‹ La nouvelle AmériqueChapitre 63 sur 71 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Un jour le Père Noyés, après m'avoir expliqué les avantages et les beautés de la congrégation qu'il a fondée sous le nom & Ordre biblique, me dit :

« Nous n'avons d'enfants qu'autant qu'il nous en faut, — pas davantage. *

Un autre réformateur, Frère Wright, me dit aussi :

« Il n'y a qu'une question importante en Amérique, c'est la question des bébés. »

Enfin j'ai entendu beaucoup de gens d'esprit et de bon sens me répéter : L'Amérique du Nord manque d'enfants.

Voilà pourquoi l'on fonde des prix pour les plus beaux bébés; on les couronne. On récompense par des dollars leur grâce enfantine. Tant pour de beaux yeux, tant pour des cuisses bien faites, tant pour des joues roses. Cette exposition de petits enfants m'inquiète. Pourquoi tant de fracas pour ce qui est si naturel? Est-ce que l'Amérique serait menacée d'une disette de ces jolis produits?

S'il faut en croire les gens les mieux informés, cela est vrai.

Bien que les petites joues roses et les petites dents qui commencent à percer soient intéressantes et aimables en Amérique comme partout ailleurs, il semble que l'Amérique cesse de les protéger ou de les favoriser. On ne voit pas néanmoins que la propagation de l'espèce puisse s'opérer autrement que par les petits bébés.

Les gens graves et pieux s'en préoccupent beaucoup ; on n'en parle point en public, on y pense et l'on s'en inquiète infiniment. Il y a dans les classes supérieures beaucoup de

femmes que les enfants ennuient. Quelques-unes des reines de la mode ont découvert que leur liberté est gênée : une conspiration sourde s'est donc formée, conspiration réelle, qui sans meneurs, sans comités, sans secrétaires, sans journaux, a fini par se propager et se ramifier d'une manière effrayante et étonnante. Si elle atteint jamais son but, adieu aux expositions de bébés. Ils disparaîtront progressivement de la vieille Amérique — et l'Amérique avec eux.

Il y a là des mystères qu'il ne serait ni décent d'approfondir ni possible de discuter avec une dame, à moins d'être le plus intime de ses médecins. Comment se fait-il que les ménages de Boston n'offrent, comme ceux de Paris, qu'un ou deux enfants, et que, ni dans les hôtels, monstres habités par les classes moyennes, ni dans les maisons opulentes des grandes dames, on n'entende jamais les cris joyeux de ces belles troupes de petits qui s'ébattent dans nos maisons?

L'Ouest sauvage échappe à ce péril. Plus spécialement l'Ohio et l'Indiana. Ces contrées*n'ont pas d'horreur pour les enfants, horreur particulière aux villes de la Nouvelle-Angleterre et aux aristocrates de la Pensylvanie. Le propriétaire missourien, dont la ménagère n'a pas les prétentions des reines de la mode, s'entoure avec orgueil d'un régiment de vigoureux fils. Les habitudes de richesse et de luxe ont seules fait naître dans les grandes villes de l'Est la répugnance dont j'ai parlé.

Cette répugnance est tellement vive qu'une jeune femme de Boston qui venait de faire baptiser son enfant, et à laquelle un Anglais de mes amis souhaitait, selon la vieille coutume anglosaxonne, beaucoup d'heureux jours de la même espèce (jours de baptême), ne lui répondit pas, mais sortit de la chambre, de mauvaise humeur.

Les problèmes que soulève cette incroyable anomalie sont nombreux; je ne prétends pas en offrir ici la solution; et il est difficile de les aborder. Les États où la population indigène devrait manquer (je ne parle pas ici de l'émigration européenne), ceux où les naissances devraient être selon toute probabilité dans la plus faible proportion, ce sont les États sauvages, ceux où régnent avec mille chances de mort la guerre

et l'immoralité. Le contraire arrive. L'État du Maine, si vertueux, si économe; celui de Vermont, si moral; celui de New- Hampshire, si religieux, ne produisent presque pas d'enfants. C'est dans l'Orégon, dans Tlowa, dans le Minnesota, que la population indigène s'accroît avec une rapidité prodigieuse. Les nouveaux colons de ces pays primitifs n'ont pas de grandes dames pour épouses. Ils conduisent leurs familles d'après la loi naturelle. Dans le Massachussets, au contraire, où brille la lumière intellectuelle la plus intense des Etats-Unis, centre d'activité religieuse et de propagande politique, une civilisation raffinée a tout changé. Là il n'y a plus de mères ; les jeunes filles se marient pour devenir collaboratrices, compagnes, sœurs et amies. Elles remplissent très-bien ces rôles.

Seulement, les enfants manquent.

Quel sujet de méditation pour l'homme politique et le philosophe! Là, le nombre des naissances indigènes diminue tous les ans. Et il n'en est pas moins vrai que la population totale du continent américain s'accroît dans des proportions gigantesques. Ce sont les étrangers : Keltes, Ibères. Chinois, Malais, surtout Allemands et Irlandais, qui affluent et viennent combler tous les vides. Le moraliste, le patriote, l'homme d'Etat ont là de quoi réfléchir. La vieille sève américaine tarie, le fond même du pays se déplace. D'une part, la nouvelle génération de Boston sera composée en majorité d'Allemands et d'Irlandais; d'un autre côté, l'Ouest se peuple d'une autre majorité de trappeurs et de planteurs qui bientôt enlèveront le pouvoir aux hommes du Nord.

