CHAPITRE XXVIII
— Eh bien! me demandait le secrétaire d'État Seward, que pensez-vous de notre pays ?
C'est la question que tous les citoyens des États-Unis adressent aux Anglais qui voyagent en Amérique.
— Vous avez, lui répondis-je, trop de libertés pour que personne ait le droit de rien faire.
Sans doute il y avait là un peu d'exagération ; mais un fond de vérité s'y trouvait aussi. Les Américains se vantent, comme les Anglais, et plus que les Anglais, d'aimer la loi, de s'en tenir à elle, de ne vouloir écouter et suivre qu'elle. En effet c'est leur unique force, leur appui, leur ancre de salut ; la loi, ou votée par le congrès, ou émanant d'une cour suprême de justice, est le seul supplément et le seul équivalent de la religion d'État qui leur manque et de l'Église officielle dont ils sont privés.
Aussi, dans cette terre natale de la critique, dans ce pays où l'on ne respecte rien, la loi est-elle en général respectée. C'est elle du moins que l'on ose attaquer la dernière ; c'est l'arche sainte. Pas d'entreprise qui ne soit l'objet d'une enquête, pas de capital que l'on ne surveille d'un œil jaloux. Il semble que le premier devoir de tout citoyen soit de censurer la conduite d'autrui; nous avons vu cet examen universel pratiqué d'une façon sévère et bizarre par les Communistes bibliques. Chacun juge, analyse, s'enquiert, passe toutes choses au crible, le mariage, l'amour, le gouvernement, ses semblables, soi-même.
On vit dans une maison de verre ; on se promène dans un carrosse transparent, et tout le monde a le droit de vous jeter la pierre. Un bal à la mode, un conciliabule de quakers, une orgie de taverne, une parure de boudoir, sont la pâture de l'opinion publique. La lumière frappe et pénètre les hauteurs comme les derniers replis sociaux; tout le monde est exposé aux inconvénients de la royauté, parce que tout le monde est roi.
De là une déférence, ou plutôt une prostration devant tout ce qui est légal ; et une vénération de l'officiel qui frappe l'étranger d'étonnement. Ce même personnage que les villageois viennent d'élire, est appelé par eux squire ou « monseigneur le juge. » Nos évoques ont à peine en Angleterre la situation sociale que les juges américains occupent aux États-Unis ; un juge de cour suprême est traité ici comme un cardinal à Rome et un archevêque à Madrid. Les plus petits officiers de justice assument une autorité et prennent des airs que ne se permettra pas chez nous un noble de race. Comme les Américains voient dans le fonctionnaire un représentant de la loi, ils tolèrent ses insolences avec la patience la plus exemplaire ; cela va si loin, qu'un employé de chemin de fer va vous placer dans tel ou tel compartiment selon son bon plaisir, et sans qu'il soit possible de réclamer; il vous classe avec les dames, avec les fumeurs, avec les noirs. Cet arbitraire officiel qui, dans certains pays d'Europe, semble délégué par l'autorité royale à ses agents, découle de la souveraineté populaire qui s'incarne dans le dernier des employés et lui confère l'inviolabilité. L'homme de garde prend rarement la peine de vous répondre si vous lui demandez votre route. Ce polisson de douze ans, qui vend des journaux, ne vous servira que si cela lui plaît. Si vous vous plaignez de ces procédés. l'Américain vous répondra : « Que voulez-vous que j'y fasse? nous sommes tous citoyens égaux et libres; celui qui a la loi en dépôt dépasse tous les autres. » — Mais, répliquai-je à mes amis du Nouveau Monde, vous allez tout droit au despotisme ; et si Jules César se présente, comme il aura en main toute la loi, c'est-à-dire toute l'autorité, il fera de vous ce qu'il voudra. — A quoi ils ne savaient que répondre.
Un jour nous suppliâmes vainement le garde-train de nous laisser entrer dans les waggons, afin de nous reposer jusqu'au départ. Nous étions un assez grand nombre de voyageurs, hommes, femmes, jeunes enfants, M. Laurence Olifant et moi ; cette complaisance nous aurait été fort utile, fatigués comme nous l'étions: « Je verrai! je verrai! répondit le garde-train. Quand j7aurai fini ! »
Et il nous laissa debout ; il lui fallut une heure pour en finir, fumer sa pipe, donner ses ordres et arranger toutes ses affaires.
