CHAPITRE IV
De tous les États et de tous les territoires qui existent encore sur le papier, le Kansas est celui que l'on pourrait appeler l'État des Prairies. Sans doute le Nebraska, le Colorado et le territoire Indien sont couverts d'immenses pâturages qui n'offrent pas, ainsi qu'on le croit généralement, une surface plane, mais une série de plans inclinés s'étendant depuis le fleuve jusqu'aux montagnes, tantôt en pente douce, tantôt avec des escarpements très-abruptes. Mais le Kansas n'en est pas moins le pays où ces plaines se développent sur la plus grande échelle et où le terrain est le plus accidenté.
Sur les anciennes cartes, qui indiquent l'histoire naturelle de chaque section de la grande République, le district actuellement appelé Kansas est représenté par un buffle, comme le Nebraska par une antilope, l'Iowa par un castor et l'Utah par un ours. Dans ces plaines, jusqu'au territoire indien du Sud, errent les troupeaux sauvages et innombrables qui servent à la nourriture des Cheyennes, des Arappahoes, des Comanches et des Kiowas.
Sur un espace de 200 milles à l'ouest du Missouri, les plaines sont verdoyantes et boisées, principalement sur les bords du Kansas, près des criques et des nombreuses échancrures du fleuve. Les essences forestières sont le caryocar, le noyer, le chêne et l'orme aquatiques. On ne trouve dans les plaines ni néfliers, ni châtaigniers. Partout des arbustes et des fleurs, entre autres le souci sauvage, le trèfle, le nénuphar (dans les étangs), l'herbe à résine, l'herbe puante et les soleils. Les soleils de l'Ouest ne ressemblent pas à la grande plante, d'une
splendeur un peu vulgaire, qui brille près de nos chaumières; gigantesque célibataire qui s'épanouit sur sa tige de bronze. Ce sont de petites fleurs d'or, réunies en grappes et, comme nos boutons d'or, aussi nombreuses que les étoiles du firmament. Sur beaucoup de points, leur jaune éclatant fait scintiller la prairie. Une maison blanche toute en bois, un rancho, ainsi qu'on la nomme de ce côté du fleuve, apparaît eà et là à travers le feuillage avec ses persiennes vertes, son petit jardin et son parc à moutons. Des troupes de chevaux broutent sur les pentes du plateau. Tantôt c'est un troupeau de bœufs en marche, tantôt une longue file de chariots. Ici nous passons devant un village indien où se sont acclimatées quelques familles de Delawares, chassées de leurs vieilles forêts, remplacées aujourd'hui par les palais de Dover, de Baltimore et de Philadelphie. Leur caprice les amène et leur caprice les chassera : ils ne tiennent guère au sol. Les Delawares ont depuis longtemps enterré la hache de guerre, passé des pantalons et renoncé au vermillon du combat. Quelques-uns sontfermiers. Ils vivent en bons termes avec leurs voisins les blancs ; même leurs fils épousent souvent des femmes blanches. Plus loin est un village de Shawnies , dont on peut dire la même chose. Les maisons et les fermes des blancs se trouvent au milieu des huttes sauvages. Dangereux voisins, les blancs! L'Européen tàte les côtés faibles, flatte les fantaisies, s'insinue dans les fissures, se rend agréable, utile, puis redoutable, et achève en général la liaison en restant maître du territoire comme de la fortune. Quant à l'Indien, il peut réfléchir ensuite à son aise sur les inconvénients de s'allier à quiconque a trop d'esprit.
L'air est doux et chaud. Le parfum des fleurs de la prairie se mêle à la brise qui vient des cimes neigeuses des sierras lointaines. Le ciel est d'un bleu intense et n'a rien de cette brume dorée qui harcèle la vue dans nos paysages du Midi. De petits nuages, d'un blanc très-vif, se détachent sur l'azur du ciel dont ils égayent l'immense monotonie. Ainsi se réunissent sur le même horizon les beautés contrastantes de l'Angleterre et de la Sicile.
A mesure que nous nous éloignons du fleuve, les paysages
boisés disparaissent. Le pays se développe à droite et à gauche ; la plaine s'élargit et monte en pente douée. Autour des étangs et des marais, desséchés à la surface pour la plupart, on voit encore quelques arbustes. Le convolvulus sauvage y est très-commun, ainsi que le lierre de Virginie, mais on y trouve surtout la plante à résine. C'est un bijou de la nature et le plus bel ornement des prairies, que ce gazon résineux. Il disparaît lorsque le sol a été nettoyé par le feu ou défriché par le colon. Alors il est remplacé par l'herbe de feu, qui meurt ellemême après deux ou trois coupes, et, en certains endroits, après une seule coupe. On voit pousser ensuite l'herbe piquante. (P. S. Gardez-vous bien d'approcher vos jambes de celle-ci.) On imaginerait vraiment qu'elle est vivante, qu'elle sait combien on l'aime peu et qu'elle s'amuse à grimper le long de vos pantalons avec une activité proportionnelle au désir que vous avez de vous en défaire.)
