CHAPITRE XXIV
LA PANTAGAMIE
Comment exprimer, dans un langage honnête, ce que les braves fanatiques d'Oneida m'ont laissé pénétrer et observer? S'il s'agissait d'Arabes, je n'aurais pas grand'peine; ces populations patriarcales ayant gardé la vieille habitude d'appeler chaque chose par son nom. Nous ne sommes pas si naïfs, nous autres Anglais. Nous avons des pudeurs singulières à propos de l'humanité que nous n'osons pas étudier sur place ; réservant aux insectes, aux oiseaux et aux pierres les libertés de notre analyse.
J'ai reçu la confession singulière que je ne puis imprimer ni publier, bien que je l'aie écrite sous la dictée de celui qui m'ouvrait son cœur; confession intéressante et grave, échappée des lèvres de Georges Cragin, pendant que, assis sous les pommiers en fleurs d'Oneida, je prêtais une oreille attentive et étonnée au récit de son Odyssée amoureuse. C'était le matin; l'aurore naissait. Je ne connais rien de plus étrange que ce développement ingénu d'une âme qui s'ouvrait tout entière, livrant à mes regards ses intimités, ses premiers mouvements, ses aspirations, ses hontes et ses joies; enfin tout le mécanisme secret et mystérieux des sensations et des sentiments, soumis au scalpel de l'anatomiste et saignant pour ainsi dire encore. Cragin a fait de bonnes études et conquis ses grades de docteur en médecine; il est religieux, il est poétique, il est amoureux, il est scientifique. « C'est ce mélange, me dit le frère Bolles, qui servira de base à la société future. Nous avons dans la Communauté d'Oneida, des centaines de personnes dont les réflexions, les sentiments et les passions coïncident avec ceux du jeune
Cragin. Plus tard ce seront des documents précieux pour ce renouvellement de la société morale et de l'économie domestique, sur lequel on peut et doit compter, mais dont la réalisation ne sera pas prochaine. D'ici là, c'est un livre fermé et une sphère dont il est à peine permis d'approcher. Il faut attendre que la société soit prête à de telles révélations, capable d'écouter cette touchante histoire des émotions analysées dans leurs détails les plus obscurs. Alors le philosophe s'en occupera comme il s'occupe aujourd'hui de la génération des fourmis et des mœurs des abeilles; les observations que leur fourniront nos communistes d'Oneida seront aussi multipliées que précises, et utiles pour la réglementation du monde nouveau. »
Au fond et comme base essentielle du. système Oneidique se trouve l'idée de la communauté. De là l'idée des mariages complexes, comme ils disent, c'est-à-dire d'une liberté absolue et d'une large universalité introduite dans les relations entre les sexes. « Communauté de biens, dit père Noyés, implique communauté de femmes. C'est une erreur de prétendre que le cœur est né pour n'aimer qu'une fois, et qu'il n'est capable de contenir qu'un seul amour en même temps. Hommes et femmes reconnaissent universellement qu'une seule lune de miel ne leur suffit pas, et qu'une affection unique n'est pas capable de combler leurs désirs. En consultant les mystérieuses archives du cœur humain, on finit par se convaincre que tous nous pouvons aimer indéfiniment et aimer une multitude de personnes. C'est la loi de la nature. »
Telle est la Bible d'Oneida. Le mariage complexe y domine; c'est-à-dire que la vie domestique est fondée sur l'union complexe de chacun avec tous, et de tous avec chacun. Rite qui est censé avoir lieu au moment même où chaque membre est admis dans l'association ; ni hommes ni femmes n'en sont exemptés. C'est une grande sphère conjugale; chaque époux étant l'époux et le frère, chaque épouse étant la sœur et la femme de tous et de toutes. Le mariage, comme fait et comme rite social, est donc aboli et pour toujours. C'est une institution égoïste, exclusive, contraire à la divine volonté, et que toutes les églises d'honnêtes gens et de chrétiens effaceront avec dé-
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dain, repousseront avec dégoût, dès que tout le monde sera convaincu que l'amour n'est pas un péché, mais tout le contraire.
