CHAPITRE V
Dans un grand conseil tenu auprès du fort Ellsworth, en plein champ, il a été résolu par les tribus guerrières du pays, qu'elles défendraient à main armée le passage de leurs plaines contre les invasions des hommes blancs; la guerre est donc déclarée. Les blancs, commandés par leur grand-père à Washington, trouveront la route de Smoky-Hill Fort protégée et barrée par les Peaux-Rouges du nord et du sud, redoutables Kiowas, rapides Apaches, habiles Comanches, venant au secours des Cheyennes et des Arappahoes, leurs alliés.
Les Indiens affirment qu'ils ont été trompés par l'homme blanc, ils le répètent; ils n'y manquent jamais lorsqu'ils entrent en guerre. Jamais un Peau-Rouge n'a tort, c'est son premier et son dernier point, et la consolation de son orgueil. Voici, autant que l'on peut s'en assurer, comment les faits se sont passés. Il paraîtrait qu'un major Wyncoop, vers le printemps de 1866, s'est rendu auprès de ces sauvages, leur a distribué, comme à l'ordinaire, couvertures, armes et eau-de-vie de grain , et a obtenu d'eux la promesse qu'ils n'inquiéteraient sur la route ni les émigrants, ni les marchands ou colons. Ce Wyncoop était un des officiers américains qui se consacrent au service diplomatique avec les Indiens, service aussi actif qu'avantageux. Sans doute, il leur avait dit que le Grand-Père de Washington n'usurperait pas leurs chasses; mais à peine les avait-il
quittés , qu'ils furent très-étonnés d'apprendre que les faces pâles prenaient leurs mesures pour pratiquer une route nouvelle qui devait traverser Smoky-Hill Fort.
Ce fut là aux yeux des sauvages, CMen-Mouc/ieté, Vautour- Noir et Nez-Romain, d'étranges nouvelles. Ainsi, au moment même où le blanc brisait le pain sous leurs tentes, on les trahissait.
En vain leur répète-t-on que, d'après les lois de la civilisation anglaise, toutes les routes sont libres, que les blancs et les rouges profiteront également du chemin nouveau, aboutissant au lac Salé : ils ne veulent rien entendre, car il est certain que ces mêmes routes, contre lesquelles ils protestent, détruiront tôt ou tard les buffles qui alimentent le sauvage. Ils ont donc raison, au nom de l'intérêt de leur vie nomade, qu'ils prétendent ne pas quitter; l'homme blanc a raison aussi, au nom de la civilisation que le sauvage ne veut pas adopter. Nez- Romain, Faucon-Noir et CMen-Mouclietè sont trop subtils pour se laisser prendre à ce qu'ils appellent des propos d'enfants. Dans le sens où ils l'entendent, la route de Saint-Louis à New- York n'est pas ouverte. Permettrait-on à Faucon noir de chasser dans les champs^de l'Ohio? Autoriserait-on Chien-Moucheté à bâtir sa hutte dans les rues d'Indianopolis? Sur cette route de Saint-Louis à New-York, Nez-Romain pourra-t-il tuer le mouton et la vache, qui ont remplacé le buffle et l'élan? Si tout cela n'est pas permis, comment ose-t-on soutenir que le chemin leur est ouvert, à eux qui vivent dans des wigwams et qui chassent le gibier sauvage? Ces Cheyennes, ces Arappahoes et ces Sioux savent tout aussi bien que n'importe quel visage pâle de Washington, que leurs lois ne sont pas les nôtres et que nos libertés diffèrent essentiellement des leurs. Si c'était une de leurs habitudes indiennes d'avoir des devises de partis, ils adopteraient probablement celle-ci : « Les chasses pour les chasseurs », comme on dit : « L'Irlande pour les Irlandais ».
