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CHAPITRE XXII

A l'époque où Noyés allait encore d'église en église, prêchant la sainteté, il avait converti Abigaïl Merwin (une femme

lui était nécessaire et il pouvait se montrer fier d'une élève telle qu'Abigaïl) et James Boyle. Ces deux disciples des premiers jours donnèrent pourtant l'exemple de l'apostasie. Abigaïl semble s'être attendue à une offre de mariage ; Boyle comptait se voir nommer pape ; mais leurs prétentions déplurent au Père Noyés, qui ne se sentait nulle inclination pour le mariage et qui voulait être pape lui-même. J'ai dit que ces disciples donnèrent l'exemple de l'apostasie ; en effet, à mesure que le nouveau peuple commença à comprendre les véritables principes de la sainteté, beaucoup d'initiés se retirèrent. Chacun ne reconnaissait d'autre loi que sa volonté ; la grâce agissait d'une façon différente sur chaque esprit, et il devenait impossible de fonder une Église avec tant de membres indépendants. Personne ne voulait céder, personne ne voulait obéir, personne ne voyait la nécessité de s'unir. Après cinq années d'efforts, Noyés se trouva seul. Ses disciples bien- aimés l'abandonnaient ; les uns étaient retournés dans le monde, d'autres se proclamaient hérétiques ou retombaient dans les errements des anciennes sectes, d'où Noyés se flattait de les avoir retirés à tout jamais. La presse les tournait en ridicule. On disait que le chef de la bande était fou, assertion que la conduite et les sermons du chef venaient souvent confirmer. Il existait encore des Perfectionnistes , — mais Noyés n'était plus leur pape.

Une dure expérience lui ayant démontré qu'on ne fabrique pas des cordes avec du sable, le prophète résolut de prendre exemple sur beaucoup de ses contemporains qui cherchaient alors le succès dans le principe de l'association ; mais il voulut fonder une association biblique. Repoussé par ses anciens amis de New-Haven, il regagna la maison paternelle (à Putney, dans l'état de Vermont), où, pour la première fois, la vérité avait lui à ses yeux. Là il recommença son œuvre de conversion en ouvrant une classe biblique et en montrant à quelques esprits rustiques le chemin de la grâce. Un petit nombre d'auditeurs se rangèrent sous sa loi; le peuple américain se trouvait plongé dans en étrange chaos moral, qui n'a peut-être pas été égalé depuis le règne d'Hérode et qui n'a certainement pas été égalé depuis

les années que l'on peut regarder comme le prologue de la guerre civile qui désola l'Angleterre. En quittant la secte, Abigaïl Merwin avait déclaré que la liberté évangélique des Perfectionnistes tournait à l'indécence. On en avait dit autant dans les rues de Jérusalem et de Londres ; mais les histoires scandaleuses qui faisaient rire les profanes de New-York réchauffaient le zèle des croyants. Que leur importaient les coutumes et les critiques mondaines ? La classe de Putney devint plus intrépide, sinon plus nombreuse. Noyés avait fini par reconnaître qu'il devait compter sur la qualité plutôt que sur la quantité de ses disciples. Il avait donc déployé tout son génie (et il n'en manque pas) à conquérir les douze auditeurs qu'il était parvenu à recruter dans sa ville natale, jusqu'au jour où il croirait pouvoir transformer sa classe biblique en une famille biblique' — c'est-à-dire jusqu'au jour où il aurait moralement et physiquement préparé ses élèves à vivre sous le même toit, dégagés des obligations qui entravent le reste du monde.

Pour loger la famille il fallait une grande maison. Les grandes maisons coûtent cher, même à Vermont où elles sont construites en bois; et le maître était pauvre. Il avait mené une vie errante et se trouvait sans abri. Le pasteur ne pouvait donc pas héberger ses brebis. Parmi ses disciples de Vermont, il remarqua une jeune personne de bonne famille, nommée Henriette Holton, qui avait une certaine fortune, sans compter les espérances. Le saint comprit que cette demoiselle, s'il obtenait sa main, serait une vraie bénédiction pour lui sous tous les rapports. Mais les principes de la secte ? Puisque sa doctrine déclarait le mariage incompatible avec les mœurs bibliques, à quel titre demanderait-il la dot d'Henriette ? Elle l'avait si souvent entendu déclamer contre une institution humaine qu'un saint régénéré doit condamner, qu'il ne pouvait songer à se présenter comme un prétendu ordinaire. En somme, il comprit que s'il se mettait sur les rangs (et il avait grand besoin des dollars de la demoiselle), il serait obligé de dire à la future qu'il n'exigeait pas qu'elle lui demeurât fidèle et que, pour sa part, il ne s'engagerait nullement à n'aimer qu'elle. Mais Henriette se trouvait dans une position exceptionnelle.

