‹ La nouvelle AmériqueChapitre 59 sur 71 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Quand il exerçait encore les fonctions de clerc d'avoué à Putney, dans l'État de Vermont, Noyés fut emporté par le fougueux tourbillon du revival de 1831, comme beaucoup d'ha • bitants de la Nouvelle-Angleterre. On raconte qu'il devint tout à coup sombre et taciturne. Pour employer ses propres expressions, « ses lumières paraissaient éteintes, et il lui fallait lutter dans l'obscurité contre des tempêtes qui épouvantaient sa faible intelligence. »

Il jeta un profond regard sur son àme et songea pour la

première fois au péché et à la mort. Comment se soustraire à ces maux? Afin de mieux résister aux tentations du monde et aux embûches de Satan, il abandonna la procédure et adopta une science plus ancienne, la théologie. Tandis qu'il suivait les cours de l'université d'Andover, il s'abandonna à la débauche. Ses camarades étaient d'assez mauvais garnements, qui se moquaient, des revivais et raillaient les dévots. Noyés résolut de quitter Andover; ne sachant où trouver le Seigneur, il ouvrit la Bible, et son regard tomba sur ces paroles : « Il n'est point ici. » Sur cet avis du ciel, il quitta Andover et se rendit à l'université de Yale, où il se mit à chercher résolument la vérité, — non-seulement la vérité religieuse, mais celle qui doit régir les rapports des hommes entre eux. Jamais rêves plus désordonnés n'illuminèrent le cerveau d'un disciple de Mahomet. Noyés, en sa qualité d'Américain, tira de ses visions une conclusion pratique. Il se dit que le plan conçu par Dieu ne saurait être que parfait, et que s'il réussissait à comprendre ce plan, il découvrirait la constitution du ciel aussi bien que la constitution de la terre. Quelle est la véritable loi de la terre? Ce n'est certes pas le régime païen sous lequel nous vivons. Il chercha dans les Ecritures la solution de l'énigme ; la Bible lui offrit la règle que les écoles ne pouvaient lui enseigner. Après avoir consulté les Evangiles et médité les paroles de l'apôtre Paul, il puisa dans ces documents primitifs de l'Eglise des consolations que les prédicateurs dé New-Haven n'avaient pas su offrir à son âme. Saint Paul parlait à son cœur, mais dans un sens tout opposé aux interprétations des théologiens d'Antioche et de Rome.

A force de relire les épitres de saint Paul, il finit par se convaincre que la foi chrétienne, telle qu'elle apparaît dans les Églises de l'Europe et des États-Unis, — même dans les Églises qui se disent réformées, — est une erreur historique des plus grossières. Il n'existe ici-bas aucune Église visible du Christ. L'Église de saint Paul et de saint Pierre était la véritable Eglise, — une communauté de saints, de frères, d'hommes vivant sur un pied d'égalité; mais elle ne dura guère, l'esprit de Notre Seigneur étant redescendu, selon la promesse évan-

gélique, au milisu des fidèles. Lors de ce second avènement, Jésus abolit l'ancienne loi, ferma ainsi l'ère adamite, effaça la souillure du péché originel, et fonda son empire dans le cœur de ceux qui proclamaient son règne. Du moins, c'est là ce qu'affirme Noyés, qui donne à cet avènement spirituel la date de l'an 70, immédiatement après la chute de Jérusalem. Depuis cette époque, dit-il, il y a une seule Église chrétienne et beaucoup de fausses Églises du Christ, — une Église de saints, d'hommes libres de tout péché, de toute mauvaise pensée, qui ne reconnaissent d'autre prince que le Sauveur, qui repoussent les lois et les coutumes modernes, qui soumettent leurs passions à la volonté divine ; puis, et tout à côté, des Églises profanes, produits de l'art et de l'orgueil humain, avec des trônes, des courtisans, des prélats, des cardinaux et des papes; des Églises qui ont allumé des bûchers et employé la torture, qui ont leurs rituels et leurs vœux, leurs haines et leurs divisions, leur célibat, leurs anathèmes et leurs excommunications. Le diable, s'il faut en croire le Père Noyés, commença à régner le même jour que Jésus-Christ, et les Églises officielles de la Grèce et de Rome, ainsi que leurs sœurs à demi refermées d'Angleterre et d'Amérique, représentent les principales provinces de l'empire de Satan. Les royaumes de la terre sont à Satan ; cependant la société parfaite fondée par saint Paul et animée par l'esprit du Christ qui est descendu en elle, n'a jamais été complètement détruite; Dieu lui a fait la grâce de conserver quelques représentants jusqu'à l'heure où il a jugé à propos de réveiller la foi et les pratiques apostoliques, non pas dans les contrées corrompues de l'Europe, chez les peuples épuisés de l'Asie, mais parmi les jeunes communautés des États-Unis. Des âmes pures et élevées empêchent le feu sacré de s'éteindre. Le règne de la véritable Église arrive enfin. La foi, que la foule affairée avait bannie, se réfugie chez les étudiants de Yale, qui recherchaient ardemment la vérité, et la famille du Christ, après avoir été corrompue à Antioche, persécutée à Rome et tournée en ridicule à Londres, s'est reconstituée à Wallingford, à Brooklyn et à Oneida!

