‹ La nouvelle BabyloneChapitre 6 sur 58 · PARIS INTELLECTUEL · texte numérisé non relu

PARIS INTELLECTUEL

Je n'y peux plus tenir. Je ne sais sous quelle étoile on vit ici, ni dans quelle atmosphère; mais je sens autour de moi quelque chose de malhonnête ; je ne respire plus, j'étouffe; je retourne au plus vite me retremper au grand air de mon village.

Qu'est deyenu le Paris d'autrefois, le Paris inspiré qui pensait, qui parlait, qui rayonnait dans l'espace, qui jetait chaque jour au monde une œuvre, une vérité, une liberté, une découverte?

Ah ! sans doute, c'est encore ici qu'on sait le mieux donner à manger à l'Europe, le mieux étaler la grâce d'une rotonde de soie surmontée d'unie tête de femme comme d'une girouette, le mieux réjouir le regard par la perspective à perte de vue d'une rue indéfiniment alignée d'arcade en arcade, et garga-

riser l'oreille de la délicieuse pluie battante de la musique italienne.

J'aime la France. Je l'aime quand même, comme un bon fils doit aimer sa mère, fût-elle coquette. Je reconnais volontiers qu'on fabrique d'excellent taffetas à Lyon, qu'on récolte un vin ineffable à Bordeaux, qu'on distille une eau- de-vie incomparable à Cognac, qu'on récolte une truffe miraculeuse à Périgueux ; je rends volontiers justice à notre carrosserie, à notre bimbeloterie, à notre orfèvrerie, à notre parfumerie, à notre génie d'invention sur l'article de la mode et de l'élégance.

Mais, hélas ! la France ne pense plus, elle ne rêve plus, elle ne sait plus même ou ne paraît pas savoir ce qu'elle a cru ou entrevu, ou fait, ou dit à son jour de sa foi en elle-même et de sa grandeur. Elle a éteint son âme ou l'a laissé éteindre par un souffle de passage ; et de toute la flamme et de toute la lumière du passé, que reste-t-il en ce moment? Rien, si ce n'est çà et là, par oubli, le reflet d'une gloire. ancienne.

Voulez-vous voir maintenant et toucher au doigt jusqu'à quel degré un peuple ennuyé qui a besoin de mettre son ennui en commun pourra pousser la sympathie de la bêtise ? Rappelez-vous la danse de Saint- Guy universelle des tables tournantes. Il y eut un temps, et c'était hier, où la France n'avait plus qu'une presse, qu'une tribune, qu'une conversation, qu'une littérature, c'était la table à jouer ou la table à manger.

La première fois que je vis une table tourner, c'était dans une nombreuse réunion, chez un voisin de campagne légèrement attaqué de fouriérisme. Jeunes, vieux, mères, filles à marier, têtes chauves, tètes blondes, tous en rond, mains contre mains, la tête penchée sur le sombre acajou comme sur le trépied de la Sibylle, nous consultions de l'œil le moindre frémissement du bois et attendions le passage de l'esprit.

Bientôt l'esprit frétilla dans la fibre de la table et frappa du pied pour avertir de sa présence.

— Qui es-tu? lui demanda le médium,

— Un esprit.

— Où demeures- tu?

— Dans Saturne.

— Ton état?

— Musicien.

— Pourrais-tu nous donner un échantillon de ton talent?

— Volontiers.

L'esprit débita, par la méthode Chevet, un hymne à la terre, plus pathétique qu'un oratorio de Mozart; c'était, du moins, l'opinion formelle du mélomane phalanstérien, et, pour le prouver, il nous répéta un jour, en petit comité, ce fragment de musique tombé de Saturne.

La seconde fois que j'assistai à une séance de table tournante, c'était au presbytère; le curé, le bedeau, un marguillier, je ne sais plus qui et moi, six augures

en tout, dressés sur nos doigts en compas, comme des hérons sur leurs pattes, nous attendions par une nuit d'hiver, la bouche béante, que la planche épileptique voulût bien nous parler dans la manche de notre habit. Les volets étaient fermés, les tisons du foyer à moitié éteints. Au dehors , le vent soufflait avec violence. La lune, roulée dans l'écume des nuages, versait, de temps à autre, une funèbre clarté sur la campagne. Les chiens aboyaient à la porte du cimetière. Les rafales engouffrées dans la cheminée gémissaient douloureusement. L'aiguille venait de marquer minuit; une voix cria au sommet du clocher. Était-ce la voix du hibou?

Tout à coup la table interrogée fait une explosion et répand autour d'elle comme une odeur de roussi. La lampe pâlit, le tison éteint jette une dernière étincelle; un coup sourd retentit sur le parquet.

— Me voici.

— Qui es-tu?

— L'Antéchrist.

— Où demeures-tu?

— Dans l'étoile de Lucifer.

A ce mot de Lucifer, curé, bedeau, sacristain, marguillier renversent la table et battent en retraite.

La troisième fois enfin que je rendis visite à la table parlante, c'était au sein d'une famille américaine, émigrée en France pour essayer notre soleil du Midi. Une blanche fille de Boston aux longs cheveux cendrés, aux doux yeux bleus comme pleins du

ciel, avait la main posée sur une table de bois de rose et interrogeait l'esprit inconnu d'un doigt encore frémissant du feuillet de la Bible qu'elle venait de lire. Un beau jour d'été mourait en ce moment; elle avait ouvert sa fenêtre pour en recevoir le voluptueux adieu; le dernier rayon du soleil descendait, de cime en cime , la pente boisée de la colline et jouait dans la tenture de la croisée, chargé de la poussière d'or d'étamines qu'il avait ramassée en passant sur les magnoliers et les rosiers; un calme profond régnait dans l'atmosphère; la brise, cette vie de la fleur, était tombée; la fauvette jetait encore sous la feuille une note défaillante comme l'évanouissement de l'amour : on eût dit que le monde faisait silence pour la venue d'un mystère.

La jeune fille, la tête inclinée sur l'épaule, attend la réponse du ciel à sa demande... Elle ne l'attend déjà plus; la table a frémi, et, comme la corde de la lyre, elle a exhalé sous son doigt une mélodieuse vibration. Un doux parfum de lis nage dans l'atmosphère.

— Me voici.

— Qui es-tu ?

— Un ange.

— Où demeures- tu ?

— Dans l'étoile de la Vierge.

— Que viens-tu faire ici?

— Apporter au monde un nouvel Évangile.

— Parle, je t' écoute.

— Aime d'abord, et quand tu auras aimé, tu pourras me comprendre.

A ce moment la jeune fille sentit glisser sur son cœur une flamme tiède, moite et douce comme le satin de la fleur. Elle ferma les bras sur sa poitrine pour retenir l'hôte invisible; mais déjà la flamme ambroisienne avait remonté sur sa lèvre, sur sa figure, et y avait laissé la divine pâleur de l'extase comme la trace de son passage. Et rêveuse, immobile, elle suivait encore du regard , de la pensée , l'ange évanoui à travers l'espace. Elle a voulu aimer pour le revoir; mais, le jour où elle aima, elle oublia l'hôte invisible : elle n'avait plus besoin de demander au ciel le secret du bonheur.

