‹ La nouvelle BabyloneChapitre 5 sur 58 · PARIS DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

PARIS DOMESTIQUE

Oui, le luxe, cette femme a bien dit le mot du jour; à ce point qu'une baronne jacobine croit adresser une flatterie au gouvernement, en disant qu'il endimanché Paris pour fêter l'Europe.

Voilà donc le règne de Sardanapale revenu du fond de l'Asie. Or, par Sardanapale j'entends ici le luxe à outrance, et par le règne de Sardanapale le despotisme du luxe sur la société.

Le luxe exerce en effet un véritable despotisme; despotisme accepté, je le veux bien, recherché, je le veux encore, mais enfin despotisme; car, petit ou grand, riche ou pauvre, chacun de nous, sous peine de déchéance, doit payer tribut, bon gré, mal gré, de façon ou d'autre, à sa majesté la robe de velours.

Est-ce à dire cependant qu'on demande ici à res-

susciter la législation somptuaire du moyen âge, et à régler par ordonnance la table et la toilette? Mais le luxe a toujours échappé, mais il échappera toujours, par sa nature de Protée, à toute réglementation et à toute police.

Où commence-t-il ? où finit-il en définitive? Pourquoi le vin? L'eau suffit. Pourquoi le drap ? L.e Gaulois portait une peau de bouc. L'écuelle elle-même a passé dans le temps pour une superfluité, à en juger par la boutade de Diogène.

Qu'est-ce d'ailleurs que le luxe pris dans sa bonne acception ? C'est un instinct de nature, c'est, encore une fois, le beau ajouté à l'utile, c'est l'art à son point de départ.

Ainsi, à l'âge de la barbarie, à l'heure où l'industrie ne sait encore rien dire à la matière, l'homme retourne sur son propre corps l'instinct du beau, plutôt que de le laisser moudre à vide, et il barbouille son épiderme, du haut en bas, d'un bariolage somptueux d'ocre et de vermillon. Partout le luxe dans le monde a débuté par le tatouage. Que voulezvous? l'enfant crie avant de parler.

Du jour où l'homme a mis la main à la matière et l'a façonnée à son usage, fût-il Chinois, fût-il Étrusque, il a constamment cherché à l'embellir, pour la rapprocher de son esprit. Que lui fait le pot ? Il lui faut le vase; et aussitôt l'argile monte en grade par le dessin et par la peinture. Investi du pouvoir de créer, et créateur sur lui-même en vertu de son

intelligence, il paursuit d'âge en âge un complément d'existence dans toutes les annexes de sa personne, dans sa toilette et dans son mobilier. Alors la soie, le lin, For, le marbre, le porphyre, le rubis, le diamant, tissés, sculptés, ciselés, répandus sur lui, autour de lui, disent à son esprit que si, comme tout autre animal, il respire et il mange, il a aussi sur tout autre animal la prérogative de spiritualiser, de poétiser son corps, en l'élevant à un degré de plus de splendeur.

Le luxe représente donc chez l'homme le besoin de donner à l'œuvre de sa main toute la somme possible de beauté. Ce besoin devait produire et a produit pour sa satisfaction un ordre correspondant de travail. Or, vouloir aujourd'hui effacer le luxe d'un trait de plume, ce serait vouloir non-seulement arracher de l'âme humaine la première passion, la passion du beau, mais encore supprimer, une à une, chaque industrie ; car il n'y a pas une production au monde , une molécule transformée par l'outil et entraînée dans notre tourbillon d'existence, que le luxe ne saisisse au passage et ne marque de son cachet.

Le luxe fait donc partie intégrante de l'humanité et contribue plus ou moins à l'œuvre de la civilisation. Que la richesse, c'est-à-dire la vie portée à son maximum de jouissance, boive dans l'or l'élixir de la terre, respire dans le cristal le parfum de chaque continent, marche dans un flot d'hermine, ou roule

comme une divinité entre ciel et terre dans l'éclair du carrosse; rien de mieux : c'est à ce prix que l'Europe met sa main dans la main de l'Asie, et l'Asie dans la main de l'Amérique, et que le vent du sud, et que 1e vent du nord apportent, rapportent sans cesse d'une rive à l'autre de l'Atlantique les délices et les délicatesses de toute nature, écloses aux rayons des deux soleils. Qui donc aujourd'hui aurait l'esprit assez retardataire , assez barbare pour chercher à ramener la France et l'Angleterre au haillon réglementaire et au brouet de Lacédémone ?

Mais si le luxe a droit de bourgeoisie dans la classe riche, est-ce une raison cependant pour le mettre sur l'autel? Vivons -nous uniquement pour aller sans cesse à la recherche d'un plat de plus à notre dîner ou d'une perle de plus sur le front de quelque Cléopâtre du Vaudeville?

La parure serait-elle , grand Dieu ! toute notre ambition, et la richesse toute notre destinée? En créant l'homme à son image et en descendant en lui par l'intelligence, le Créateur a-t-il mis la vie humaine à si bas prix qu'elle puisse rendre un compte suffisant d'elle-même en mangeant un pâté de Périgord ou en caracolant sur un cheval pur sang ? Je proteste. Dira qui voudra ou croira sans le dire : l'homme uniquement fait comme le paon, pour parader et pour briller; la morale éternelle du monde croira et dira toujours, au contraire : l'homme créé pour agir et pour penser.

Aussi longtemps qu'il y aura un ciel sur notre tête et un regard levé vers le ciel, elle mettra toujours la gloire ou la vertu au-dessus du clinquant et de la dorure. Le luxe, en fin de compte, ne porte témoignage que de la plus misérable passion de l'homme : la vanité; tandis que le génie, que l'héroïsme témoignent, au contraire , de la grandeur et de la divinité de son origine. Rangez-vous! le fouet claque, la roue * brûle le pavé. Qu'est-ce donc? Rien; un millionnaire de la veille qui roule , à fond de train , dans le magnifique esclandre de son opulence. Qui de nous, en ce moment, n'a retourné la tête pour voir passer là-bas à l'écart ce savant, cet orateur, ce poëte, cet inventeur, seul avec son génie pour escorte ?

Aussi, lorsqu'un peuple, par une cause ou par une autre, a perdu la fierté de lui-même, qu'il renonce à croire, qu'il cesse de penser, qu'il regarde la conviction comme une duperie, l'esprit de dévouement comme un mensonge, alors le lien commun de l'homme avec l'homme, dans une croyance commune, tombe tout à coup ; chacun de nous rentre en lui-même, retire son âme de la patrie, la rétrécit à la dimension de son foyer.

Mais la vie veut vivre en dernière analyse ; elle veut vibrer. Comment fera-t-elle pour attester ainsi à elle-même sa propre puissance par sa propre vibration? Elle intervertira l'ordre de la gloire, elle la reportera de la pensée à la matière, elle cherchera une diversion dans le fumier du sybaritisme.

Un luxe effréné, vomi on ne sait d'où, ruissellera tout à coup, débordera sur la société. Une nouvelle étiquette classera la société, non en raison de la probité, mais en raison de la représentation ; chacun naturellement cherchera moins à être qu'à paraître, et travaillera à égaler en fracas , sinon à surpasser son voisin. De là cette épidémie, cette émulation, cette enchère et cette surenchère de profusion ; de là cette orgie universelle de satin , cette insolence per- ' pétuelle au regard du passant par l'attirail, comme pour lui dire : Je tiens autant de place que toi, et plus que toi, dans l'espace. 11 le faut, on croit du moins qu'il le faut, sous peine de déchéance, de diminution dans sa personne ou dans sa dignité.

Yoy.ez cette femme jeune, belle, assise ou plutôt affaissée dans son fauteuil, la tête dans sa main, comme la statue pétrifiée de la Douleur. Une larme coule en silence le long de sa joue, et la palpitation convulsive du sanglot intérieur soulève et abaisse les diamants attachés sur sa poitrine , comme la vague agite et brise à sa surface les reflets d'étoiles. Pourquoi pleure-t-elle ainsi dans la pâleur et l'affliction d'Hécube? Là mort a-t-elle emporté son enfant, ou bien un tremblement de terre de la Bourse a-t-il dévoré sa fortune? Non ; son mari vient de lui refuser une parure de Froment-Meurice, et, dans ce moment d'humiliation pour la gloire trahie de sa prochaine soirée, elle songe à quelque autre femme de sa connaissance assez heureuse pour jeter dix mille francs

dans sa coiffure. Elle souffre plus cruellement, dans chaque fibre de son corps, et elle gémit plus profondément que la bohémienne de la borne condamnée à nouer autour d'un corps flétri un lambeau fané de soierie. Elle aura cette parure cependant; elle Ta dit, elle Ta juré. Elle Ta, en effet: seulement, qui Ta payée?

Certes, à l'époque où Louis-Philippe régnait sans façon, un parapluie sous le bras, on pouvait voir, comme à présent, dans la capitale du monde civilisé, de beaux hôtels, de beaux équipages, de belles livrées et de belles femmes, à l'étalage, au balcon de l'Opéra.

