CHAPITRE XXXI
Il n'aurait pas été impossible aux descendants des Cavaliers de se ménager dans le Sud un domaine séparé et de constituer un Etat politique et social tout à fait distinct des établissements du Mississrpi et de l'Ohiq ; mais il eût fallu pour cela prendre un grand parti, qui répugne, dit-on, singulièrement à l'orgueil de race.
Il eût fallu s'allier à la race noire ; ce qui aurait établi un mur infranchissable entre les Républiques blanches et les Carolines, la Virginie et l'Alabama.
Bien du temps s'écoula, avant que l'on s'accoutumât à cette idée.
Aujourd'hui la théorie du mélange des races a pour expression un mot très-mal fait : miscegénation. De belles demoiselles, au front couronné de boucles blondes, le prononcent quand elles viennent nous parler de l'égalité des races. Elles montent à la tribune, ornées de leurs rubans roses et de leurs chignons immenses; de là elles prêchent le mariage des noirs avec les blanches. C'est un singulier résultat, depuis longtemps préparé par les philosophes, les théologiens et les poëtes.
L'éloquent Channing avait frayé la route à l'oncle Tom et à l'orateur féminin qui défend les noirs, Anna Dickenson. On avait fait valoir, en prose fleurie et palpitante d'émotion, les supériorités de la race nègre, tout ce qui la place évidemment au-dessus de la race de Japhet. L'homme noir, avait-on dit, a peut-être moins de sagacité active, de puissance et d'aptitude pour l'intrigue, les machinations et la guerre. Au point de vue égoïste, peut-être est-il moins bien doué. Au point de vue moral
et sentimental, tout l'avantage reste au noir. Dieu lui a donné des sens plus actifs, un cœur plus tendre, des instincts plus religieux, plus d'amour de la famille. Il est naturellement musicien, danseur, amateur des couleurs vives et des nuances éclatantes. C'est l'être choisi de la nature et de l'instinct : c'est le poëte et l'artiste. Accessible à toutes les sensations, impressionné par les rêves et les augures, par les sortilèges et les mystères, par le. silence des nuits, par la splendeur tropicale du jour; à l'église il est plus complètement absorbé dans la prière ; il a pour les distinctions sociales un culte plus fervent.
Il vaut donc mieux que nous. Il est plus social. Entre lui et son frère blanc, continuaient les philosophes de la Nouvelle- Angleterre, on ne peut établir de comparaison. Et ils écrivaient et imprimaient leurs romans à cent milles des plantations de riz et de coton, où se trouvaient les vrais nègres qu'ils n'avaient jamais vus.
Les noirs 3 — Voilà certes de bien honnêtes et douces créatures! En les épousant, les gens du Sud, aux faces pâles et à l'organisme affaibli, feront une bonne affaire ; ils y gagneront le ton et l'énergie qui leur manquent. Beaucoup de puritains du Nord le pensaient au moment où la guerre éclata. Cette opinion prit faveur et se répandit durant la campagne. Elle est très-établie aujourd'hui parmi un certain nombre d'hommes politiques et de penseurs de la Nouvelle-Angleterre, qui marieraient volontiers, si on les écoutait, toute la population noire à toute la population blanche du Sud. Eux-mêmes, il est vrai, se dispensent de donner l'exemple. Il suffit à ces graves philosophes de poser en principe la nécessité d'améliorer et d'affermir la race du Sud par une alliance définitive avec les Africains. Us jettent dans leurs arguments beaucoup de conviction et de ferveur, toujours en supposant que les autres prendront l'initiative. « Les jeunes filles sont si pâles à Charleston ! » me disait une belle dame de New-Yok; « le sang noir leur sera vraiment utile. » Je fus tenté de lui demander pourquoi elle et ses sœurs ne donnaient pas l'exemple, et ne se mariaient pas à de braves noirs, qui les attendent fort impatiemment.