Je confesse que toutes ces tables qui, selon l'heure, le lieu, le médium et le doigté, émettaient, à simple pression, un esprit tantôt ph al ans té rien, tantôt séraphin, tantôt Lucifer, m'avaient donné une assez pauvre opinion des tables derviches, d'autant plus que certains boursiers, croupiers, brelandiers du grand brelan de la hausse et de la baisse, avaient obtenu, du mélange de leurs mains avec toutes sortes de mains, encore un esprit qui demeurait dans l'étoile de Mercure, et qui prédisait une semaine à l'avance la cote du Grand- Central. Je voulus m'assùrer par moi-même de la réalité de l'esprit frappeur et le mettre à mon tour sur la sellette.

Un soir donc que la pluie tombait, seul temps convenable pour faire la conversation avec son ino-

bilier, je pris à partie le guéridon où je pose le soir ma bougie.

Je mis mes deux mains en cercle, selon le rite convenu, et j'évoquai pieusement la venue de l'esprit. Mais après une heure d'évocation, d'abjuration, pas d'Ariel, pas même de symptôme avant-coureur d'Ariel; ni frémissement, ni pétillement, ni quoi que ce soit qui pût trahir le passage ou le travail du fluide. Définitivement, j'étais un mauvais médium, je repoussai le guéridon à sa place et je me cotîchai de dépit.

— Pauvres têtes de mon temps, pensais-je, quand vous faites tourner les tables, vous vous calomniez sûrement ; ce ne sont pas les tables qui tournent!

Comment concevoir que la France incrédule ait pu croire un instant au prodige des tables à manger, des tables à écrire, qui valsaient, chantaient, parlaient ou prophétisaient comme Jean-Baptiste ? Croiriez-vous, monsieur, que le clergé français, piqué à son tour de la tarentule , ait vu dans cette folie une sorte de rivalité contre la religion ; que l'épiscopat ait fulminé mandement sur mandement, pour excommunier la valse des guéridons ; que l'abbé Bautain enfin ait écrit une brochure pour démontrer ■que l'esprit valseur n'était autre chose que le démon !

On disait depuis le moyen âge : Où donc est le diable? que fait-il ? à quoi songe-t-il? personne n'en

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entend plus parler. Est-il devenu ermite Sur ses vieux jours comme il l'avait promis? Mais le diable, que Ton croyait perdu, était seulement caché par excès de modestie, mais caché partout, grâce à son don d'ubiquité. Il n'y a plus maintenant un morceau de bois qui ne soit l'étui d'un diable; pour peu qu'on y mette le doigt, Satan fait explosion.

Le monde, au dire de l'abbé Bautain, n'est que le panthéisme du diable ; le diable est en tout; le diable est tout, tout est diable; tout: notre bureau, notre lit, notre fauteuil , notre prie-Dieu lui-même. Lorsque nous écrivons, nous écrivons sur le dos du diable, lorsque nous nous asseyons sur une causeuse , nous tombons dans les bras du diable, lorsque nous nous endormons, nous rêvons à côté du diable, et lorsque nous prions... j'espère que cette fois il a l'honnêteté de décamper. Étonnez-vous, après cela, que le monde soit si corrompu. Il faudra bientôt brûler son mobilier par mesure de salubrité publique.

Aujourd'hui le spirite a remplacé le médium. La confrérie des spirites constitue une sorte d'Église occulte qui prétend entrer en conversation suivie avec le monde entier. Plus d'immensité, plus de cloison dans l'espace, plus d'être visible, plus d'être invisible; terre et ciel, tout est de plain-pied; et, mort ou vivant, chacun peut désormais entretenir son parent, son ami, à travers l'espace et tromper ainsi la tristesse de l'absence.

J'ai connu une dévote spirite qui avait perdu sa fille

d'une maladie de poitrine et qui la retrouva un beau jour à l'aide d'une évocation.

— Où es-tu maintenant? #

— Au paradis.

— Tousses-tu toujours?

— Non.

— Couvre-toi bien le soir, de peur de la fraîcheur.

Quand Dieu fit le cerveau de l'homme, disait le maréchal Gramont, il le fit sans garantie. Que diraitil aujourd'hui si un spirite lui rendait la parole ?

Le peuple français passe à bon droit pour le peuple le plus spirituel de la terre, à une condition toutefois : c'est que la presse lui apporte chaque jour sa provision d'esprit . Lorsque sa ration du matin vient à lui manquer, il n'y a pas de charlatanisme si stupide, de mensonge si violent qu'il n'acclame d'enthousiasme.

Racontez un fait impossible à votre voisin, il lèvera les épaules. Revenez à la charge, il prendra un air recueilli et dira : Le fait mérite examen. A la troisième reprise , il y croira aux trois quarts ; à la quatrième , il y croira tout à fait. Il mettrait sa tête sur le billot pour sa conviction.

Il y a quelque temps, le docteur Véron avait ensorcelé le sud-ouest de la France, de la Garonne à la

Seudre , et de Langon à la Tremblade. On ne voyait dans chaque village, à la vitre du barbier, que la photographie du docteur avec sa face bouffie et sa frisure à la Franklin.

Le docteur Véron était bien le charlatan le plus effronté que jamais honnête homme ait trouvé sur son chemin. D'abord il n'était pas docteur, mais, simplement Véron, maréchal-ferrant de son état. Or, un jour qu'il ferrait une mule sur le pas de sa porte, l'idée lui vint de ferrer son semblable, et il imagina de dire qu'il guérissait à vue de nez toute espèce de maladie.

On commença par rire de la prétention, mais un métayer lui amena un dimanche une vache atteinte de mélancolie, laquelle rêvait sur le sainfoin sans vouloir y toucher. Le docteur Véron la traita on ne sait comment, et le lendemain la vache broutait dans la prairie. La nouvelle de cette cure merveilleuse descendit en un tour de main la rive droite de la Gironde. Il y avait alors dans le village de mon canton un militaire en retraite, légèrement avarié d'une estafilade dans une cuisse, et d'un rhumatisme articulaire contracté au passage de la Bérésina; on le nommait le capitaine Blanchet, bien qu'il n'eût jamais franchi le grade de sergent. Le capitaine dormait à peu près et digérait si peu que ce n'était pas la peine d'en parler. Il mourait à la sourdine, du consentement d'ailleurs de son médecin.

Or, un matin qu'il éprouvait le besoin de vivre, il

attela une rosse d'emprunt à un semblant de véhicule; il mit dans cette brouette ce qui avait été autrefois un héros, et, fouette cocher, il alla bravement consulter le docteur Véron. Il rentrait au village le soir même avec un regain de jeunesse. Il portait la tête haute comme à la parade.

À quelque temps de là, je le rencontrai qui grelottait au soleil , car depuis la retraite de Moscou il n'avait jamais pu relever le niveau de sa température*

— Eh bien ! capitaine Blanchet, vous voilà sauvé?

— Comme vous voyez.

— Et par quel procédé ?

— Par un procédé bien simple, si simple, en vérité, que la médecine doit avoir perdu l'esprit pour n'avoir pas su le trouver. Ce gaillard-là a d'abord palpé mon estomac; après quoi, il m'a dit : Ouvrez la bouche ! Et il m'a coulé dans le gosier une boulette attachée au bout d'une ficelle ; il Ta laissée là un instant, comme une ligne, jusqu'à ce que le mal mordît à l'hameçon; ensuite, il Ta retirée vivement, amenant du coup ma gastrite, pendue à l'extrémité comme une truite. Depuis lors, je dîne, je dors, et si jamais je parviens à me réchauffer, j'espère pousser jusqu'à la centaine.

Un mois après, le capitaine mourait.

