CHAPITRE XIX
Ici, bourgeoises , femmes et filles de ministres , de planteurs, de commerçants, de fermiers, ont pris très au sérieux leur pouvoir, né de leur supériorité numérique. Elles ont institué une magistrature féminine.
Ce fut dans l'Ohio que se se réunit pour la première fois cette étrange Convention nationale des femmes, dont la présidente était Betsy Cowles. On commença par faire de grands discours et de longues lectures; après quoi l'assemblée adopta vingtdeux résolutions, dont voici le préambule. C'est l'écho féminin delà fameuse Déclaration d'indépendance américaine.
« Attendu que tous les hommes sont nés égaux, et qu'il n'y a pas de gouvernement juste sans le suffrage des gouvernés; attendu que chaque être humain a le droit absolu de veiller à sa propre conservation et de veiller à son propre bonheur ; — doctrine universelle et dictée par Dieu même, — nous arrêtons ce qui suit :
« Les dames déclarent d'abord qu'elles n'obéiront à aucune des lois qui leur déplaisent.
« Premier article. — Aucune obligation morale ne peut les astreindre à blesser le grand principe du bonheur universel.
« Second article. — Toutes les lois qui privent la femme du droit de voter sont nulles et sans valeur. »
En, conséquence Olympia Brorœ% a pris les ordres, et elle officie aujourd'hui comme ministre protestant,
Elisabeth Stanton a brigué les votes des électeurs et veut siéger à la Chambre des députés.
Henriette Noyés et Mary Waller se sont contentées d'u-
surper le pantalon, qu'elles ont modestement appelé pantalette, usurpation dont les gouvernements et les marins ne doivent point s'effrayer, et qui, tout au contraire, mérite un certain degré d'encouragement. Si Mary Walker devient une savante chirurgienne et Henriette Noyés une agronome remarquable, cela vaut mieux assurément que si elles arboraient la dépravation froide, élégante et raisonnée des femmes de nos vieilles capitales et de nos vieilles sociétés.
« Je ne sais pas, dit une femme européenne, si jamais j'ai eu de la vertu ; mais depuis mon enfance j'ai lu tant de mauvais livres, et l'exemple patriarcal de ma famille et de tout ce qui m'entourait ont dû si bien la dessécher dans sa première fleur qu'il ne m'en reste guères. »
J'aime mieux les pantalettes de Mary Walker.
Les fantaisies des dames américaines, ridicules autant qu'on voudra, n'approchent pas de nos dépravations; ce sont des curiosités étranges et des essais bizarres, qui se corrigeront et se réformeront d'eux-mêmes par la nature des choses.
« Troisième article. — Toutes les distinctions pécuniaires, religieuses et littéraires entre l'homme et la femme sont contraires à la nature. »
Nous passons les articles suivants, qui sont les conséquences des trois premiers.
La Déclaration d'indépendance féminine se termine par l'article 9, lequel établit fort raisonnablement qu'il n'y a qu'une morale, la même pour les hommes et pour les femmes.
Lydia Pearson prend alors la parole et s'élève contre la coutume, pour les jeunes filles, de se marier de trop bonne heure; elle établit qu'à moins de rester en pension jusqu'à vingt et un ans, la femme ne pourra jamais conquérir la supériorité qui lui appartient.
Le congrès de l'Ohio fut le prélude de ce grand mouvement. Bientôt le Massachussets, qui n'est jamais le dernier à arborer l'étendard de l'opinion, reprit la question en sous-œuvre, et la Convention nationale des droits de la femme se rouvrit à Worcester, ayant pour présidente Pauline Davis, de Rhode- Island,etpour secrétaire AnneDarlington, de Pensylvanie.