Nez-Romain et Chien-Tacheté déclarent que les meilleures chasses qui soient restées- aux Indiens sont précisément ces prairies qui s'étendent le long de Smoky-Hill Fort et dans les environs. C'est un immense ravin sec et sablonneux, de plus
de cent milles de long, ravin creusé au pied de la colline, qui doit son nom à son panache de vapeur. Le buffle y vient chercher l'herbe dont il est si friand; si vous le dérangez, le wigwam indien manquera de provisions d'hiver. Où se réfugiera le buffle? Au sud passe la route de l'Arkansas, qui va de Saint-Louis à Santa-Fé. Au nord la route de Platte conduit d'Omaha au lac Salé. Aucun gibier ne se tient sur la route des visages pâles; tracer un sentier pour la malle dans cette direction, c'est tout simplement enlever à l'Indien sa nourriture et l'affamer. L'élan et l'antilope peuvent hanter encore le voisinage du trapper, du marchand et du colon. Le buffle, plus farouche, plus hardi et plus prudent, ne s'en avise pas. Homme Manc venir, buffle partir (ainsi s'exprime Faucon- Noir avec sa logique serrée). Quand luffle parti, Squaw et Papouses morts.
Au point de vue de Faucon noir, le droit des Indiens de résister à nos envahissements sur leurs territoires de chasse est incontestable.
Une autre raison a compliqué la situation embarrassante où se trouve l'Européen dans les plaines.
Un des grands sujets de querelle qui divisent les États de Test et ceux de l'ouest, c'est-à-dire ceux qui sont à l'est du Mississipi et ceux qui s'étendent à l'ouest du grand fleuve, c'est la question de savoir quelle ligne politique le gouvernement doit suivre dans ses rapports avec les Indiens. Les villes de l'est sont toutes pour une diplomatie à l'eau de rose et aux belles paroles; les villes de l'ouest, pour le revolver et le couteau. Chaque parti a des sentiments et des passions qui lui sont propres. A Boston, personne ne croit qu'un Indien puisse mal faire ; à Denver, personne ne croit qu'un Indien puisse agir honnêtement. Chaque parti accuse l'autre d'ignorance et d'irréflexion, l'habitant de Massachusetts ne voyant les Peaux- Rouges qu'au point de vue romantique, comme un représentant de tribus et de nations chères aux arts et a la poésie, et qui sont en voie de disparaître rapidement pour rentrer dans le royaume des songes. L'habitant du Colorado, au contraire ne considère l'Indien que sous un aspect prosaïque; ce sont des
voleurs, des mendiants et des assassins, qui ont peut-être enlevé des femmes blanches et scalpé des hommes blancs. Dans le Massachusetts, dans EJwde-Island et le New-HampsJiire, tout le monde à peu près a fait une ode, un conte intéressant ou une légende sur les Indiens. Dans le Colorado, au Nouveau- Mexique et en Californie, presque tout le monde a eu ut parent massacré ou une parente enlevée par ce romantique personnage. C'est ce qui explique parfaitement l'opposition radicale des deux politiques. L'habitant de Massachusetts, qui est tout puissant à Washington, a presque toujours eu ses coudées franches dans le Kansas et partout où la justice peut exercer son action; mais l'habitant du Colorado, voisin des plaines, prend sa revanche au milieu des hautes herbes et près de la rivière sans nom, où la justice de Washington ne peut pas l'atteindre.
L'État du Colorado porta l'an dernier un coup terrible et soudain à son sauvage ennemi. Un corps de volontaires à cheval, commandés par le colonel Shevington, attaqua un camp de Cheyennes à Sand-Creek où se trouvaient mille Indiens sous les ordres de Wliite Antelope, vieux guerrier d'une grande réputation. Les volontaires du Colorado, réunis par ordre du gouvernement, chargèrent les Indiens, fusillant indistinctement, dans leur rage aveugle, guerriers, femmes et enfants. Le vieux chef tomba comme le héros d'un poëme épique ; lorsqu'il vit que toute défense était inutile et que la fuite était impossible, il s'élançasurun monticule de sable et, entr'ouvrant sa jaquette brodée, il dit aux visages pâles : « Tirez ». Et il tomba frappé de vingt balles. Un grand nombre de ses compagnons tombèrent autour de son cadavre, jeunes et vieux, hommes et femmes, guerriers aux rides profondes et petits enfants aux accents plaintifs. Seize volontaires furent tués, et leurs camarades rentrèrent à Denver, persuadés qu'ils s'étaient couverts de gloire.