Elle n'avait ni père, ni mère, ni frère, ni sœur. Le seul parent qui lui restât était un vieux grand-père, d'un caractère trèsfaible. La demoiselle s'était éprise d'un jeune homme qui désirait l'épouser ; le grand-père s'opposa à cette union, notre amoureuse tomba malade, et, dans un accès de remords, le vieillard jura de la laisser agir à sa guise et de ne plus contrarier ses inclinations. Les difficultés semblaient donc aplanies en quelque sorte, et Noyés jugea à propos de demander la main de la jeune héritière, à qui il adressa la lettre suivante, dont il m'a fourni une copie autographe :

UNE LETTRE d' AMOUR.

Le Père Noyés à Henriette A. Holton

Putney, 11 juin 1838.

« Sœur bien-aimée, — Après avoir réfléchi pendant plus d'une année, attendant avec patience quelque manifestation de la volonté du Seigneur, je me vois aujourd'hui autorisé — je puis même dire coutraint, — par -une série de circonstances favorables à vous proposer une association que je ne qualifierai de mariage qu'après l'avoir définie.

« En notre qualité de croyants, nous sommes déjà unis l'un à l'autre aussi bien qu'à tous les saints. Or, cette union primaire et universelle est plus radicale et naturellement plus essentielle qu'aucune alliance partielle et externe. C'est à cet égard qu'il a été dit : « Il n'y a ni mâle ni femelle. » On ne se marie pas dans le ciel. Nous rappelant ces choses, nous ne pouvons prendre vis-à-vis l'un de l'autre aucun engagement qui serait de nature à limiter l'essor de nos affections, ainsi que cela se pratique dans le mariage mondain. Je désire et j'espère que ma compagne aimera tous ceux qui aiment Dieu, à quelque sexe qu'ils appartiennent, avec une ardeur et une force inconnues aux amours terrestres, et aussi librement que si nul lien particulier ne l'unissait à moi. Dans le fait, mon but en m'attachant à elle serait, non pas d'accaparer sa vie, non pas d'enchaîner son cœur ou le mien, mais de les élargir tous

les deux et de les établir dans la libre camaraderie de la famille universelle du Seigneur. Si l'association externe d'un homme et d'une femme, selon ces principes, peut s'appeler mariage, je sais que le mariage existe dans le ciel, et je ne me fais aucun scrupule de vous offrir mon cœur et ma main, avec l'engagement de vous épouser en bonne forme dès que Dieu le permettra.

« J'avais d'abord eu l'intention de vous soumettre beaucoup d'excellentes raisons qui militent en faveur de mon projet; majs, tout bien considéré, je préfère l'attitude d'un témoin à celle d'un avocat. Je me bornerai donc à vous présenter brièvement quelques considérations positives. Je laisserai à Dieu le soin de plaider la cause; votre imagination se chargera de trouver les arguments romanesques dont on a coutume de se prévaloir en pareil cas. et dans une entrevue personnelle je vous donnerai des explications plus détaillées.

« 1° Je vous dirai, avec cette franchise de langage qui convient à un témoin, mais non à un flatteur, que je vous respecte et que je vous aime, à cause de vos qualités désirables — spirituelles, intellectuelles, morales et physiques — surtout à cause de votre foi, de votre bonté, de votre simplicité et de votre modestie ;

« 2° Je suis convaincu que l'association que je propose contribuerait à notre bonheur mutuel et aurait pour effet de nous rendre meilleurs ;

« 3° Elle ne saurait manquer de nous soustraire, ou du moins de me soustraire aux reproches et aux hypothèses malveillantes auxquels le célibat nous expose dans les circonstances actuelles ;

« 4° Elle élargirait notre sphère d'action et nous permettrait de rendre encore plus de services au peuple de Dieu ;

« 5° Je suis prêt aujourd'hui à témoigner par mon exemple que je crois, comme Paul, que « le mariage » est honorable pour tous ;