Néanmoins, la foule criait au miracle, et à vingt lieues, que dis-je? à, soixante lieues à la ronde, tout ce qu'il y avait, dans la contrée, de paralysies, de

rhumatismes, de bronchites, de pituites, de scrofules, de fractures, de catarrhes, de fièvres tierces, de fièvres quartes, de coliques, de jaunisses, d'hydropisies, tout cela se leva comme un seul homme; et qui à pied, et qui à âne, et qui à dos de mulet , et qui en voiture, et même en calèche armoriée, se traîna, à la queue l'un de l'autre, vers la forge du maréchalferrant.

Ce fut une procession ou plutôt une invasion. On bivaquait , faute de gîte , dans la bruyère ; oh dormait pêle-mêle à la belle étoile. À voir cet hôpital ambulant couché sur l'herbe, le passant, avec un grain d'imagination , pouvait rêver à son aise de la vallée de Josaphat et du jour de la résurrection. Le docteur Véron circulait, la tête au vent, au milieu de ce monde écloppé, tâtait l'un, frottait l'autre, prononçait sur celui-ci un mot de grimoire, enfonçait son tire-bouchon dans la gorge de celui-là, et débouchait la maladie ni plus ni moins qu'une bouteille. La cérémonie terminée , chacun regagnait son clocher, gai comme pinson, et guéri comme le capitaine Blanchet.

Le pèlerinage continuerait peut-être encore à l'heure qu'il est sans la gendarmerie. Mais la police correctionnelle crut devoir citer le sauveur universel à comparaître ; et le miracle finit par un an de prison. Le docteur Véron rentra pour jamais dans l'obscurité. De temps à autre seulement, quelque bergère en peine va modestement, à la brune, sa

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cape sur la tête, le conjurer de la tirer d'embarras.

Passe encore que la médecine occulte trouve crédit à la campagne. C'est là qu'elle a toujours vécu et qu'elle vivra longtemps, hélas! en compagnie du reboutage et de la baguette de coudrier.

Mais voici que, à Paris même, dans la métropole de la pensée, un thaumaturge tombe on ne sait de quel ciel d'Afrique, et dit : Je suis le docteur noir, né de la nuit et du mystère. J'ai trouvé, à l'inspiration d'un démon familier, un remède jusqu'ici inconnu, le quinquina du cancer. Prenez et payez, car j'entends fixer la rançon de votre existence à telle somme avant le traitement, à telle autre pendant le traitement, à telle autre après le traitement : total, dix mille francs, payables par vpus ou par vos héritiers ; car il est convenu que je vous guérirai sans conteste, et la première preuve que je puisse vous en donner, c'est que je prévois le cas de votre décès.

Au premier bruit de la venue du messie, la capitale de la civilisation sourit de pitié ; elle eût dit volontiers au docteur noir d'aller débiter ailleurs son quinquina du cancer. Mais, un jour, elle apprit tout à coup que ce génie méconnu avait opéré comme par enchantement la guérison d'une tumeur déclarée inguérissable par la Faculté de Paris; et aussitôt la fanfare de la réclame sonne la victoire du docteur noir sur le cancer. On ne parle que du docteur noir dans les cercles et dans les journaux; on écrit, à sa gloire, brochure sur brochure; c'est à qui pourra

l'inviter à sa table, l'attirer dans son salon, le contempler, l'admirer, le fêter, le remercier, enfin, au nom de l'humanité sauvée.

La fleur de l'art, l'élite de la littérature, la gloire de la société parisienne, lui donne, à l'hôtel du Louvre, un banquet accompagné de la musique d'un régiment de cavalerie; et, au dessert, on boit, on trinque en l'honneur de l'homme qui a dompté le mal et tué la mort... Vous connaissez comme moi la fin de l'histoire. Le quinquina du cancer, essayé par ordre supérieur à l'hôpital de la Charité, refusa d'opérer un second miracle.

Aujourd'hui, on peut voir, dans la cour d'entrée de Sainte-Pélagie, sur le rebord d'une fenêtre grillée, un bouquet et une image. Ce rebord représente un autel, l'image un portrait, et le bouquet un culte dont le docteur noir est à la fois le prêtre et le fidèle. Il a profité du loisir de la solitude pour fonder une nouvelle religion.

Une folie ne vient jamais seule. Quand elle fait son trou dans l'imagination populaire, toutes les autres folies passent par la brèche.

Il y a quelque temps, je voyageais sur le chemin de fer de Lyon eh compagnie d'un gentilhomme napolitain, qui a vu plusieurs fois le miracle de saint Janvier et n'a jamais pu y croire une seule fois.

J'avais en face de moi un petit vieillard malingre, enseveli dans son manteau, la figure à moitié enfoncée sous un bonnet de soie noire. Ce vénérable

échantillon du premier empire avait la mine farouche d'un baigneur désillusionné de toute espèce d'eau soufrée.

A côté de lui siégeait, le buste roide et la paupière baissée, un jeune homme mystérieux, ombragé d'un grand paletot en forme de soutane; à première vue, je l'avais pris pour un séminariste en train de plaisir.

La locomotive avait franchi l'enceinte de Paris et jetait un coup de sifflet pour saluer l'entrée de la gare, lorsque mon voisin, le Napolitain, voulut bien m' offrir une place dans sa voiture. Mais je crus devoir refuser sa politesse.

— J'ai des bagages à soumettre à la douane, lui dis-je, et je craindrais de vous faire attendre.

Ce mot de bagages émut sans doute l'homme au paletot noir, car, levant les yeux pour la première fois, et les baissant aussitôt avec componction, il dit d'un ton de voix traînant :

— Oserais-je, monsieur, vous adresser une question ?

— Osez, répondit le Napolitain .

— Merci, monsieur; alors j'oserai vous demander s'il y a une douane à Paris?

— Je le crois bien; seulement ici on l'appelle l'octroi.

— Merci, monsieur ; me permettez-vous de vous adresser encore une question?

— Je vous le permets.

— Merci, monsieur; je prendrai alors la liberté

de vous demander si la douane retient longtemps les voyageurs.

— Gela dépend de la nature des bagages; avezvous beaucoup de colis?

— Je n'ai guère que six caisses d'eau , de vingt bouteilles chacune.

A ces mots de caisses d'eau, le vieillard caché sous son manteau dans l'angle du wagon tourna sa tête avec une expression d'ironie :

— Monsieur vient sans doute de Vichy?

— Je viens d'une source bien autrement merveilleuse.

Il ôta son chapeau et fit le signe de croix.

— Je viens, ajouta-t-il, de la fontaine de la Salette.

— Dans ce cas, reprit Te Napolitain, la douane pourrait rire de votre eau, et la confisquer comme eau-de-vie de contrebande.

— Si les beaux esprits de Paris, reprit l'homme au paletot, avec la mélopée rhythmée d'une leçon apprise, pouvaient rire de l'eau de la Salette...

Il ôta de nouveau son chapeau, il tira de sa poche un chapelet et en baisa le crucifix.

— Il faudrait désespérer de leur salut et croire en vérité qu'ils ont mérité le châtiment...

Gomme je le regardais fixement, il mordit sa langue et me glissa un coup d'oeil sournois.

— Quel châtiment? lui dis-je en souriant; vous pouvez parler ici en toute liberté.

— Le châtiment que Dieu leur a infligé en leur envoyant la révolution de Février.