A l'herbe piquante succèdent trois ou quatre espèces d'herbes sauvages. Une fois le sol fertilisé par ces détritus, qui sont un engrais naturel, le cultivateur peut venir ratisser et ensemencer le sol, tout préparé pour la culture.
Nous roulons nuit et jour; il faut bien aller vite, quand on a l'honneur d'escorter la malle de l'Etat.
Toutes les traces de civilisation disparaissent bientôt, excepté une ; le gloussement d'une poule des prairies, cachée dans une touffe de sauge sauvage, se fait entendre. Le serpent à sonnettes glisse et rampe à travers les tiges des soleils.
Le loup passe furtif et sans bruit le long de la route ; des cadavres de mules, de chevaux, de bœufs, couvrent le sentier et servent de pâture aux corneilles, aux corbeaux et aux loups. Les cornes blanches et les squelettes de ces serviteurs de l'homme sont les seuls vestiges du passage qu'il a pu se frayer à travers les plaines.
A force d'audace, d'intelligence et de patience, l'hcx. ° de l'Ouest a réussi à franchir ce passage difficile et il a ouvert une voie au commerce entre l'Atlantique et le Pacifique. Cette entreprise a été menée à bonne fin par des particuliers, sans que l'Etat s'en mêlât, sans avoir été encouragée par la moindre
société savante, au prix du sang et de l'argent qui ne pourront jamais être évalués ; voici pourquoi. L'homme de l'Ouest compte pour rien sa vie, et son argent pour peu de chose, dès qu'il s'agit d'une affaire qui promet de le bien payer.
Ce personnage extraordinaire, plus insouciant de sa vie que l'Arabe et même le Chinois, ardent et jovial, jurant toujours, serviable au possible dès qu'il se croit utile, n'a pas plus de soin de son sang que du vôtre. Il a semé de ses ossements la longue 'route sinueuse qui traverse la prairie ; mais la trace de son passage et de ses souffrances s'évanouit avec les fleurs d'automne. Ici la nature est trop puissante pour l'homme ; tout ce qu'il peut faire, c'est de courber un moment sur le chemin qu'il suit la tige des herbes ; c'est d'indiquer par une légère empreinte sur le sable gris l'endroit où il a passé hier ; demain tout sera effacé; c'est le sillage du navire dans l'Océan.
La prairie n'est pas faite pour que l'homme l'habite. Alors même qu'il aurait le temps de l'ensemencer et de recueillir sa moisson, il réussirait à peine à faire croître un brin d'herbe ou une tige de maïs dans ces plaines découvertes, où des myriades de sauterelles bourdonnent dans l'air et dévorent sur leur passage toutes les feuilles vertes et les jeunes pousses des arbustes. Voici un « rancho » isolé, autour duquel un colon audacieux et plein d'espoir avait semé son champ de blé pour s'en nourrir pendant l'hiver. Hélas ! la moisson du pauvre homme est couverte de légions de sauterelles, qui ont détruit jusqu'au dernier épi et lui ont enlevé son pain.
La nature est souveraine sur ces plateaux. Bécassines et pluviers abondent; merles, corbeaux, corneilles et vautours. On trouve encore beaucoup de fleurs, surtout le soleil nain dont la couche est si épaisse, qu'il brille et ondoie comme de l'or en fusion. C'est la vraie fleur de la prairie, tantôt basse, tantôt à fleur de terre et diminutive, large comme une pàquep1'- 'tantôt balançant à deux pieds de haut des grappes semblables à celles des roses trémières. On la voit partout, du Missouri au lac Salé. Les fourmis sillonnent le sol, et le petit chien des prairies, ce comédien du désert, vous attend en aboyant (si cela peut s'appeler aboyer), assis sur un amas de
terre ; à notre approche, il pousse une sorte d'éclat de rire strident et moqueur, puis, replongeant la tête la première dans son terrier, il disparaît agitant joyeusement sa queue en signe d'adieu. Hiboux, chiens des prairies et serpents à sonnettes vivent ensemble sur un pied d'intimité parfaite. Les hiboux et les serpents ont leur domicile dans les terriers des chiens de prairie, et quelquefois, je pense, le serpent, auquel la nourriture manque, s'accommode du chien. Superstition ou non, les voituriers et gens des prairies croient qua la chair du chien sauvage empoisonne, c'est-à-dire rend fou.