Pour cette nouvelle secte américaine, qui est à la fois une

Église et une école, les règles de la foi sont aussi simples que les règles de conduite. Les Perfectionnistes ont le droit de faire tout ce qui leur plaît. Us cherchent naturellement à prouver (et mon hôte d'Oneida n'y a pas manqué) que, placés comme ils le sont, ils ne sauraient marcher dans une mauvaise voie. Le Saint-Esprit les soutient et veille sur eux. Un fidèle pourra s'égarer lorsque la chair parlera trop haut ; mais de rares exceptions ne suffisent pas pour détruire une vérité éternelle. Les amis de la monarchie soutiennent qu'un roi est incapable de mal faire, en dépit des scandales, tempérés par des poignards et par des actrices, qui affligent nos cours impériales ou royales. Un Perfectionniste ne reconnaît aucune loi : pas plus celle qui a été promulguée du haut du Sinaï que celle qu'on applique à Washington et à New-York. Il n'obéit pas aux lois, mais à Dieu, — c'est-à-dire qu'il suit les inspirations qui lui semblent bonnes. Le Seigneur lui a rendu sa liberté. Pour lui la parole sacrée a perdu toute valeur ; elle a été abolie par le second avènement du Christ. Enfant de la grâce, il échappe à la puissance des lois, à la souillure du péché ; — aucun des dix commandements, aucun des articles du code ne lui imposent la moindre obligation. Les lois sont faites pour contenir les pécheurs, — et lui, n'est-il pas un Saint? Les autres hommes tombent dans la tentation; — le Perfectionniste, purifié par le Saint-Esprit, y échappe.

Ce qui, aux yeux des Gentils, atout l'air d'une révolte, est qualifié « d'état de soumission » par les Communistes bibliques. Dans ce monde il faut choisir entre deux maîtres; l'homme ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. La terre n'est point parfaite, Christ est parfait. En acceptant Jésus-Christ, vous renoncez au monde, vous y renoncez absolument, à tout jamais. Aucune demi-mesure ne suffira pour assurer votre salut. Comme l'Amérique, avant la guerre civile, se montrait disposée à défendre la liberté individuelle aux dépens des institutions établies, personne ne fut étonné d'apprendre que Noyés et ses partisans renonçaient à tout engagement de fidélité envers la République. Les Trembleurs, les Tunkers, les Mormons, les Socialistes, les Icariens et bien d'autres, en avaient déjà fait

autant. Beaucoup de citoyens appartenant à la classe la plus élevée en étaient même arrivés à regarder les États-Unis comme une espèce de club politique d'où ils pouvaient se retirer selon leur bon plaisir. Mais le Perfectionniste va plus loin que le Socialiste, que le Trembleur ou le Mormon, car il répudie les lois divines aussi bien que les lois humaines — le code civil, les statuts, les canons et les décrets, les dix commandements, le Pater noster, le sermon sur la montagne, tous ses engagements volontaires ou involontaires, depuis son vœu de sobriété jusqu'à son vœu de mariage. Il ne reconnaît plus rien de ce qu'il respectait autrefois comme homme et comme citoyen. Il attaque les églises, renie ses obligations, et met au défi les magistrats et la police. Pour obéir à Dieu, il rejette toutes les sauvegardes inventées par l'homme. Noyés s'était engagé à s'abstenir de liqueurs fortes ; dès qu'il se fut donné pour un saint, il se mit à boire de Teau-de-vie. Il avait été aussi sobre qu'un Hindou; il surchargea son estomac de mets épicés. Il avait mené une existence chaste et régulière, il commença à passer les nuits dehors, à errer sur les quais, à coucher sous les portes cochères, à visiter les maisons de prostitution, à fréquenter les courtisanes et les voleurs. Appelé à se défendre contre ceux qui voient une contradiction entre cette façon de vivre et ses prétentions de sainteté, Noyés affirme qu'il est allé au-devant des tentations ; mais que la protection sur laquelle il comptait a été assez puissante pour le sauver. Il s'était enivré, il s'était gorgé de viande, il avait aiguillonné la chair, afin de se débarrasser « des entraves du système ». Il se demandait : « Puis-je rester moral en m'abandonnant à Dieu? Puis-je laisser à la grâce divine le soin de gouverner mes passions, mes désirs, mes inclinations, tous ces instincts qui, jusqu'à présent étaient demeurés soumis aux règles humaines et à ma propre volonté? » Il se répondit qu'il pouvait et voulait remettre sa foi, sa conduite, son salut, sous ]a seule garde du Saint-Esprit; et il prétend que, fort de cette résolution, il a traversé sain et sauf la maison du péché ; comme les enfants des Hébreux, il a passé au milieu des flammes sans en être atteint.

