CHAPITRE XXIII
Un beau matin Noyés et sa famille biblique se virent obligés de quitter Putney — non pas, à ce qu'il m'a dit, que les Eglises de Vermont, en dépit des dévots qui abondent dans cet Etat, songeassent à les persécuter, mais tout simplement à cause de l'opposition de ces vauriens et de ces ivrognes que l'on désigne en Amérique sous le nom de roivdies. Le prédicateur vendit sa maison et sa ferme à un Gentil, et abandonna sa ville natale pour s'établir à Oneida-Creek, endroit dont la beauté, l'isolement et la fertilité semblaient devoir favoriser sa nouvelle tentative. Il comptait, à force de patience, y reformer la société biblique sur des bases plus solides. Marie Cragin, qui amenait son mari George et plusieurs amis d'un zèle éprouvé, le seconda avec ardeur ; elle occupa dans le nouvel établissement la situation que Marguerite Fuller chercha en vain à prendre chez les novateurs moins audacieux de Brook-Farm.
Une cinquantaine d'hommes , qu'accompagnaient une cinquantaine de femmes et un nombre presque égal d'enfants, mirent en commun tout ce qu'ils possédaient, élevèrent une maison de bois et des hangars, puis achetèrent un lopin de terre qu'ils commencèrent à défricher, se procurant peu à peu le matériel nécessaire. Ils avaient proclamé encore une fois
qu'ils renonçaient au inonde et à ses usages — que leur famille se séparait des États-Unis, de la société des hommes, de même qu'Abraham et ses descendants s'étaient séparés du peuple d'Hauran. La nouvelle famille biblique se donnait pour représenter visiblement le royaume du ciel. Comme beaucoup de ces saints avaient habité Putney, ils savaient, jusqu'à un certain point, marcher dans le chemin de la grâce; et lorsqu'ils furent installés dans leur seconde demeure, Noyés leur imposa une règle qu'un Gentil aurait jugée superflue à Oneida-Creek — il leur ordonna de jouir de la vie.
« A Putney, dit-il, nous nous sommes montrés trop rigoureux. Nous travaillions trop. Nous critiquions avec trop d'aigreur les défauts de nos frères. Dans notre séjour actuel, le ciel exigera de nous moins de sévérité. Si Dieu avait voulu qu'Adam jeûnât et priât, l' eût-il placé dans un jardin où des fruits délicieux le tentaient à chaque pas ? Non ; le Créateur a doué l'homme d'appétits variés, puis il l'a lâché dans de gras pâturages. Et que sommes-nous, nous autres saints d'Oneida ? Des hommes occupant la même position qu'Adam avant sa chute ; des hommes sans péché, à qui tout est permis, parce qu'ils ne connaissent rien d'impur. Nous pouvons donc boire, manger, aimer à cœur joie, sous l'inspiration quotidienne du Saint-Esprit. »
Ils ne rédigèrent aucun code et ne choisirent pas de chefs. Hommes et femmes ne reconnurent d'autre loi que leur bon plaisir. Quant aux chefs, la société perfectionniste déclara que la nature et l'éducation font de certains individus les maîtres de leurs semblables, les élevant au rang pour lequel ils sont nés, pour lequel ils se sont préparés. C'était une autre façon de dire que Dieu doit gouverner en personne les élus, avec le Père Noyés pour pape et roi visible. Les biens de la famille étaient abandonnés au Christ et les associés du Seigneur pouvaient seuls se servir des revenus. Les femmes et les enfants appartenaient à tout le monde, comme les mets servis sur la table commune, la base même de la société reposant sur un mystère qu'il me serait très-difficile d'expliquer à mes lecteurs en termes convenables.
La Famille passa par de rudes et fiévreuses vicissitudes qui durèrent douze ans ; mais elle tint bon. La guerre au dehors, la faim au dedans exposèrent les saints à des tentations auxquelles aucune réunion de croyants, sauf ces fermiers, ces ouvriers ou ces lettrés de la Nouvelle- Angleterre, n'aurait résisté. Marie Cragin avait péri noyée dans la rivière Hudson, et il s'écoula longtemps avant qu'une autre femme se décidât à la remplacer. Noyés fit des avances à Àbigaïl Merwin, son premier disciple ; il eut beau affirmer qu'il conservait toujours pour elle un amour spirituel, la dame refusa de l'écouter. Elle vit encore, et je puis ajouter que Noyés n'a pas renoncé à l'espoir de la ramener au bercail. A défaut d'Abigaïl, sœur Skinner devint la mère de la Famille ; mais elle habite aujourd'hui Wallingford. Sœur Dunn, qui remplit les fonctions de mère, ne m'a paru exercer qu'une autorité nominale, et je ne pense pas que son règne dure longtemps. Je crois que sœur Joslyn, dont on admire les vers, ou sœur Hélène Noyés sont en ce moment les reines d'Oneida-Creek. Cependant, comme la sympathie seule assure la puissance chez les Perfectionnistes, il me semble que les deux chanteuses, sœur Alice et sœur Henriette, tiennent aussi leur sceptre magique. Je parle avec l'autorité d'un homme qui a vécu sous le charme.
