CHAPITRE XX
LES PERFECTIONNISTES
Il existe aux États-Unis une école de réformateurs qui professent des opinions opposées à celles de mère Anne, d'Elisabeth Denton et d'Eliza Farnham. Ces réformateurs, selon qu'ils veulent mettre en relief leurs idées, leurs idées dogmatiques ou leurs vues sociales, se qualifient de Perfectionnistes ou de Communistes bibliques. Ils affirment avoir trouvé la seule voie de salut ouverte au genre humain ; ils ont mis en pratique des
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innovations que leurs rivaux s'étaient contentés de discuter. Ils se piquent d'emprunter leurs théories sur la vie de famille au Nouveau Testament, et surtout aux enseignements de saint Paul. Il est certain que « le peuple de la Bible » a bravement proclamé ses idées, qu'il s'est avancé sans broncher dans le chemin où il croyait voir le progrès. Il prétend avoir rétabli ici-bas le gouvernement divin ; il a placé les deux sexes sur un pied d'égalité ; il déclare que le mariage est une fraude et la propriété un vol ; il ne reconnaît aucune loi humaine et repousse tout engagement de fidélité envers les États-Unis.
Le fondateur de cette école réformiste (qui se vante déjà d'avoir ses prophètes, ses séminaires, ses journaux, ses communautés, son schisme, sa renaissance, ses persécutions et ses martyrs) se nomme John Humphreys Noyés. C'est un homme d'une taille élevée, au teint pâle, à la chevelure et à la barbe d'un blond roux, aux yeux gris et rêveurs, avec une bouche expressive et le front d'un penseur. Sa tête rappelle un peu celle de Carlyle, et ses disciples aiment à soutenir qu'il ressemble beaucoup au philosophe ^de Chelsea, erreur dont le saint lui-même paraît très-flatté. Le chef des Perfectionnistes a été successivement gradué de l'université de Dartmouth, dans le New-Hampshire, clerc d'avoué à Putney, dans l'état de Vermont, étudiant en théologie à Andover, dans le Massachusetts, prédicateur à l'université de Yale, apostat de l'Eglise congréganiste, hérétique, agitateur, expérimentateur ; aujourd'hui, bien des gens le reconnaissent pour le fondateur d'une secte nouvelle, pour un révélateur inspiré, pour un prophète éclairé de la grâce divine et admis dans l'intimité du Seigneur.
Je viens de passer quelques jours à Oneida-Creek, siège principal des trois sociétés fondées par l'ex-clerc d'avoué dans les districts d'Oneida, de Wallingford et de Brooklyn. J'étais l'hôte du père Noyés et j'ai vécu au milieu de sa famille. Nous avons beaucoup causé ; il a mis à ma disposition ses livres, ses papiers, et jusqu'à sa correspondance intime. J'ai eu, soit devant lui, soit en son absence, de nombreux entretiens avec les frères et les sœurs auxquels il commande. J'ai obtenu l'autorisation de copier tous les papiers de famille qui me sembleraient
intéressants. Les détails que je donne sur les membres de cette secte étrange ont été fournis par eux-mêmes ou rédigés sur les lieux d'après mes observations personnelles.
