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CHAPITRE XVIII

LES TUNKERS

Les Tunkers, qui, dit-on, sont originaires d'un petit village allemand situé sur l'Éder, doivent à un jeu de mots le nom sous lequel on les désigne non-seulement dans les États de Lancastre et de Pensylvanie, où ils sont très-nombreux, mais à Boston et à New- York. Ils professent les mêmes opinions que les Baptistes, et comme le verbe tunker (dans la langue anglo-américaine) signifie tremper (tremper du pain dans la sauce, un bis-

cuit dans du vin), les mauvais plaisants qui employaient ce mot traitaient les nouveaux venus de « mouillettes ». On les appelle aussi Tumblers (bateleurs), à cause des mouvements brusques auxquels ils se livrent durant la cérémonie du baj)tême. Les Anglais leur donnent par erreur le nom de Dunkers. Entre eux, ils se qualifient de Frères et de Sœurs, leur religion ayant pour base l'amour fraternel.

Quelque nom que nous leur donnions, nous devons les reconnaître pour une race sobre et pieuse, qui jette un levain de vertu dans les puissantes fermentations qui travaillent la société américaine.

Ces Tunkers habitent de petits villages et des groupes de fermes, où une union parfaite contribue au bien-être général ; mais ils ne forment pas, comme les Trembleurs et les Perfectionnistes, des communautés à part. Ils ne fuient pas le monde et se soumettent aux lois établies. Sous certains rapports, il s'opère dans leurs mœurs des changements qui feraient presque croire à une décadence; car, dans ces derniers temps, ils se sont mis à prêter de l'argent à intérêt, ce qui autrefois leur était strictement interdit. Ils commencent aussi à construire des chapelles et des églises, au lieu de se borner, comme les anciens Juifs, à prier dans leurs propres demeures ou sous des hangars. Dans plusieurs de leurs églises, je l'avoue à mon grand regret, j'ai même remarqué des tentatives d'ornementation. En dépit de ces innovations, les Tunkers restent fidèles aux pratiques de leur foi, que je décrirai en peu de lignes.

Ils croient que tous les hommes seront sauvés, — dogme qu'adoptent du reste la plupart des nouvelles sectes religieuses des Etats-Unis. Cependant, il est parmi eux des gens qui nient qu'on soit tenu d'admettre la doctrine du salut universel. Ils s'habillent et s'expriment simplement. Ils ne jurent pas et refusent de prêter serment. Ils ne font pas de compliments. Ils ne se battent pas. Ils laissent pousser leur barbe et n'intentent jamais de procès. Leur culte n'admet pas les prêtres salariés. Chez eux, l'homme et la femme sont égaux, — par conséquent, on peut élire des diacres dans l'un ou l'autre sexe. Lorsqu'ils se réunissent pour prier, chacun des fidèles a le droit, comme

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dans les synagogues, de prendre la parole pour expliquer l'évangile. Celui qui se montre le plus apte à enseigner et à prêcher, remplit les fonctions de pasteur, et on récompense ses services en l'entourant de respect, non en lui allouant un certain nombre de dollars. Quand les apôtres desTunkers voyagent, il leur est permis de loger chez leurs frères et d'accepter un peu d'argent ou des provisions pour continuer leur route ; mais ils ne peuvent rien réclamer, même dans le cas où ils risqueraient de mourir de faim en abandonnant pour une semaine ou un mois leur petit coin de terre. Ces prédicateurs non salariés visitent les malades, consolent les mourants et enterrent les morts. Ils célèbrent aussi les mariages des jeunes gens qui ne savent pas résister aux tentations de la chair. On les appelle rarement à remplir ce devoir, qui semble être la plus onéreuse de leurs fonctions.

En effet les Tunkers, comme les Esséniens auxquels ils ressemblent sous beaucoup de rapports, ont des idées assez singulières sur le mariage, et proclament la sainteté du célibat. Selon eux il est peu de gens que leurs qualités naturelles ou acquises rendent propres à la vie conjugale. Ils ne refusent pas d'unir les personnes qui se présentent pour contracter une alliance; mais ils n'hésitent pas à adresser aux intéressés une homélie, aussi longue que fervente, sur les avantages du célibat. Le prédicateur ne soutiendra pas que le mariage soit un crime ; il donnera seulement à entendre que cette institution lui inspire une profonde répugnance, et qu'il y voit un de ces dangers contre lesquels il doit prémunir son troupeau.