Pendant la guerre , le nègre a été préconisé par les uns, flatté par les autres. Notre coquin de noir (comme disaient autrefois les républicains de ce pays) a beaucoup gagné à ces événements. On le choie, on le gâte; le Monsieur noir pourrait se prélasser en voiture, prendre sa place comme le Monsieur liane dans le waggon et sur le bateau, s'asseoir à l'église, à côté de l'Anglo-Saxon ; mais il ne s'en avise guère, bien que les orateurs vantent sans cesse ses mérites et que les oratrices fassent valoir ses droits. J'ai entendu le capitaine Anthony, personnage éloquent et homme du Nord, proclamer dans une harangue (ma foi! très-belle), que, s'il avait à chercher dans les contrées du Sud une bonne tête et un brave cœur, il les choisirait sous des cheveux crépus et sous une peau noire.
En réalité, le noir est en hausse, avec des restrictions dont je parlerai tout à l'heure. Il s'est bravement battu, il a fait ses preuves, et le baptême de la poudre l'a consacré. C'est lui qui, avec ses camarades a pris le fort dont Pierman est maître aujourd'hui. D'ailleurs n'est-il pas probable qu'il va devenir électeur? C'est assez pour qu'on lui fasse déjà la cour. Les dames de Philadelphie, aux yeux desquelles il était, il y a six ans seulement, un objet de profond dégoût, commencent à s'habituer à lui. C'était un menteur, un voleur, un drôle, moins qu'une brute ; on lui octroie quelques bonnes qualités, bien qu'à regret. Il ne manque pas, assure-t-on, d'une certaine adresse; il est capable de reconnaissance ; l'Africain peut être beau dans son genre. Une Bostonienne a été jusqu'à me dire qu'elle ne « détestait » pas trop le nègre qui la sert.
En effet, ce sont de bons serviteurs. On les voit, dans tous les hôtels, de New-York à Denver, servir fidèlement le voyageur, brosser ses habits, vernir ses bottes, — de bonne humeur et polis. Pas un mot désagréable, pas un geste grossier. Je demandais à l'un d'eux, que je rencontrai à Leavenworth et qui avait fait des économies, s'il ne se marierait pas bientôt.
« — Non, Monsieur, me répondit-il ! Femme blanche pas vouloir moi ; et moi pas vouloir femme blanche qui prend moi pour argent!
— Mais une femme de votre couleur, ne pourriez-vous pas vous en accommoder?
— Oh! mon Dieu, monsieur, moi! épouser négresse! Y pensez-vous? négresse ! »
Le brave homme éta|t du plus beau noir et portait tous les signes caractéristiques de sa race.
Certaines capacités ne manquent pas au noir, que je crois fait pour atteindre un degré de civilisation assez élevé. Il est sociable et affectueux. Il a déjà essayé le barreau, le théâtre, même la chaire sacrée. Il est quelquefois devenu riche. Il s'est instruit. Voici le sommelier de l'hôtel Richmond, Elie Brown, qui était esclave il y a six mois, et qui a commencé par apprendre à lire en cachette, puis à écrire, et il s'est racheté. — Main leste, œil vif, langue bien pendue; — un sentiment du juste et du bien qui ferait honneur à plus d'un blanc, même à ceux qui montent sur la plate-forme et qui haranguent le peuple sur la justice.
« — Désirez-vous être électeur, lui demandai-je, avoir un vote?
— Pas assez de lecture, monsieur, pour être électeur, répondit-il en me montrant ses dents blanches ! Je ne comprends pas tout ce que je lis. Cela viendra; d'ici quelques vingt ou vingt-cinq ans, nous tous pourrons voter! »
Cet homme au moins sait ce qui lui manque. A Londres les habitués de taverne sont bien au-dessous de lui.