Mais si, à cette époque, le luxe tenait $a place en France, il n'y tenait que sa place, tandis qu'à cette heure-ci on ne voit que lui, on ne rencontre que lui; il règne, il trône partout, comme le premier personnage de TËtat et comme le héros de la conversation. Quelque part qu'on aille, on n'entend parler que de millions et de police correctionnelle.

Autrefois, du moins, on daignait reconnaître la supériorité de l'intelligence; on réservait la fleur

de sa sympathie et on brûlait d'une passion sacrée pour cet autre luxe idéal de la pensée et de la poésie.

Mais aujourd'hui on ne veut plus que jouir et reluire ; Y homme du monde a bien pu aller au collège dans son enfance, parce qu'à cet âge il fait trop de tapage et qu'il doit débarrasser le toit paternel. Il a bien pu amasser, sous le verrou de l'université, une provision telle quelle d'instruction : un peu de latin, un peu de grec, un peu de français, un peu d'histoire, de géographie; mais au pas de course, pour la forme, pour l'examen du baccalauréat.

Une fois bachelier, hors de marge et au grand air de l'existence, il croirait démériter de lui-même en poursuivant, de sa propre initiative, le développement de son intelligence. Petit vieillard de vingt ans, bien sec, bien compassé, bien ridé au moral, bien sceptique à toute croyance du siècle, bien boutonné contre toute aspiration, bien prémuni contre toute audace du cœur, il trouve que le fils d'un père riche a suffisamment payé sa dette à Dieu et aux hommes lorsqu'il a fait choix d'un bon tailleur, qu'il monte à cheval, qu'il déjeune au café Bignon, qu'il dîne au café Anglais, qu'il soupe Dieu sait où, et qu'il vérifie Gavarni sur nature, au quartier Bréda.

11 accepterait peut-être une place dans la diplomatie, parce qu'elle permet de voyager aux frais de l'État et qu'au bout de quelque temps d'exercice elle donne droit à porter toutes les couleurs de l'arc-

en-ciel à sa boutonnière. Il a même l'intention de solliciter, un jour, la première vacance de troisième attaché, et il a quelque raison de croire qu'une dame influente appuiera sa candidature. Mais, en attendant sa nomination, il a dévoré une partie de son patrimoine.

11 épousera la première héritière venue , pour rétablir l'équilibre , vierge ou veuve , connue ou inconnue, peu lui importe. A partir de ce moment, il étudiera Gavarni comme par le passé, mais il accompagnera sa femme à la messe, et portera galamment le missel de madame. 11 ajoutera chaque année une nouvelle dette à l'ancienne dette , et il protestera ensuite de son profond respect pour la famille et pour la propriété.

Car c'est là sa devise. Une monarchie absolue plus ou moins tempérée par une chambre consultative, mais consultée seulement pour la forme, représente à son esprit la perfection idéale de gouvernement. Une liste civile abondante, une cour nombreuse, une noblesse protégée, la pensée soumise à la censure, la presse réduite à chanter faute de pouvoir parler, l'instruction primaire réduite au minimum, la France muette, ignorante, indifférente à la bonne comme à la mauvaise gestion de son budget, voilà tout son bagage en politique, lorsqu'il veut bien descendre à professer une opinion.

Quant à la femme du monde, une fois mariée, la meilleure preuve qu elle croit pouvoir donner d'une

brillante éducation, c'est d'affecter en toute circonstance, pour toute curiosité de l'esprit, autant de désintéressement que la basse Brette, qui passe sa vie à filer la quenouille à la queue de son troupeau.

La poésie, la vérité, la morale, le bien, le mal, la paix ou la guerre, le progrès ou la décadence de l'humanité, qu'est-ce que cela en définitive? Matière à bâillement et à migraine ; une femme à la mode a bien du temps à perdre sur la page d'un livre ou dans la conversation d'un esprit embaumé de pédantisme I

L'hiver il faut visiter, être visitée, recevoir, être reçue et dispersée, de soirée en soirée, aux quatre coins de Paris; être accaparée, en un mot, par les bals, les concerts, les Bouffes ; tout au plus pourrat-elle lire au lit un chapitre de roman réaliste, pour éteindre des nerfs ébranlés par la musique et venir en aide aux lenteurs du sommeil.

Ensuite, au premier chant du rossignol, il faut courir à la campagne, aller en Suisse, émigrer en Italie, revenir à Aix, à Plombières, à Cauterets, à Biaritz , à Royan, à Dieppe ; et dans ce carnaval d'été qu'on appelle les bains de mer, traîner majestueusement sur la plage quelque nouvelle invention de costume, la capuce flamboyante de la vallée d'Ossau ou la chemise rouge de Garibaldi.

Voici même qu'à Trouville la haute Parisienne , en pleine émancipation, porte le chapeau empanaché

à la Robespierre, la canne à pomme d'or de la Régence, la robe relevée jusque-là pour montrer un bas de soie diabolique noir et rouge, et dire en quelque sorte au passant : On marche ici dans la flamme du sabbat. Pour qui donc a -t- elle réédité sur sa personne cette toilette à moitié retroussée , détroussée d'une bergère de Boucher? Est-ce pour Lauzun ? Non ; c'est pour un acrobate du Cirque ou de la politique, n'importe.

On a vu même sur cette plage galante plus d'une demoiselle de bonne maison donner une répétition de "Vénus sortant de l'onde et revenir du bain avec un simple tricot, comme dernière concession au préjugé régnant; elle traverse ainsi, dans l'état le plus voisin de nature, la jeunesse dorée échelonnée sur son passage. Si, par hasard, il y a dans la foule un cœur assez intrépide pour la demander en mariage, il pourra l'épouser de confiance; elle ne lui aura caché aucune vérité.

Quand une femme retire la pensée à son âme, elle y creuse un gouffre qu'elle cherche aussitôt à combler avec des chiffons, avec tous les riens, avec tous les impondérables de ces exquises toiles d'araignée sorties des bobines de Saint-Étienne ou de Lyon. Alors elle étale sur sa personne, autour de sa personne, ces rêves ou plutôt ces cauchemars de la mode, qui sont comme les éruptions, comme les efflorescences d'une imagination malade à la surface de l'épiderme.

Avez-vous jamais songé, monsieur, à Faction de l'esprit d'une époque sur la forme du costume, et à la réaction du costume, à son tour, sur le courant de la pensée? 11 y a là un chapitre inédit de la philosophie de l'histoire qu'un penseur inconnu mettra quelque jour en lumière.

La mode n'est pas autant qu'on paraît le croire affaire de hasard. Il y a une mystérieuse correspondance entre l'opinion d'un peuple et son costume. La pensée régnante d'une génération influe toujours plus ou moins sur la marche de l'aiguille ; pour connaître l'esprit d'une nation, il suffit de jeter un coup d'oeil sur sa garde-robe.

Ainsi, à une époque d'idée ou d'action, on va au plus court; on économise sur le drap, on couvre le corps, voilà tout; mais sans l'amplifier, en prenant garde, au contraire, de ménager toute sa souplesse et toute sa vivacité de mouvement.

A l'époque de la Fronde, par exemple, époque agitée et, en dépit de la Fronde elle-même, époque glorieuse, confisquée tout entière au profit de Louis XIV par un vol historique encore impuni; à cette renaissance de la pensée, qui a produit coup sur coup, un peu plus tôt, un peu plus tard, le génie de Descartes, le génie de Corneille, le génie de Pascal, le génie de Molière, le génie de La Fontaine, de Poussin, de Turenne, de Condé, etc.; à cette heure entreprenante de l'histoire, le costume affecte la coupe sombre et la physionomie puritaine d'une vie

de méditation et de combat : forme simple, couleur terne : l'étoffe brune, la peau de buffle, la chevelure au naturel; voilà l'uniforme de l'homme, du penseur ou du soldat.

La femme, de son côté, porte une robe modeste qui coule, à longs plis honnêtes, sur les inflexions du corps , et reçoit à chaque pas et reflète toute la grâce de sa démarche. Ce n'est pas l'étoffe ici qui engloutit la femme et l'anéantit en quelque sorte au regard, c'est la femme, visible et invisible à la fois, qui passe dans l'étoffe et la vivifie du rhythme harmonieux de sa beauté.

Mais voici que Louis XIV installe à Versailles, une politique d'oppression et de forfanterie, d'hypocrisie et de violence : 11 n'y aura qu'un homme en France et ce sera moi ; un homme qui aura le droit de penser et ce sera moi, le fils de la femme espagnole et l'élève de Mazarin. Pour tout le reste, indulgence plénière; je ferai de mon palais le tripot et le harem de ma noblesse. — Alors, à. l'inspiration de ce règne emphatique et faux, le costume sera fanfaron, sera menteur; on sera allongé par chaque bout, par la perruque et par le talon, on sera enrubanné de la tête aux pieds, on sera masqué, on sera fardé. Une Poitevine sanguine du nom de Montespan inventera la robe battante pour étendre sa divinité dans l'espace et pour dissimuler ses grossesses. Enfin, la Régence vient renchérir sur M ,ne de Montespan; elle invente la mode des paniers. L'histoire à la main,

on peut affirmer que plus une époque perd la vie de la pensée , plus aussi la robe arrondit son domaine.