Quand deux amoureux viennent le prier de bénir leur union, il les regarde comme deux enfants du péché, dont il est de son devoir de pénétrer les pensées secrètes, et il leur fait subir un long interrogatoire. Il s'efforce d'empêcher ces malheureux de tomber dans un piège terrible ; il les effraye par ses questions, il les épouvante par ses prédictions. Les regards et les paroles du pasteur tendent à prouver à ce Frère et à cette Sœur égarés qu'en désirant se marier ils vont tout droit au diable. Il ne serait pas facile de préciser les motifs qui poussent la secte des Tunkers à proscrire l'amour et le mariage ; mais

j'ai lieu de supposer que leurs objections sont fondées en partie sur des raisons physiologiques et en partie sur des raisons religieuses. Un sage qui aurait la haute main dans toutes les villes de l'univers s'empresserait certainement d'interdire le mariage aux gens atteints d'idiotisme ou de difformités physiques; de même les intérêts de la société autoriseraient les Tunkers à s'opposer à l'union de deux amants incapables d'améliorer la race humaine ; mais je crois qu'ils songent moins à perfectionner leur race qu'à faire triompher leurs idées mystiques sur la chasteté.

La communauté des Tunkers, on le sait, n'est pas la première Église chrétienne qui ait regardé comme un devoir d'encourager le célibat, bien que dans un pays où chaque nouveau-né augmente la fortune d'une famille, le fait de cet encouragement ait une portée qu'on ne peut lui attribuer en Europe et en Asie, où des considérations politiques, sinon morales, ont peut-être justifié l'établissement de tel ou tel ordre monastique.

Dans les églises de Jérusalem, d'Antioche et de Rome, la question de la sainteté du célibat a été longuement et librement discutée; les apôtres se sont prononcés dans des sens contraires, si bien que le prédicateur, selon l'opinion qu'il défend, peut citer l'exemple de saint Pierre ou le précepte de saint Paul. Les idées favorables au célibat ne viennent pas de saint Paul, et encore moins de Jésus-Christ. Nées dans les fermes et les villages esséniens de la Judée, elles se sont répandues du haut des collines dans la ville et dans les écoles voisines. Les Pharisiens les acceptèrent comme étant une protestation contre la chair et contre le démon. C'est dans ce sens qu'elles ont été adoptées par l'ascète Paul. A l'époque de sa conversion, ce dernier, qui avait déjà atteint l'âge mûr, qui allait et venait sans cesse pour accomplir l'œuvre de son maître, ne devait plus songer à se marier. Les idées des Esséniens avaient pris beaucoup d'empire sur lui ; mais parce qu'il plaidait en faveur de la chasteté physique, parce qu'il la déclarait agréable aux yeux de Dieu, il ne faudrait pas trop se dépécher de conclure que l'apôtre se prononçât, même implicitement, contre l'institution du mariage, ordonnée par le Créateur lui-

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même. Ceux qui ont étudié les mœurs de Corinthe sous Junius Gallio, — des mœurs dont la dépravation épouvante les historiens qui connaissent le mieux les coutumes de la Grèce dég-énérée, — peuvent seuls deviner pourquoi l'apôtre conseillait à ses disciples d'observer une règle de conduite plus austère que celle de leur entourage; mais le langage des saintes Écritures suffît pour démontrer à tout homme de sens jusqu'à quel point un état de mœurs tout spécial, même parmi les Grecs, a dû engager saint Paul à recommander à ses disciples de Corinthe de se tenir en garde contre des tentations qu'il ne signale pas au reste de l'Église naissante. Lorsqu'il leur dit : « Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi, >» je pense qu'il entendait leur imposer la chasteté, non le célibat. Comment un apôtre aussi pratique, d'un génie aussi transcendant, eût-il songé à interdire le mariage à la nouvelle société? Trois raisons , dont une seule aurait suffi , le lui défendaient : 1° Élohim, le dieu de ses pères, avait institué le mariage pour Adam et pour toute la progéniture d'Adam ; 2° saint Paul savait et disait que lorsque les hommes ne se marient pas, ils font bien pis ; 3° la continence absolue, s'il avait pu la rendre obligatoire, aurait détruit au bout d'une génération tous ses disciples, — et l'Église chrétienne.

Les conseils de saint Paul aux Corinthiens nous donnent-ils le droit de voir en lui un défenseur des idées d'Anne Lee ou d'Alexandre Mack? La Grèce ne ressemblait pas à l'Amérique; les habitants de New-York ne s'inclinent pas devant l'Aphrodite syrienne. La mission de saint Paul l'obligeait à enseigner les mérites de la chasteté à un peuple qui ignorait jusqu'au nom de cette vertu. Ses disciples étaient d'anciens adorateurs d'Astarté, et, en dénonçant leurs coutumes abominables, il s'exprimait avec la hardiesse d'un homme dont la vie est sans tache. Il savait néanmoins mesurer ses paroles; dans les tempêtes de sa colère, il prenait le temps de prévenir ses auditeurs, ou qu'il leur parlait en son nom personnel, ou qu'il leur adressait des conseils au nom du Seigneur. Les Grecs le comprenaient. Né dans leur pays, élevé dans une de leurs écoles, il parlait leur langue et connaissait leurs mœurs ; ils devaient donc saisir le

sens de ses paroles mieux que n'auraient pu le faire des étrangers. Il s'ensuit que, lorsqu'il s'agit d'interpréter un passage obscur, il vaut mieux s'en rapporter à l'Eglise grecque qu'à tout autre guide, ce guide fût-il un Tunker américain. Or, l'Église grecque, dans plusieurs de ses canons et par sa pratique constante, affirme que saint Paul approuvait le mariage, non-seulement chez les laïques, mais chez les membres du clergé.