Élie m'a conduit dans les écoles de noirs, et nous avons fait, pour les inspecter, le tour de la ville, négligeant les hôtels, les cafés, les maisons de jeu, et ne nous occupant que de notre inspection scolaire. Il y a des écoles dans les greniers, d'autres dans les caves. Les maîtres sont, les uns noirs, les autres métis ou blancs. Tout y est pauvre et mesquin : tables, pupitres, encriers, livres de classe. De petits négrillons, au nez épaté, se penchaient résolument sur leur A, B, C. Des colosses noirs de soixante ans labouraient le papier d'une plume incertaine et novice. Beau et consolant spectacle! Ces gens-là n'espèrent pas devenir docteurs ou maîtres ès-arts ; ils ne veulent que se libérer, ils inaugurent leur émancipation par le travail.
Richmond compte quarante de ces écoles. Il faut bien que les vieux planteurs rabattent un peu de leur orgueil devant ces perfectionnements de la race noire. Savoir c'est pouvoir* et malheur, en ce genre, à qui se laisse distanceer!
L'homme du Sud ne ferme pas les yeux sur ce qui se passe, il est même tout prêt à soutenir la rivalité du noir; mais il ne se résigne pas facilement à lui donner sa fille ou à épouser la négresse. Fortune acquise, liberté, bonne éducation n'ont pas encore blanchi le nègre. Rien n'a éteint les vieux sentiments de répulsion qu'inspirait depuis longtemps à ses frères blancs cette fraction avilie de la famille humaine.
Autrefois on maltraitait la race noire, on la battait, on la brûlait vive; elle était achetée et vendue; aujourd'hui encore on a peine à la tolérer.
Sans doute, comme je l'ai dit, le nègre a le droit de se placer dans une voiture publique à côté du blanc ; il le peut, mais il ne l'ose guère. Tout cocher de voiture publique lui refuserait de le conduire ; on ne le laisserait pas entrer dans un omnibus où se trouveraient des dames. Je voyageais en chemin de fer dans l'Ohio, où la population noire abonde; et, comme je ne voyais dans nos voitures que des blancs, je voulus me rendre compte de cette anomalie. Je m'informai donc et me mis au courant. Tout auprès du tender, dans un compartiment d'une malpropreté révoltante, on avait placé, ou plutôt parqué comme des moutons, une douzaine de noirs libres, qui avaient payé leurs places comme nous.
« — Pourquoi, demandai-je au chef de train, fait-on voyager ces noirs dans un compartiment séparé, qui n'est pas même couvert? •
Le chef de train fronça le sourcil, et je vis passer dans son œil un éclair farouche qui me rappela l'expression e c ertain sauvage que j'avais rencontré sur la route d'Utah et qui avait voulu me scalper.
« — Ils ont bien le droit, s'écria-t-il, de monter dans les autres waggons!... Mais je voudrais voir qu'ils l'essayassent ! »
Et cette phrase fut suivie d'un grognement formidable. Vous pouvez lire dans tous les embarcadères de la Virginie que les
hommes de couleur porteurs d'un billet ont le droit de monter dans toutes les voitures. Mais le pauvre Samuel, c'est le sobriquet du noir, ne profite point de la permission. Il aime bien prendre des airs, et il tient à son titre d'homme libre; mais comme il sait que le terrible revolver est dans la poche de tous les blancs: — ils s'en servent comme on joue d'une canne ou d'une boîte à cigares, sans y penser , notre Noir a soin d'éviter tout ce qui blesse son redoutable frère.
Pourquoi les tavernes et les salles de réunion, à Saratoga, à Newport, sont-elles remplies d'esclaves noirs, qui ne sont plus noirs? Et pourquoi, après avoir passé le Potomac, ne rencontre-t-on pas un seul Africain dont l'ébène soit irréprochable?
C'est évidemment que la fusion des races, fusion légitime ou autrement, n'a pas été négligée. Partout je vois des traces de sang espagnol ou anglo-saxon ; la démarche, la physionomie, la taille, les gestes, ont pris quelque chose d'européen. Voici mon ami Pété qui a une tournure d'hidalgo espagnol; voici Élie, dont je vous ai parlé, au front large, et grave comme un juge. Môme ceux qui dans la Virginie et dans les Carolines ont gardé le type africain, qui n'est certes pas beau, — lèvres énormes, nez épaté, front bas et toison touffue, — ont gagné en intelligence et en prévoyance. Plus d'un d'entre eux a évidemment des obligations primitives et originaires aux races européennes. Le grand système d'alliance entre les espèces avait commencé avant que les philosophes s'en mêlassent.