Je ne veux pas que l'on me soupçonne d'avoir travesti, sous des couleurs de mon invention, cette étrange Communauté; et j'ai prié Père Noyés de vouloir bien formuler pour moi les bases et le développement de sa théorie.
Ce que Père Noyés pense de l'Amour.
« Les associés Oneidistes, contrairement aux écrivains sentimentaux et aux rhapsodistes romanciers, ne pensent pas que les affections humaines soient hors de tout contrôle, involontaires et réfractaires à toute direction. Ils estiment que l'on en tirera bon parti, si l'on veut en systématiser les mouvements et user de ces forces comme on use de toutes les forces naturelles, avec prudence, et en prenant pour guide l'observation. Les pères et les mères sont, parmi les Oneidistes, chargés de la surintendance et de l'administration des forces amoureuses; ce sont les plus sages et les plus expérimentés qui en disposent et en déterminent l'emploie Souvent on le discute dans les assemblées du soir ; on soumet à une critique les déterminations prises. Des règles générales et précises ont été arrêtées; des principes fondamentaux ont été fixés; et les Oneidistes les appliquent avec succès, avec persévérance.
La première de ces règles s'appelle sympathie ascendante. On a reconnu que la jeunesse a plus davantage et plus d'attrait à former une association avec l'âge un peu plus avancé , et que cela est vrai pour les deux sexes ; que l'expérience des uns corrige l'inexpérience des autres; les nouveaux venus de la vie, livrés à leurs penchants impétueux, se spiritualisent et se modèrent par le contact avec des êtres plus avancés en civilisation et en sagesse. Ce n'est autre chose que l'application spéciale de la grande loi de l'harmonie par les contrastes.. Les physiologistes conviennent que les analogies trop intimes ou trop rapprochées nuisent aux unions et détruisent les harmonies. Ils cherchent donc les tempéraments en contraste et
associent la maturité raisonnable à l'impétueuse adolescence.
Le second article de cette constitution Oneidiste a trait à la liberté sentimentale des affections et des actes qui en résultent. Il est contraire, disent-ils, à la nature et à Dieu, que deux personnes se consacrent exclusivement l'une à l'autre et banissent de leur cœur le reste de l'humanité. On ne peut pas trop hautement condamner une telle idolâtrie, une superstition aussi basse, une personnalité aussi restreinte. Il faut que les sympathies s'étendent à tout ce qui est beau, bon, noble et généreux; et celui-là est criminel, qui se replie sur les égoïsmes les prétentions et les despotismes des passions exclusives.
Poursuivons cette analyse curieuse des dogmes Oneidistes. La secte affirme et protège la liberté d'action et de sentiment de ses membres ; elle ne tolère ni les pressions ni les violences; et ne veut pas que les attentions erotiques d'une personne de l'un ou de l'autre sexe troublent la paix morale de celui ou de celle à qui elles déplaisent. La communauté garantit de toute approche désagréable ceux qui la composent ou s'affilient à elle. La femme n'y a rien à craindre des hommages qui lui déplairaient.
Enfin, comme dernier point important de cette règle monacale et bizarre, il a paru convenable et utile d'employer pour intermédiaire dans les communications premières entre les hommes et les femmes, une personne respectable. Ce qui assure aux chefs de la communauté et à la communauté elle-même une sorte d'inspection et de surveillance sur les rapports nouveaux ; et ce qui permet aux femmes de se soustraire sans inconvénient et sans danger aux propositions qui ne leur agréeraient pas.
« Telle est, continue Père Noyés, la théorie que la Communauté réalise, et tels sont les grands principes qui facilitent cette réalisation. A mesure que les membres s'éclairent et que leur intelligence se rend maîtresse de ces dogmes, ils se gouvernent eux-mêmes ; — et par cette autorité conquise sur les passions et les désirs, ils deviennent chaque jour plus rapprochés de cet amour universel, de cette abnégation, de cette charité contraire à l'égoïsme, et qui est la perfection même... »
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Dans l'étrange manière de vivre que j'ai vu se déployer et fleurir à Oneida la femme a beaucoup d'autorité ; ce surcroît de la puissance féminine est un des grands faits sociaux qui distinguent la Nouvelle Amérique. Oneida m'a semblé particulièrement voué au sceptre de la femme; et père Hamilton, avec qui j'ai longtemps causé là-dessus, soutient que la condition de la femme, sa félicité et son influence y sont extrêmes. La physionomie, l'attitude, la gaieté du sexe faible à Oneida, semblent en effet, à une exception près, donner raison au père Hamilton. J'ai entendu une dame du pays, que je me garderai bien d'indiquer par son nom, m'avouer qu'elle s'ennuyait, — et me dire que probablement elle irait quelque jour retrouver ses amis.