Malheureusement pour l'unité chrétienne, l'Église d'Occident expliqua d'une autre façon les paroles de l'apôtre. Des Pères, disciples de saint Paul et de Platon, célébrèrent en termes mystiques la sainteté du célibat. Bien avant que la loi canonique eût défendu aux prêtres et aux évêques de se marier, la mode décida que le haut clergé — pour employer son expression — « ne devait vivre que pour l'Église. » Chose étrange, cette mode prévalut à Rome, chez un peuple qui se vantait surtout d'avoir eu pour fondateur et pour premier évêque saint Pierre, le prince des apôtres, un homme marié !

L'adoption de ce principe du célibat contenait les germes des deux grands schismes de la société chrétienne : la scission entre l'Orient et l'Occident; puis, dans l'Occident, la scission entre le Nord et le Sud. Une dispute soulevée par une question de dogme peut s'oublier ; une querelle provoquée par une question d'ordre social durera éternellement. Tel théologien que vous amènerez à faire des concessions sur des points tels que la grâce efficace et la prescience, n'admettra jamais que le mariage soit un état de péché. Dans le sixième et le septième siècle, on livra de terribles batailles à propos de cette question du célibat. Les partisans de saint Pierre attaquaient le mariage, les partisans de saint Paul le défendaient, et dans le choc des contradictions l'unité de la première société chrétienne s'est rompue. Le concile de Tours avait décidé que tous les prêtres et tous les diacres que l'on trouverait vivant avec leurs femmes seraient interdits pendant un an. Le concile de Constantinople avait déclaré que les prêtres et les diacres doivent vivre avec leurs femmes, comme font les laïques, selon le commandement et l'exemple des apôtres. Non-seulement l'Église grecque se sépara de celle de Rome plutôt que de céder

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sur cette question importante de politique sociale; mais le clergé et les laïques de l'ouest et du nord — l'Angleterre, l'Allemagne, la France — se révoltèrent, et, durant cinq siècles, Rome dut diriger ses principaux efforts vers l'apaisement de ce conflit. Il s'écoula des centaines d'années avant qu'elle réussît à étouffer l'opposition que sa politique rencontrait en Angleterre, en Allemagne et en France, contrées où quelques prêtres étaient encore mariés, du vivant du Prince Noir. Rome gagna enfin sa cause ; mais, le lendemain même de son. triomphe, la Réforme fut établie.

Il est impossible de lire la complainte de Piers Ploughman sans reconnaître combien il était impossible à un clergé voué au célibat de vivre en paix au milieu d'une population d'origine germanique. A l'ouest et au nord un cri unanime demandait des prêtres mariés ; et lorsque les réformateurs cléricaux levèrent l'étendard contre Rome, ceux-ci commencèrent par prendre femme, afin de donner un premier gage de leur sincérité. Tous les grands hommes qui dirigèrent le mouvement dans divers pays, — Luther. Calvin, Cranmer, — durent fournir cette preuve de leur bonne foi. Ce fut ainsi que les nouvelles sociétés chrétiennes du Nord et de l'Ouest, sociétés dont l'Amérique est devenue l'héritière, se trouvèrent assises sur les principes les plus larges de la nature humaine et non sur l'interprétation la plus étroite d'un passage de l'Evangile.

Rome, en dépit de ces grands schismes, n'en maintient pas moins sa prohibition. Elle regarde toujours la femme comme un piège. Il n'est qu'un seul jour de l'année où les dames aient le droit de pénétrer dans la crypte de Saint-Pierre : un saint marié ! Une dame ne peut se présenter devant le Pape qu'en toilette de deuil. Dans la messe romaine il n'y a pas de musique pour voix de femme. Mais l'Eglise italienne, si elle se trompe en principe, fait preuve de logique dans sa pratique. Comment empêcherez-vous qu'on ne méprise les femmes dans un pays où les prêtres commettent un péché en se mariant?

C'est là une question que l'on peut adresser aux sectes américaines qui prêchent le célibat, — aux Tunkers de l'Ohio et aux ïrembieurs de New- York.

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