« 6° Je suis également prêt à protester d'une façon pratique contre ce « servage de la liberté » qui ne tient aucun compte des lois humaines et refuse de s'y soumettre, même pour l'a-

mour de Dieu. Je sais que l'union immortelle des âmes, que cette lune de miel éternelle qui mérite seule le nom de mariage, ne peut jamais être le résultat d'une cérémonie; mais je sais aussi qu'une cérémonie ne peut jamais empêcher un mariage de ce genre de s'accomplir. Vous n'ignorez point que je n'ai d'autre profession que celle de servir Dieu — profession qui, jusqu'à présent, m'a attiré de nombreux déboires et m'a laissé pauvre. Si vous me jugez sur les dehors ou si vous cherchez dans mon passé un présage de l'avenir, les incertitudes apparentes de mon caractère et les vicissitudes de ma fortune vous fourniront beaucoup d'objections contre l'union proposée. Je me contenterai de répondre que je suis certain de posséder, par la grâce de Dieu, une fermeté d'esprit, une foi dans l'accomplissement des bonnes œuvres et une persévérance qui ont rendu presque intolérable pour moi ]e ministère que j'ai été appelé à remplir. Je me sens las d'une vie de vagabondage et d'incohérence. Si le ciel m'ordonne d'y renoncer, je le remercierai avec la joie d'un exilé qui, après sept ans de pèlerinage, regagne enfin sa demeure. Je ne vois pas pourquoi je n'aurais point un domicile assuré, ni pourquoi j'hésiterais à embrasser un genre d'existence qui implique des devoirs domestiques. Peut-être votre réponse à cette lettre sera-t-elle la voix qui me dira :

Veilleur, cesse de voyager, Pour t'asseoir devant un foyer.

« Votre frère en Jésus-Christ,

« J.-H. Noyés. »

Henriette, abandonnée à ses propres inspirations, donna la réponse que désirait le prédicateur. Le mariage eut lieu quelques jours plus tard, et Noyés dépensa les sept mille dollars qui représentaient la dot de sa femme, à construire une maison, à établir une imprimerie, à acheter des presses et à fonder un journal. Tant que le grand-père de madame vécut, il subvint aux besoins du ménage, et, à la mort du vieillard, Noyés toucha une somme de neuf mille dollars. Du reste, le saint avoue

qu'il a épousé Henriette à cause de la dot ; pour parler comme lui, « le ciel lui a donné Henriette pour le récompenser d'avoir prêché la vérité » .

La première famille qui vécut à Putney selon les règles de la perfection céleste comprenait la femme, la mère, la sœur et le frère du prédicateur, dont tous les parents sont restés fidèles à ses théories sur la vie domestique. La mère de Noyés mourut peu de jours avant ma visite à Oneida-Creek. La vieille dame, m'a-t-on dit, était encore persuadée, au dernier moment, que le système introduit par son fils pouvait seul former une société chrétienne vraiment parfaite.

Les personnes que j'ai nommées s'établirent sous un même toit, avec un petit nombre de prédicateurs, de fermiers, de médecins, qui amenaient leurs femmes et leurs filles. Ces disciples étaient tous des hommes riches, ayant une certaine position et une réputation intacte. Ils fondèrent, à Putney — je leur emprunte cette phrase bizarre — « une succursale de leur maison céleste, » après avoir formellement déclaré qu'ils ne reconnaissaient pas le gouvernement de la république, et qu'ils se détachaient à jamais des États-Unis.

Ce fut alors qu'ils commencèrent à mettre en pratique de nouvelles théories plus audacieuses, plus originales que celles que Ripley, Dana et le romancier Hawthorn voulurent établir dans le phalanstère Brook-Farm. Ils abolirent les prières et les offices religieux ; ils supprimèrent le dimanche ; ils abolirent tout lien domestique ; et, sans exiger une séparation quelconque, mirent un terme aux relations égoïstes qui existent entre époux. Les biens de chaque membre allèrent grossir la fortune commune ; toutes les dettes, tous les devoirs retombaient sur la société, qui mangeait dans la même salle, couchait sous le même toit et s'approvisionnait au même magasin. Dans les premiers temps ils se traitèrent assez durement les uns les autres. Après avoir mis au rebut les codes écrits, comme faisant partie de la friperie de l'ancien monde, comment aurait-on guidé les faibles ou contenu les méchants à moins de s'arroger le droit de critiquer leur conduite ? On voyait le salut futur de la société dans ce système de gouver-