Mais comment l'homme atteint-il un état de grâce aussi parfait? Très-aisément, à ce que l'on m'a dit. Il n'y a qu'à vouloir.

Les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires, les prières sont plus qu'inutiles : la foi peut seule nous sauver. Lorsque vos frères sont réunis, vous vous levez pour déclarer que vous êtes digne d'embrasser la foi de Jésus-Christ. Vous annoncez que vos péchés vous sont remis, et votre âme se trouve aussitôt débarrassée de toute souillure. Les Perfectionnistes semblent croire qu'une assertion de ce genre est suivie d'un effet immédiat, et que leurs paroles se réalisent. « Il s'est levé et a fait profession de sainteté, » telle est la formule par laquelle ils proclament que le troupeau du Père Noyés compte une brebis de plus.

Quand Noyés, il y a quelques années, commença à prêcher sa doctrine, la Nouvelle-Angleterre ne rêvait qu'indépendance et séparation. Beaucoup de gens pensaient que le seul moyen de combattre la tendance qui entraînait les États-Unis vers un chaos social serait de favoriser le principe de l'association, que des novateurs essayaient d'appliquer dans les établissements de Mont-Lebanon, de New-Harmony et de Brook-Farm. Au milieu de la confusion qui régnait alors dans les esprits, il est tout naturel que Noyés ne se soit pas aperçu que sa théorie de l'action individuelle, telle qu'il l'avait d'abord imaginée, ne pourrait aboutir à des résultats pratiques. Si un homme ne doit avoir d'autre loi que sa propre volonté, comment imposera-t-il cette volonté à ses semblables, puisque chacun revendiquera le même privilège? La conscience de Noyés lui fournira des lumières suffisantes, et Hamilton croira n'avoir à suivre que les inspirations de la sienne; mais à quel titre* Noyés imposera-t-il sa règle à Hamilton, sous quel prétexte Hamilton prétendra-t-il éclairer Noyés, à moins qu'ils ne se fassent des concessions mutuelles? S'ils repoussent toute idée de compromis, il leur faudra vivre isolés; dans le cas contraire, ils seront obligés de se soumettre à une loi commune : d'un côté, le chaos; — de l'autre, une loi quelconque.

Noyés se trouva donc dans l'embarras, le jour où il se mit à vivre avec ses disciples des deux sexes selon les règles de

l'ordre céleste, c'est-à-dire en écoutant les inspirations de la grâce au lieu d'obéir à des lois. Avant que la communauté pût se vanter d'exister en fait, elle dut admettre un second principe.

Ce principe s'appelle la sympathie, et joue dans la famille perfectionniste le rôle que le monde attribue à l'opinion publique. La sympathie corrige la volonté individuelle, de façon à concilier la nature avec l'obéissance et la liberté avec la grâce.

Ainsi, un frère peut faire tout ce qui lui plaît; mais il apprend à conformer ses actions aux vœux de la majorité. Si la majorité se déclare contre lui, il a tort : il doit reconnaître qu'il s'écartait de la voie de la grâce, et sa seule chance de bonheur consiste dans un retour vers ce qui est agréable au plus grand nombre. La Famille -passe toujours pour plus sage qu'aucune des unités qui la composent.

Un Perfectionniste qui souhaite quelque chose, — un chapeau, un jour de congé ou les sourires d'une de ses compagnes, — doit consulter un Ancien et s'informer de ce que les autres pensent de son désir. Si la sympathie générale ne se prononce pas en sa faveur, il abandonne sa requête. Lorsqu'il s'agit d'une question importante, l'intéressé présente sa demande à un conseil des Anciens, qui, au besoin, peut, clans une des réunions du soir, en appeler à la Famille.

11 s'écoula beaucoup de temps avant que ce second grand principe fût établi, et la prospérité mondaine de la communauté perfectionniste ne date que du jour où ses membres résolurent de se soumettre au régime de la sympathie.

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