J'aurais voulu entendre la conversation de la douane avec le courtier de la Salette et savoir si Paris avait définitivement mérité sa punition. Malheureusement l'heure pressait, je quittai la gare sans avoir vérifié le fait, mais je me promis bien ce jour-là d'éclaircir le mystère de la Salette. Or, voici ce qu'un abbé de ma connaissance a bien voulu m' apprendre à ce sujet. Une dame , habillée de jaune et coiffée d'un bonnet en pain de sucre, errait un jour sur une montagne de l'Isère, et, comme elle avait le cœur gros, elle pleura dans la fontaine de la Salette.

Et la source, auparavant tarie, jaillit aussitôt, et depuis ce temps-là elle coule toujours. Évidemment la dame jaune était la sainte \ierge, et l'eau de la Salette était une eau miraculeuse. L'évêque de Grenoble la mit en bouteilles et l'expédia aux quatre coins de l'univers; elle guérit toutes les maladies au choix, et ne coûte que cinq francs le litre, rendue à domicile. Mais ce n'est pas l'eau que le clergé vend à ce prix, il la donne au contraire pour l'amour de Dieu; c'est le verre seulement qu'il fait payer, et il tire , bon an , mal an , trois cent mille francs de son verre de bouteille.

Donc la pensée meurt en France ou tourne à la superstition ; je vous l'ai dit et redit , et j'ai besoin de vous le redire encore, non que le peuple français ait perdu la faculté de penser, il pense toujours au contraire , puisque la Providence a condamné l'homme à cette maladie inconnue de l'animal ; mais il pense au chacun pour soi , au chacun chez soi , à tout ce qu'il regarde, en un mot, comme la philosophie positive de l'existence.

Or, c'est précisément par excès de philosophie positive que la pensée rend ici le dernier soupir. Est-ce à dire cependant que je prétende jeter l'anathème au pot-au-feu et à la religion du ménage? Loin de moi une pareille injure à l'immense majorité de la nation! Que deviendrait la France, grand Dieu! si de

la banque à l'échoppe et de la ville au village, quiconque échange, fabrique, cultive, allait cfuitter son comptoir, son atelier, sa charrue, pour deviser de métaphysique ou rêver de poésie?

La vie est la vie en définitive, et pour 'qu'elle trouve son compte en ce monde, c'est-à-dire le vivre et le couvert, il faut bien qu'elle travaille du matin au soir; mais pendant qu'elle travaille ou après qu'elle a travaillé, il faut bien aussi que l'âme, à son tour, ait son compte, car l'âme fait partie de la vie comme le corps, son compagnon de chambrée. Or, l'âme a besoin de pensée. Que dis-je? l'âme; le corps aussi. Qu'est-ce donc que le travail, même le plus matériel, même pour la satisfaction la plus physique, sinon une idée transformée en outil et un outil dirigé par l'intelligence ?

Donc, au-dessus de la classe laborieuse absorbée dans la préoccupation courante de l'existence il doit toujours y avoir, sous peine de mort, car la société meurt quand elle cesse de penser, une classe brahmanique, en quelque sorte, qui entretienne religieusement et ravive sans cesse le feu sacré.

Tout homme, sans doute, n'a pas dans ce monde le temps de penser par lui-même en prenant la pensée dans sa plus haute acception ; mais il suffit qu'une élite pense au-dessus de lui pour que le rayon de l'intelligence tombe sur le front de chacun, et l'élève au-dessus de lui-même. Cette aristocratie intellectuelle donne la note à l'intelligence

humaine, et, du haut en bas de la société, l'esprit vibre ou du moins tend partout à vibrer à l'unisson.

C'est par cette raison que la littérature, expression générale de la pensée, grandit toujours une nation.

Je ne dis pas moralement, je dirais une sottise par excès de vérité, mais encore matériellement, car tant vaut l'âme d'une nation, tant vaut sa puissance de travail.

La sagesse superficielle, la pire sagesse à coup sûr, demandera peut-être : A quoi bon la pensée ? pour raboter une planche ou bien tourner une manivelle, la main suffit. La main suffit, dites-vous; mais qui dirige la main? Probablement la pensée; et la pensée la dirige d'autant mieux que l'ouvrier a plus l'habitude acquise de penser.

Pourquoi donc autrement l'habile ouvrier appartiendrait-il toujours au peuple intelligent, et, chez un peuple intelligent, à sa capitale, c'est-à-dire au rendez-vous même de l'intelligence? Qui pourrait nier aujourd'hui la supériorité de l'ouvrier de Paris sur l'ouvrier du reste de la France, et, à plus forte raison, de l'Europe, pour tout article de goût, d'art, de science? Il a cependant la même main que le Breton, le Languedocien, le Russe, le Croate; qu'a-t-il donc de plus pour justifier sa suprématie? Précisément ce génie de la main que donne, que peut seule donner l'inspiration toujours vivante, toujours présente d'une capitale comme Paris.

L'esprit, quelle que soit sa forme, science ou littérature, a la puissance contagieuse du levain. Quand on pense, quand on sent quelque part, on sent et on pense partout, ou par soi-même ou par raison de voisinage ; mais si, par une cause ou par une autre, soit défaillance en haut, soit lassitude en bas, la classe sacerdotale de l'intelligence vient à douter d'ellemême et si la masse vient à refuser sa curiosité à la parole, à l'instant même la société tout entière éprouve cet indéfinissable malaise de la nature à l'approche du crépuscule.

Ce n'est pas encore la nuit, mais le jour baisse ; l'ombre gagne; le génie disparaît le premier et, bientôt après , le talent. Où est la poésie ? où est la philosophie? où est l'éloquence? où est cette longue procession d'inspirés, de penseurs, d'historiens que la révolution de Juillet avait jetée comme une escorte d'honneur sur les pas de la liberté ? Tout cela meurt ; la terre se vide... Hélas! nous ne faisons plus que nous éclairer et nous réchauffer aux derniers rayons d'un soleil couchant.

Je ne connais pas de tristesse plus amère que cette prostration de l'intelligence, que cette stagnation de l'opinion publique, que ce rien monotone, que ce perpétuel rien, que ce lendemain toujours tombant sur la veille et retombant toujours le même, comme la neige retombe sur la neige et amoncelle en silence un second suaire sur un premier linceul.

Vivre, que dis-je? vieillir sans une occasion de

mérite, de dévouement, de quoi que ce soit qui prouve du moins qu'on a rempli la consigne de sa vocation, n'est-ce pas là un supplice plus lugubre encore que Job sur son fumier?

L'âme humaine, rejetée vers la matière, plonge alors et remue là dedans avec l'horrible et délicieuse fureur du suicide. Elle demande une littérature échauffée comme elle et parfumée des miasmes ardents de l'orgie. Mais la littérature est encore trop de fatigue pour une tête ébranlée de la fumée de l'ivresse. Il faut à la pensée quelque chanson niaise et populaire pour sa niaiserie. On dirait qu'en l'écoutant chanter elle jette un coup d'œil à son miroir.

Si cet état de l'âme pouvait durer, l'histoire compterait une Chine de plus dans l'univers.

Certes, on sait vivre en Chine comme ailleurs, travailler, aimer, chiffrer, faire fortune. On y mange bien , on y rit au dessert , on y engraisse , pour peu qu'on ait de retenue sur l'article de l'opium.

Que manque-t-il donc à ce peuple gras, pour compter devant Dieu et tenir une place dans la civilisation ?