nement. On ne menait pas une existence des" plus agréables. Chaque matin, il fallait passer trois heures dans la salle commune — la première à étudier les livres d'histoire qui pouvaient aider à mieux comprendre la Bible ; la seconde, à méditer ou à lire les saintes Ecritures ; la troisième, à discuter les questions dont on venait de s'occuper. Le milieu du jour était consacré aux travaux de la ferme. Le soir, on se réunissait de nouveau ; les uns étudiaient, les autres couraient ou faisaient de la musique. Un savant enseignait le grec ou l'hébreu; un philosophe commentait à haute voix un traité anglais ou allemand sur l'herméneutique ; un moraliste se levait pour critiquer la conduite de quelque .bon frère en sainteté. Ces occupations, presque incessantes, n'empêchaient pas le vieil Adam de reparaître parmi eux et de troubler la paix de la famille. Celui-ci mangeait trop, celui-là buvait trop, un troisième s'abandonnait trop librement à sa fureur amoureuse. La discorde éclata dans le camp des saints ; les voisins et la presse locale se mirent à jaser; il y eut des rixes dans les cabarets des environs et on intenta des procès aux novateurs. Ce fut surtout la liberté évangélique appliquée aux biens et aux femmes qui causa des troubles dans le petit Eden de Putney.

Noyés avoue que Satan trouva le moyen de pénétrer dans le second Eden comme il avait pénétré dans le premier, et que dans le paradis de Putney le démon triompha par l'entremise de la femme. Lorsqu'il devint impossible de cacher le désordre moral dont son troupeau était affligé, le pasteur se montra fort irrité, fort attristé. Comment devait-il supporter cette épreuve? Un homme qui échappe aux entraves des lois terrestres pour jouir de toutes les libertés évangéliques, ne peut apprendre d'un jour à l'autre à modérer ses appétits charnels. Mais de quel droit établirait-on des distinctions entre ces passions, ces inclinations, ces désirs que Dieu a donnés à l'homme? Les appétits sont libres. Le désir est une faculté qui a son emploi dans le système céleste ; et quand l'àme est libre, on ne saurait guère user sans risquer d'abuser. Fallait-il donc imposer des restrictions aux saints? Noyés se sentait embarrassé. Bien qu'il fût obligé de reconnaître que beaucoup de ses disciples avaient

honteusement manqué à leur profession de sainteté, il se demandait, comme saint Paul : « Dois-je retourner en arrière, parce qu'on a commis ces offenses? » Pour lui, retourner en arrière, c'était déchirer sa Bible et renoncer à son œuvre. Il ne put s'y résoudre ; il continua donc à travailler avec son peuple, s'efforçant de contenir les mutins, de guider les indifférents, et chassant les rebelles incorrigibles. Il se disait : Quand un homme voyage d'une ville à une autre, il s'attend à être meurtri et éclaboussé ; il ne peut se flatter d'exécuter sans avarie le trajet qui sépare la terre du ciel. Toute mutation implique une perte. Son peuple n'était point préparé à une aussi rude épreuve ; il y avait là des gens qui n'étaient pas encore habitués à vivre sous le régime de la grâce, — c'est sur eux que Noyés rejette la responsabilité des querelles qui scandalisèrent les voisins et éloignèrent beaucoup de saints.

Au milieu de ses déboires et de son insuccès, le chef des Perfectionnistes trouva une fiche de consolation. Une communauté rivale, dont Mahan était le pape et Taylor le premier ministre, avait établi un second Éden à Oberlin, dans l'Etat d'Ohio. Mahan se vantait d'avoir des visions, de s'entretenir avec les anges, et de recevoir de Dieu des communications directes. Taylor, prédicateur éloquent et habile journaliste, prétendait aussi posséder divers dons célestes. Or, il existait entre Noyés et Mahan, entre Putney et Oberlin, une haine fraternelle, semblable à celle qui divisa les deux fils d'Eve. Selon tous les prophètes perfectionnistes, la sainteté et la liberté sont les deux éléments essentiels de l'atmosphère céleste — c'est-à-dire les deux éléments essentiels d'une société parfaite ; mais ces prophètes, exerçant le droit qu'a chaque homme de suivre ses inspirations personnelles, étaient arrivés à donner aux deux éléments en question une valeur inégale. De là, des disputes, des discussions et l'établissement d'écoles différentes. Les uns, qui mettaient la liberté avant la sainteté, furent connus sous le nom d'Amis de la Liberté ; les autres, qui prêchaient avant tout la sainteté, se qualifièrent d'Amis de la Sainteté. Putney combattait en faveur de la sainteté; Oberlin défendait la liberté, bien que chacune des deux communautés déclarât avoir

renoncé au monde et n'accepter d'autre tutelle que celle de Dieu. Noyés attaqua Oberlin dans le Witness ; Taylor riposta dans YFvangelical Journal. Cette guerre d'articles dura plusieurs années, jusqu'au jour où la discorde éclata à Putney et où Taylor usa de sa liberté de façon à provoquer l'intervention des tribunaux ordinaires.

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