CHAPITRE XXX
Si la question des nègres a fourni un prétexte aux colères du Nord et du Sud, la lutte commencée dans le port de Charleston avait une cause plus vitale que le maintien ou l'abolition de resclavage. Le noir n'a guère été qu'un signe de ralliement. Ilne s'agissait pas même de savoir si un État aurait le droit de
gouverner à sa guise, de faire et de défaire ses lois, de se montrer plus ou moins progressif, de choisir son heure pour marcher en avant, de prendre ses mesures sans l'assentiment des autres Etats. Ce n'était encore là qu'un prétexte et un cri de guerre. Les motifs qui ont couvert d'ossements les champs de bataille de la Virginie, à proximité desquels j'écris ces pages, remontent plus haut. Une guerre entreprise par les planteurs pour défendre l'esclavage n'eût pas duré un mois; une guerre n'ayant pour but que le triomphe des séparatistes n'eût pas duré un an. Les combattants arboraient un autre drapeau; les passions surgissaient d'une source plus profonde. Ce n'est point pour un si misérable enjeu qu'un million de frères anglo-saxons a tiré l'épée du fourreau. Mais les peuples qui se déclarent la guerre ont-ils coutume de graver sur leurs boucliers la véritable cause de leur lutte? Les peuples ont une façon à eux de faire les grandes choses en alléguant de pauvres prétextes. On entrave les progrès de la Russie au nom d'une clef d'argent. On reconstruit le royaume d'Italie à cause d'une parole inconsidérée. Sous quelque climat qu'ils vivent, les hommes se ressemblent. Dans le conflit qui armait le Sud contre le Nord il ne s'agissait de rien moins que du principe môme qui doit régir l'existence d'une nation.
Quelle est l'idée qui doit servir de base à toutes les institutions sociales, à toutes les croyances politiques de la grande république? La constitution, qui n'était qu'un compromis et un pis aller, ne répondait pas à cette question. Chaque année qui s'écoulait rendait la difficulté de plus en plus apparente; — et les sages prétendaient qu'il serait impossible de résoudre le problème à moins de consentir — comme autrefois — à un sacrifice suprême.
D'un côté, sur une ligne à demi effacée, s'étendaient les Etats du Sud, presque entièrement peuplés par une race d'hommes braves et orgueilleux, par les descendants des cavaliers, qui représentaient les anciens privilèges, l'éducation, les idées chevaleresques, chez qui les qualités que donnent la naissance, la culture, l'habitude du commandement avaient été développées à un très-haut degré. De l'autre côté de cette même ligne,
se trouvaient les États du Nord, habités pour la plupart par les fils des puritains, par des négociants avisés, par d'habiles artisans, qui représentaient le génie industriel, l'esprit d'entreprise, l'égalité; ceux-là possédaient, à peu d'exceptions près, les vertus qu'engendrent la foi, l'ambition et le succès.
D'un côté, il y avait le rêveur, avec ses grands airs et ses langueurs, ses raffinements et ses traditions; de l'autre, l'artisan au cerveau plein de projets, au cœur rempli de foi, aux bras robustes. Lequel des deux devait imposer sa loi à la grande république?
