CHAPITRE XXVI
« Eh bien ! me dit un jour une dame anglaise, qui avait passé deux années de sa vie dans les Etats du centre, l'Ohio et Kentuchy, que pensez-vous des mœurs américaines? »
Quoique j'eusse déjà passé cinq jours entiers à New-York, je ne me croyais pas tout à fait en mesure de porter un jugement définitif sur les vertus et les vices de trente millions d'hommes. J'éludai lâchement la question et je répondis par cette phrase équivoque : « C'est un peuple libre ! »
« Libre ! s»'écria-t-elle, je ne vous demande que de vivre trois ou quatre mois avec ces gens-là et vous m'en direz des nouvelles. Ils ont, si voulez, la liberté de l'insolence, mais voilà tout. »
J'ai souvent pensé, et je pense encore, à ces paroles de la belle Anglaise, habituée à la ville de Londres, au service de domestiques qui ne parlent pas, aux soins d'une femme de chambre attentive et bien élevée, aux visites d'amis polis et comme il faut. Après avoir fait mon stage dans cette contrée-ci
et voyagé sur toutes les routes, je ne m'étonne pas de l'erreur dans laquelle son éducation l'a fait tomber. Il est tout naturel qu'elle méprise fort ou plutôt qu'elle nie les libertés américaines et qu'elle se scandalise des libertés trop nombreuses que l'on prend avec elle. Nous autres philosophes, nous devons juger la chose autrement. L'Américain ne fait que donner une nouvelle couleur et une nouvelle tournure à la férocité anglosaxonne. Il porte son impertinence au dehors, comme l'Anglais la replie en dedans. Depuis l'époque d'Odin et des terribles dieux Scandinaves, le même orgueil a porté toutes les branches de la même race à s'armer en face de l'étranger d'un orgueil répulsif. Dans quelque coin du monde que ce soit nous restons les mêmes; c'est dans notre sang.
A l'aspect d'un étranger, d'une figure inconnue, d'un costume nouveau, nous nous redressons, nous rentrons en nousmêmes, nous sommes Hostiles, hargneux, pleins de morgue et de désagrément, prêts à siffler et à honnir le personnage assez téméraire pour paraître devant nous. Notre gentilhomme civilisé prend l'air dédaigneux et fronce le sourcil ; le rougli ou rustre américain ne se contente pas de cela ; il ramasse la première pierre venue et lapide l'étranger.
L'Anglais, qui ne dit rien, qui passe près de nous sans nous voir, et qui nous coudoie sans y prendre garde, sous-entend ceci : « Je vaux mieux que vous, je suis plus fort, plus spirituel, plus riche que vous ; je ne vous aperçois pas. » — C'est une insulte muette, à laquelle un Italien et un Français sont amèrement sensibles. L'Américain, devenu libre, croit qu'il est de son devoir et de son honneur de vous dire tout haut ce que l'Anglais n'exprime pas : « Non-seulement je vous vaux, qui que vous soyez, mais je vaux mieux que vous! » A qui donnerons-nous la palme de l'insolence, à celle qui vous écrase de son silence, ou à celle qui vous accable de sa grossièreté?
Sans doute tous les Américains ne se permettent pas cette impertinente aisance, de même que tous les Anglais ne se font pas détester par l'excès de la hauteur et de la morgue. Il y a partout des hommes d'une civilisation supérieure, d'une culture d'esprit exquise et spéciale, d'un cœur sympathique et bien-
veillant ; ceux-là échappent aux vices généraux. Leurs formes sont amènes, leur langage ne manque ni de politesse ni de franchise. Ils savent ce qu'ils doivent aux autres et ce qu'ils se doivent à eux-mêmes. Mais descendez dans les rangs inférieurs, mêlez-vous à la masse vulgaire et mal élevée; vous y retrouverez, sous des formes diverses, la farouche humeur des vieux Scandinaves ; ici déguisée par la forfanterie américaine, là par l'insultante froideur du gentilhomme anglais.