Les formalités légales font aussi partie de cette superstition ; excepté quand il plaît au peuple tout entier de reprendre son autorité, de se montrer dans sa majesté et dans sa force, et de pendre au premier arbre venu la personne qui lui déplaît. Mais presque toujours il arrive que la procédure, si elle est habilement dirigée, sauve le coupable ; je citerai l'exemple récent d'un sauvage, membre de la tribu Cheyenne et nommé Ours-Noir. Il avait scalpé très-proprement un Américain qui passait ; on l'arrêta à Denver. Son crime était évident ; tout Anglais l'aurait jugé sur place et pendu haut et court, sans miséricorde. L'Américain a bien plus de respect pour la loi. On conduisit le sauvage en cérémonie à deux mille milles de la scène de son crime, à Washington ; il ne manquait pas d'esprit; c'était un bel homme ; les femmes romanesques s'intéressèrent à lui; on lui donna un excellent avocat; les témoins à charge étaient fort éloignés; on n'était pas fâché, d'ailleurs, de se livrer un peu à la philanthropie et de prouver l'impartialité et l'excellence de l'àme américaine. Bref, notre assassin regagna ses prairies, parfaitement acquitté, avec de beaux pistolets, et il put raconter à ses camarades comme quoi, pour avoir scalpé un gentilhomme blanc, il avait reçu les félicitations du Président du tribunal des blancs.
C'était la loi. Je vais citer un autre exemple de cette superstition légale qui produit en Amérique de si étranges effets. Il y a en Pensylvanie, dans l'arrondissement de Casse, un territoire dont le chef-lieu est Pottsville et qui, couvert de forêts il y a douze ans, doit à l'exploitation des mines qu'on y a découvertes une prospérité croissante ; soixante mille Irlan-
dais, d'une ignorance absolue et d'une pauvreté extrême, travaillent à ces mines, situées dans la région la plus pittoresque du monde et régies par la grande Compagnie de New-York et de Schuylkill ; armés de leur vote, ils font du pays absolument ce qu'ils veulent ; ils forment les tribunaux, élisent les juges, disposent des jurys. Ils ont importé d'Irlande un mode d'association secrète, qui ressemble un peu à la Camorra napolitaine et qui repose sur l'idée du secours mutuel. Personne n'ose résister à un Molly-maguire. (C'est le nom de cette association.)
L'administrateur en chef de ces mines, nommé « William Dunn, » savant géologue et homme très-remarquable, était un jour dans l'exercice de ses fonctions, lorsqu'un de ces Irlandais, un Ifolly-maguire, l'arrêtant insolemment dans la rue, lui dit : « Je veux un jour de congé.
— C'est impossible, répondit l'administrateur, allez travailler. »
Là-dessus, l'Irlandais le tue d'un coup de pistolet; on mène l'assassin en prison ; les membres de la société secrète composent le jury, le tribunal est sous leur main, et malgré le flagrant délit notre homme est acquitté ; il vit encore. Je tiens l'anecdote de celui qui remplace aujourd'hui William Dunn. L'opulente Compagnie à laquelle appartiennent les mines n'a pu tirer aucune vengeance de cet inexcusable acquittement, et plusieurs personnes à qui on offrit la place de Dunn répondirent :
« Oui, pourvu qu'on me permette de me cuirasser de la tête aux pieds et de tuer le premier coquin d'Irlandais qui me menacera! »
'Je me suis plaint de cet état de chose à quelques-uns des hommes éminents de laPensylvanie; ils m'ont répondu :
« Attendez un peu; les enfants de ces Molly-maguires ne ressembleront pas à leurs pères; nous les élèverons à notre manière. Ce seront un jour de braves Américains, riches, honorés et instruits. Que voulez-vous que nous fassions maintenant? Il nous arrive de l'étranger des troupeaux d'hommes dégradés et affamés, qui n'y ont appris qu'à demander l'aumône l'espingole à la main. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ce sont des animaux féroces, brutaux, illettrés ; ils boivent, se querellent
et s'entregorgent; s'ils réclament leur salaire, c'est la torche au poing. Allons-nous leur fermer nos ports?
« Cette immigration nous sert, et nous avons besoin d'ouvriers. Voulez-vous que nous changions nos codes, qui font la gloire et contiennent la vie civile de soixante millions d'Américains libres? C'est impossible. Laissez agir le temps qui, dans un demi-siècle, aura fait son œuvre et effacé jusqu'au souvenir des Molly-maguires. Nous croyons à l'infaillible puissance du développement moral. »
Ainsi s'exprimait Michael Mac Morton, maire de Philadelphie, l'un des hommes les plus spirituels et les plus sagaces de son pays.