En dépit de leur chère frugale et de leurs rudes labeurs, les Perfectionnistes virent arriver de nouvelles recrues; entre autres, un prédicateur de- Massachusetts, un trappeur canadien, un prote de Londres. De tous ces convertis, celui qui paraissait devoir rendre le moins de services aux colons, le trappeur canadien, devint à la longue le véritable fondateur de leur prospérité. Avant son arrivée, les saints se vouaient corps et àme à la culture de leurs terres. Ils imitaient en cela les Trembleurs, dont Noyés (à ce que m'a dit l'Ancien Frederick) reçut sa première leçon d'économie politique. Mais l'art de cultiver les pommes, de conserver les poires et de composer des sirops est trop répandu aux États-Unis pour qu'un Américain y trouve un moyen de fortune. La Famille fit de son mieux et livra au commerce d'excellents produits. L'année dernière, ainsi que- je l'ai vu par leurs livres de comptes, les
saints ont vendu pour 25,000 dollars de conserves. Néanmoins, ce ne sont ni les poiriers, ni les pêches d'Oneida qui leur ont permis de tracer ces beaux jardins, de construire cette magnifique demeure et ces nombreuses fabriques. Tout cela sort, en grande partie, des mains habiles de Jewell Newhouse, le trappeur canadien.
Le commerce des trébuchets ou trappes constitue une des principales industries de l'Amérique. On' a besoin de diverses espèces de pièges dans un pays couvert d'animaux malfaisants, depuis l'ours gigantesque des montagnes Rocheuses jusqu'au mulot. Mais le mécanicien Yankee, dont le génie fécond enfante sans peine les machines à coudre, les tire-bouchons et les cassenoisettes, abandonnait à Solingen et à Elberfeld la manufacture des trappes, si bien que Nordistes et Sudistes s'en pourvoyaient au-dejà du Rhin. Or, dès que l'ancien trappeur, Frère Newhouse, commença à fabriquer des machines à Oneida-Creek, il reconnut que les engins allemands, si bons et si économiques qu'ils fussent, pouvaient être améliorés et vendus à meilleur compte. Mettant la main à l'œuvre, il ne tarda pas à les rendre moins pesants, moins compliqués et à augmenter la force meurtrière du ressort. Dans le comté de Madison et dans l'état de New- York, on ne parla bientôt que de la trappe d'Oneida. Les commandes se multiplièrent ; on employa de nombreux ouvriers-, on bâtit des forges, et au bout de quelques mois, les pièges allemands restèrent entassés dans les magasins de New-York, où ils ne trouvaient, plus un seul acheteur. En une seule année, la Famille réalisa un bénéfice de 80,000 dollars sur les seuls trébuchets, et, bien que le revenu ait baissé depuis que d'autres se sont mis à imiter l'invention des saints, ce bénéfice s'élève encore à environ 75,000 dollars par an.
Au premier abord il y a quelque chose de comique dans l'idée d'un royaume céleste dont le pain quotidien dépend de la vente d'un certain nombre de trappes. Tandis que je parcourais les forges, en compagnie du Père Hamilton, je ne pus m'empêcher de dire que je m'étonnais de voir une colonie de saints entreprendre une œuvre pareille. Mon guide me répondit, avec un sérieux imperturbable, que la Terre se trouve
sous le coup d'une malédiction dont la vermine est une conséquence ; et que les saints, appelés à faire la guerre à cette vermine, à la détruire, sont parfaitement autorisés à vendre leurs trébuchets. Ce n'est pas dans l'état de New-York, où chacun se montre plus ou moins avocat et casuiste, que l'on manquera jamais d'arguments en faveur d'une industrie rémunérative.
Quoi qu'il en soit, les saints firent des trébuchets et ces instruments de mort les enrichirent.
Les affaires intérieures de la Famille semblent avoir été aussi bien dirigées que les affaires commerciales. La théorie qui consistait à gouverner les mutins au moyen de la sympathie, fut élevée à la hauteur d'une science. Dans les réunions du soir, on s'occupa surtout d'établir l'ordre à l'aide du régime de la libre critique. J'ai assisté à une assemblée publique, où Sidney Joslyn, fils du bas-bleu d'Oneida-Creek, fut soumis à une enquête rigoureuse. Le Frère Pitt commença l'attaque ; il analysa le jeune homme au moral et au physique, énumérant avec une bienveillance apparente, mais aussi avec une franchise merveilleuse, tous les défauts qu'il avait remarqués chez Sidney — sa paresse, sa sensualité, son amour de la toilette, sa vanité, son impertinence, son manque de respect. Le Père Noyés, le Père Hamilton et Frère Bolles, qui prirent ensuite la parole, ne se montrèrent pas moins sévères; puis vint sœur Joslyn, la mère du coupable, qui ne fit certes pas preuve d'indulgence. La mère Dunn et une foule d'autres témoins n'épargnèrent pas non plus les reproches. La plupart des orateurs parlèrent des bonnes œuvres de l'inculpé; deux ou trois donnèrent même à entendre que, malgré ses défaillances, Sidney était un homme de génie, un véritable saint, une des gloires d'Oneida ; mais la masse des témoignages était évidemment défavorable à celui que l'on jugeait. Un accusé n'a pas le droit de se défendre en personne et sur l'heure. Un de ses amis peut dire quelques mots afin de modifier des appréciations dures ou injustes ; mais la personne que l'on censure doit se retirer dans sa chambre après l'acte d'accusation, et passer la nuit à réfléchir aux vertus dont ses frères ont dressé un catalogue si détaillé. S'il a quelque chose à exposer, soit pour
accepter, soit pour réfuter les plaintes verbales, plus ou moins graves, portées contre lui, il n'a d'autre alternative que d'adresser une réponse écrite à la Communauté entière, sans nommer aucun de ses accusateurs.