Un jour, pressé par la faim, je fus obligé de tuer un de ces animaux.
— Bon Dieu! s'écria le valet du rancho, est-ce que vous songez à manger cette bête?
— Pourquoi pas? Je dévorerais un Cheyenne tout cru, tant j'ai faim.
— Pour nous,- gens des prairies, monsieur, nous regardons le hibou, le serpent à sonnettes et le chien, comme de la même famille, celle du diable, et nous croyons que tous ceux qui en mangent deviennent fous.
— Jetez-le dans la casserole, j'en courrai la chance.
Je trouvai la chair délicieuse, un peu dans le genre de la saveur de l'écureuil.
Le petit garçon, voyant avec quelle volupté je dégustais mon fragment, saisit une patte et la dévora. Si l'on rendait justice dans le pays à cet excellent gibier, il disparaîtrait bientôt, et ce serait dommage ; il y a si peu de comédie dans ces plaines que ces petits acteurs sont vraiment précieux.
Nous avons dépassé le fort Ellsworth, amas de baraques qui contient une centaine d'hommes assez mal armés, nous dit-on, et qui ont soin de ne pas franchir leurs limites et de laisser les Cheyennes et les Arappahoes parfaitement tranquilles. Nous avons à franchir deux cent vingt milles d'un pays très-dangereux et qui n'est protégé par aucun poste; pas une ville; ni camp, ni rancho, rien, seulement des écuries en planches, construites pour les mules de la malle californienne. Nous sommes donc seuls avec la nature et la malle du gouvernement. Nous
reconnaissons à mille indices que Cheyennes et Arappahoes ne sont pas loin. Sur quelques crêtes lointaines nous pouvons découvrir une vedette ; cette petite fumée blanche qui monte en spirale révèle un cours d'eau lointain.
Nous sommes maintenant entre les stations de Big-Creek et de Big-Timber, au cœur même du pays du gibier sauvage. C'est une contrée remplie de collines longues, basses et onduleuses, couvertes d'une herbe courte et à grappes, dont le buffle est très-friand. Nous avons cessé de tirer sur les serpents à sonnettes et les jeunes coqs de prairie; nous réservons nos cartouches pour un plus noble usage, pour notre défense personnelle. De temps à autre, nous sommes tentés d'envoyer une balle à un élan, à une antilope ou à un daim à queue noire. Quant au gros gibier, au buffle, comme son cuir épais est à l'épreuve de nos carabines à six coups, nous restons tranquillement assis dans notre chariot, tout en observant les troupeaux qui passent. Des lignes, des bandes, des masses, des armées de ces noirs et énormes animaux galopent devant nous avec un bruit de tonnerre. Du nord au sud, du sud au nord, ils se précipitent, toujours dans une direction qui coupe notre ligne de marche. La vie est partout; partout des buffles mâles et femelles. Pendant quarante heures, nous les avons constamment en vue; ils passent par milliers, par dizaines de mille, — une multitude innombrable d'animaux farouches. Excellente nourriture pour l'homme; il y a là de quoi approvisionner jusqu'à la fin des siècles tous les Peaux-Rouges du monde. Parfois notre conducteur est tenté de tirer un coup de fusil sur ces bataillons innombrables, mais les terribles Cheyennes sont là, et la peur le retient.
Cet animal, que les blancs chassent pour leur amusement, sert de nourriture principale aux Indiens. Le guerrier cheyenne ne comprendra jamais pourquoi le blanc vient dans son pays s'amuser à tuer le buffle sans vouloir le manger. C'est là un mystère psychologique incompréhensible, un problème qui ne peut se résoudre qu'à coups de tomahawk.
Nous gravissons une série de steppes onduleuses, dont le niveau n'est jamais égal, pendant douze milles consécutifs. Le so-
leil au-dessus de nos têtes devient de plus en plus ardent, et le sable de plus en plus brûlant sous nos pieds. Le sol et l'air fourmillent de serpents, de lézards, de sauterelles. La chaleur est accablante; parfois même elle me rappelle, — surtout vers midi, heure où nous avons de la peine à respirer, — la redoutable température de la vallée du Jourdain. L'eau est rare et de mauvaise qualité. La fièvre chaude qui envahit la nature s'est glissée dans notre organisme et corrompt notre sang.
