‹ La nouvelle AmériqueChapitre 67 sur 71 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

La société se forme et se maintient en équilibre, grâce à deux principes innés chez l'homme, principes que l'on peut comparer aux deux forces — centrifuge et centripète — qui contraignent une planète à tourner autour du soleil. Ces principes sont : — l'amour de la liberté, qui tend à séparer les peuples, — et l'esprit d'union qui crée les confédérations.

Ces deux forces, agissant toujours en sens opposé, se tiennent en échec ; l'une, secouant des masses diverses, les transforme en unités ; l'autre divise les unités en masses isolées. Ce n'est que par suite d'un équilibre exact entre ces deux contrepoids, qu'une nation arrive à jouir à la fois de l'existence politique et de la paix sociale.

En général, il existe entre les forces d'attraction et de répulsion qui régissent l'esprit humain, à peu près la même égalité qu'entre celles qui gouvernent la matière en mouvement. Mais chez certaines races on voit dominer l'un ou l'autre

principe. Par exemple, l'esprit d'unité semble plus prononcé chez la race latine que chez la race gothique, tandis que l'amour de l'indépendance parle plus haut chez la race gothique que chez la race latine. L'une et l'autre race pourront se montrer capables de concilier l'ordre public avec la liberté individuelle ; mais elles ne suivront pas tout à fait la même ligne pour arriver séparément au môme but ; elles s'écarteront de la voie commune par des zigzags et des crochets presque imperceptibles. Un peuple d'origine latine redoutera la liberté après laquelle il soupire ; une nation gothique se méfiera du gouvernement de son choix. Comparez une Eglise teutonique à l'Église de Rome — comparez la constitution politique des États-Unis à celle de la France ! Rome a une organisation compacte qu'on ne retrouvera ni à Londres, ni à Augsbourg, ni à Genève ; Londres, Augsbourg, Genève, jouissent d'une liberté à laquelle Rome n'ose aspirer, même en rêve.

En France, d'un autre côté, l'opinion publique — je ne parle pas ici d'une école, d'un parti, mais de la masse du peuple — est portée à soutenir l'autorité contre les exigences du droit individuel; en Amérique, au contraire, chaque parti, chaque corporation politique, chaque école, chaque professeur, chaque agitateur, chaque philosophe travaille, quelquefois sans le savoir, à affaiblir le gouvernement au profit de la liberté individuelle. La France n'a pas perdu l'amour de la liberté, l'Amérique n'a pas perdu le respect dû à la loi ; car ce sont là des instincts innés dans le cœur humain, et sans lesquels la société, telle que nous la comprenons, ne saurait se constituer. Mais la somme de ses* efforts et de son action politique ont toujours pour dernier résultat d'entraîner la première de ces nations vers un régime militaire ; et la seconde vers un régime démocratique. La France cherche la sécurité dans la charge en douze temps, dans la discipline, dans les camps ; l'Amérique trouve une soupape de sûreté dans les agitations de la chaire, dans les explosions de la presse, où tout citoyen a le droit incontestable de s'expliquer à sa guise.

Or, chacune de ces deux tendances implique un péril. Si la race latine sacrifie son indépendance afin de dominer les na-

tions, les Teutons sont trop portés à sacrifier les intérêts de la nation, afin de conserver leur indépendance. En France les unités politiques courent risque d'être trop comprimées — en Amérique, d'être trop divisées.