Nous nous sommes accoutumés en Angleterre à faire grand cas des formes extérieures ; c'est la petite monnaie sociale, et elle est très-nécessaire dans le commerce habituel de la vie. Votre physionomie, vos gestes, votre attitude, votre son de voix peuvent à chaque instant faire plaisir ou peine à celui qui passe, à l'homme qui s'assied en chemin de fer près de vous dans le waggon, à la dame votre voisine de table ; mais vos qualités essentielles, vos vertus ou vos vices, ne sont que rarement en jeu. Il importe peu à l'homme qui ne vous reverra de sa vie que vous soyez un Socrate ou un Pélopidas; mais il lui importe beaucoup que vous ne soj^ez pas déplaisant ou de mauvaise humeur. C'est ce que nous avons fini par savoir, bien que nous ne le pratiquions pas toujours ; du moins, en Angleterre, les saillies inconvenantes de la personnalité sont , bien plus que chez nos cousins d'Amérique, modérées par la convenance et par ce sentiment public qu'on appelle la mode. 11 n'y a guère que les philosophes très-supérieurs, comme Stuart-Mill, qui s'aperçoivent que la forme peut quelquefois tuer le fond ; en définitive, ne reconnaissez-vous pas que cet intolérant et égoïste personnage, assis là-bas au bout de la table, mangeant mal, parlant haut, ne s'occupant que de lui, ne traitant que des sujets obscènes ou mal-propres, étouffe sous sa grossièreté tout le bien-être du banquet, enlève aux mets les plus exquis leur saveur, aux meilleurs vins leur arôme ? Ne voyez-vous pas que vous êtes réellement l'obligé de cette femme du monde, assise près de vous, vêtue avec goût, plus belle peut-être de ses atours que de sa beauté propre ; 'qui a de l'esprit, qui n'en a pas trop, qui parle doucement, n'accapare point la conversation et fait valoir chacun des moments qui passent, en les assaisonnant
de ce charme piquant et facile qui n'appartient qu'aux vieilles civilisations? Je regarde Fart délicat du commerce social comme le plus fugitif et le plus aimable des beaux-arts. On en a besoin tous les jours, à chaque instant, tandis que l'on a besoin très-rarement du dévouement et de l'héroïsme de ses amis. Il nous faut de la petite monnaie dans notre poche, quand même nous aurions des millions chez notre banquier.
Les Américains, comme les Anglais, ont raffiné singulièrement leurs manières; et il est aussi difficile de rencontrer aujourd'hui aux États-Unis le véritable Yankie, le républicain complet, que de trouver en Angleterre l'Anglais d'avant 1815, le type des vieilles comédies. Je ne sais ce qu'il est devenu ce brave Américain, toujours occupé à tailler et à évider de petits morceaux de bois, la chique à la bouche, lançant jusqu'à vous ses expectorations et vous demandant tout d'une haleine, qui vous étiez, d'où vous veniez, si vous étiez marié, si vous aviez beaucoup d'enfants et si vous aviez encore votre grand'mère? Comment s'èst-elle évanouie cette extravagante figure, symbole de l'individualité libre ? Il paraît qu'il y a vingt ans, c'était chose ordinaire de le rencontrer; et je l'aurais salué avec bonheur pendant mes longues pérégrinations, que le silence et l'ennui me rendaient peu supportables. Je l'ai cherché vainement, allant d'Irulianopolis à New-York, de Saint-Louis à Omaha, du lac Salé à Kearnay. Il m'aurait fort soulagé, et j'ai singulièrement regretté de ne pouvoir mettre la main sur un de ces Américains de l'ancienne roche, éternels parleurs, fourrant leur canne dans vos côtes, leurs bottes dans vos reins et leur nez dans votre visage.
Cet échantillon de l'humanité, qui vous instruisait résolument de tout ce que vous saviez mieux que lui, et qui, à la moindre contradiction, se déclarait prêt généralement à vous arracher les yeux ou à vous casser les dents, n'existe pas plus aujourd'hui que le conducteur de la vieille diligence française, le don Quichotte" espagnol, le pacha idiot de Bagdad, et le petit gamin irlandais.
Je n'ai trouvé aux États-Unis que des ombres très-effacées de cet Américain des vieux jours. Celui qui le remplace, et qui
est notre compagnon de route sur les lacs et dans les chemins de fer, ne porte plus ni couleurs voyantes, ni breloques étourdissantes, il est vêtu de noir, et il ressemble à un Anglais ; ses réponses sont sèches et brèves. îl a peut-être de la sagacité, de l'esprit et une valeur réelle, mais il est grave et taciturne ; souvent il a son petit bâton à tailler ; très-souvent il chique et toujours il « expectore ». Ces dernières habitudes lui sont si naturelles, qu'on le dirait né avec une provision de tabac à mâcher dans la bouche. Quant au petit bâton, c'est assurément une tradition et un débris des coutumes indiennes. PocaMntas, en Angleterre, ne faisait ses comptes et ne fixait ses souvenirs qu'au moyen de ces mêmes petits bâtons. Il est bien possible que ce gentilhomme en noir, qui, en face de moi, travaille si vigoureusement une branche de sureau, soit occupé à composer un poëme épique, à dresser le plan d'une ville, ou à prendre des notes pour son grand discours électoral.
Il ne faut point demander aux Anglo-Saxons de Sacramento, c'est-à-dire aux derniers venus de la civilisation du Nord européen, la suavité extrême et presque dangereuse des régions du soleil.