Le quatrième jour, la chaleur devient tropicale. L'herbe courte et tendre, nourriture favorite du. buffle, herbe qui tapisse les plaines basses d'où toute humidité n'est pas bannie, a disparu. Le sol est desséché. Sur un espace de plusieurs lieues, notre sentier est jonché de squelettes de bœufs, de mules, de chevaux et de toutes les bêtes de somme qui ont péri sur la route, sacrifiées aux besoins du commerce. Corbeaux et loups s'engraissent de la chair des mules et des bœufs. Ils sont si peu sauvages qu'ils interrompent à peine leur festin au bruit de nos roues qui crient dans le sable brûlant. Il s'élève une vapeur d'or, née de la chaleur, qui enveloppe tout; puis un mirage trompeur promet à nos gosiers arides une source limpide que nous n'atteignons jamais. Un calme de mort pèse sur la nature. Bientôt, à l'ouest, se montre un léger nuage, à peine plus gros, au début, qu'un petit chien de prairie. Bientôt il grossit et s'étend, c'est un renard, puis un buffle, enfin une montagne. En quelques minutes, il a couvert le ciel. Un linceul noir et sulfureux enveloppe tout, et le feu d'artifice des éclairs qui en aillissent commence sa danse enflammée.
Tout à coup dans l'atmosphère calme et silencieuse un coup de tonnerre part, soudain, imprévu comme un coup de canon. Il est suivi d'une bourrasque de vent et de pluie; des tourbillons de sable pénètrent dans notre chariot, à travers les stores de toile; nous voilà presque suffoqués et couverts de boue. Tous nos efforts sont impuissants à nous préserver de ce déluge. En quelques minutes nous sommes trempés jusqu'aux os et dans le plus piteux état. L'ouragan de pluie et de sable se déchaîne ainsi pendant quatre ou cinq heures. Les mules effrayées s'arrêtent court à deux ou trois reprises. Elles tour-
nent le dos aux éclairs, sans que la voix ou le fouet puissent les faire avancer. Si elles n'étaient pas attelées à la voiture, elles fuiraient, prendraient le galop et ne s'arrêteraient qu'avec l'ouragan. Enchaînées à notre chariot, tout ce qu'elles peuvent faire, c'est de se tenir immobiles et de gémir. Lorsque le calme est rétabli, les étoiles recommencent à briller, l'air est frais et doux, et nous reprenons notre route à travers la plaine humide et fumante.
Sans sommeil, sans nourriture, sans exercice (car nous sommes secoués jour et nuit dans des sentiers non frayés), nous nous arrêtons aux sources pour y puiser un peu d'eau et quelques moments seulement aux relais pour changer de mules : nous ne pouvons qu'être malades. Ni vivres, ni vin, ni eau pure. Le véhicule où nous sommes emprisonnés n'est pas une voiture, mais une machine de supplice, invention d'un carrossier infernal; on ne peut ni s'y asseoir, ni s'y tenir debout, ni s'y coucher !
Cela détermine chez mon ami une éruption de bile, chez moi une éruption cutanée. Endoloris comme nous le sommes, nous nous étonnons, quand renaît l'aube, de sentir pénétrer en nous un vrai courant de vie nouvelle. Nous sortons en rampant de notre misérable tanière, une tanière sans porte, sans fenêtre, sans escalier, dont le toit est formé d'une toile grossière et dont les parois ne sont que des écrans de toile ; nous descendons dans une écurie sale et poudreuse. Heurtés et cahotés en tous sens, la tête enflée, la face meurtrie, les mains déchirées, accablés de sommeil et affamés, les tempes battues de fièvre, les narines remplies de sable, les membres engourdis et raidis par la crampe, voilà ce que nous sommes. Nous rinçons notre bouche et plongeons notre tête dans quelque crique dont nous n'osons pas même boire l'eau, et nous nous mettons à marcher pendant trois ou quatre milles, en avant de la voiture, en suivant les ondulations de l'immense prairie.
L'air du matin, nous le respirons à pleine poitrine; puis, suspendant un instant notre marche rapide, nous nous regardons en souriant. Effet magique. Souffrances, crampes, douleurs, langueurs ont disparu. Le sang coule libre dans nos
veines; les poumons respirent, les narines se dilatent, les paupières ont rejeté leur sable et leur poussière. Vraiment tout irait bien, si nous avions de quoi mettre sous la dent. Mais c'est là ce qui est impossible.