Durant les vingt années qui ont précédé la guerre , les Américains ont poussé à l'excès cette tendance à la désunion. La division régnait non - seulement dans la société , mais dans toutes les sociétés ; non-seulement dans les États, mais ■ dans chaque église. Les questions politiques, religieuses, scientifiques, littéraires ou sociales soulevaient les mêmes controverses. Non -seulement les différentes races étaient opposées les unes aux autres, mais elles se disputaient entre elles. Cet esprit de désunion plana sur le pays jusqu'au jour où la guerre civile vint châtier l'Amérique et purifier l'atmosphère. Presque tous les citoyens doués d'une certaine force intellectuelle étaient (ou semblaient) poussés par quelque instinct secret à détruire toutes les règles, toutes les lois établies. Droits de la société, droits civiques, droits de la propriété — droits des États, droits des comtés, droits des villes, droits territoriaux, droits riverains, droits miniers; droits de l'Église, de la chapelle, du temple; droits de l'homme, droits de la femme ; droit au travail, droit au divorce ; droits de la polygamie, du célibat, de la pantagamie ; droits du nègre, droits de l'Indien, droits du bébé — ce n'est là qu'un simple échantillon des formes sous lesquelles se manifestait l'esprit de désunion qui s'érigeait en pouvoir. Pourrait-on citer un seul homme célèbre qui ait élevé la voix pour défendre les droits de la nation ? Personne ne se souciait de prendre le parti du gouvernement central, si ce n'est les intéressés qui espéraient empocher les dollars cle l'État ou obtenir un emploi. Qui donc songeait à enseigner aux pauvres à respecter les lois? A cette époque, les membres les plus instruits, les plus intelligents, les plus riches de cette fière aristocratie américaine se montraient-ils jamais dans les salons de la Maison Blanche? Quel est donc le poëte, le savant, le théologien qui ait pris à tâche de rappeler au respect public les droits dont j'ai parlé? De temps à autre, un homme de génie consentait à servir le gou-

vernement, mais presque toujours il le servait dans une ville étrangère ; il s'en allait loin du sol natal, dans quelque cité où il oubliait sa patrie ; là il puisait dans les souvenirs des siècles passés le sujet d'un conte ou d'un poëme. Washington Irving voulait voir l'Alhambra. L'historien Bancroft s'embarquait pour Londres. Rich prenait ses aises à Paris. Nathaniel Hawthorne rêvait à Liverpool. Motley prenait des notes dans les archives de La Haye. Le sculpteur Power avait son atelier à Florence. Morier et Story s'établissaient à Rome. Longfellow s'amusait à rimer la Légende Dorée, oubliant les sujets héroïques qu'il aurait pu trouver autour de sa demeure. Personne ne semblait apprécier ces beaux paysages américains, personne ne semblait se soucier des lois américaines. Une éclipse morale versait l'obscurité sur tout ce que le pays offrait d'admirable.

Beaucoup d'hommes distingués, la fleur des écoles de la Nouvelle Angleterre, renonçaient à leurs droits de citoyens et déclaraient publiquement, même avant de quitter les Etats de Massachusetts, de Connecticut ou de Rhode-Island, qu'ils se regardaient comme affranchis de tout devoir de fidélité envers les États-Unis. On assure que Ripley, Dana, Hawthorne, Channing, Curtis, Parker, ou du moins certains d'entre eux, renoncèrent aussi à leurs droits civiques lorsqu'ils entreprirent de reconstituer la société dans leur phalanstère de Brook- Farm. On cite Boyle, Smith et Noyés parmi ces hommes intelligents qui, élevés dans les écoles et au milieu de la société de la Nouvelle Amérique, ne voulurent plus faire partie de la grande république, dont ils raillaient les défenseurs et méprisaient les institutions. Mais ce ne sont là que trois noms entre mille.

« Ah ça, s'écriait Noyés l'iconoclaste, croyez-vous que le ciel ressemble à votre république ? Croyez-vous que ce soit la majorité qui gouverne là-haut ? — que l'on nomme les anges au scrutin secret? — que Dieu remplisse le rôle d'un président, avec des ministres responsables envers la populace ? »

Et les foules auxquelles l'orateur s'adressait ne manquaient pas de répondre : « Non ! »

On ne s'entendait guère mieux sur les questions religieuses que sur les questions politiques. Depuis longtemps la vieille et noble Église de la mère-patrie avait cessé d'être l'Église nationale des États-Unis. La statistique ne le démontre que trop ; mais, même dans cette église des classes supérieures, église chérie d'une aristocratie riche, instruite, amie du décorum, les fidèles n'avaient pas échappé à la manie de séparation et de division qui s'était emparée de leurs voisins. Les prédicateurs se mirent, pour ainsi dire, en grève, afin d'obtenir un salaire plus élevé; alors bien des laïques, mécontents de voir leurs pasteurs marcher sur les traces des loups-cerviers de Wall-Street, abandonnèrent le troupeau pour se rallier aux Communistes de la Bible, aux Trembleurs, ou aux Universalistes.