Précisément une élite pensante, précisément une pensée, qui, sans cesse versée d'en haut, sans cesse épanchée en lui, le régénère, le vivifie, le rappelle à un autre idéal, à un autre témoignage de la portion divine de son être qu'un manteau richement fourré ou un râtelier abondamment garni. Faute de cette diversion, il fouille avec un lugubre acharnement le

fumier de la volupté bestiale ; il en tire encore çà et là un secret nouveau de frémissement à glacer la

luxure elle-même d'épouvante; et bientôt, pris de

dégoût pour la vie, pour lui-même, il expire mélancoliquement, une pipe à la bouche, d'une dernière bouffée de poison.

Vouloir ressembler à la Chine, c'est là ce qu'on pourrait appeler la fin du monde, car pour le dieu de la pensée autant vaudrait mourir.

Le peuple français n'aime pas à lire, il faut bien le reconnaître, mais il faut ajouter à sa décharge que de tout temps on a tout fait pour le décourager de la lecture. Prenez, une à une, les quatre ou cinq cents lois à l'adresse de l'imprimerie, de la librairie, du colportage, et vous verrez qu'on a soigneusement établi partout un cordon sanitaire pour empêcher l'intelligence de communiquer avec l'intelligence sans la libre patente de l'État.

La révolution de Février avait eu, dans le temps, une bonne inspiration; elle faisait cas du peuple, puisqu'elle l'avait proclamé souverain; mais elle savait que la souveraineté a besoin d'instruction. L'ouvrier allait au cabaret le soir, peut-être même allait-il ailleurs. 11 y laissait sa paye et quelquefois la santé.

La révolution de Février institua des lectures publiques dans tous les quartiers de Paris. Après sa journée de travail, la population laborieuse, heureuse de cette politesse, accourait en foule pour entendre lire les chefs-d'œuvre de l'esprit humain commentés par des hommes de talent. Les cabaretiers seuls et les droguistes pouvaient gémir d'une institution qui élevait le cœur et l'intelligence du travailleur. On l'a supprimée, cependant, je ne sais pourquoi , si ce n'est pas pour son titre de lectures.

Je vous parlais, il y a quelque temps, des entretiens de la rue de la Paix. Je n'ai fait que passer, ils n'étaient déjà plus. Le conseil de l'instruction publique a pensé que deux ou trois causeries par semaine sur une comédie de Molière ou une fresque de Raphaël, le tout entre quatre lampes, à l'adresse de femmes mûres et de barbes blanches, pouvaient, un jour ou l'autre, porter le désordre dans l'État, — et il a fermé ce modeste parloir.

Croiriez-vous, monsieur, qu'en fait d'instruction primaire, la France, la grande nation, la première nation, la nation de Voltaire, de Molière, de Montesquieu, de Descartes, marche à l' arrière-garde de l'Europe? G'est la statistique qui le dit, et on ne prend aucune mesure pour guérir cette maladie honteuse de l'ignorance, et dans quel pays? Dans un pays de suffrage universel.

Emile Souvestre parcourait la Suisse. Un jour qu'il escaladait une montagne, il rencontra, à mi-côte, un troupeau de vaches qui faisaient la même ascension que lui, mais du pas méditatif de laitières qui vont parfumer leur lait dans l'herbe aromatique des glaciers; à la queue des vaches marchait un jeune berger d'une vingtaine d'années, un aiguillon sous le bras et une peau de chèvre sur l'épaule; il tenait un livre à la main et paraissait absorbé dans sa lecture.

— Vous lisez là un livre intéressant, lui dit Souvestre.

— Hum ! répondit le vacher, oui et non ; je cherche du moins à le comprendre; mais vous pourriez m'en dire votre avis.

11 tendit le volume à Souvestre. C'était le Phédon de Platon.

— Est-ce que ce livre vous appartient? reprit le touriste français.

— A peu près.

— Gomment ! à peu près ?

— Oui, puisqu'il appartient à la commune.

Ainsi, en Suisse, la moindre bourgade possède une

bibliothèque communale, et un vacher peut lire Platon sans déroger, et entrer en conversation suivie avec le génie humain.

On songe bien à la vérité, en ce moment, à établir quelque chose de semblable en France; je désire jne tromper, mais je doute du succès.

En Angleterre, en Amérique, en Hollande, partout où la population a pris uri livre pour dieu, et porte son dieu dans sa poche, il n'y a pas de petit ménage qui n'ait sa bibliothèque et quelquefois deux bibliothèques, une pour le mari, une autre pour la femme; car, sous le ciel morne du Nord et dans ' l'atmosphère recueillie de la maison, la lecture fait partie de l'existence, comme le thé ou comme la prière.

Mais en France, nous préférons la causerie ou la flânerie. Sitôt qu'une femme peut quitter son* ménage, elle va bavarder avec la voisine. Chez le paysan comme chez le petit bourgeois , et chez le petit comme chez le gros bourgeois, le livre' passe pour un luxe, pour de l'argent perdu. Tout au plus achète -t- on l'almanach, et encore ai-je connu un client qui ne l'achetait que tous les deux ans, par raison d'économie. Il faisait servir l'almanach de l'année précédente à l'année suivante.

Comparez le nombre de feuilles imprimées en France ou en Amérique , et la France paraîtra une nation barbare à 'côté d'une nation civilisée; car enfin c'est à sa passion de la lecture qu'une nation témoigne du développement de son intelligence. . l'habite , comme vous savez , une assez jolie campagne illustrée d'un château dans le style de Mansard. Cette résidence princière appartient aujourd'hui à un rejeton de la haute aristocratie , à la fois marquis et sénateur. Le marquis a de

son cru quatre cent ïnille livres de rente , sans compter son traitement de sénateur pour ses menus plaisirs.

Son château, assis au sommet d'une colline, domine une prairie arrosée par l'unique rivière de la contrée. Ses pelouses, semées de corbeilles de géraniums enflammés, descendent en pente douce jusqu'au bord de Veau; de longues allées rêveuses plongent à perte de vue dans la nuit des marronniers.

C'est là, pour peu qu'on ait un grain d'imagination dans la tête, qu'on aimerait à errer, aux heures brûlantes du jour, pour savourer lentement la volupté intime du tête-à-tête avec une œuvre de génie.

Je ne puis voir une allée frappée, de distance en distance, de coups de soleil, sans avoir envie d'aller chercher un livre, pour me débarrasser de moimême et causer avec un homme d'esprit.

Mais le marquis ne reçoit ni une brochure, ni une revue, ni une lithographie, ni quoi que ce soit qui le rattache par un lien quelconque au monde de l'intelligence. Il possède seulement un exemplaire dépareillé des œuvres complètes de Walter Scott , par charité pour ses hôtes de passage , hommes ou femmes , habitués à prendre avant de dormir une potion de lecture.

Est-ce avarice? Nullement. Il a fait élever à grands frais, autour de son domaine, une véritable muraille

de Chine uniquement destinée à protéger la sécurité de ses lièvres et de ses lapins. Méprise-t-il l'intelligence? Pas davantage. Il ira volontiers au spectacle. Seulement il n'a jamais pu consentir à croire qu'un livre puisse être un objet de consommation, pas plus que le flot de la rivière qui passe sous sa fenêtre, ou le vent qui souffle dans sa futaie. Peut-être bien aussi qu'en ouvrant sa porte à la pensée il croirait mettre le feu à la maison. Après tout, c'est son affaire. L'empire du monde appartient à la lecture ; qui lira régnera, voilà l'oracle. Et si quelqu'un veut bien oublier le secret du siècle, un autre vient derrière lui, qui apprend de plus en plus à le connaître.