Le soir qui suivit celui où Sydney Joslyn avait été mis sur la sellette, la réplique que voici fut lue dans la salle des réunions publiques :
A la Communtyité.
« Je saisis cette occasion pour vous remercier des critiques et des conseils que j'ai reçus hier au soir et de la sincérité dont on a fait preuve à mon égard.
« Je remercie M. Noyés de sa franchise, surtout en ce qui touche un passé déjà lointain. Je me rappelle fort bien l'époque où je me sentais très-rapp roche de lui, où nous nous entretenions librement. Je regarde ces jours-là comme les plus beaux de ma vie, et j'ai toujours regretté de m'être éloigné de lui ainsi que je l'ai fait. Je l'aimais, et je suis convaincu que si j'étais resté auprès de lui, je serais meilleur, que je lui rendrais plus de services, à lui et à la communauté. Je suis sûr que l'affection que j'avais alors pour lui m'a été d'une grande utilité depuis lors. Elle n'a pas cessé de croître, en dépit des circonstances contraires ; dans mes heures les plus sombres, son esprit m'a éclairé, fortifié, m'aidant à chasser les mauvaises inspirations. Je désire aussi avouer mon affection pour M. Hamilton et la confiance qu'il m'inspire comme chef. Je le remercie sincèrement de la patience qu'il a montrée pendant si longtemps et de ses efforts infatigables pour me rapprocher du Christ et de la communauté.
« Je proclame et ma foi dans le Christ qui réprime les écarts de ma langue; — et mon humilité,
« Sydney. »
Ces critiques ont une utilité évidente, lorsqu'il s'agit de gouverner des hommes qui n'acceptent aucune loi humaine. Je fus frappé, en outre, de la candeur aussi bien que de la
profondeur de ces remarques. Beaucoup des observations que j'entendis étaient très-fines et témoignaient d'une grande puissance d'analyse, qu'une pratique quotidienne a sans doute contribué à aiguiser.
Je dois ajouter que si bon nombre de jeunes frères portèrent témoignage contre Sydney, les jeunes femmes de la famille ne trouvèrent rien à dire sur son compte. Les vieilles dames de l'assemblée s'exprimèrent assez librement, et l'une d'elles montra une franchise qui n'aurait pas manqué d'irriter un Gentil au point de provoquer une riposte. Les jeunes sœurs ne s'abstenaient pas de toute critique parce que Sydney leur plaisait, mais parce qu'en leur qualité de jeunes filles ou de jeunes femmes, elles n'avaient que peu de rapports avec l'accusé et ignoraient par conséquent ses défauts. Nous touchons là au plus ténébreux des nombreux mystères d'Oneida Creek.
La famille ne compte parmi ses membres aucun avocat,, aucun médecin qui se livre à l'exercice de sa profession ; d'un autre côté, elle prétend ne jamais avoir de querelles et jouir d'une santé parfaite. Selon une coutume empruntée aux mœurs provinciales de l'Angleterre, la famille déjeune à six heures du matin, dine à midi et soupe à six heures du soir. Cette coutume ressemble assez à celle qu'ont les Arabes et les enfants de la nature dans tous les pays, de manger et de boire au lever du soleil, à midi et au coucher du soleil. Quelques-uns des Saints, les moins fervents, mangent de la viande ; le plus grand nombre se contente de fruits et de légumes. Le Père Noyés mange de la viande par habitude, mais en très-petite quantité, l'expérience lui ayant démontré qu'elle n'est pas nécessaire à sa santé. L'automne dernier, une troupe de Saints, guidés par Newhouse, se rendit dans le Canada pour chasser le castor. Les chasseurs revinrent des forêts très-bien portants. Les Perfectionnistes ne boivent ni bière ni vin, si ce n'est parfois une dose d'un vin de leur crû, qu'ils prennent en guise de cordial. J'ai goûté à trois ou quatre espèces de ces vins, qu'ils fabriquent avec des cerises ou des groseilles, et je conviens, avec le Père Noyés, que son peuple a parfaitement raison de s'abstenir de boissons de ce genre.
LA PANTAGAMIE 355