La secte des Wesleyens, la plus nombreuse des États-Unis, se divisa en deux camps, — l'Église Méthodiste épiscopale du Nord et l'Église Méthodiste du Sud. Cette scission fut provoquée, non causée, par l'importance que prit tout à coup la question des noirs. Dans l'Église Méthodiste du Nord des scrupules de conscience donnèrent bientôt lieu à de nouveaux malentendus et à un nouveau schisme. Il s'agissait de définir les droits des laïques et les pouvoirs des évêques qui, entré autres choses, déclaraient qu'il n'était pas permis à leurs ouailles de vendre du rhum. A la suite de ce conflit, il se forma une troisième secte. l'Église Méthodiste Wesleyenne qui, aujourd'hui, est une des plus puissantes de l'Amérique. A vrai dire, l'Église fondée par Wesley et Whitfield a déjà enfanté huit ou neuf sectes, sans compter les dissidents qui ont tourné le dos au Méthodisme.

Les Baptistes, moins nombreux que les Méthodistes, se distinguaient par la même ardeur religieuse ; mais, bien qu'ils fussent assez forts pour renoncer à Satan et à ses pompes, ils ne surent pas résister à l'esprit de désunion. Ils ne tardèrent pas à se diviser et à se subdiviser en sectes plus ou moins importantes — Baptistes de la vieille école, Sabbatariens , Campbellistes, Baptistes allemands, Tunkers, Amis du Libre Arbitre, Baptistes Libres, etc.

L'Église Co?igregationaliste, qui se vante de compter dans

ses rangs les pasteurs 'et les professeurs les plus instruits de l'Amérique, se scinda en sectes innombrables, y comprises celles des Millénaires des Taylorites, et l'étrange hérésie des Perfectionnistes, prêchée par un de leurs élèves de Yale-College.

Les Millénaires, qui annonçaient que la fin du. monde et le jugement dernier approchaient, donnèrent naissance aux Milleristes qui fixaient le jour de la catastrophe. Les Perfectionnistes, qui affirmaient que la fin du monde était déjà venue, que la trompette du jugement dernier avait déjà résonné, se divisèrent en Putneyites et en Ober7inites, sectes qui s'accablaient d'injures mutuelles, qui riaient et raillaient dès qu'un de leurs frères du camp opposé tombait dans le péché.

Le village morave de Bethléem, situé au milieu des belles montagnes de Leigh, ne fut pas à l'abri de ces troubles religieux ; les jeunes gens qui habitaient cette calme retraite se mirent à discuter les doctrines et les traditions de leur secte, si bien que les Frères Moraves de la Pensylvanie perdirent quelques-unes des coutumes qui distinguaient leur église des églises voisines.

Aucune secte n'échappa à cette manie de séparation et d'indépendance. Celles des Unitaires, des Omish, des Swedenborgiens, des Schwenkfelders y tombèrent à leur tour. On pourrait citer, comme conséquence dernière de cet esprit schismatique, les Come-outers (les sortants) qui s'isolèrent par pur amour de la scission et dans l'espoir de renverser les églises où ils avaient été élevés. Les Come-outers professent deux articles de foi, le premier social, le second dogmatique ; ils croient à l'égalité de l'homme et de la femme — ils soutiennent que toutes les églises sont damnées.

