ; — sans doute moins d'élévation quant à la taille ; mais les nerfs et le cerveau de la femme compensent l'infériorité relative des muscles et de la charpente osseuse. Les fonctions élevées et nobles, chez la femme, sont hors de toute comparaison. La douceur de la voix, la délicatesse de l'ouïe, la transparence de l'épidémie, l'incarnat des lèvres, la suavité des contours et leur harmonie, lui assurent l'avantage. La pulpe cérébrale est chez elle d'une qualité plus exquise ; elle parvient plutôt à son complet développement ; ce sont là des titres suffisants pour fixer à jamais les droits de cette reine du monde.
La Miranda, de Shakespeare, dans sa Tempête, réalise la femme d'Eliza Farnham : intelligence, pureté, beauté. Caliban représente l'homme, ou plutôt le mâle : force brutale, élément grossier. Elle retrouve ce contraste dans la nature entière. On a beau lui dire que le lion l'emporte en majesté sur sa compagne, et que la poule au plumage obscur ne peut rivaliser avec le coq superbe. Elle répond que nous nous trompons sur les attributs et sur les conditions de la beauté ; que le coq, dé-
pouillé de son plumage inutile, est infiniment moins beau que la femelle ; et mille autres raisons de même nature.
Quant à la femme, qualités extérieures, beauté intérieure, force intellectuelle (bien préférable à la force physique), force morale qui vient de l'àme ; elle a tout. Eliza ne manque pas d'appeler à son aide l'histoire, la théologie et la littérature.
Elle estime que Shakespeare attribue aux femmes de son théâtre une attitude trop docile, servile et misérable ; elle a maille à partir avec le chancelier Bacon, qui ne pénètre pas dans les profondeurs célestes de l'âme féminine. Elle tance surtout Shakespeare, qui n'a fait honneur ni aux femmes ni à luimême. Que sont Ophélie, Béatrice, Rosalinde ? De pauvres petites niaises qui ne sont pas méchantes, voilà tout. Et vous, ô Cordélia, ô Desdemona, anges ou étoiles radieuses, vous voilà déchues ! Et la noble Porcia de Jules César? Sans doute elle a du bon sens, du courage et de l'esprit sans prétention. Mais notre Eliza connaît cent jeunes Américaines qui valent mieux. Imogène est pure et tendre; mais quel Américain n'a pas remarqué dans son cercle une douzaine de filles à marier plus brillantes qu'Imogène ? Cornélie, mère des Gracques, est une mère assez ordinaire: malheureusement Eliza, en citant Cornélie et la mère des Qracques, prouve qu'elle ne connaît pas cette héroïne antique, car elle fait d'une seule Cornélie deux personnes distinctes.
Michel- Ange, n'ayant pas compris la grâce de la force féminine, est anathème aux yeux de la prêtresse. Elle met au pas le naturaliste Darwin, qui s'est trompé quant aux organes de l'homme, pourvu, comme on sait, de mamelles rudimentaires. C'est précisément la preuve de l'infériorité virile.
L'homme est donc une demi-femme, une femme non développée.
Milton, qui a créé, d'après la Bible, une Eve fragile et incomplète, n'est pas mieux traité par Eliza. Elle convainc la Bible, la science, la philosophie, l'histoire et la théologie, de mensonge et d'erreur. Comment a-t-on parlé de cette mère du genre humain, — Eve —
Et si chaste et si pure, et si sage et si belle?
LES TUNKERS 315
Comme un homme pouvait et devait en parler, selon sa misérable conception et sa débile intelligence. Il a dû croire que la femme a été créée après l'homme, tandis qu'évidemment, et coprae le prouvent les désirs, les passions, les besoins moraux, les forces intellectuelles de la femme, c'est elle qui a été créée la première. Il faut donc récrire l'histoire d'Adam et d'Eve, l'histoire de la chute ; — et elle la récrit.
« — L'homme est sorti de la côte de la femme! » Une loi cruelle et inique retenait esclave le premier homme, Adam, condamné à l'ignorance, enchaîné dans l'obscurité, croupissant dans l'idiotisme, et confondu avec les brutes. Sa compagne, Eve, vint le délivrer; elle lui offrit la pomme.
Offrande, non fatale, mais divine ; Eve dessilla les yeux d'Adam, lui ouvrit la voie des voluptés et du savoir ; elle le racheta. Si le serpent s'adresse à elle et non à l'homme, c'est que celui-ci ne l'aurait pas compris ; la tentation à laquelle cède Eve est toute spirituelle. Grâce à elle, l'intelligence est reine ; le fruit défendu, la science même, est accepté et mangé par l'heureux Adam, qui doit tout à la mère des hommes, à Eve ; — tout, — même le paradis ! »