Dans la Nouvelle -Angleterre, ce combat est partout flétri du nom de Massacre Indien. Les « rancho » des prairies, les villes voisines des mines le glorifient sous le nom du« Grand Combat»». L'opinion exprimée par chacun sur ce point donne la mesure de ce que Ton est. À Boston, approuver la grande bataille serait
se mettre au ban de la société ; à Denver, blâmer le massacre indien serait s'exposer à recevoir un coup de couteau.
Il n'est pas besoin d'ajouter qu'à l'ouest du Mississipi je n'ai pas rencontré un seul individu qui ne déclarât que l'affaire de Sand-Creek, quoique terrible dans quelques-uns de ses détails, ne fût fin acte de répression très -justifiable, un acte que l'on devrait renouveler deux fois par an, jusqu'à la totale destruction des Indiens.
Les hommes de l'est affirment que, lorsque Shevington attaqua le camp des Indiens, les Cheyennes étaient en paix avec les blancs, et que le drapeau américain flottait sur la tente de White Antelope. Shevington nie ces assertions. Il prétend que le camp des Cheyennes avait servi de refuge à une bande d'assassins sauvages mis hors la loi, qui avaient passé les mois précédents à commettre beaucoup de meurtres , et à piller les maisons. Le fait est prouvé, disent ses amis ; d'abord parce qu'ils ont gardé dans leur camp une fille blanche et trois jeunes enfants, revendus ensuite aux blancs après beaucoup de pourparlers ; puis ils s'étaient vantés d'avoir gardé dans leurs wigwams deux autres blanches qu'ils n'avaient jamais voulu restituer. Un monceau de bagues, de rubans, de photographies et de chevelures scalpées s'était trouvé dans leurs tentes, à la prise du camp.
Un acte de férocité commis par ces Indiens a soulevé, diton, une explosion d'indignation à Denver. Dans un rancho situé sur le Running-Creek, près de cette ville, demeurait, avec sa femme et ses deux enfants, un homme nommé Hungate, honnête homme, bon fermier, très-aimé de ses voisins. Les Peaux- Rouges avaient envahi sa ferme isolée, enlevé son bétail, brûlé son rancho, violé sa femme, massacré ses enfants, et l'avaient tué lui-même à coups de fusil. Tous les membres de la famille Hungate avaient été scalpés et leurs corps hachés en morceaux. Lorsqu'on découvrit ces cadavres mutilés, on les porta à Denver, où on les exposa publiquement, comme les blessés de Paris en 1848, et ce spectacle échauffa jusqu'à la frénésie le sang bouillant des habitants du Colorado.
Le sang de WTiite Antel ope paya le sang du malheureux Hun-
l'indien peau-rouge 41
gâte. Deux des chevelures trouvées à Sand-Creek par les volontaires de Shevington, étaient, dit-on, fraîchement scalpées. L'une, appartenant à un homme blanc, était à peine froide; l'autre, celle d'une femme blanche, ne datait pas de plus de dix jours, d'après l'assertion d'un chirurgien de l'armée.
La guerre appelle la guerre.
Le combat de l'an dernier suscitera de nouveaux combats. Aujourd'hui même le fils de "White Antelope parcourt les plaines et soulève les tribus et les peuplades pour venger la mort de son père. Nez-Romain, Faucon-Noir, Grand-Buffle, Lance et Petite-Couverture, chefs puissants, sont trop heureux de saisir cette occasion et de satisfaire leur passion pour le sang, tout en balayant la race blanche de leurs prairies et de leurs chasses.