CHAPITRE XXVII
Quel observateur habitué à suivre la marche de la nature nous apprendra la cause d'un phénomène moral qui frappe quiconque voyage de l'Usbeyah à l'Avenue de Pensylvanie? Qui nous dira pourquoi, à chaque étape, les hommes qu'il rencontré sont de moins en moins polis? Et d'abord, à quelle source secrète puise-t-on la politesse ? D'où vient cette aménité, si rare chez les Saxons, si commune chez les Persans ? Pris dans le même rang social, un Persan paraîtra moins noble qu'un Arabe, un Arabe moins noble qu'un Gaulois, un Gaulois moins noble qu'un Anglais. Pourquoi donc la race inférieure l'emporte-t-elle sur un point aussi délicat? Pourquoi a-t-elle un maintien plus digne ? Les bonnes manières témoigneraientelles d'un manque de liberté? Cette douceur mesurée, cette parole tempérée, ce ton affable ne seraient-ils qu'un sacrifice auquel chacun se résignerait dans l'intérêt de l'ordre social ? Ne sommes-nous polis que parce que nous nous déguisons ? En un mot, la civilité doit-elle passer pour une vertu libérale ou pour un simple agrément servile ?
Deux faits peuvent être regardés comme prouvés : 1° L'agrément en question n'est guère cultivé dans les républiques affairées ; aucun peuple libre ne se distingue par un excès de civilité, aucun peuple esclave ne se montre grossier. Aux États- Unis, le nègre est poli, l'indien Cheyenne ne l'est pas; en Europe, le Grec est plus poli que le Gaulois ; en Asie, le Persan et l'Hindou sont plus polis que l'Arménien et le Turc. — 2° Cette qualité ne se rencontre que très-rarement chez les hommes de génie. Dans les arts comme dans la littérature, une
« bonne manière » devient un signe de médiocrité ; dire d'un écrivain, d'un artiste, qu'il a un genre maniéré, c'est l'accuser de n'avoir pas d'individualité, de puissance, d'originalité. Un homme qui fait preuve d'une grande force de caractère ne saurait posséder ces belles manières qui impliquent quelque chose de lisse, d'égal, de conforme au goût public. Aussi qualifionsnous à' originaux et d'excentriques les hommes d'un génie hors ligne.
Ne pourrait-on rédiger une formule qui exprimât la vérité d'une façon approximative ? Ne pourrait-on dire : Un peuple pèche par excès de gracieuseté en raison de la rigueur et de la durée du despotisme sous lequel il a vécu.
Je ne prétends pas que cette formule soit absolue. Jusqu'à présent, nous n'avons rassemblé que peu de matériaux, et nous ne possédons pas de principes certains relatifs à la science de la vie des peuples. Mais si, plus tard, l'expérience et l'induction démontraient la vérité de notre axiome, il servirait à rendre plus acceptables certains faits qui, dans l'état actuel de nos connaissances, ne nous font pas grand plaisir. Les gens aux mœurs cultivées sont portés à se désoler et même à se désespérer, lorsqu'on leur apprend que les nations perdent en urbanité ce qu'elles gagnent en liberté et en puissance. En effet les progrès de la liberté et de la prospérité nuisent aux manières d'un peuple — c'est là un de ces faits qui sautent partout aux yeux du voyageur ; il suffît de jeter un coup d'œil autour de soi pour s'en convaincre. Quelque route que vous suiviez, que vous alliez de Jérusalem à Florence ou de Paris à New-York, le même spectacle vous frappera. Les familles des Effendis de Sion sont beaucoup moins affables, aujourd'hui qu'elles vivent dans une aisance et une liberté comparatives, qu'à l'époque où la ville sainte était un camp arabe, gouverné par un pacha à deux queues, qui administrait une « injustice » expéditive à la porte de Jaffa. Depuis que les Grecs ont cessé d'être esclaves, ils se montrent moins aimables, on a moins de plaisir à les voir autour de soi. Le juif romain, autrefois si doucereux, si obséquieux, a pris une allure impertinente et semble vous braver. Florence, devenue libre, a perdu sa
réputation de douce et tendre courtoisie, maintenant quelle a cessé de consulter les regards de l'Autrichien, de s'incliner devant la botte de l'étranger. La France renonça aux courbettes et aux sourires le jour où elle se redressa, furieuse, pour immoler ses tyrans et rompre ses chaînes. Oui, partout où la liberté s'accroit, les mœurs paraissent devenir moins douces. Un Souabe est moins poli à Omaha qu'à Augsbourg; un Irlandais est moins poli à Cork qu'à Baltimore. Fritz ne vous souhaitera pas le bonsoir sur les bords du lac Erié ; Pat ne vous ôtera pas sa casquette dans les rues de New-York. Ces changements ne sont-ils pas le résultat de lois générales ? Et, dans ce cas, quelles sont ces lois?