Jusqu'ici, il est vrai, les femmes blanches ne se sont pas prêtées à la réalisation de cette théorie philanthropique. La portion mâle de l'humanité anglo-saxonne y a seule contribué, très-activement il est vrai. Dix générations de gentilshommes, la plupart beaux et spirituels, n'ont pas cessé de se livrer à cette œuvre méritoire ; et mon ami l'orateur Anthony attribue à l'habitude assez immorale de prendre pour maîtresse ou des noires ou des femmes de couleur, le talent, l'esprit et la supériorité qui distinguent aujourd'hui ces populations régénérées. On s'est accoutumé à vendre sans honte les produits de ces unions aussi fréquentes qu'illicites, dont le marché des esclaves
s'est alimenté. Cela est horrible assurément, mais le fait est là. Quel est le père qui, dans toutes ces régions du Sud, ressentirait le moindre scrupule à donner pour compagne à la puberté de son fils quelque jolie petite quarteronne, sauf à tirer un bénéfice personnel des enfants que produit cette union? Jefferson s'est enrichi de cette manière. Il arrive une époque où le jeune planteur est obligé de se marier pour perpétuer son nom; et la femme blanche qu'il épouse ne trouve en lui qu'un débris, au triple point de vue de l'intelligence, de l'âme et des sens. Tout le meilleur de sa jeunesse et de sa vie, il l'a donné à cette race africaine, que l'on méprise et qu'il améliore ainsi.
C'est sur de telles observations, qui sont incontestables, que s'appuie la théorie nouvelle, réclamant pour le noir le droit de s'allier à la femme blanche. Nous ne voyons pas, disent les partisans de ce système, pourquoi l'un des deux sexes assumerait le droit de se livrer d'une manière illicite à cette extension des conditions conjugales? Légitimez donc et rendez possibles et fructueuses les relations entre la femme blanche et l'Africain .
C'est ce que ne veulent pas entendre les gentilshommes du Sud. Quand on leur parle de permettre aux têtes crépues d'entrer dans le boudoir des blanches,' leur fureur ressemble à la frénésie. A peine pourrait-on citer un philosophe excentrique ou quelques petits poëtes assez hardis pour soutenir une opinion aussi odieuse. Que le noir prétende s'unir à' la femme blanche! A cette seule idée, l'Américain le plus paisible interrompt son repas, jette au plafond sa cuillère et sa fourchette, et, tout habitué qu'il soit aux mauvaises plaisanteries républicaines, il dévorerait volontiers le convive qui oserait soutenir de telles opinions.
Que le pauvre nègre ne s'avise pas d'être trop poli envers le beau sexe, il recevrait le fouet pour sa peine, ou peut-être pis. Un de mes amis, bon militaire, citoyen du Missouri, et qui a fait avec honneur la dernière campagne, me racontait comme quoi un noir qui avait commis le forfait de saisir par la taille une jeune Américaine, et même de l'embrasser, avait été châtié d'une façon exemplaire. Un soldat, citoyen de l'Ohio, accouru
aux cris de la jeune fille, s'était emparé de lui et l'avait conduit au fort Halleck où on l'avait roué de coups, enduit de poix, couvert de plumes, rôti vivant, pour l'emporter ensuite tout embroché jusqu'aux plaines voisines, où les' vautours et les faucons du voisinage en firent un festin définitif.
Qu'il y eut quelque excès dans cette punition, c'est ce que le narrateur ne soupçonnait même pas; son camarade d'armes ne lui semblait avoir commis aucun crime. Quant à l'époque éloignée où la femme anglo-saxonne se laissera conduire à l'église par le nègre, devenu son seigneur et son mari, on peut la prévoir, sans doute ; — mais il est bien difficile aujourd'hui de lui assigner une date certaine.