On se marie au Nord, mais on ne produit plus. Les émigrants sont moins nombreux que jadis; mais leurs enfants pullulent et dépassent le nombre des enfants indigènes. Voilà des générations transformées.

Restituer l'Amérique aux Américains : noble mission à remplir ! N'est-il pas temps pour les amis de leur pays de s'opposer à cette altération redoutable?

Des assertions trop tranchées, dans une matière aussi délicate, pourraient facilement nous égarer; et mes observations personnelles n'ont été jusqu'ici ni assez détaillées, ni assez

soutenues, ni assez complètes, pour que je me hasarde à résoudre toutes les questions que l'on pourrait m'adresser. Ce qui est certain, c'est que beaucoup de jeunes femmes de New- York haussent les épaules si vous vous avisez de leur parler de leurs petits enfants et de leur famille. Elles vous tournent le dos avec mépris et accueillent le compliment de l'étranger par le plus dédaigneux sourire.

En Allemagne ou en Angleterre ce serait tout le contraire. Là les joues les plus fraîches, les plus doux visages, les plus brillantes jeunes femmes aiment à se voir entourées de petits anges aux bras nus et aux cheveux bouclés.

Que signifie donc l'horreur des jeunes Américaines pour les enfants? Est-ce une mode, une manie, une maladie?

Comme j'en causais avec une femme très-intelligente qui habite Providence, j'acquis sur ce sujet épineux et obscur des lumières tout à fait inattendues.

Providence est une charmante petite ville, propre et active, centre -de beaucoup d'industries et de lumières. La dame qui me parlait était au courant de tout ce qui se passe dans les villes les plus morales de l'Union; Worcester, Springfield, Newhaven. Elle représentait l'opinion commune aux dames de ces parages.

« Monsieur, me dit-elle, notre avis, dans cette contrée, est qu'une femme a des devoirs sacrés à remplir; et que, parmi ces devoirs,, le premier est de plaire à son mari. Tout ce qui s'oppose à ce résultat, vrai but de sa vie, est un crime. Il faut donc que l'épouse soit riante, belle, parée; que la compagne soit digne de l'ami ; qu'elle l'attire par ses charmes, qu'elle le captive par son mérite, et que la séduction exercée par elle le soumette à une influence de tous les instants. Allez-vous donc faire de cette compagne une cuisinière, une maîtresse d'école, une ménagère immonde, ayant toujours le balai et le torchon à la main? Elle a bien le droit de se révolter et de repousser loin d'elle ce qui la déshonorerait, ce qui la ravalerait, ce qui la séparerait de son mari. Laissez-la tout entière à ce compagnon de sa vie et à l'accomplissement de ses devoirs! »

Je souriais doucement et je regardais le mari améri-

cain, brave homme assis à côté de moi, et qui ne disait mot.

« Mais, madame, repris-je à demi-voix, j'ai deux fils, moi, et trois petites filles; il ne me semble pas du tout qu'elles gênent ma famille ! Ma femme et moi, nous faisons bon ménage. J'estime que nos enfants nous attachent l'un à l'autre; ma femme est tout-à-fait du même avis !

— Voilà l'erreur! s'écria-t-elle d'un ton véhément. Les enfants prennent à la mère tout son temps, détruisent sa beauté et lui gâtent la taille ; ce sont des destructeurs abominables. Voyez un peu ces charmantes jeunes filles qui se promènent là, si brillantes et si fraîches. Quelle beauté! quelle grâce! Il ne faudra pas dix années pour que leurs enfants, si elles en ont, effacent tous ces dons de Dieu: elles auront des rides; ce seront de vieilles femmes ; leurs maris ne voudront plus les regarder; dans le fait elles auront donné non- seulement la vie à leurs enfants, mais aussi leur propre vie. »

Je l'écoutais sans mot dire, et je m'émerveillais de la chaleur avec laquelle elle défendait sa thège anti-maternelle. Evidemment elle la regardait comme très-légitime, avouable et même excellente. Elle oubliait que les droits attribués par elle à la femme détruisaient tous les devoirs de son sexe, et qu'il n'est point prouvé, tant s'en faut, qu'une femme, en remplissant la mission que Dieu lui assigne, soit condamnée à perdre à la fois sa beauté et l'affection de son mari.

Plus tard, mes informations et mes recherches m'ont appris que cette répugnance à devenir mère n'est pas seulement générale â New-York et à la Nouvelle-Orléans, villes qui passent pour immorales, mais que l'on pense de même dans la société puritaine de Boston et parmi les quakeresses de Philadelphie.

Si j'avais l'honneur de causer avec une des reines de Boston, de celles qui prétendent diriger l'intelligence du pays et qui la dirigent, je lui dirais :

« Dans vingt ans, le pouvoir passera de vos mains à celles des Fenians et des Molly-maguires ; tous les mendiants irlandais, à qui vous donnez un centime dans la rue, vont vous dominer, Ils ne composent aujourd'hui qu'un cinquième de la population; mais leurs femmes sont fécondes ; elles sont mères, et vous ne

Têtes plus. Comme leurs enfants sont nombreux et que les vôtres sont rares, cette minorité avilie deviendra la majorité puissante. En Amérique le nombre fait la loi, il est la force, il est le pouvoir, il est tout; il décide des impôts; il dispose du sol. Vous autres femmes riches, qui n'admettez plus dans vos palais ni berceaux nombreux ni familles bruyantes qui vous gêneraient, vous condamnez d'avance à l'infériorité le peu d'enfants qui vous survivront. Ces mendiants d'Irlande seront la majorité et seront leurs maîtres. »

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