De notre temps, elle semble avoir relégué les paniers dans les infiniment petits; elle a tellement reculé les limites du possible, que, l'autre jour, en voyant passer une élégante sur la place Vendôme, et flotter l' arrière- tr^in de sa moire antique à pareille distance du centre de gravité, on pouvait craindre que madame ne laissât en route les trois quarts de sa personne.

Si encore nous avions pour remiser ces énormes circonférences de femme les appartements illimités et les meubles extravagants du règne de M me de Pompadour; mais c'est dans nos petits appartements étriqués, où la place est rationnée d'une main sévère, que nous devons emmagasiner toutes ces matières encombrantes, toutes ces cages à poulets garnies de dentelles.

Ce n'est là toutefois que le côté grotesque de la question; en voici la sinistre conséquence : lorsqu'une femme cherche uniquement à miroiter au soleil ou à bruire comme un serpent à sonnettes par tous les plis de ses falbalas, c'est qu'elle cherche à plaire; or, de la coquetterie à la galanterie il n'y a que la distance de l'occasion. Quelque ferme que soit le pied de la femme, il glissera un jour ou l'autre, il a déjà glissé mentalement; ce n'est pas l'intention qui manque, c'est l'audace.

L'oisiveté, avec une âme vide, engendre forcément l'ennui; l'ennui, de son côté, aspire à la distraction. Voyez -vous la femme seule en face d'ellemême, sans avoir jamais rien à tirer de son propre fonds, rien à lire sur la page blanche de sa pensée : quand elle a regardé sa figure pendant une heure dans sa glace, elle ne peut plus tenir au supplice d'elle-même, elle a besoin d'échapper à son propre tête-à-tête, n'importe comment et à quelle condition.

Voici, par exemple, une jeune mère, deux fois mère, dotée au jour de son mariage d'un hôtel, rue de Grenelle. Elle rêve en ce moment auprès du berceau de son dernier enfant.

La flamme chante doucement derrière l'écran du foyer. Une bougie voilée d'un abat-jour d'azur répand dans la chambre une teinte vaporeuse de clair de lune. On n'entend pas même, dans ce délicieux crépuscule, le battement de la pendule ; madame en a brisé le ressort pour marquer éternellement, a-t-elle dit, l'heure d'une dernière visite.

Elle repose à moitié renversée sur une causeuse, dans un flot bouillonnant de cachemire. Un king- Charles repose voluptueusement sur son genou. Mais elle, la tête affaissée sur un bras chargé de quatre bracelets , recueillie tout entière en elle-même et la paupière k moitié fermée , elle médite en ce moment un problème de géométrie morale; elle cherche, pour sa prochaine robe de bal, la ligne mathéma-

tique où uge femme peut être nue sans cesser d'être habillée.

Et savez- vous pourquoi? Parce qu'un officier de cavalerie indiscret Ta comparée à la Vénus de Milo. Or, elle tient à prouver qu'elle peut aisément soutenir la concurrence contre une déesse de l'Olympe.

A force de mettre la femme en montre, le luxe en arrive bientôt à la destituer de tout sentiment de pudeur. Les duchesses faciles de la régence avaient fini par choisir leurs soubrettes parmi leurs laquais. C'étaient des valets de pied qui laçaient leur corset ou leur attachaient le nœud de cravate.

Eh bien! monsieur, croiriez-vous qu'en plein dixneuvième siècle on voit des couturières qui portent la barbe, — des hommes, des hommes authentiques, des hommes comme les zouaves, qui , de leurs mains solides, prennent les dimensions exactes des femmes les plus titrées de Paris, les habillent, les déshabillent, les font tourner et retourner devant eux, ni plus ni moins que les bustes de cire aux devantures des coiffeurs?

Vous connaissez sûrement la rue de la Paix , ainsi appelée parce qu'elle célèbre la guerre, soys forme d'une colonne.

Il y a là, quelque part, un Anglais qui jouit d'une popularité autrement universelle, dans le monde des falbalas, que n'importe quel prédicateur de carême.

Il faut avouer que cet Anglais a créé un nouvel art, l'art de pincer la femme à la taille, avec une précision jusqu'alors înconnne. il a le feu sacré du coup de ciseaux et le génie de l'échancrure. 11 sait à point nommé quand l'étoffe doit coller ou quand elle doit flotter. Il distingue du premier coup d'oeil, dans la con texture d'une femme, ce qu'il doit montrer ou dérober au regard. La providence l'avait créé de toule éternité pour découvrir la loi de la crinoline et la courbe du jupon.

Parfait gentleman d'ailleurs, toujours rasé de frais, toujours frisé, habit noir, cravate blanche , manchettes de batiste attachées au poignet par un bouton d'or, il officie avec toute la gravité d'un diplomate qui porte le sort du monde enfermé dans un tiroir de son cerveau.

Quand il essaye une robe sur une poupée vivante de la Chaussée-d'Antin , c'est avec un profond recueillement qu'il palpe, qu'il pique, qu'il sonde, qu'il marque à la craie le pli défectueux de l'étoffe.

De temps à autre il recule, et, pour mieux juger son œuvre à distance, il roule sa main devant son

œil , il regarde par le trou de la lorgnette, et il reprend, d'un doigt inspiré, le modelé interrompu de la robe sur le corps de la patiente.

Quelquefois il plante une fleur ici, il essaye un nœud de ruban à côté, pour juger de l'harmonie générale de la toilette; pendant ce temps-là, l'Eve nouvelle en \oie de formation, immobile et résignée, laisse silencieusement le créateur achever sa création.

Enfin, quand il a pétri le taffetas comme l'argile, et quand il Ta moulé selon son idéal, il va prendre place au bout du salon, sur un canapé, et la tête renversée en arrière, il commande la manœuvre du bout d'une baguette.

— A droite! madame.

La cliente opère un quart de conversion.

— A gauche !

La patiente tourne en sens inverse.

— De face!

Madame regarde l'artiste.

— Par derrière !

Elle montre la dunette.

C'est ainsi qu'une princesse allemande, de passage à Paris, exécute, au commandement d'un homme, un mouvement complet de rotation.

Puis il la congédie d'un geste souverain.

— C'est bien, madame.

Je n'ai pas assisté aux mystères d'Eleusis, je ne les connais que par les indiscrétions des initiées; or,

voici ce qu'une brise de passage a soufflé à mon oreille; je ne répète sa confidence, bien entendu, que sous toute réserve.

Les lionnes de Paris, émerveillées des belles façons de leur couturière en pantalon, ont fini par croire que l'homme qui faisait si bien une robe devait la mettre lui-même sur place et la marquer de l'ongle du lion.

Aussi, le soir, lorsqu'il y a bal à la cour, à l'Hôtel de ville, ou bien encore soirée de cérémonie au Palais-Royal ou au Luxembourg, on voit stationner, sur le coup de dix heures, devant le numéro du tailleur étranger, une longue file d'équipages, avec leurs cochers mélancoliques ensevelis dans leurs carricks.

Leurs maîtresses viennent de monter l'escalier du temple de la toilette; elles reçoivent en entrant un numéro d'ordre et passent dans une salle d'attente .

Comme elles ne peuvent comparaître qu'une à une devant le pontife de la jupe, en recevoir à tour de rôle l'ordination , les dernières venues attendent quelquefois longtemps. Mais une attention délicate du maître de la maison soulage agréablement les ennuis de l'antichambre. Un buffet richement chargé offre aux clientes les consolations robustes des viandes et des pâtisseries.

Les petites-maîtresses éthérées des salons de Paris font provision de forces pour la polka, en mangeant

à discrétion du pâté de foies gras et en l'arrosant de vin de madère.

Ainsi rafraîchies aux frais de l'établissement, elles affrontent d'un cœur intrépide l'opération de la toilette; le maître les expédie Tune après l'autre et les écoule rapidement; il voit, il regarde : une dernière touche, une épingle, et madame a réalisé le rêve de l'élégance.

Cependant, comme tout grand artiste, ce fils d'Albion a ses caprices. Il habille toutes les femmes, sans doute, mais il préfère les femmes abondantes, préalablement étoffées par la nature. Il trouve qu'elles font plus d'honneur à son talent et qu'elles le mettent mieux en évidence; il réserve pour elles toutes les attentions et toutes les flatteries ingénieuses de son métier. Quant aux beautés légères de bagage, réduites à la quantité de volume rigoureusement indispensable pour ne pas être un pur esprit, il consent à les habiller, sans doute , mais sans verve , uniquement par devoir de conscience.

Dieu me préserve de vouloir jeter ici aucune défaveur sur le talent de l'artiste anglais et encore moins sur sa personne ! il a un état et il l'exerce en tout bien, tout honneur ; il tient une maison de commerce et il cherche à lui attirer la clientèle : rien de mieux, c'est son droit, c'est son devoir; car il y va pour lui de la prospérité ou de la ruine.