Oneida et sa Communauté de libre amour ne se sont pas installés sans résistance. On leur a fait la guerre, comme aux sectaires de Patney. Les pistolets se sont amorcés ; les épigrammes et les injures ont fait merveille. On a trouvé ces libertés fort indécentes et ces systèmes fort dangereux. Noyés soutient qu'il ne faut pas juger Oneida sur un détail, mais par l'ensemble ; que le principe de l'amour libre n'est qu'un accessoire qu'on s'obstine à prendre pour le fonds ; que c'est l'idée religieuse fondamentale et "le résultat obtenu qu'il importe de considérer. Enfin, quand les prédicateurs baptistes ou autres, quand les fermiers et les éleveurs de Maddison, adversaires bien autrement dangereux, lui reprochent son immoralité, il leur dit :
« — Voyez ce que nous sommes. Voyons ce que nous avons fait; combien notre petit cercle est heureux et paisible. Nos jeunes gens ont la santé, la joie, la fraîcheur, la vigueur. Nos femmes vivent bien ; elles brillent de beauté et d'allégresse. Notre population ne s'accroît pas de manière à nous embarrasser et à nous nuire. Jugez-nous sur les faits. »
Et malgré les apparences, malgré le désaccord immense qui sépare la secte du monde ordinaire, on a fini par se réconcilier avec des gens qui interprètent mal sans doute le Nouveau Testament, — qui d'ailleurs sont sincères, convaincus, et ne font de mal à personne.
Mais quand on est prophète, on ne se contente pas de rester en province, dans une petite ferme, et de prêcher d'exemple,
en réunissant autour de scn' quelques fidèles. On désire un plus grand théâtre, on veut agir sur une plus vaste échelle. Noyés a tout un monde à créer, un évangile à répandre, une force morale à valoir, une conquête intellectuelle à opérer. Le séjour de New-York lui est indispensable, au moins de temps en temps. Il faut qu'il visite le centre de toute activité morale et intellectuelle, commerciale et politique, où déjà son fils publie à son nom le journal Oneidiste, la Circulaire. Il lui est nécessaire aussi d'aller inspecter deux établissements de sa secte, dont l'un est situé à Wallingford. On l'y reçoit comme un prophète, et chacun le prie d'intercéder auprès de Dieu en faveur des pauvres pécheurs.
La famille des Communistes conjugaux d'Oneida se compose d'à peu près trois cents personnes; et ce nombre, disent-ils, est suffisant pour développer les grâces, les beautés et les grandeurs cachées de l'Institution ; tous les jours on refuse des postulants et des postulantes. Pendant mon séjour dans cette compagnie qui tend, comme on le voit, à la perfection, j'en ai vu refuser trois ou quatre. Père Noyés affirme que les bases sont posées, mais que c'est encore là une simple expérience ; quelques détails font encore défaut ; lorsqu'on aura donné le dernier poli à l'Institution, de nouveaux groupes s'installeront dans les diverses provinces de l'Union.
Frère Frédéric de Mont-Lebanon ne voit pas de très-bon œil les familles bibliques d'Oneida. Je causai avec lui sur ce sujet, peu de temps après mon départ , et il me dit :
« Ces Communistes de la Bible ne peuvent manquer de prospérer, me disait-il. Beaucoup d'hommes et de femmes dans ce pays y trouvent leur compte ; hommes blasés, femmes fantasques. Rien ne leur plaît autant que de se donner, au nom de la religion, et en toute sécurité de conscience, liberté entière, quant aux passions et au doux repos. Les femmes y trouvent une carrière infinie pour leurs plus étranges caprices. La charte des Communistes d'Oneida est la charte sainte de l'amour libre ; et New-York professe pour ce genre d'amour un culte superstitieux. »