Dans le Sud il existait une classe noble et une classe asservie ; l'une combattait et commandait, l'autre travaillait et obéissait. Un profond abîme s'ouvrait entre ces deux sections du peuple sudiste — leur origine, leur conformation physique, leur teint établissaient entre les deux races une barrière insurmontable. Les blancs sentaient couler dans leurs veines le sang le plus pur de la vieille Angleterre ; leurs ancêtres avaient brillé à la cour de la reine Elisabeth ; tandis que la race inférieure , venue des plaines incultes et des marais de l'Afrique, descendait de gens qui avaient occupé un rang infime, même parmi les sauvages et les esclaves. Comment jeter un pont sur un pareil abîme? On ne croyait pas que la nature parvînt jamais à aire naître une parenté entre les blancs et les noirs. Aux yeux de leurs maîtres et surtout aux yeux de leurs maîtresses, Ces êtres à peau basanée qui travaillaient dans les rizières ou récoltaient le coton, ne méritaient pas le nom d'homme. Ce n'était qu'un vil bétail, n'ayant d'autres droits que ceux que l'on accorde aux mules et aux vaches — le droit d'être logés et nourris en échange des services rendus, le droit de ne pas être surmenés. Dans beaucoup de provinces sudistes, les gens de couleur n'osaient pas apprendre à lire ou à écrire ; ils ne pouvaient pas contracter d'unions légitimes et durables ; on ne leur permettait pas d'élever leurs enfants ; il leur était interdit de posséder des porcs, des poules, des vaches, des outils de labourage. On leur défendait de vendre ou d'acheter, de travailler moyennant salaire, d'adopter un nom de famille. S'ils avaient à se plaindre les uns des autres, on ne refusait pas de
les écouter ; mais ils restaient sans secours contre les blancs. Pour employer une phrase du juge Tauney, phrase qui a acquis une triste célébrité, un noir ne jouissant d'aucun droit qu'un blanc fût tenu de respecter, — n'avait aucun droit.
Soit dit à leur grand éloge, ces hommes qu'un pouvoir illimité exposait à de si nombreuses tentations ménageaient les noirs.
Nul peuple esclavagiste, y compris ceux du continent américain, n'a sacrifié moins de noirs. A côté -de Cuba ou du Brésil, la Virginie pouvait passer pour un paradis. Un peu de compassion de la part du maître, un peu de piété de la part de la maîtresse, suffisaient pour empêcher les plus rudes planteurs d'origine anglaise de s'abandonner aux actes de brutalité qui se commettaient chaque jour dans les villes Espagnoles ou Portugaises de l'Amérique du Sud. Charleston n'était pas pour les esclaves noirs un séjour des plus agréables; jamais la loi ne leur venait en aide. 11 leur fallait souvent subir les dures conséquences d'une colère tyrannique ; les récalcitrants ne connaissaient que trop bien le fouet, les chaînes, le cachot et les chiens de chasse dressés à poursuivre les fugitifs. Pourtant, ils y vivaient en enfants gâtés, si on compare leur existence à celle des esclaves de la Havane, de Rio, de Saint-Domingue. La faculté de reproduction d'un peuple peut donner la mesure de son bonheur. Dès qu'une race est écrasée au delà d'un certain point, la nature proteste d'une façon énergique ; et la race opprimée diminue. Or, les provinces esclavagistes régies par des Anglo-Saxons sont les seules où la race noire n'ait pas dépéri. Les planteurs anglais sont les seuls colonistes, sous la loi desquels le noir ait pu vivre et prospérer; — si dur qu'aient pu être notre régime et celui de nos imitateurs dans la Virginie et dans la Caroline, ce fait est clairement démontré pour quiconque a visité le continent américain et les îles des mers adjacentes. Nous avons introduit, en tout, cinq cent mille nègres dans nos treize colonies ; nous les avons fait travailler rudement; mais nous les avons traités avec tant de miséricorde, qu'ils sont aujourd'hui neuf fois plus nombreux qu'à l'époque où nos pères les importaient. Dans l'Amérique espagnole les
nègres, loin d'être neuf fois plus nombreux que leur génération précédente, ont diminué de moitié. Il ne faut qu'une seule ligne d'écriture pour constater cette différence ; mais que de tragédies elle renferme! Lorsqu'on nous jugera en dernier ressort, quand on portera à notre compte les fautes que nous avons commises, les devoirs non remplis, ne nous sera-t-il pas permis d'invoquer, à notre décharge, cet accroissement de la population noire soumise à notre régime?