Que penser toutefois de sa clientèle, de l'aristocratie de l'agio, vertueuse, je le veux bien, peut-être

même confite en dévotion, mais enfin assez oublieuse d'elle-même et du mari, pour aller le soir débattre, tête-à-tête, avec une modiste mâle, le périlleux problème de F entre-bâillement d'un corsage, et abandonner à cet ouvrier de la vigne le pouvoir de décréter souverainement jusqu'à quel degré le pampre voilera ou dévoilera la grappe de raisin. Et on dit après cela que jamais en France l'Anglais ne régnera? mais il règne précisément sur la fine fleur de la France, et il règne au pied de la colonne Vendôme.

Et remarquez le contraste : dans cette même rue de la Paix, à je ne sais plus quel rez-de-chaussée, une Sorbonne libre ouvrait, chaque soir, un cours de littérature, de poésie, d'histoire, de philosophie, de géographie, etc.

Là, M. Deschanel, charmant causeur, faisait une histoire comparée du théâtre et nous livrait galamment son secret pour admirer Molière.

M. Laurent Pichat, poëte stoïque et inspiré, faisait passer éloquemment dans son auditoire l'âme de la poésie du dix-neuvième siècle.

M. Legouvé, esprit sympathique, ouvert à toute idée de progrès , nous apprenait comment l'enfant pouvait faire à son tour l'éducation du père.

Un autre, dont je dois oublier le nom, racontait l'histoire du progrès. M. Trélat, le penseur de l'architecture en même temps qu'architecte novateur; M. Weiss, critique aussi ingénieux que vigoureux publiciste; M. Elisée Reclus, M. Leroy, M. Lissaga-

ray, M. Assollant, M. Habeneck, M. Dunoyer ouvraient, fermaient tour à tour le livre de la science à la page de l'archéologie, de la géographie, de l'histoire.

Eh bien, monsieur, croiriez-vous que, de toutes ces belles désœuvrées de la fortune, qui venaient chaque soir essayer une robe au premier étage, pas une n'a eu la curiosité d'entrer au rez-de-chaussée ; pas une, pas l'ombre d'une qui ait paru comprendre que , dans ce monde, il vaut peut-être mieux orner son esprit que son bonnet , pour rendre témoignage d'une créature marquée à l'effigie de la Divinité.

Et pourtant, à ce même moment, les ouvrières de la maison de couture économisaient sur leur modeste salaire, pour payer leur droit d'entrée aux conférences de littérature. Ames repliées sur elles-mêmes dans les longues heures de l'aiguille, elles avaient soif de science comme les fleurs de juin ont soif de rosée. Elles aspiraient à la vie supérieure de la pensée, cette véritable aristocratie de l'humanité.

C'est la classe ouvrière qui lit ou qui écoute ; la classe oisive dîne et danse. Pendant ce temps, l'heure marche, et une nouvelle génération arrive, le front chargé d'un mystère.

Voulez-vous savoir ce qu'une femme du monde coûte à son mari? Je vais vous conduire pour un instant dans l'intérieur d'un ménage.

Un homme de bonne maison épousait dernièrement une jeune fille de bonne maison aussi, mais sur la place de Paris. C'était un mariage assorti, en vertu de l'harmonie préétablie sans doute entre la naissance et la fortune.

Le mari portait le titre de marquis, et je crois bien qu'il le méritait. Il possédait une terre hypothéquée dans la Chalosse et un château effondré dont il réparait la toiture par annuité. Il avait servi dans le deuxième hussards jusqu'au grade de capitaine comptable; mais, sur le coup de la quarantaine, il avait donné sa démission, pour exploiter lui-même son

marquisat. Chasseur intrépide d'ailleurs, excellent tireur, meilleur convive et toujours franc du collier.

La jeune fille descendait d'un meunier de Seineet-Marne qui avait la science infuse de la farine, et qui avait ramassé, les uns disent trois, les autres disent quatre millions dans la minoterie. Elle avait fait son éducation au couvent du Sacré-Cœur, avec la marmaille titrée du faubourg Saint-Germain. Elle y avait appris à danser, à toucher du piano, à faire la révérence et à baisser la paupière.

Le père, émerveillé d'une fille aussi parfaite, l'avait dotée au prorata de son enthousiasme. Il l'avait équipée, en la mariant, de cinquante mille livres de rente , moitié sur les Gaz , moitié sur les Omnibus de Paris. Mais, en père soigneux de la garde-robe de sa fille, il avait stipulé que la future prélèverait chaque année, sur son apport, une somme de vingt mille francs pour les menus frais d'élégance appelés les épingles.

Le mari exécuta le cahier des charges à la lettre, et le premier jour du second trimestre, il acquittait religieusement le quartier échu des épingles. La marquise, de son côté, le dépensait en conscience, avec cette verve de pensionnaire, émancipée qui sent un billet de banque lui brûler la main jusqu'à ce qu'elle l'ait lâché dans une folie.

Le matin, à l'heure du déjeuner, elle faisait une première apparition en robe de cachemire des Indes blanc, brodée de fleurs bleues, doublée de satin,

légèrement ouverte sur le devant, de manière à laisser entrevoir un jupon de valenciennes bouillonné de rubans; une bagatelle de deux mille francs à dire d'experts.

— Comment trouvez-vous cette robe de chambre ? disait-elle à son mari.

Le marquis jetait un coup d'oeil de côté à madame :

— Parfaite, répliquait-il brusquement.

Et comme il avait faim de bonne heure, il attaquait une croûte de pâté.

— C'est pour toi que je l'ai mise, reprenait la jeune femme , en escortant ce toi exceptionnel , car une femme bien élevée doit dire vous à son mari , d'un de ces longs regards qui semblent promettre l'éternité.

— Décidément, ma femme m'aime, pensait le marquis.

A une heure de relevée, la marquise reparaissait k l'horizon avec changement de décor. Elle portait cette fois-ci une toilette de bois, c'est-à-dire pour aller au bois de Boulogne; une robe de velours gris, manteau pareil, l'une et l'autre garnis de queues de martre zibeline; la robe et la fourrure évaluées une somme de quatre mille francs au minimum.

Elle présente d'abord son front à son mari ; puis, lui appuyant les deux bras sur la poitrine et le regardant, de bas en haut, dans une sorte d'extase :

— Vous avez encore oublié de me faire compliment, disait-elle d'un ton de reproche caressant.

— Et de quoi donc, madame?

Elle reculait vivement d'un pas et, prenant sa robe à deux mains, comme une danseuse :

— Mais de cela, disait-elle; ingrat que vous êtes, c'est encore à ton intention. Enfin, comment trouvezvous cette métamorphose?

— Délicieuse, répliquait le mari.

Et il ajoutait mentalement :

— Je croirais volontiers que de minute en minute ma femme redouble de tendresse.

L'heure du dîner venait; mais auparavant madame passait par une troisième mue et mettait une robe brodée par en bas de bouquets de bluets et de coquelicots entremêlés de gerbes d'épis attachées avec des rubans d'azur, si abondante et si retentissante, qu'on l'entendait bruire à la cantonade de la* pièce voisine. Cette dernière fantaisie n'avait coûté toutefois qu'un billet.

Le mari crut devoir prendre sa revanche, et sans attendre une nouvelle provocation à un compliment :

— Divine ! cria-t-il tout à coup à sa femme en la voyant entrer, sous sa troisième forme, dans la salle à manger.

— Que dites-vous là, mon ami? répondit-elle d'un air boudeur. C'est une robe manquée, au contraire, une robe affreuse, affreuse de coupe, affreuse de couleur : à voir ce bleu et ce rouge, on dirait un feu d'artifice; à la vitrine du magasin elle payait encore

de mine, mais sur moi elle me vieillit d'une année. J'ai honte vraiment de vous la servir.

— L'intention suffit,

— Jamais, monsieur; il faut que le fait y réponde. Je renverrai demain cette guenille à ma couturière; elle en fera ce qu'elle voudra.

Elle dîna de mauvaise humeur ; elle quitta la table au dessert, elle mit une robe de bal pour aller à une soirée dansante du ministère d'État , robe de tulle blanc recouverte d'une résille en or qui laissait jaillir de chaque maille un bouillon de blonde et une étoile d'or à l'extrémité de chaque bouillon : robe féerique, nichée de blonde, une dette de quatre mille francs ajoutée au compte de la couturière.

— C'est donc quatre femmes par jour que j'ai épousées, pensait mélancoliquement le mari en accompagnant sa femme au Carrousel.

Il paya toujours régulièrement le second, le troisième, le dernier terme des dépenses secrètes de madame ; mais voici qu'à la fin de l'année, la couturière présente au marquis une note supplémentaire de soixante mille francs pour frais imprévus de toilette. Le mari commence par mettre la couturière à la porte; mais après réflexion il la rappelle et il acquitte docilement la facture; il ajoute toutefois, en forme d'apostille, que c'est la dernière dette de ce genre qu'il payera; un détail du compte surtout le faisait frémir r il y voyait figurer une ombrelle de

trois cents francs, comme si jamais ombrelle de ce prix avait pu exister au soleil.