Si l'examen démontrait que ce fruit de la civilisation, que nous appelons politesse, n'est que la conséquence et la marque d'une longue soumission à la volonté d'un maître; — cette pensée ne vous consolerait-elle pas un peu, même lorsqu'un rowdy de New-York inonde vos bottes d'un jet de salive imprégnée de tabac ? Le nègre du coin cirera vos chaussures ; il vous rendra ce service avec un doux empressement, avec une gaieté soumise qui vous charmeront. Hier encore, ce décrotteur était un esclave habitué aux coups de poing et aux coups de fouet ; il lui fallait faire le chien couchant et lécher la main qui le frappait. Son fils aura des façons plus indépendantes, et son petitfils, qui votera aux élections et ouvrira un compte chez un banquier, ne sera pas d'humeur à s'agenouiller dans la poussière aux pieds de vos descendants. Comme tous les citoyens libres, nés sur le sol des États-Unis, il aura une démarche qui dira : « Ne me demandez pas de vous servir — ne vaux -je pas autant que vous ? »
Il est bon de savoir que les libertés empreintes de rudesse, que la plupart des Américains s'octroient en renonçant aux coutumes plus respectueuses de leurs pères, sont solides et fécondes. S'ils ont vendu leur droit de politesse, ils ne l'ont pas cédé pour un plat de lentilles. On peut même affirmer qu'ils ont fait une très-bonne affaire, puisqu'ils ont obtenu en échange des maisons, des votes, des écoles, un salaire, une belle existence pour eux-mêmes et un avenir superbe pour
leurs enfants. Ils occupent une position sociale plus élevée — ils cessent d'être des domestiques.
Les rapports qui existent entre un valet de chambre suisse, un intendant anglais, un cuisinier français et leurs maîtres sont inconnus dans ce pays. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez, ni dans l'Ohio, ni dans le Delaware, ni sur les côtes des États-Unis, ce que nous appelons des domestiques. Aucun blanc, né en Amérique, ne consent à remplir un pareil emploi. Interrogez vos amis de Richmond, de New-York : ils vous répondront qu'ils ne sont servis que par des nègres ou des Irlandais. Une dame ne peut pas se procurer de femme de chambre américaine ; son mari ne peut pas se procurer de groom américain. Offrez à ce marchand de légumes de laisser là sa charrette pour entrer à votre service — proposez-lui des gages qui équivaudraient à ceux d'une douzaine de commis européens, et il est probable qu'il vous répondra : « Dites donc, me prenez-vous pour votre inférieur ? Je suis électeur et éligible, comme vous ; je puis m'asseoir un jour au Congrès, aussi bien que vous ; je puis devenir président aussitôt que vous. » Au fond, il ne se vante pas. Un ancien ouvrier tailleur habite la Maison Blanche. Depuis Washington, il n'y a guère eu de président plus populaire qu'Abraham Lincoln, un ci-devant bûcheron. Dans ce libre pays, toutes les carrières sont ouvertes à tous. Il en a toujours été ainsi dans les Etats du Nord ; et depuis la dernière guerre les chances deviennent égales pour chacune des provinces de la république. Même dans la Virginie il n'y aura bientôt plus de blancs condamnés à une position infime. Dans l'Ohio la naissance ne compte pas ; à Cincinnati, j'ai entendu déclarer qu'un homme n'a pas besoin d'avoir eu une grand'mère. On est le fils de ses œuvres. Nul ne s'inquiétera de votre passé ; peu importe ce que vous étiez il y a une douzaine d'années — un an compte pour un siècle dans cette contrée où tout se fait à la vapeur. Et même, on pousse l'indulgence si loin que, pourvu qu'un homme tienne un langage convenable et s'habille proprement, quelques mois passés dans la prison pénitentiaire d'Auburn ne l'empêcheront pas de parvenir. Morrisey, un joueur de profession, un ex-boxeur, un
ex-prisonnier, qui tint plus tard une maison de jeu pour les amateurs àefaro, peut porter des gants blancs et siéger sur les bancs du Capitule. Pour peu que l'on ait de. courage, d'audace ou de génie, rien n'empêche un citoyen d'arriver aux plus hautes fonctions.