Celui qui, possédant de la fortune et de nombreux serviteurs, du crédit et de l'intelligence, se présenterait à vous dans tout l'Orient sous l'aspect d'un roi ou d'un prince, devient à Constantinople un simple Effendi, à Paris et à Londres un capitaliste cossu, et n'est plus aux Etats-Unis que ce qu'on appelle un Missouri-hoss . J'ai passé une vingtaine d'heures, allant de Colombus à Pittsburgh, avec un de ces dignitaires américains qui doivent leur nom au vocable hollandais Bootsmann, et qui sont les grands capitalistes du pays. Celui-ci était un trèsbrave homme, que certes nulle grande dame de Florence, de Madrid ou de Rome ne voudrait toucher du bout de son éventail. Je ne doute pas de ses vertus et de son mérite ; mais certes, pour le langage et les formes extérieures, rien en lui ne dénotait le « gentilhomme » européen.
C'est une étrange énigme que ce que l'on nomme la grâce des manières ; cela ne peut se définir, ni s'analyser : tel pâtre italien, tel petit bandit de Naples ou de Terracine, a plus de
grâce naturelle qu'un duc d'Angleterre. Passez d'Italie en Grèce ; ce matelot des côtes de la mer Egée est encore plus souple, plus flexible, plus charmant que l'homme de la péninsule. A Smyrne, à Rhodes ou Athènes, vous serez ravi de la dextérité caressante avec laquelle on vous rançonnera, on vous pillera, on vous écorchera. Il est impossible, dans toutes ces contrées, de ne point pardonner à ceux qui vous dupent. L'Arabe est bien supérieur encore en politesse. Sans effort et sans étude, c'est un modèle d'élégance, alors même qu'il vous assassine ; pas un de ses gestes, pas une de ses paroles qui ne soient irréprochables : convenance, décence, rien n'y manque. A travers l'Asie, vous ne recevez, vous, homme du Nord, que des leçons de courtoisie et de bonnes manières. Ce Scheikàpeau bronzée, ce conducteur d'ânes et de mulets en remontreraient à nos hommes de cour. Où ont-ils appris le salut gracieux, le sourire digne, l'attitude fière, la parole onctueuse, la majesté du maintien? La plus grande dame d'Europe se croirait en sûreté dans la tente d'un Oriental, tant il sait bien vivre, tant il y a de respect et de décence dans sa parole et dans ses gestes. Ce chef est peut-être un misérable, un bandit, un meurtrier. Peut-être a-t-il brûlé des villages et massacré des femmes sans défense. Mais il a l'air d'un prince, d'un roi, presque d'un demi-dieu. Ce Bédouin, qui ne possède au monde qu'une ou deux chèvres et qui ne sait ni lire ni écrire, qui n'a pas les plus faibles éléments de moralité, et qui vous tuera pour avoir votre bonnet ou votre habit, est comme le Scheik, admirable d'aisance et de grâce. Il vit dans la même atmosphère ; le même soleil le pénètre, la même beauté de formes caractérise ses moindres actes.
Pour nous autres, Anglais, et bien plus encore pour les Hollandais et les hommes de l'extrême Nord, il nous est difficile d'acquérir, facile de perdre ce charme des manières, qui est pour l'Oriental une seconde nature. Le paysan de Syrie, debout sur le seuil de sa cabane de pierre, vous accueille d'un « la paix soit avec vous1. » et d'un signe de croix, que le plus civilisé des évêques occidentaux pourrait lui envier, et que e plus élégant des princes n'aurait point surpassé. Le paysan des comtés
nord de l'Angleterre est au contraire d'une rudesse et d'une stupidité qui n'ont d'analogues que celles du paysan de Flandre ou de la Gueldre. Il faut généralement trois générations à un homme du Nord pour bien parler, bien marcher et devenir un « gentleman « ; quiconque a pour grand'mère une rustique a bien de la peine à se défaire de la rusticité. De là ce charme personnel, qui, à travers beaucoup de vices et d'indécences, s'attache aux descendants des vieilles races.
Plus vous vous éloignez du soleil, plus vous vous éloignez de la courtoisie et de la grâce ; on est plus poli à Damas qu'à Smyrne, au Caire qu'à Alexandrie. Il y a des degrés de latitude et de longitude qui conduisent progressivement .des régions de la grâce et de l'élégance à celles de l'aspérité et de la rudesse. On pourrait indiquer cette progression régulière sur une carte géographique. En Europe l'un des pôles est Constantinople et l'autre est Londres. Dans mes voyages à travers le monde, les Mormons du lac Salé m'ont paru occuper l'une des extrémités de la chaîne , et les gens du Caire l'autre extrémité. Vous pouvez suivre sur toutes les lignes cette double échelle de politesse et de désagrément : plus de politesse au Caire et à Damas, un peu moins à Constantinople; elle diminue ensuite d'Athènes à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Londres, de Londres à New- York, de New-York à Saint-Louis, de Saint-Louis au lac Salé ; et je suis persuadé que si jamais je visite Sacramento et la Californie, je trouverai la confirmation de mon système dans l'extrême rudesse des manières et la farouche humeur des habitants.