Le sacrifice une fois consommé, le marquis, sans esclandre, sans récrimination, de bonne amitié, au contraire, mais avec fermeté, pria sa femme de vouloir bien renfermer désormais ses élégances dans la limite de ses crédits. Elle l' écouta tranquillement, elle le regarda d'un air étonné; puis, comme poussée à l'improviste par un ressort intérieur, elle jeta ses bras au cou de son mari, et, l'enveloppant de toute sa tendresse, l'étouffant de toute l'étreinte de sa passion, elle soupirait, elle sanglotait, elle pleurait, elle demandait pardon.

— C'est pour te plaire, disait-elle; c'est dans l'ivresse et par coquetterie d'amour que j'ai fait cette folie; c'est la dernière, je le jure sur ton honneur, sur cet autel sacré, ajouta-t-elle, en lui posant la main sur le cœur. '

Un rayon attardé de la lune de miel brillait encore sur la figure éplorée de cette Madeleine de la toilette ; tout fut excusé, tout fut oublié, et le traité de paix fut scellé par un échange de signatures sur la joue de la femme et sur la joue du mari.

Et cependant madame la marquise resplendissait toujours de plus en plus et toujours transfigurée à vue, d'une heure à l'autre de la journée. Mais à la fin de Tannée, la couturière, implacable comme la marche du Destin, revint présenter au mari un nouveau compte de cent mille francs, où elle avait

intercalé, à la vérité, diverses avances pour l'acquisition d'un écrin et la garniture d'un meuble de salon.

Le dernier quartier de la lune de miel avait disparu du ciel conjugal. Le marquis refusa nettement de reconnaître cette fourniture illégale, faite sans son aveu, sous le manteau de la cheminée. La couturière assigna le mari récalcitrant devant le tribunal de première instance. Le juge, pour le bon exemple, la débouta de sa demande.

Depuis ce coup d'État domestique, madame la marquise boude son mari; elle ne pleure pas, elle n'éclate jamais. Seulement elle garde un silence farouche; elle a mis un masque de marbre sur sa figure. Quand son mari parle , elle ne paraît pas l'entendre ; quand il l'interroge, elle répond oui ou non indifféremment, elle use et elle abuse de l'éloquence terrible du monosyllabe; quand il veut la conduire à la promenade, elle a la migraine ; quand il veut partir pour la campagne, elle a une gastralgie, elle meurt, elle demande à mourir en repos; enfin, quand le mari mange d'un plat à dîner, elle affecte de ne jamais y toucher.

Quelquefois, en face de cette femme muette ou plutôt de cette ombre de femme, blanche, insensible, de cette statue pétrifiée de dépit, le mari, bouillonnant d'impatience, frappe du poing sur la table et crie dans un accès de délire :

— Mais parlez donc, madame, dites-moi une in-

jure, appelez-moi un monstre, tirez-moi un coup de pistolet, faites quoi que ce soit, un geste, un mouvement qui me prouve que j'ai là devant moi un être vivant et non pas un fantôme !

La femme relève languissamment la tête, et sourit amèrement à cette interpellation, et après un moment de silence :

— Je m'ennuie, dit-elle.

— Que voulez-vous pour vous distraire?

— Faire un voyage avec quelqu'un qui m'amuse.

— Eh bien! partons; on vous amusera, on cherchera à vous amuser, on ne pensera qu'à votre amusement.

— J'aime mieux rester maintenant, répondait-elle d'un air endormi.

La marquise connaît trop le pouvoir de la résistance passive pour vouloir changer de tactique. Elle continue de mourir, elle garde le lit une partie de la semaine, elle y reçoit des visites, découverte jusqu'à la ceinture, pour montrer à ces ennemies intimes qu'on appelle des connaissances une chemise brodée, une camisole brodée, une taie d'oreiller brodée, une courte- pointe brodée; et enfin un drap de lit armorié d'une couronne de marquise toujours en broderie.

Puis, tout à coup, sous prétexte que le médecin lui recommandait l'exercice , elle quittait son hôtel une.partie de la journée.

Or, un soir qu'elle rentrait, la joue illuminée,

LA NOUVELLE BABYLONE, in

dans sa chambre à coucher, elle jeta un regard de triomphe dans sa glace , elle écarta brusquement son burnous, comme pour donner de l'air à sa poitrine :

— Enfin, dit-elle, j'ai payé la facture de la couturière !

Qu'entendait-elle par là? On ne Fa jamais bien su; on a parlé dans le temps d'un coup d'épée que le mari aurait reçu au bois de Meudon. Depuis ce jour il a repris le cours de sa vie agricole dans sa terre de Chalosse. J'ai lu dans votre journal qu'il avait remporté le prix du bœuf durham.

Une année après, la marquise assistait à un sermon de l'abbé Combalot contre le dévergondage de la toilette. Le prédicateur interpella d'une voix de tonnerre la partie criminelle de l'auditoire :

— Et pour qui donc, dit-il, vous abandonnez-vous au délire du chiffon? Pour un homme qui vous tut)ie, qui vous rudoie, et qui vous renvoie.

— Comment cet abbé le sait-il ? disait la marquise après le sermon; je ne lui ai jamais parlé.

Ai-je nommé quelqu'un? Non. Est-ce un type que je viens d'imaginer? Non plus ; si vous tenez cependant à connaître le personnage réel, vous le trouverez plus d'une fois dans la Gazette des Tribunaux.

Peut-il en être autrement quand une mode partie on ne sait d'où a établi comme règle d'étiquette, dans un certain monde, qu'une femme de distinction doit changer de robe quatre fois par jour, et ne jamais présenter deux fois la même robe à une soirée, sous peine de retomber, du haut de la nuée étincelante de l'Olympe, au terre à terre prosaïque de la petite bourgeoisie?

• Groiriez-vous, monsieur, que dans cette ville de Paris, que dans ce pays de France où les tremblements de terre politiques secouent continuellement '

les fortunes les mieux établies, où l'égalité des partages pulvérise, d'une génération à l'autre, les héritages les plus massifs, il y a des mères de famille, des matrones assez abandonnées de l'esprit de prévoyance, assez impies envers la providence du foyer, pour porter des jupes brodées du prix de cinq mille francs! À qui les montrez -vous donc, mesdames?

Ces douairières de la beauté dévorent ainsi d'avance la dot de leurs filles et peut-être un jour le pain de leurs enfants en pendeloques ou en fioritures qu'elles traînent sur elles avec la majesté du bœuf gras. On dirait, à les voir aux trois quarts submergées dans l'immensité de leurs falbalas, que les femmes ne sont plus que des objets de curiosité d'un prix fou, dont les hommes raisonnables doivent savoir se passer.

Et que font-elles, au bout d'un mois, de ces robes de plusieurs milliers de francs qu'elles mettent tout au plus trois ou quatre fois? Elles les repassent aux revendeuses à la toilette pour une somme de cinquante à soixante francs , et leurs dépouilles sômptuaires vont ensuite jeter leur dernier éclat dans le

quartier de Notre-Dame-de-Lorette ; si bien que sur l'étiquette tel danseur égaré du faubourg Saint-Germain pourrait faire confusion entre la première et la seconde propriétaire. Il me semble que j'ai vu cette chienne de figure quelque part , disait madame de Sévigné. On pourrait le dire aujourd'hui de plus d'une toilette.

Si encore cette fièvre jaune du luxe restait confinée dans ce qu'on est convenu de nommer les hautes classes de la société, nous, les humbles de la vie de travail, nous regarderions passer avec indifférence cette longue débauche de parure. Les classes futiles peuvent bien faire, en définitive, les frais de leur stupidité. Pourquoi voudrions-nous leur retirer le seul bonheur à la portée de leur intelligence? Mais, hélas I elles donnent le diapason, et de proche en proche la contagion des loques au poids de l'or gagne toutes les existences.

Nous autres Français, nous avons tous, plus ou moins, la prétention d'appartenir au monde comme il faut, et nous croirions sortir des rangs si nous n'affichions pas les mêmes dehors que lui, et si nous ne commettions par conséquent les mêmes folies.

Il n'y a pas aujourd'hui de femme de chef de division, de chef de bureau, de fonctionnaire public à quatre ou cinq mille francs d'appointements, de simple vérificateur de la douane ou receveur de l'enregistrement, qui ne veuille trancher de la femme élégante au moins une fois par semaine, qui ne mette en œuvre, pour son propre compte , cette définition de Pascal : que la crinoline est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Pas de femme enfin de modeste employé, ou de plus modeste rentier réduit, par la cherté universelle, à la portion congrue, qui n'ait, chaque année, une maladie indispensable pour aller montrer sa

petite personne, fraîchement ornée, aux tritons de Trouville, et ne traîne à sa suite douze ou quinze boîtes de toutes dimensions, bourrées de toutes les richesses de son trousseau, que le mari compte mélancoliquement au départ, et recompte d'un air lugubre à l'anivée. Car, il faut bien l'avouer, depuis l'invention des chemins de fer, le mari n'est plus en voyage qu'un garnisaire préposé à la garde ou à la poursuite des colis.

Mais, lorsque les ménages au jour le jour veulent lutter d'élégance avec les grandes fortunes , il arrive que là où celles-ci dépensent tout au plus leur revenu , ceux-là entament leur capital. Ce n'est pas tout d'aimer le luxe, il faut encore le payer. Voici un petit ménage, un ménage même dans l'aisance. Le mari et la femme combinés réunissent de quinze à vingt mille francs de revenu, à savoir : une terre en Picardie, la succession de la tante Marthe, un quart de maison, par indivis, rue Cassette, et une inscription de rente sur l'État.