« Vous verrez, m'avait dit Horace Greeley, lors de mon départ de New-York, qu'au point de vue industriel, le communisme d'Oneida est une bonne affaire ; quant au reste, vous jugerez par vous-même. »
D'Oneida, petite ville florissante, située sur le parcours du chemin de fer central de New-York, une route large et poudreuse, de chaque côté de laquelle on aperçoit encore les arbres de la forêt derrière une rangée de maisons en charpente, vous conduit à Oneida-Creek. Cet endroit faisait autrefois partie des terrains que des législateurs compatissants avaient réservés aux Oneidas, une des six nations indiennes qui se distinguent, dans l'histoire de l'État de New-York, par leur bonne foi et par l'amitié qu'elles ont témoignée aux blancs. Il y a vingt ans, les eaux du Creek traversaient un sol vierge. Çà et là une hutte se dressait sous les arbres de la forêt où les derniers représentants d'une puissante tribu de chasseurs se tenaient, pour ainsi dire, aux abois. L'eau leur fournissait du poisson et ils trouvaient du gibier dans la forêt. Il n'existait d'autres éclaircies que celles que le feu avait faites, le bois ayant été incendié par hasard ou abattu pour alimenter les foyers durant l'hiver. Sur quelques pentes exposées au soleil jaunissait une petite moisson de blé ; mais, dans les meilleures conditions, l'Indien Oneida est un pauvre agriculteur, et le sol marécageux ou couvert de ronces et de pierres, où il se voyait condamné à vivre avec sa famille, n'avait jamais été défriché. L'Indien vendit donc ses terres à un Visage Pâle plus riche que lui et dont il reçut une somme qui ne représentait pas même la valeur des arbres. C'est au second propriétaire que les Perfectionnistes, ont acheté Oneida-Creek avec les bois environnants. Durant les vingt dernières années, l'aspect de la localité a complètement changé. On a ouvert des routes à travers la forêt; on a construit des ponts et des digues ; des scieries et des moulins se sont élevés ; les buissons ont disparu pour faire, place à des édifices publics, à des ateliers, à des
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pelouses, à des bosquets, à des allées sablées. On a planté des vignobles et des vergers ; on a établi des manufactures ; on a forgé le fer, tressé la paille, tissé la soie et ouvert un marché pour les conserves de fruits. En fort peu de temps cette forêt sauvage s'est embellie au point de ressembler aux plus riches domaines du comté de Kent. Il est peu de coins de l'Amérique qui puissent rivaliser de beauté avec les campagnes et les jardins qui entourent le séjour des Communistes d'Oneida ; le contraste frappe vivement l'étranger qui vient de traverser une partie du Comté de New-York, cultivé depuis beaucoup plus longtemps.
La maison commune, qui s'élève sur une hauteur d'où l'œil embrasse de beaux paysages, est remarquable extérieurement et intérieurement ; car parmi les lois dont les Communistes bibliques ne tiennent pas compte, figurent les sept ordres d'architecture. Cette maison a été construite par Eratus Hamilton, un ci-devant fermier de la Nouvelle-Angleterre qui, comme la plupart de ses compatriotes, connaît bien des métiers. Homme de sens et de tact, sans grande instruction, il n'est nullement orateur, mais il possède beaucoup de qualités naturelles qui le rendent apte à gouverner et à aider une réunion d'hommes moins bien doués que lui. Il est le père de la famille d'Oneida, comme Noyés est le père de toutes les familles Perfectionnistes. Maître de la maison, il en est aussi l'architecte, quoiqu'il affirme que tout, depuis la position des cheminées jusqu'à l'ameublement d'un salon de lecture, y est le résultat d'un ordre spécial du ciel. Je puis ajouter, sans l'offenser, que le père Hamilton se montre prêt à accepter une nouvelle inspiration, même lorsqu'elle lui arrive en traversant le cerveau d'un Gentil ; il a surtout profité des lumières de mon compagnon de route, William Hàywood, architecte et ingénieur.