Donc, un citoyen blanc, né sur le sol des États-Unis, ne doit jamais se désespérer ni s'abaisser jusqu'à remplir un rôle de domestique — rôle qui, aux yeux des Américains, ne convient qu'à un étranger ou à un esclave. S'il lui arrivait de tomber si bas, il ne parviendrait pas à se relever dans l'esprit de ses anciens co'mpagnons — il resterait dégradé, comme un brahme que l'on a chassé de sa caste.
Vous ne trouverez guère, non plus, chez les libres citoyens de la grande République, cette déférence extérieure que l'on achète en France et en Angleterre, moyennant le don d'une pièce de monnaie. Un Américain n'accepte pas de pourboire. Un cocher de fiacre vous volera, mais il ne prendra pas un centime au-delà de ce qu'il réclame. Un garçon de magasin repoussera l'argent que vous lui offrez pour avoir apporté vos emplettes ; le messager qu'on vous envoie ne se laissera pas récompenser par vous, si vite qu'il ait exécuté sa commission. Souvent le gamin qui colporte les journaux dans les débarcadères refusera la monnaie d'un green-hach; plus d'une fois ces marchands désintéressés m'ont rejeté deux ou trois cents au moment où le train partait. Il s'ensuit que personne ne se présentera pour vous tirer d'un petit embarras; comme chacun a son métier, on ne s'occupe pas de vous venir en aide. Lorsque vous êtes nouveau dans le pays ou si vous ne tenez pas compte des usages américains, vous êtes, obligé de monter de l'eau dans votre chambre, de porter votre malle jusqu'à la voiture ou d'aller jeter vos lettres à la boîte ; en un mot, il vous faudra vous rendre à vous-même tous ces petits services que l'on vous rendrait, à Londres pour 1 shilling, pour 1 franc à Paris. Personne n'a besoin de vos pourboires — par conséquent personne n'est à l'affût pour vous obliger. Dans ces États libres, un étranger devra souvent se résoudre à se passer de domestiques.
La liberté qui amuse surtout le plus le voyageur européen traversant l'Amérique, c'est le sans-gêne avec lequel chacun met la main sur tout ce dont il a besoin.
Dans un waggon, le premier venu s'asseyera à votre place, poussera de côté vos effets et s'emparera de votre journal. L'idée de demander votre permission ne lui viendra pas, ou ne lui viendra que deux ou trois heures pVus tard. A Saint- Louis je prêtai un volume à un compagnon de route ; il le garda deux jours et deux nuits. Ce ne fut qu'après avoir terminé à loisir sa lecture qu'il songea à me demander si j'étais en train de lire l'ouvrage. Sur ma réponse affirmative, il se contenta d'ajouter : « Ah ! tant mieux, cela vous amusera beaucoup. » Sur la ligne de Pensylvanie une dame entra dans mon salon sous prétexte d'admirer une rivière ; elle ne me céda la place réservée, que j'avais payée fort cher, qu'en arrivant au but de son voyage. A table, si vous demandez un plat, votre voisin profitera de l'occasion pour enlever sous votre nez le morceau qui le tente. Le jour où je quittai le Lac Salé, sœur Alice, une des filles de Brigham Young, emballa dans une boîte de très-belles pommes, que je comptais croquer en route. Arrivé à une des stations de la plaine, je m'aperçus qu'une dame, installée non loin de moi, avait ouvert ma boîte et choisissait les meilleurs fruits. Lorsqu'elle vit que je la regardais — et mon visage trahissait sans doute un peu de surprise — elle me dit tout simplement :
« Je suis en train d'essayer si vos pommes sont aussi bonnes que les miennes. »
Dans les provinces de l'Ouest, un inconnu ne se gênera pas pour décharger vos pistolets ou pour mettre vos gants. Tout le monde se croit libre de se décrotter avec vos brosses, de se réchauffer dans votre paletot, de passer votre peigne dans ses cheveux.
Tout cela se fait sans la moindre intention de vous déplaire. C'est à charge de revanche. Par une nuit glaciale on vous prêtera une peau de buffle, et le lendemain on prendra votre timbale pour aller boire à la fontaine. Les manières ne sont pas raffinées; mais elles sont cordiales ; et si vous vous avisiez
de vous plaindre, on ne vous comprendrait pas. Tous ceux que vous rencontrez sont ce qu'on appellerait en Europe des originaux.