Mais monsieur aime le bric-à-brac, madame aime la toilette, et tous les deux aiment la représentation. Savez-vous ce qu'on appelle représenter à Paris? On appelle représenter, monsieur, louer un appartement dans un quartier recherché, posséder un domestique qui sache frotter, prendre un coupé de remise pour absorber quatre heures de poussière au bois de Boulogne, et au retour retirer les housses des fauteuils de son salon pour donner un dîner, et, à la suite du dîner, une soirée.

Car la soirée ne saurait aller sans le dîner; c'est le dîner qui forme le noyau primitif et le centre d'attraction. Avec la tasse de thé escortée de la modeste brioche, on prêcherait éternellement dans le désert; mais avec le dîner on attire le convive ; avec le convive on attire l'invité. Grâce à cet ingénieux système de recrutement, on parvient à garnir convenablement son salon.

N'allez pas croire, monsieur, qu'il suffise aujourd'hui à une maîtresse de maison bourgeoise de servir à son monde bourgeois , comme par le passé , le potage, une entrée, le rôti, la salade, un entremets sucré, la poire et le fromage : il faut qu'elle lui serve encore son frotteur déguisé en maître d'hôtel; un bouquet de bruyères du Cap entrelardé de gardénias; une demi-douzaine de verres de toutes dimensions, rarigés par rang de taille, comme les tuyaux d'un chalumeau, pour tous les vins plus ou moins apocryphes de la chrétienté ; la carte du menu religieusement déposée sous la serviette, afin que le convive, dûment averti d'avance du contingent culinaire, puisse ménager ses forces pour les plats de sa préférence; enfin l'innombrable hiérarchie des plats à la mode, entrecoupés de sorbets : le poisson , le gibier, le caviar de Russie, le jambon de New-York, le pâté de Pithiviers, le faisan truffé, les ceps de Bordeaux, etc.

Hais le meilleur plat, mais le plat d'honneur à servir à l'assistance, le plat et le bouquet à la fois, c'est un convive décoré , c'est un nom célèbre, un

fonctionnaire éminent, sinon un sénateur, du moins un inspecteur général, un écrivain, un romancier, un vaudevilliste, un peintre, un sculpteur, un photographe, n'importe qui, n'importe quoi, un funambule, un membre d'une société savante au besoin, * en prenant la précaution d'expliquer d'avance à la compagnie ce qu'il a fait, ce qu'il a dit, comment, dans son jeune temps, il a sculpté une Hébé, ou peint un Numa Pompilius, ou broché une tragédie, ou donné la tête contre une nouvelle étoile, à la suite d'une équation du quatorzième degré.

Quand le dîner finit, la soirée commence; elle commence même avant la fin du dfner, tant on retarde à présent et tant on prolonge l'heure du repas. Autrefois une soirée consistait à faire le whist ou à causer en cercle autour de la cheminée. Tout au plus, de temps à autre, la maîtresse de la maison ou une amie virtuose frappait le piano et chantait une romance.

Mais, depuis quelque temps, on a singulièrement élargi ce programme. On loue des musiciens à l'heure, des chanteurs, des acteurs, des actrices, qui jouent des quatuors, qui distillent des lambeaux d'opéras ou déclament des tirades de tragédies, à tour de rôle ou en chœur. Du lever de table à minuit, ils remplissent le salon de leur vacarme; une soirée n'est plus qu'une succursale étriquée du conservatoire ou du théâtre. Les femmes en tas d'un côté, les hommes debout de l'autre, le chapeau au port d'armes sur la

cuisse droite légèrement repliée en avant, écoutent à l'unisson d'un air lugubre et applaudissent ensuite à outrance. A voir les deux sexes ainsi séparés, on dirait que nous n'avons plus rien d'aimable à nous dire ou que nous avons quelque raison secrète de nous bouder.

Tout cela est ennuyeux, mais tout cela est coûteux ; il faut cependant le payer. On achète d'abord à crédit; mais le crédit est un luxe de plus; l'échéance arrive avec la ponctualité de l'été après le printemps. Alors on hypothèque la terre en Picardie, on engage l'héritage de la tante Marthe; bientôt la ressource du crédit elle-même vient à manquer. Voici l'heure des dettes grossies de tous les intérêts accumulés, l'heure des exécutions, l'heure des saisies, l'heure de3 sinistres feuilles de papier timbré.

C'est ainsi que le sybaritisme ravage à la fois le passé et l'avenir : le passé, en dévorant le capital créé, et l'avenir, en interceptant l'épargne, c'està-dire la reproduction de la richesse. Or, en supprimant l'épargne, Sardanapale détruit quelque chose de plus qu'une richesse en perspective : il détruit la première vertu du foyer.

Comment toutefois acquitter le passif, et par quel moyen remettre à flot le ménage? Par le travail? Mais on ne sait pas travailler et on ne possède aucun talent. Ge n'est qu'après un laps de temps indéfini d'ailleurs qu'on pourrait ainsi racheter l'arriéré, et c'est à l'instant même qu'on doit conjurer sa ruine. Le créancier est là qui frappe à la porte, et qui attend, la grosse d'un arrêt à la main, le payement de la somme prêtée ; déjà même il estime de l'œil la valeur du mobilier.

Il n'y a que deux moyens de battre monnaie et d'improviser un revenu du jour au lendemain : une place du gouvernement ou un coup de bourse, l'intrigue ou l'agiotage.

J'ai honte de le dire pour mon pays, mais une partie

de la France regarde l'État comme un oncle d'Amérique universel que la destinée tient en réserve, pour refaire une situation à quiconque a dévoré son patrimoine.

Opinion doublement funeste, funeste pour l'État et désastreuse pour la nation :

Funeste pour l'État, en lui jetant sur les bras une multitude, âpre à la curée, qui dissipe le temps de l'administration, comme elle a dissipé son propre bien ; qui remue le fonds et le tréfonds de la protection pour emporter son petit morceau de budget; qui, toujours éconduite, revient toujours à la charge, et toujours avec une nouvelle apostille, avec une nouvelle recommandation , et finit par enlever de vive force la promesse d'une prochaine vacance et souvent par imposer une incapacité au ministre, malgré le ministre;

Funeste pour la nation , en développant chez elle je ne sais quelle mendicité de bon ton, je ne sais quel esprit d'intrigue, quel abandon de soi-même et quel affaissement de caractère, qui faisait dire à ce gentilhomme de l'ancien régime : Il faut bien servir quelqu'un.

Certes, je respecte le service de l'État, à condition toutefois qu'on y ait gagné son grade par son mérite et à la pointe de l'épée.

Mais lorsqu'un homme sans titre, sans droit acquis à une place, la demande comme une aumône, et tend la main à la porte d'une antichambre comme

il tendrait l'écuelle à la porte d'un couvent, alors» monsieur, je crierais volontiers : Passez, mon brave, on vous a déjà donné! et je solliciterais au besoin un article de plus à là loi contre la mendicité.

Ce qui fait l'homme, c'est le sentiment du moi, qui dicte à chacun de nous cette fière résolution : Quelle que soit ma destinée, petite ou grande, j'entends la mériter par moi-même et la devoir uniquement à l'énergie intime, à la persévérance infatigable de ma volonté et de mon activité.

Ce qui fait l'homme fait en même temps le citoyen. Lorsqu'on a puisé la fermeté de caractère à l'école du travail, on saura bien la reporter plus tard dans la vie du forum. On aimera la liberté, on saura la défendre au besoin, car, en la défendant, on assure à son pays la première garantie de toute prospérité.

Ainsi, l'esprit de travail engendre l'esprit de liberté; l'esprit de liberté, à son tour, développe la richesse d'une ïiation; la vertu privée vient en aide à la vertu publique; la fierté de l'individu devient la dignité du citoyen, et l'une et l'autre réunies constituent la grandeur du pays. Car, qu'est-ce que la patrie élevée à sa suprême puissance, sinon la collection de toutes les âmes portées elles-mêmes à leur maximum d'intelligence et de moralité? L'histoire a remarqué qu'au dix-huitième siècle, partout où le protestantisme vivait côte à côte du catholicisme, partout il dépassait son voisin par le talent et par la

richesse. La révocation de 1,'édit de Nantes , en l'excommuniant systématiquement de toute fonction , de toute faveur, le forçait à tenir de lui-même son existence et à tremper en lui une volonté d'acier pour la gagner.

Mais le solliciteur n'est ni une volonté, ni une personne; c'est une pièce effacée, démonétisée; c'est, une non-valeur de la société , l'homme d'un autre homme, l'homme d'un protecteur et de la femme d'un protecteur. Il porte la lettre de madame à la poste, il promène le chien de madame; madame a passé la ciuquantaine , mais pour un solliciteur elle n'a que vingt ans , comme cette duchesse sexagénaire de la régence; il accepte la fiction, il n'a ni opinion, ni respect humain.