Or, précisément, au pied de ce château illettré, il y a, dans une petite combe, un ermitage dissimulé, comme pour une vie de mystère, sous un rideau de peupliers. Une famille anglaise est venue se cacher dernièrement au milieu de ce bouquet de verdure, on ne sajt trop pourquoi, si ce n'est qu'elle voulait boire le vin de Médoc à la source, pour plus de garantie.

Le mari, un peu mais bien peu gentilhomme de la reine, avait laissé la moitié de sa raison en Angleterre, et il noyait régulièrement chaque matin l'autre moitié dans un verre de cognac.

Cependant, bien qu'il eût l'âme toujours plongée dans la double nuit de la monomanie et de l'Ivresse, il recevait de Londres le Times, le Magazine, VIllus-

tralion, l'Economiste, la Revue d'Edimbourg, etc., un journal enfin d'horticulture. Un libraire de Londres lui envoyait d'office toutes les nouveautés de la science et de la littérature, appelées par le nom ou le talent de l'auteur à préoccuper ou à passionner l'opinion. Certes, l'infortuné avait garde de couper un seul exemplaire de la cargaison ou de lever la bande d'un journal, mais il trouvait sa dignité de gentilhomme anglais intéressée à suivre ou du moins à paraître suivre le mouvement intellectuel de sa patrie.

Voilà l'explication de la supériorité politique du peuple anglais. Il lit partout, jusqu'au pied de l'Himalaya; à peine a-t-il conquis une île déserte qu'il y fonde un journal ; mais en France on ne lit qu'en chemin de fer ou par un temps de pluie : la lecture n'est qu'une dernière extrémité, une façon désespérée de guérir l'ennui.

Au sein même de l'aristocratie parisienne, la femme qui vise le plus au bel esprit peut avoir dans son boudoir toutes les mièvreries de la Chine; mais neuf fois sur dix elle n'a pas de bibliothèque ; elle pourrait tenir peut-être ' à garder tel ou tel livre sous sa main, pour en user à son aise, mais elle aime mieux le prendre au rabais dans un cabinet de lecture.

Vous avez connu, de réputation du moins, cette petite duchesse, cette jolie figure ennuyée, cette femme d'un duc enfin? C'était une nature vaporeuse,

éthérée, perdue dans un nuage de mousseline. Elle vivait entre le ciel et la terre, elle marchait à peine une heure par jour, et encore avec l'ondulation de corps languissante et la gaucherie gracieuse du cygne sur le gravier. Le reste du temps, dans l'attitude asiatique, la tête sur le coude , elle rêvait, le regard vaguement flottant, et ce qu'elle. rêvait le soir l'étoile le redisait à la rose; j'espère que la rose aura gardé

le secret.

Eh bien, cette élégante patricienne qui, dans sa délicatesse d'hermine et son épiderme de sensitive, aurait frémi à la pensée de recevoir unç lettre autrement que sur un plat d'argent et de la main gantée de son majordome, feuilletait couramment sans pâlir, de son doigt de sylphide, n'importe quel roman de louage, encore imprégné de tous les parfums de bal masqué et anno'té, de la main d'un caporal, en style de corps de garde. Était-ce encore lésinerie? Non. Elle mettait volontiers un billet de banque dans un chiffon.

Ainsi, la France, qui ne pensait gi^rè, il y a dix ans, pense encore moins aujourd'hui; elle semble avoir formé une société de tempérance contre la lecture. Notre temps ressemble à ce Romain qui fit graver cette épitaphe sur son tombeau :

« Stabérius repose ici ; il naquit dans la pauvreté ; « il a laissé trois cent millions de sesterces; il n'a ja- « mais voulu entendre un philosophe; porte-toi bien « et imite-le. »

Notre génération n'a plus qu'un mot sur la lèvre : Amusons -nous et moquons -nous de nous-mêmes , craf enim. mori emur; en bon français : Après nous le déluge.

L'indifférence du • public réagit sur le talent de l'écrivain; l'heure passe sans dire une parole digne de rester.

Cherchez dans n'importe quelle direction de l'esprit, vous ne verrez pointer à l'horizon aucun génie ni aucun mouvement d'idées; entrez n'importe où, dans un cabinet de lecture ; — et encore non, le cabinet de lecture disparaît de jour en jour; on n'en voit plus qu'un seul dans le quartier latin. J'y ai vu en passant une tète grisonnante qui représentait le dernier lecteur français, et, au style attristé de sa figure, j'ai cru reconnaître un ancien ministre de l'instruction e t

publique. ^

Enfin, à défaut de cabinet de lecture, entrez dans ^

une boutique de librairie; que trouvez-vous àl'éta- ^et

«leur

:rç r

lage? Rarement une œuvre de politique, jamais une œuvre de philosophie. Tout au plus verrez- vous çà et là un roman. Non que je veuille médire du roman ; loin de là. Je le regarde comme le poëme du foyer.

Chaque siècle a son genre de littérature. Autrefois, on avait le théâtre; aujourd'hui, on a le roman, ce qui n'empêche pas qu'on aille encore au spectacle.

Est-ce un bien? est-ce un mal? Le monde a-t-il perdu au change? Faut-il regretter le temps où la tragédie écrivait sur sa porte : Ici on pleure; où la Comédie écrivait à son tour : Ici on rit; et où chacun, pour son petit écu, allait rire, au choix, ou bien pleurer.

On le dit; et pourtant, genre pour genre, le roman pourrait peut-être tenir la gageure contre le théâtre, car pour peu qu'on ait d'imagination on aimera mieux lire une œuvre que la voir jouer.

Il y a toujours, sur la scène, un tiers interposé entre le poëte et le spectateur, toujours un acteur, ' toujours une actrice qui interprètent la création de l'auteur, qui la matérialisent en quelque sorte au regard. Othello barbouillera sa figure de suie pour montrer son certificat de naissance. Macbeth aura la figure enfarinée pour exprimer le remords. Ophélie, la blonde, la vaporeuse Ophélie, née d'un rayon de lune sur la neige, apparaîtra sous la figure d'une grasse et grosse Flamande. Lorsqu'elle marche, elle se traîne; lorsqu'elle s'assied, elle s'écroule. Jamais

cette femme ne pourra se noyer; elle surnagera comme un ballon.

Mais le roman, c'est l'art pur, c'est l'esprit en communication directe avec l'esprit, sans personne en tiers, sans acteur, sans actrice, sans fard, sans poudre, sans gesticulation frénétique, sans éclat de voix, comme un coup de pistolet, à bout portant; c'est un théâtre commode, juste de là dimension de la main , que chacun de nous peut mettre sous son bras, emporter avec lui à la campagne, prendre, quitter, reprendre à l'heure de l'inspiration; car il faut aussi de l'inspiration pour lire, par conséquent un milieu inspirateur, le recueillement et le silence.

Une source coule à l'ombre de la frênière avec un léger murmure de rêverie. L'arbre y plonge sa cime renversée, sans qu'un souffle en brise l'image. C'est là, sous le frais crépuscule de la feuille , dans une atmosphère parfumée de menthe, que celui qui sait lire ira lire de préférence. Lire , c'est-à-dire collaborer en imagination à l'œuvre du poëte; car lorsqu'on lit un roman on fait autre chose que tourner la page d'un volume. On y met du sien, bon gré, mal gré, on y ajoute tout ce qu'on sent en lisant. Le romancier décrit une scène, raconte un personnage, mais ce paysage, mais ce personnage, le lecteur le recrée, l'anime dans sa pensée. A côté du roman écrit, il improvise un second roman sous-entendu laissé à son interprétation. Lorsqu'il suspend sa lecture, et

que, le regard levé, dans la muette extase de l'émotion, il suit, à travers l'espace, le rêve à deux qu'il fait avec le poëte, il peut dire comme ce peintre en mettant la main sur son front : Et moi aussi...