Au centre de l'édifice, se trouve la grande salle où l'on arrive par un passage et un escalier fort larges. Cette salle est à la fois une église, un théâtre, un casino et un atelier. On y voit des bancs, des causeuses, des établis, une chaire, une plateforme servant de scène, une galerie, un piano. C'est là que
les sœurs jouent ou se livrent à des travaux d'aiguille, que les Anciens prêchent, que le bibliothécaire (frère Pitt) lit les nouvelles, et que les jeunes gens se font la cour — si toutefois cet art profane subsiste dans ce lieu étrange. Près de la grande salle de réunion s'ouvre le salon, réservé en général aux dames et autour duquel sont disposées les chambres à coucher de la famille ou des hôtes. A l'étage inférieur, de chaque côté de la large galerie, s'étendent les bureaux, le salon de réception et la bibliothèque. La cuisine, le réfectoire, le fruitier, la lingerie occupent des bâtiments à part. Les magasins sont situés en face de la maison commune, dont une pelouse les sépare ; plus loin, on entrevoit, à travers les arbres, les fabriques, les fermes, les écuries, les étables, les pressoirs, les ateliers. La propriété couvre à peu près six cents arpents. Le nombre des frères et des sœurs qu'abrite le même toit est d'environ trois cents. Tout à Oneida-Creek respire le calme, le bon goût, la richesse. Les livres de comptes de la Famille prouvent que durant les sept ou huit dernières années elle a gagné beaucoup d'argent , qu'elle emploie très-utilement, soit à construire de nouvelles usines, soit à drainer et améliorer le sol.
Les hommes ne s'astreignent à aucun costume particulier, bien qu'ils portent d'ordinaire le paletot sac, le chapeau de feutre mou et les pantalons à la housarde, si communs dans toutes les campagnes des États-Unis. Comme ils ont supprimé les fêtes, en même temps que les autres institutions humaines, ils ne s'endimanchent jamais. Ils attendent cependant de nouvelles inspirations au sujet de leur toilette ; ils pensent que le dernier mot n'a pas encore été dit sur la question des chapeaux et des bottes. Dans une de leurs conférences du soir, j'ai entendu frère Pitt, qui a beaucoup lu, se prononcer en faveur des pantalons à la housarde. Quant aux dames, elles portent un costume spécial qui m'a paru fort gracieux. Le choix de l'étoffe ou de la nuance ne semble pas les préoccuper, bien qu'elles préfèrent le brun et le bleu pour la promenade, et que le blanc domine lorsqu'elles se rassemblent le soir dans la salle commune. La mousseline, le coton et une soie grossière sont les matériaux qu'elles emploient. Les dames portent les che-
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veux très-courts, avec la raie au milieu du front. La crinoline et le corset ne font point partie de leur attirail. Une tunique ne dépassant pas le genou, d'amples pantalons taillés dans la même étoffe, une veste boutonnée jusqu'au cou, des manches courtes laissant le bras libre, enfin un chapeau de paille composent une toilette dont la simplicité atténue la laideur des unes et ne nuit nullement à la beauté des autres. On' me dit que le père Noyés ne tient pas à ce que les jeunes personnes de sa famille soient trop séduisantes ;. il n'encourage pas la coquetterie. Pour ma part, en ma qualité de Gentil et de pécheur, je n'ai pu m'empêcher de remarquer que beaucoup de ces demoiselles sont très-belles. Deux des chanteuses d'Oneida- Creek, Alice Ackley et Henriette Worden, ont une grâce et une souplesse, des traits et des mains qui charmeraient le peintre le plus difficile.
Voilà ce que vous apprendrez en quelques heures sur la communauté d'Oneida, si vous parcourez la localité en compagnie du Frère Bolles, qui après avoir été pendant vingt -cinq ans prédicateur chez les Baptistes de Massachusetts, s'est rallié aux Perfectionnistes d'Oneida, où. il a pour fonctions de recevoir les visiteurs ordinaires. Vous y trouverez une belle maison, un jardin admirable, des vergers qui fournissent une ample moisson de pommes, de poires, de prunes, de cerises; — de riches vignobles, des fermes bien tenues, des ateliers en pleine activité, des bestiaux qui s'engraissent dans de vastes pâturages, des roues de moulin qui tournent sans cesse, des scieries mécaniques;— partout le calme, l'ordre, la beauté, la richesse matérielle. C'est là ce qui charme les milliers de visiteurs qui viennent ici par partie de plaisir, pour entendre de la bonne musique, ouvrir de grands yeux et manger de la pâtisserie et des melons. C'est bien quelque chose ; ce sont là des signes de vie, mais ce n'est pas la vie elle-même. Le secret de cet étrange succès, la base sur laquelle repose cette communauté, les particularités sociales qui la soutiennent ont un intérêt plus profond que ces indices extérieurs de prospérité; et ces mystères, le Frère Bolles ne se charge pas de les expliquer aux amateurs de pique-nique.