« Le Parlement féminin, s'écria Pauline Davis, est une époque à lui tout seul; j'annonce la rédemption de la moitié du genre humain, l'émancipation de toute une classe, la réorganisation de tous les intérêts politiques, sociaux, intellectuels; l'âge de la paix, dont la femme est l'initiatrice. »
Sur quoi il fut résolu par ces dames :
« Que le droit de voter, connexe à celui de payer les impôts, appartenait nécessairement à tous ceux qui obéissent à la loi commune; par conséquent aux hommes comme aux femmes ;
« Que la différence de sexe ne peut en rien altérer les droits politiques, et que la femme, comme l'homme, a le droit de représentation de sa propre classe ;
« Enfin que les lois de propriétés affectant les personnes mariées ont besoin d'une révision fondamentale; que l'inégalité des lois actuelles est flagrante et déplorable ; qu'une femme, pendant le cours de sa vie, doit avoir sur la propriété, acquise par elle de concert avec son mari, un droit égal à celui du mari lui-même ; qu'elle doit hériter au même titre que le mari lui-même, et qu'enfin le droit de voter doit lui appartenir sous les mêmes conditions et dans les mêmes proportions qu'au mari. »
On voit que dans ces conclusions et ces espérances tout n'est pas chimérique et ridicule. Comment sera répartie la propriété entre les deux sexes? quelle part lui réservera-t-on dans le droit de tester? Ces problèmes ont occupé et occupent tous les penseurs. Il est évident qu'ils ne peuvent se résoudre que par une appréciation de la femme elle-même, de ses qualités morales et même physiques, de ses aptitudes spéciales et variées. L'émancipation de la femme, telle qu'on l'a prêchée, n'a rien de commun avec les principes et les idées de nos Américaines. Aucune analogie, si ce n'est la primitive similitude de l'organisme physique, ne rapproche nos femmes de la femme du harem chez quelques petits princes de l'Hymalaya: frêle, chétive, mère à douze ans, sans aucune teinture d'éducation et de morale, espèce de fleur fugitive ou de papillon doré, qui s'évanouira comme l'encens s'exhale, sans avoir pensé ni aimé, sans avoir eu cons-
cience de rien, si ce n'est des sensations les plus vulgaires de la vie; — rien ne 1a rapproche, dis-je, ou de la Parisienne, brûlée de civilisation, ou de la forte paysanne Scandinave, enfermée dans les devoirs de la religion et de la famille.
On doit tenir compte de ces degrés infinis, de ces nuances qui composent la gamme des variétés de l'espèce humaine.
Pour que la femme assume tous les droits, il faut qu'elle en soit digne; et certes on aimerait mieux livrera telle femme française, anglaise ou allemande, élevée dans les principes de l'équité, formée par l'éducation et habituée au travail intellectuel la gestion d'une grande maison de banque que de laisser le soin d'un enfant à telle autre citadine, jouant du piano, allant à confesse, lisant des romans, incapable de savoir ce que c'est que la conscience et le droit, quelquefois fort instruite et même susceptible d'exaltation en faveur d'un prédicateur à la mode, mais totalement dénuée de force morale et de vrais principes. Nos Américaines du congrès avaient donc tout à fait raison lorsque, dans la résolution suivante, elles demandèrent, nonseulement de participer, comme les hommes, à l'administration de la justice et aux entreprises commerciales, mais surtout de recevoir une éducation beaucoup meilleure que celle qu'elles reçoivent aujourd'hui.
« Un mâle — ainsi s'exprime le rapport — qui assistait à la séance, après avoir entendu la préopinante, s'écria brutalement :
— « J'aime cela! A la bonne heure ! Voilà des dames qui demandent le droit d'être dorénavant bonnes à quelque chose. »
Elles auraient pu lui répondre que les hommes dirigent l'éducation des femmes, et qu'elles ont droit de la réclamer excellente.
Même dans les rangs inférieurs, la femme américaine est bien élevée; et c'est là un des points d'imitation les plus propres à exciter l'émulation de l'Europe.
En Amérique, l'utopie féminine, la proclamation véhémente des droits de la femme, a pris, en raison des vieilles mœurs, un caractère dont nous avons déjà signalé la violence et l'extravagance apparentes. Sortez de la région métaphysique et quittez
le lieu-commun sermonaire : la réalité explique sans peine la situation des femmes aux États-Unis.
La population mâle qui cultive et habite ce vaste espace situé entre les deux mers dépasse la population féminine dans une proportion effrayante : sept cent trente mille hommes de trop.
Dans les nouveaux Etats, cette disproportion est excessive. Le Colorado compte une femme pour vingt hommes ; le Nevada, huit hommes pour une femme ; Washington même, quatre hommes pour une femme; et la Californie, trois. Les vieux États des bords de l'Atlantique, huit sur quarante-six, offrent seuls quelque chose qui ressemble à l'équilibre établi entre les deux sexes par le régime social de la vieille Europe. De là l'immense autorité de la femme, sa valeur extraordinaire et ses prétentions corrélatives. La jeune fille peut choisir entre mille poursuivants. La Chasse aux maris, instituée par les mœurs de certains pays, n'aurait aucun sens. Chaque année de nouvelles cargaisons d'épouses viennent d'Europe et s'enfoncent bravement dans la solitude et les prairies. Cependant la femme américaine cultive les arts, lit de bons et de mauvais livres, et acquiert des lumières.
Elle domine l'homme.