Le lecteur entre donc toujours pour moitié dans le mérite du romancier. Voilà pourquoi de notre temps on aime le roman ; chacun y attache un amourpropre d'auteur. Plus d'un esprit chagrin, je le sais, l'accuse de maléfice. On met à son compte la corruption de la société. Pas un vice dans ce monde, pas un crime qu'il n'ait soufflé, ou commis par procuration. Chaque fois qu'une rosière entre à l'hôpital pour accoucher, c'est le roman qui a escamoté son prix de vertu; chaque fois qu'une femme empoisonne son mari ou que le mari envoie une balle à sa femme, c'est le roman qui a versé le poison ou chargé le fusil. Voilà ce qu'on entend. Autant en emporte le vent; le roman brave l'anathème.

C'est qu'il porte un destin; c'est que, littérairement parlant, il représente un progrès sur le théâtre.

Il possède, en réalité, un clavier plus étendu , le dialogue d'abord et ensuite le récit. Il peut varier l'un par l'autre, compléter l'un par l'autre, et, àl'aide de l'un comme de l'autre, raconter, décrire, analyser, détailler, fouiller jusqu'au dernier repli, jusqu'au dernier mystère du coeur humain. Que lui fait l'heure qui sonne ou qui va sonner ? Il échappe à la tyrannie de minuit ; il a le temps à son service.

Que lui fait ensuite le sujet? Il prend son bien

partout et il mène l'action à sa fantaisie, sans passer par l'obligation sacramentelle de mettre à mort ou de marier qui que ce soit au dernier moment. Idée ou passion, drame ou sentiment, quelque chose qu'il ait à dire, il la dit comme il veut la dire, dans le délai et avec le développement qu'il entend lui donner.

Ce n'est pas en vain qu'un siècle adopte un genre de littérature , il faut que ce genre corresponde mieux que tout autre à la nature d'esprit, à la loi secrète du moment. A quoi sert de vouloir réagir aujourd'hui et protester contre la domination du roman? il règne, lui aussi, par le suffrage universel.

Mais qu'a- t-on fait, depuis quelque temps, de cette forme privilégiée de littérature?

On en a d'abord tiré le roman bohème :

Le mot dit tout. Le roman bohème! vous comprenez, le roman sans feu ni lieu; cela traîne la jeunesse à l'égout, cela raconte la vie décousue, cela poétise le vice pour le vice, le vice d'abord naïf, ensuite le vice expérimenté; cela dîne à la guinguette, cela couche sur la borne, cela meurt à l'hôpital et reçoit, chemin faisant, la croix d'honneur. Et pourtant paix à sa mémoire ! Qui sait, peut-être? il valait mieux que sa destinée.

Ensuite le roman pimpant :

Le roman pimpant porte le chapeau sur l'oreille, et va droit son chemin. Que lui fait l'invention, la conception, la poésie, la vérité ou l'analyse de ca-

ractère? Il tient uniquement à montfer qu'il peut brocher sans sourciller quatre cents pages d'esprit. C'est un numéro du Charivari en un volume. On le lit sans fatigue; on le dépose sans regret; on le reprend à n'importe quelle page avec le même plaisir; car, à chaque page, on retrouve la môme crème fouettée, la même façon de mystifier le lecteur.

Ensuite le roman réaliste :

On a cru devoir encanailler le roman sous prétexte de réalisme. Cependant si l'art a une raison d'être à côté de la réalité, c'est pour dire autre chose, probablement, que la réalité. A quoi bon écrire, alors? À quoi bon lire, surtout? On n'a qu'à prendre sa canne et qu'à faire un tour dans la rue Mouffetard.

Ensuite le roman personnel :

Est-ce bien là le nom qu'il faut donner à ce monstre littéraire , moitié chimère , moitié réalité , appelé Elle et Lui ou Lui et Elle, espèce de plaidoyer en séparation de corps entre deux amants. « J'avais un ami, disait un médecin; il mourut, je le disséquai. » Une femme a aimé un homme; cet homme meurt; elle dissèque le cœur du mort sous prétexte de roman, et le jette en pâture au public.

Enfin le roman scandaleux :

A quoi bon le talent? Le scandale suffit, et avec cela le dernier roman venu pourra filer, en moins d'une année, jusqu'à sa quatorzième édition; et savez- vous par quelle inspiration de génie? Pour une scène de nuit montrée au lecteur par le trou de la

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serrure. La poésie débraillée de la chemise peut seule dégourdir aujourd'hui l'imagination refroidie d'une dame de la Chaussée-d'Antin.

Le roman d'alcôve ne suffit même plus. à notre génération. De débauche en débauche de lecture, la classe désœuvrée en est arrivée à consommer je ne sais quelle petite littérature fermentée, imprimée sur papier vélin , et couverte de papier rose glacé ; l'histoire de l'amour, l'histoire de la Montespan, l'histoire de la Pompadour, l'histoire de la Du Barry : la courtisane sur le trône , la royauté de la courtisane. N'ayez pas peur au titre; voici Cette drôlesse, voilà les Baisers maudits. Prenez et lisez; voulez-vous mieux encore?

Mademoiselle Mogador profite des loisirs du mariage pour nous raconter sa vie publique ; mademoiselle Rigolboche nous livre sa personne secrète avec photographie à l'appui, comme pièce de justification.

Il faudra enfin mêler l'odeur du sang au parfum de l'orgie et verser sur le fumier de la prostitution le baquet de la guillotine, et un homme du nom de Sanson écrira les mémoires de l'échafaud.

YI

Je trouvai l'autre jour sur ma table une brochure intitulée //. B. C'était la biographie d'une initiale racontée par un anonyme. Qui donc avait pu glisser dans ma chambre cette énigme sur papier vélin? Il a cru devoir m'apporter une nouvelle pièce justificative de la démoralisation de la littérature.

Mais comment pouvoir déchiffrer, à première lecture, le double incognito de l'initiale et de son biographe? les noms propres sont partout laissés en blanc pour dérouter la curiosité. On dirait une cdfispiration vénitienne où tous les personnages sçnt masqués. La brochure commence ainsi :

« Il y a un passage d'Homère qui me revient « souvent en mémoire. Le spectre d'Elpénor apparaît « à Ulysse et lui demande les honneurs funèbres :

« Ne me laisse pas sans être enterré. » Aujourd'hui, « l'enterrement ne manque à personne, grâce à un « règlement de police. Mais, nous autres païens, « nous avons aussi des devoirs à remplir. Un départ, « une mort, doivent se célébrer avec une certaine « cérémonie, car il y a là quelque chose de so- « lennel. »

Ainsi, cette brochure est l'oraison funèbre d'un païen, prononcée à mots couverts par un autre païen. Mais quel est le nouvel Elpénor qui, du fond de sa fosse, demande un souvenir à un ami? Ulysse, c'est-à-dire le biographe, garde le silence. Il nous raconte bien qu'Elpénor faisait des livres à ses moments perdus, mais quels ouvrages a-t-il écrits? Je n'en trouve le titre nulle part; cependant H. B. avait du talent.