Nous savons qu'aucun des essais de société communiste tentés en Allemagne, en Angleterre ou aux Etats-Unis, depuis Y Harmonie de Rapp et la Nouvelle Harmonie de Robert Owen jusqu'à X I carie de Cabet, n'a réussi. Des hommes de talent, des femmes de cœur ont souvent tourné le dos à ce qu'ils appelaient le fléau de la concurrence, pour chercher le salut dans le principe de l'association ; mais, exceptés les disciples célibataires d'Anne Lee, nulle réunion de réformateurs n'est parvenue à faire fonctionner une association fondée sur la communauté des biens. Chaque tentative manquée a son histoire, donne ses explications et prouve qu'on a été bien près de réussir ; toutefois il est certain que l'on n'a pas réussi. Les socialistes ont dû quitter New-Lanark; les Rappistes ont dû vendre Harmonie; les Icariens se sont vus chasser de Nauvou. La liberté, l'égalité, la fraternité n'arrivaient pas à joindre les deux bouts, et une société qui ne sait pas subvenir à ses dépenses finit, à la longue, par se désorganiser, lors même qu'elle nous offrirait sous d'autres rapports l'image du paradis terrestre. L'homme ne saurait passer ses jours assis sous un palmier, se nourrissant de dattes et rêvant qu'il est en paix avec le ciel et avec le monde. La faim l'oblige à se remuer; il lui faut choisir entre deux maux : le travail ou la mort. Chaque essai d'association et chaque insuccès mettent en péril le principe de la communauté. « Voyez quels beaux résultats vous obtenez, s'écrient les railleurs profanes, fiers de posséder de vastes champs, des maisons, des jardins, des vignobles — lorsque vous troublez l'ordre du temps, de la nature et de la Providence ! Vous vous trouverez réduits à la mendicité ! Vive la concurrence, qui est l'âme du commerce, et béni soit le ciel qui combat du côté des grands capitalistes ! »
Si nous devons nous aider les uns les autres et renoncer au principe social qui dit : « Chacun pour soi, » ainsi que l'affirment beaucoup d'hommes et beaucoup de femmes, pourquoi presque toutes les tentatives communistes ont-elles abouti à un désastre ?
« Je soutiens, m'a répondu ce matin le père Noyés, qu'elles ont échoué parce qu'elles n'étaient pas fondées sur la vérité
biblique. La religion est la source de la vie, et une bonne théorie sociale doit toujours exprimer une vérité religieuse. Or, il y a quatre phases dans toute organisation véritable d'une famille : 1° la réconciliation avec Dieu ; 2° le rachat du péché ; 3° la fraternité de l'homme et de la femme ; 4° la communauté du travail et des produits du travail. Owen, Ripley, Fourier, Cabet ont débuté par la troisième et la quatrième phase ; ils ont mis Dieu hors de cause et sont tombés dans le néant. »
Noyés déclare hautement qu'il croit avoir fondé, avec l'aide de Dieu, un système de société qui touche à la perfection. Il se vante d'avoir pratiquement démontré la vérité des principes essentiels qui doivent diriger le nouvel ordre de choses. Selon lui, les communautés d'Oneida, de Wallingford et de Brooklyn n'ont plus qu'à perfectionner quelques détails pour que le système soit adopté par l'Amérique entière.
Comme le lecteur désire sans doute savoir comment l'homme qui a accompli une pareille tâche aux Etats-Unis, et dont l'Europe connaît à peine le nom, est arrivé à de tels résultats, je vais exposer, aussi ouvertement que le peut un profane, le résultat de mon enquête.