Valet condamné à ramper devant un autre valet qui a un galon de plus à sa livrée, il reçoit une rebuffade, il sourit; on lui dit non, il sourit; on le chasse de l'antichambre, il sourit toujours; il a le sourire à poste fixe sur sa figure. Quand il commence à douter de lui-même, il charge sa femme de le relayer à la besogne, et sa femme, belle encore, jeune encore , essaye d'attendrir, de son doux regard suppliant, le front d'airain de la bureaucratie.

L'Arabe a inventé un admirable proverbe : « Si celui dont tu as besoin est monté sur un âne, dis-lui : Quel bon cheval vous avez là, monseigneur! » Ce proverbe contient, du premier au dernier mot, l'art

complet de faire son chemin. Il faut toujours, dans le monde protecteur, prendre l'âne pour un cheval; il faut ensuite flairer le vent du moment , aller à confesse sous la Restauration , entrer dans la garde nationale sous le gouvernement de Juillet, présider un club sous la République, avoir enfin le dos flexible, et marcher le corps en cerceau. La courbette, voilà la science !

Et moi aussi, hélas! j'ai payé ma dette à cette épidémie. Je venais de passer mon examen de licence. La perspective d'une étude de notaire dans un cheflieu de canton me semblait une diminution de ma personne. Pour être quelqu'un, disais-je, ou du moins quelque chose, il faut émarger au budget de l'État. Je crus devoir solliciter une place de substitut dans le ressort de Paris. Je portais déjà en imagination la toque dorée de procureur général. Je connaissais la mère d'un de nos hommes d'État; j'avais sa promesse formelle vingt fois renouvelée de la première vacance. Or, combien croyez- vous que la première vacance coûte à un protégé? Deux habits par an, quatre paires de bottines vernies, soixante courses dé cabriolet , autant dé paires de gants, je ne sais combien de souscriptions pour des œuvres de bienfaisance, et, après sept ou huit mille francs de dépenses, j'attend3 encore la première vacance.

Oui, je l'avoue à ma honte, et je frappe ma poitrine en le disant : j'ai monté l'escalier des ministres, des

sous-ministres, des amis et des parents de ministres ; j'ai foulé ces tapis élastiques tfù le pied enfonce jusqu'au genou; j'y ai marché, comme un fantôme, sans entendre le bruit de mon pas remonter à mon oreille.

J'ai baissé le sceau de Dieu écrit sur itfon front devant ces glaces officielles qui vous renvoient votre figure avec un sourire de complaisance; devant ces meubles, ces soieries, ces tentures, ces dorures, qui vous toisent et crient à votre regard : Incline-toi, tu es d'une autre race, de la race qui tend la main à la sportule! J'ai attendu, le chapeau sous le bras, dans l'antichambre, jusqu'à ce que le maître daignât me renvoyer avec une promesse oubliée un quart d'heure après.

C'est bien; mais aujourd'hui je remercie le ciel de l'attendre encore, car, par le mérite de cette banqueroute à une parole donnée, j'ai vécu de ma propre initiative, dans la plénitude de mon indépendance. Si j'avais arraché à la faveur n'importe quelle part du budget, appointée n'importe sur quel ministère, qui sait où je serais aujourd'hui et ce que je ferais! Après avoir prêté sertnent à ceci, puis à cela, j'occuperais un échelon quelconque de la hiérarchie, j'obéirais au coup de sonnette d'un supérieur, je passerais comme un sylphe errant d'une frontière à l'autre de la France; lorsque j'aurais commencé à< prendre pied à Dunkerque, un signe du télégraphe me renverrait à Bayonne. Homme de consigne, je

recevrais un mot d'ordre et je l'exécuterais sans réplique, mais je porterais un uniforme et j'aurais droit à une retraite.

Toutefois, dans la carrière honorable que j'ai choisie, je ne reçois d'ordre que de moi-môme. Je n'attends d'avancement que de ma volonté et de mon assiduité au travail. J'ai augmenté la clientèle de mon étude par ma courtoisie et par ma loyauté. J'ai pris une femme selon mon cœur, et j'ai élevé à mon gré une couvée d'enfants. J'hahite à poste fixe un joli cottage drapé de bignones et de glycines. Je possède un verger, un potager avec un petit bout de ruisseau tapageur qui sort tout blanc de la roue d'un moulin.

Que dirais-je de plus? J'ai conquis la sympathie de mes concitoyens de clocher; aussi longtemps qu'ils ont gardé le droit de nommer leur maire, ils m'ont placé à la tête de leur commune. Je crois sans vanité avoir rendu service à la patrie. Le bourg manquait d'eau, il possède maintenant une fontaine sur la place de l'Église ; il manquait de pompe à incendie , et aujourd'hui il possède une pompe, plus un corps de pompiers. Revenons à nos moutons.

Peut-on bien compter, toutefois, sur une place de l'État pour ressaisir la splendeur évanouie de son ménage? Mais sur mille demandes, il n'y a qu'un numéro sortant; l'espoir d'une place n'est donc qu'un billet à la loterie : reste alors la ressource

désespérée de la spéculation à la Bourse ou plutôt de la spéculation sur la bourse du voisin.

Or, qu'est-ce que la Bourse? Le communisme du hasard. Tout à tous désormais , on y entre avec la besace f on en sort avec un million. Voilà ce qu'on dit : attendez un instant.

11 y a deux espèces de joueurs à la Bourse, les gros et les petits.

Les gros, les joueurs à coup sûr, occupent de hautes positions; ils connaissent les mystères du jeu, ils ramassent les millions à pelletées et les dépensent encore plus vite, pour avoir le plaisir de les regagner.

Ceux-là en général achètent ce qu'ils appellent une affaire, une mine, une usine, une concession ; ils la payent tant le samedi; et le dimanche, ils la revendent le quadruple à une compagnie débonnaire dont ils prennent naturellement la gérance, par acte de société.

Ils émettent ensuite la moitié des actions et ils gardent l'autre en portefeuille. Grâce à leur crédit

de coquins entendus en affaires, la partie émise fait prime, elle grossit, elle monte comme la marée.

Puis, quand elle parait avoir atteint le chiffre suprême, ils jettent, d'un seul coup, sur la place la seconde moitié des actions qu'ils tenaient en réserve. Ils écrasent le marché; k culbute commence; la baisse, saisie de panique, rétrograde au delà de toute raison. Quand elle a touché à son tour l'extrême limite, les fondateurs de la compagnie rachètent peu à peu les actions effarées, ils les remontent à leur valeur, et par ce simple jeu de bascule ils réalisent des millions.

On peut donc considérer toute compagnie financière qui joue à la Bourse comme l'exploitation organisée des niais par les fripons.

Qu'est-ce que l'agiotage? Le trafic sur une éventualité de bénéfice. Chacun de nous a la liberté d'évaluer à sa fantaisie un bénéfice imaginaire ; il a aussi la liberté de vendre au prix de sa fantaisie cette hypothèse de bénéfice : de là l'agiotage.

Comme l'homme est prudent de sa nature et l'écu encore plus que l'homme, il semble au premier abord qu'une entreprise incertaine devrait toujours être cotée au-dessous de sa valeur; car l'incertitude, économiquement parlant, est une cause de dépréciation.

Il en serait ainsi évidemment si chacun achetait le titre qui donne droit à un dividende éventuel avec T intention de le garder et de faire, comme on dit,

un placement. Mais loin de là, on achète simplement ce titre pour lui donner un surcroît de valeur et le t revendre à prime, grâce à cette plus-value de convention.

Pour qu'il y ait prime, il faut qu'il y ait hausse; pour qu'il y ait hausse, il faut qu'il y ait une classe d'hommes intéressés à la faire; or, partout où il y a chance de prime, cette classe accourt à la curée.

De même que les tables tournantes tournent d'autant mieux qu'on a plus le désir de les voir tourner, de même les actions d'une société montent d'autant plus qu'on a le désir de les voir monter. Plus elles montent, plus on les achète pour bénéficier de la différence, et plus on les achète, plus on les fait monter en vertu de ce principe d'économie politique : que la valeur est proportionnelle à la demande.

La hausse engendre donc la hausse dans le monde de l'agiotage, et l'engendre artificiellement en dehors de la valeur réelle de la chose vendue. Aussi longtemps que dure la période d'ascension, tout va bien pour tout le monde, tour à tour acheteur et vendeur. J'ai acheté dix francs un morceau de papier, et je le revends vingt francs à un troisième acquéreur qui le revend trente francs à un quatrième, et ainsi de suite à l'infini. Jusqu'alors chacun de nous a réalisé un bénéfice sans avoir ira centime à débourser.

Si la hausse voulait ainsi aller à perpétuité,

l'homme aurait trouvé la pierre philosophale. Il produirait la richesse à volonté, sans aucune espèce de travail. Malheureusement il arrive un instant où cette enchère toujours ascendante atteint un chiffre tellement disproportionné avec toute espèce de réalité, que personne ne peut espérer de surenchère. Mais comme alors le dernier détenteur du titre serait obligé d'acquitter toute la série de primes gagnées avant lui par toute la série de joueurs, il cherche au plus vite à repasser à une autre main ce titre dangereux grevé d'une si lourde hypothèque.