L'habitant de l'ancien monde, le touriste désoeuvré, se trouvait tout de suite à l'aise dans les villas du Sud. Ces demeures, commodes et agréablement construites, étaient meublées avec luxe ; il y faisait bonne chère et buvait d'excellents vins; il y retrouvait les livres, les gravures, la musique de la vieille Europe. Ni les chevaux, ni les serviteurs, ni les parcs spacieux, ni les belles forêts, ni le gibier ne lui manquaient. Sur telle propriété il pouvait chasser ; sur telle autre il pouvait pêcher. Presque toutes les jeunes filles savaient monter à cheval, danser, chanter. Les hommes se montraient francs, pleins d'entrain, hospitaliers. Les scènes qui auraient pu froisser la sensibilité du nouveau venu se passaient loin de ses regards, ou bien on les lui présentait sous un aspect comique et pittoresque. On tournait l'esclavage en plaisanterie et l'on conduisait le visiteur à la plantation où les nègres jouaient la comédie pour l'amuser. On appelait Sambo, qui divertissait les spectateurs par ses gambades et ses grimaces. Les danses commençaient, le punch circulait, de sorte que notre touriste, dont les idées devenaient un peu confuses, rentrait au logis avec la conviction que les chaînes ne- déplaisent pas trop aux mauricauds. Pour ma part cependant, j'ai assez parcouru le Missouri et la Virginie pour savoir que les contorsions et la gaieté d'une foule noire sont fort trompeurs. Le nègre est maniable, aimant, docile : il suffit d'une parole bienveillante, d'un verre de whiskey, d'une pensée folâtre, pour qu'il se mette à danser ou à chanter. Il est très-patient, très-lent à s'émouvoir. Dans une des rues d'Omaha, j'ai vu un rowdy qui battait un petit nègre.
« Pourquoi donc te frappe- t-on? lui demandai-je.
— Moi dire que nègre avoir droit de voter, répliqua le ga-
min, et le gentleman pas content; lui dire que nègre pas compter du tout. »
Le coupable ne se plaignait pas d'avoir été battu ; au contraire, il riait de bon cœur.
Si le blanc eût été le maître du jeune drôle, je crois qu'il se serait contenté de hausser les épaules et, de mon côté, j'aurais probablement trouvé la chose assez amusante.
Le Sud semblait prendre à tâche d'être agréable à ses hôtes anglais ; car les habitants sentaient que les Anglais sont pour eux des frères, tandis que les Yankies ne sont que des cousins. Un ciel ensoleillé, une maîtresse de maison toujours souriante, une existence heureuse et oisive faisaient oublier peu à peu que les cousins pouvaient, du jour au lendemain, se transformer en ennemis.
Dans les Etats du Nord les amoureux du far-niente n'auraient rien trouvé de leur goût. Les villas nordistes — sauf aux environs de Philadelphie, où l'on a conservé les bonnes vieilles modes anglaises — sont moins spacieuses et moins splendides ; le climat du Nord est beaucoup plus froid, et par conséquent on éprouve moins de plaisir à se livrer à la paresse. Le rêveur ne savait que faire sous ce ciel ingrat, et personne n'avait le temps de l'aider à s'ennuyer. Les hommes, occupés de mille projets, ne songeaient ni à la chasse, ni à la pêche, ni à la danse ; ils ne parlaient guère que de leurs usines, de leurs mines, de leurs spéculations; ils semblaient toujours agités, pressés, absorbés, comme s'ils eussent été chargés de soutenir l'univers sur leurs épaules, comme s'ils eussent craint de laisser choir le fardeau. Les femmes aussi avaient leurs soucis et leurs occupations. Plus de matinées perdues à causer dans la bibliothèque, dans les serres, sur la pelouse. Ces. dames, le déjeuner terminé, quittaient la table pour se rendre à un cours., pour s'installer devant un pupitre ou une machine à coudre, bien avant que l'invité eût épuisé sa provision de compliments ou de plaisanteries. Il est vrai que lorsqu'il conduisait ses hôtesses sur le terrain de la littérature, de la science ou de la politique, il s'apercevait qu'elles avaient tout lu — qu'elles connaissaient la dernière nouvelle, la dernière invention, le dernier livre. Ce
peuple dont l'esprit est vif et cultivé, à qui rien n'échappe, possède le talent de tirer un profit immédiat de toutes ses acquisitions; souvent' il priait le visiteur de rendre à son hôte quelque service inattendu qui ne plaisait guères à ce flâneur désœuvré. On pensait fort peu à lui, beaucoup aux affaires. Monsieur annonçait qu'il avait un rendez-vous en ville avec son banquier, et madame partait pour tenir la classe dans l'école du village.