La société américaine a dû passer par ces rudes épreuves, et elle ne saurait se vanter d'être sortie de la lutte sans blessures et sans cicatrices, puisqu'au milieu» de ce relâchement de tous les liens, les hommes ont commencé à méconnaître les vérités sociales les plus respectables. La propriété fut attaquée. Dans les journaux et du haut de la chaire, on proclama que les fortunes particulières étaient autant de vols commis au détriment du fonds commun — que personne n'avait le droit

d'accumuler des richesses, que nul ne devait s'arroger de droits exclusifs sur une femme et sur des enfants. Des docteurs parlèrent contre la sainteté du mariage ; des femmes se demandèrent si elles faisaient bien d'aimer leurs maris et de nourrir leurs enfants. Quelques dames tournèrent les mères en ridicule et la mode prit, à Boston, à Richmond, à New-York, de ne pas avoir d'enfants.

Dans toutes les villes des États-Unis, on vit s'installer des misérables — femmes pour la plupart — dont le métier consistait à enseigner aux jeunes épouses les moyens secrets auxquels on a souvent recours, dit-on, dans les contrées de l'ancien monde, en France par exemple, pour combattre les lois de la nature. On montre à New-York plus d'une belle maison habitée par les êtres dégradés qui ont importé en Amérique cet abominable commerce.

La religion, la science, l'histoire, la morale furent foulées aux pieds par les novateurs; — « Ces vieilleries, disaient-ils, ne servent qu'à entraver la liberté individuelle. » Qu'importent une loi, un commandement de l'Église à un homme qui prétend tout juger par lui-même? L'excès de liberté aboutissait parfois au Communisme, parfois à l'amour libre. Que signifie, en somme, le dogme de la liberté absolue, si ce n'est le droit pour chacun d'accomplir ses propres volontés? Si l'homme libre veut s'emparer de la maison ou de la femme de ses voisins, tant pis pour le voisin. Quelques-uns de ces réformateurs, tels que Noyés et Mohan, prirent pour base de leur foi une opinion religieuse ; d'autres, tels que les Owenites et les Fouriéristes, choisirent ponr devise un axiome scientifique; tandis que les enthousiastes qui fondèrent la petite colonie de Brook-Farm, doués d'une imagination plus poétique, adoptèrent un moyen terme — ils ne reconnurent d'autre Dieu que la Nature et la Justice. Ces diverses écoles de Socialisme pratique se séparèrent du monde; elles renoncèrent, d'une façon plus ou moins explicite, à toute fidélité envers la République des États-Unis.

« Est-il digne d'un noble esprit, demandait-on, de s'assujettir à des règlements, à des dogmes, à des précédents, à des lois? Non. Désormais l'homme n'obéira qu'à lui-même. Le

règne de la liberté allait commencer. En effet la dernière phase de la liberté, lorsqu'elle tourne au chaos, est celle où personne ne peut se flatter de jouir d'aucun droit ; et à la veille de la guerre on en était presque arrivé là dans beaucoup de provinces. La manie séparatiste jetait le trouble jusque dans la vie de famille. Les querelles du foyer domestique devenaient l'objet de discussions dans des meetings publics, dans des congrès de femmes où les causes les plus absurdes trouvaient des avocats, Des dames soutenaient qu'une mère ne doit pas nourrir ses enfants et désapprouvaient l'institution du mariage on l'indissolubilité des liens conjugaux. Elles réclamaient des droits qui auraient surpris et affligé une lady Russell, une lady Jane Grey, ces modèles de leur sexe. Caroline Dali demandait qu'une femme pût exercer la profession où il lui plairait de se distinguer. Marguerite Fuller apprenait à ses lectrices à se regarder comme les égales de leurs maris. Mary Cragin prêchait l'amour libre et mettait ses préceptes en pratique. Eliza Farnham déclarait la femelle plus noble que le mâle, et poussait la femme à se révolter contre l'homme.

Quelle admirable vigueur de constitution il a fallu à cette jeune société pour lui permettre de supporter sans plus de dommage des chocs si violents! Quelle énergie, quelle solidité, quelle fermeté dans cette république anglo-saxonne !

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