Ce titre, étant plus offert que demandé, tombe par la même raison qu'il était monté. Car, en économie politique, nous l'avons dit, la valeur est toujours équivalente à la demande. Il en est de l'agiotage comme de ce jeu d'enfants où l'on promène, de main en main, la dernière étincelle d'un tison. Le petit bonhomme vit encore! Et il va et il court ainsi, et il revient et il va toujours. Le petit bonhomme vit encore ! Mais quand il vient à mourir dans la main d'un enfant, celui-là doit payer pour tous les autres joueurs.

La chute est terrible. La hausse marchait encore avec une certaine régularité, car on apporte dans le calcul du gain une apparence de réflexion. Mais lorsqu'une entreprise fondée sur l'agiotage commence à baisser, il n'y a plus de transition ni de temps d'arrêt. Chacun a peur de voir crouler la maison sur sa tête, chacun veut échapper à la catastrophe, et,

par sa panique même , la précipite avec une vitesse accélérée. Voilà pourquoi toute époque d'agiotage a été suivie d'une effroyable crise financière , aussi bien sous le ministère de Law que sous le ministère de Galonné.

Et comment en serait-il autrement? L'agiotage, qui n'est qu'un jeu sur une grande échelle, ne crée pas plus que le jeu une nouvelle richesse. Il déplace seulement la richesse déjà créée. 11 faut que l'un paye ce que l'autre a gagné, et le paye au dépourvu le plus souvent, et en comptant être payé au lieu de payer. 11 fait forcément banqueroute. Mais une banqueroute n'est jamais isolée. Une fortune ruinée entraîne toujours une foule d'existences dans sa ruine. Le désastre financier, ainsi répercuté d'écho en écho, finit par ébranler toute la société.

Ce n'est pas tout. En offrant au capitaliste, du jour au lendemain, un bénéfice en quelque sorte improvisé, immensément supérieur au bénéfice ordinaire de l'argent partout ailleurs, l'agiotage attire à son coupe-gorge le capital disponible de la nation et le détourne de toute entreprise, utile et féconde, d'industrie ou- d'agriculture. Il diminue ainsi le travail de reproduction, et, en diminuant le travail de reproduction, il diminue dans la même mesure la richesse du pays. Aussi, l'histoire est là et nous l'appelons à témoignage, toute épidémie d'agiotage a-t-elle toujours appauvri le peuple et stérilisé le travail pour longtemps.

N'importe, le jeu est ouvert; il est ouvert par les gros spéculateurs pour piller les petits joueurs. Bien que les dupes aient vu dix fois les fripons à l'œuvre, elles n'en persistent pas moins à vouloir tenir la gageure. On ira dans cette rue Quincampoix, on y agiotera du matin au soir, on y roulera dans le ruisseau; qu'importe! si on attrape sa petite éclaboussure de richesse.

Quelle était donc cette princesse du dix -septième siècle qui, de temps. à autre, jetait une poignée d'or par la fenêtre de son palais pour appeler la foule à une curée dans la boue? Cette princesse avait imaginé, la première, la société en commandite, la mise en exploitation du Mississipi , la prime , le report , toute la richesse, en un mot, à la volée.

Le luxe provoque au jeu, et le jeu à son tour provoque à l'immoralité. Le brelan de la Bourse, en effet, arrache l'homme à sa destinée providentielle, à la vie austère du travail, qui seule enseigne la valeur de chaque minute et la vertu de chaque goutte de sueur; il allume, en outre, dans le cœur du joueur un appétit furieux de richesse, non de richesse laborieusement et honorablement acquise, mais de richesse enlevée à la minute, comme d'un coup de baguette.

Pour apaiser cette soif de l'or à tout prix, le père de famille bravera intrépidement toute considération d'honneur et de prudence; il jettera sur le tapis, sans hésitation, sans honte, la dot de sa femme, son

dernier lambeau de patrimoine , le dernier morceau de pain de son enfant.

A-t-il perdu : il vivra comme il pourra ; sa femme ira au petit bonheur de son côté, et sa fille aussi. Quant à lui, il battra le pavé, il exercera le métier de chevalier d'industrie.

A-t-il gagné, au contraire : il ira porter son gain au plaisir, car un vice en appelle toujours un autre à sa suite par une sympathie de nature.

Qu'importe l'argent ainsi prodigué à l'ostentation ou à la débauche! Il le retrouvera toujours quand il voudra. Le jeu n'est-il pas dans sa pensée un caissier complaisant chargé d'acquitter indéfiniment la dépense? Que reste-t-il de tout cela? Dix mille personnes ruinées, et une douzaine de Samuel Bernard, condamnés ou acquittés en police correctionnelle.

Il y a quelque temps j'allais voir un de ces joueurs à coup sûr qui ont eu le talent de gagner des millions par des moyens abrégés. C'était autrefois une espèce de Figaro à la tête de plusieurs métiers, qui vivait au jour le jour; le dieu des taupes seul pourrait dire de quel salaire. Il avait essayé de la peinture, puis de la sculpture, puis il avait voyagé à l'étranger aux frais de l'État. Aujourd'hui il habite un hôtel nouvellement bâti aux Champs-Elysées. Il voulait acheter une masure historique, dans mon canton, avec l'intention sans doute de porter le nom de cette gentilhommière. Il m'avait écrit pour me charger de cette emplette.

Au moment où j'entrais dans la cour de son hôtel, une escouade de palefreniers en veste rouge étrillaient au grand air une demi-douzaine de chevaux anglais. Après avoir monté un escalier de marbre, éclairé par une gigantesque lanterne dorée, je trouvai, sous le vestibule, un valet de chambre, en cravate blanche , les mollets à l'air, qui m'introduisit dans une immense galerie vitrée, tapissée de camellias et d'arbustes du Japon.

Je ne sais quel ennui secret planait dans l'atmosphère, mais on le respirait, du premier pas, comme une vapeur d'opium. On marchait entre une double rangée de perchoirs surmontés de perroquets de différentes nations. 11 y en avait de rouges, de bleus, de verts, de cendrés, de jaunes, de blancs; mais tous pris de nostalgie, déguenillés et roulés en boule, ils sommeillaient sournoisement le bec dans le jabot.

A l'extrémité de la galerie il y avait une petite table dressée devant une cheminée de la Renaissance; car, à ce moment, le maître déjeunait seul, toujours seul, d'un petit pain au lait et d'une tasse de chocolat; son estomac refusait déjà le service. Après m'avoir infligé un quart d'heure d'attente, il daigna enfin paraître. Je pus voir, pour la première fois, un Turcaret six ou sept fois millionnaire.

C'était un ci-devant jeune homme, long et maigre, avec un nez de travers. Il avait le regard terne et semblait porter la nuit sur la figure. Voici quatre ans

à peine qu'il a improvisé ses millions à la Bourse, et déjà il a épuisé toutes les curiosités de plaisir. 11 ne frémit à aucune sensation. Le vin de Champagne n'est plus pour lui qu'une mousse sans esprit, et la femme qu'un billet de banque de moins dans sa cassette. Il bâille, ou il dort, ou il semble toujours dormir; on dirait un somnambule à le voir marcher.

Il a communiqué son spleen aux murs de son hôtel. Les perroquets de la galerie semblent ses pensées détachées fixées sur des perchoirs. Nulle sympathie chez lui pour l'art ni pour la pensée : pas un livre, pas un tableau; un jour seulement il voulut faire acte de munificence, il acheta un musée : savez- vous lequel ? Le musée d'un pair de France qui avait dépensé six cent mille francs à réunir tous les chefsd'œuvre de pornographie.

Et voilà pourquoi cet homme a dévoré à la Bourse le patrimoine de trois ou quatre cents familles. Et maintenant, calculez dans votre esprit quelle dépense de corruption il faudra pour dégourdir ce financier blasé. Quand le regard d'un millionnaire flotte dans l'espace, il n'y a pas une mère de famille qui ne doive trembler.

Ah ! c'est qu'il a cherché, dans cette Californie de l'industrialisme, le bien-être pour le bien-être, le quart d'heure satisfait, le contentement de l' épiderme sans idée d'amélioration pour lui-même ou pour son pays. Mais le bonheur n'est que dans Tes-

prit et par l'esprit. C'est l'esprit qui le juge et le proclame bonheur. 11 n'a pas accordé au corps lapait usuraire ici-bas ; il se l'est réservée à lui-même en vertu de son droit de souveraineté.

Lorsqu'un homme, abandonné du dieu intérieur, demande à la richesse les joies fugitives des sens évanouies avec la sensation, au lieu de lui demander les joies immuables, inépuisables de la pensée ou de la conscience, il interroge, il torture en vain la matière, il ne peut lui arracher que la lugubre mélancolie de Sardanapale et de Tibère.

L'ivresse, et après l'ivresse le dégoût; la volupté, et après la volupté la débauche : voilà le cercle fatal. A force d'avoir abusé de la vie, il en a horreur. Comme le satrape anglais au retour de l'Inde, il n'aspire plus qu'à se couper la gorge sur un monceau de billets -de banque, impuissants désormais à lui payer une distraction.

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