« Amusez-vous comme vous pourrez jusqu'à l'heure du dîner, disait-on à l'infortuné! Allez visiter la mine de charbon ou le nouveau pont — à moins que vous ne préfériez assister aux débuts de la charrue à vapeur. »
Le voyageur se souciait bien de la mine de charbon, du pont et de la charrue à vapeur ! Il roulait une cigarette et prenait le train pour retourner à Richmond.
Dans les charmantes maisons du Sud, avec leurs longues vérandahs et leurs beaux jardins, aucun homme n'était affairé, aucune femme ne semblait pressée. Tout le monde avait le loisir de se montrer spirituel, d'échanger des compliments, de causer de la pluie ou du beau temps. La journée se passait à bavarder. Les blancs ne s'avisaient pas de travailler — on laissait cela aux esclaves; car dans les villes sudistes le travail était considéré comme une dégradation. La société disait à la race privilégiée : » Tu ne travailleras pas, tu échapperas à la malédiction première, » et les hommes libres refusaient de mettre la main à la charrue. v
« Travailler? disait un gaillard robuste à un citoyen du Tennessee auquel il venait de demander l'aumône!... Dieu merci, je n'ai pas touché à une pioche depuis, que je suis au monde, et je ne veux pas changer ma façon de vivre. Vous pouvez me pendre, si bon vous semble; vous ne me déciderez jamais à travailler. »
Ce sont là de tristes paroles, et elles révèlent l'esprit du Sud.
« J'avoue que nous avons eu un tort, nie disait un propriétaire de la Géorgie : notre orgueil nous a empêchés de nous livrer à l'enseignement. Nous manquions de professeurs. On recevait
une bonne éducation primaire dans nos provinces ; nous possédions quelques savants et un nombre suffisant d'orateurs ; mais il nous fallait chercher des maîtres et des institutrices dans les écoles de nos ennemis, à Cambridge et à New-Haven, de sorte qu'on a presque fait des Yankies de nos enfants. »
L'enseignement est un travail, et un citoyen de la Géorgie ne pouvait ni travailler ni reconnaître la dignité du travail. Durant un de ces orages que les passions politiques soulevaient parfois dans ces villes engourdies, comme les inconvénients de cette instruction empruntée sautaient aux yeux, on proposa de fonder une grande université dans le Sud et d'attirer à prix d'or les plus illustres lettrés, les premiers savants de l'Europe et du Nord — entre autres M. Agassiz qui devait remplir les fonctions de directeur.
« Et quelle sera notre position sociale? » demanda le célèbre professeur, de qui je tiens ces détails.
C'était là la difficulté. La position sociale d'un professeur dans le Sud ! On ne pouvait lui accorder un rang quelconque dans la société esclavagiste. Aussi le projet tomba-t-il dans l'eau ; on n'invita pas les savants de Londres ou de Berlin, de Boston ou de New-Haven à occuper une chaire sudiste.
Dans les villes du Nord, il n'existait ni classe privilégiée ni esclaves ; on y rencontrait des hommes instruits, des négociants, des esprits entreprenants, des hommes d'aussi bonne naissance que l'aristocratie du Sud, avec des idées moins arriérées, des mœurs plus actives et une foi plus "large. Le Moyen Age et le Monde Moderne ne pouvaient vivre en paix côte à côte ; chacun désirait être le maître dans la grande république — d'un côté, l'ancienne chevalerie, avec ses qualités et ses vices; de l'autre l'égalité avec son prosélytisme ardent et ses aspirations.
Lequel de ces deux principes — le Privilège ou l'Égalité — devait gouverner l'Amérique ?