« Je m'imagine, dit son biographe, que quelque « critique du xx e siècle découvrira les livre de B. « dans la littérature du xix e , et leur rendra la jusce tice qu'ils n'ont pas trouvée auprès des contem- « porains. C'est ainsi que Shakspeàre, oublié du « temps de Saint -Évremond, a été découvert par « Garrick. »

H. JB. est donc un auteur incompris qui attend qu'un nouveau Garrick, en train de naître pour la circonstance, lui restitue l'arriéré de son génie. Cette première révélation nous aidera peut-être à connaître le nom clandestin resté au bout de la plume du biographe. Le talent, même méconnu, n'abonde pas tel-

lement sur le marché, que nous ne puissions à la longue compléter l'initiale d'un nom connu, destiné encore à grandir.

Donc, à force d'interroger la brochure, de tourner et de retourner la page, j'ai fini par découvrir d'abord à cette ligne, puis à cette autre ligne, qu'Elpénor avait été auditeur au conseil d'État, commissaire aux armées, protégé par M. D... sous l'empire, et, enfin, diplomate sôus Louis-Philippe, avec une si merveilleuse finesse, qu'en écrivant au ministre il mettait le chiffre dans la lettre chiffrée.

Eh bien, entre tous les noms justiciables de la biographie, je n'en vois qu'un seul qui ait pu figurer au conseil d'État, à la retraite de Moscou, dans la diplomatie, dans la littérature, et laisser à toute force une réputation inférieure à son talent. Ce nom est lui-même le nom d'un autre nom, ce nom est Stendhal, l'auteur de Rouge et Noir, de la Chartreuse de Parme , etc. Mais Stendhal est le talent; Beyle est l'individu. H. B. est donc Henri Beyle, successivement auditeur, commissaire, protégé de M. Daru, finalement consul en Italie.

Mais pourquoi venir maintenant, dans la nuit de l'anonyme, évoquer l'ombre du romancier de Rouge et Noir? L'Clysse inconnu nous l'a dit : « Parce qu'un « départ, une mort, doivent se célébrer avec une « certaine cérémonie, et qu'il y a là quelque chose « de solennel. »

Je me défie du solennel sous la plume d'un païen.

i*4 LA .XOIYELLE 1ABYLOXE.

Je prie donc la compagnie bonnéte de vouloir bien sortir, car, si elle voulait pousser plus loin la curiosité, elle brûlerait son doigt, je l'en avertis, à la troisième page de cette brochure.

Maintenant que voilà la porte fermée, je puis vous dire à l'oreille que cette brochure, écrite avec amour, et imprimée avec luxe, contient la plus incroyable orgie de paroles qu'un bel esprit entre deux vins ait jamais faite dans aucune ruelle.

«B , dit l'anonyme, lisez Beyle désormais,

« n'avait aucune idée religieuse, ou, s'il en avait, a il apportait un sentiment de colère et de rancune « contre la Providence. Ce qui excuse Dieu, disait-il, « c'est que Dieu n'existe pas. »

Et un soir, il développa cette thèse au long chez madame P.... Je suppose madame Pasta.

Certes, je ne veux pas surfaire le délit de Beyle; je ne pense pas qu'un jeu de mots lâché en passant contre Dieu par un farceur en goguette, pour égayer un philosophe en jupe, entre un sourire et une cavatine, mérite sérieusement la police correctionnelle. M. Beyle a dit cela sans le vouloir, sans y songer, pour faire une épigramme aux dépens de son intelligence. Il avait confiance dans la miséricorde du temps pour ensevelir à jamais cette bouffonnerie d'impiété. Il n'y a donc pas lieu de faire un procès à sa mémoire sur une polissonnerie de petit souper.

Mais pourquoi faut-il que, plusieurs années après, un ami, un païen, vienne, sous le prétexte de renouer

LfL NOUVELLE BABYLONE. 183

pieusement le pacte solennel des morts avec les vivants, soulever la pierre d'une tombe pour en tirer une leçon d'athéisme, st reprendre un blasphème tombé dans l'oubli pour le perpétuer sur vélin? De sorte que la conversation à huis clos du salon de madame Pasta court maintenant les salons de Paris, commentée et applaudie par la brillante jeunesse qui prêche officiellement le respect de la religion, comme supplément au respect de la propriété.

Et cependant, Beyle faisait aussi bon marché de la propriété que de la religion. Lisez plutôt cette page de son biographe :

« Il convenait de la fascination exercée par l'em- « pereur sur ce qui l'approchait. Et moi aussi, dit-il, « j'ai eu le feu sacré. On m'avait envoyé à Brunswick « pour lever une imposition extraordinaire de cinq « millions. J'en ai fait rentrer sept, et j'ai failli être « assommé par la canaille. Mais l'empereur demanda « qui avait fait cela, et dit : C'est bien. »

Qu'un homme tire vanité, dans l'intimité du tèteà-tête, d'avoir pressé l'éponge d'une capitation de guerre jusqu'à lui faire rendre sept millions au lieu de cinq, je ne saurais prendre ce fait au tragique ; je n'y vois autre chose qu'une gasconnade de mauvaise action. Mais que penser de l'anonyme qui vient ramasser cette fanfaronnade oubliée, et tourner la conçussion eji facétie? Il ne faut jamais jouer avec le vol, ni aller au secours du voleur, quand même le voleur

aurait une femme d'esprit pour plaider son innocence.

Hélas! je dois déclarer ici, sur la foi du biographe, que Beyle traitait encore plus irrévérencieusement la femme que la propriété.

« B...., lisez toujours Beyle, m'a toujours paru « convaincu de cette idée très-répandue sous l'em- « pire, qu'une femme pouvait toujours être... » Je passe le verbe.

« Et que c'est pour tout homme un devoir d'es- « sayer. Ayez-la d'abord, c'est ce que vous lui devez. « Un soir, à Rome, il me raconta que la comtesse « Cini venait de lui dire voi au lieu de lei 9 et il me « demanda s'il ne devait pas... »

Je passe encore le verbe.

« Je l'y exhortai fort, » répond l'anonyme.

Vous l'y exhortiez fort, monsieur? Vous lui donniez un mauvais conseil. Vous aviez donc oublié que ce crime est prévu par le Gode et puni des travaux forcés à perpétuité ?

« Jusqu'à trente ans, il voulait qu'un homme se « trouvant avec une femme seule... »

On devine le reste. Je ne veux pas achever, et aussi bien, pourquoi? Une citation suffit. Je veux être plus respectueux pour la tombe de Beyle que le restaurateur de sa mémoire.

Assurément , si cette oraison funèbre , qui pleure Elpénor le rire sur la lèvre, avait été écrite par quelque malheureux affamé de réputation qui cherche le scandale à défaut de talent, nous ne l'eussions pas arrachée à son mystère. Mais cette brochure n*est

pas l'œuvre du premier venu; quelle que soit la prudence du romancier qui Ta écrite, on le reconnaît aisément à ce style à part, qui parle court et qui expédie rondement le lecteur. Pas un mo$ de trop, pas un détail de luxe; le fait, rien que le fait, et le fait toujours sur pied, toujours pressé d'arriver, comme un facteur de la poste ou un conscrit en congé.

A défaut du style, on reconnaîtra encore le biographe de Beyle à son mépris de la femme et de l'amour. L'amour, pour lui, n'est qu'un trictrac avec un dé pipé. Quiconque met à ce jeu -là, doit tricher ou perdre la partie. Quiconque aime une femme ne l'aime que pour la tromper ou en être trompé.

Ai-je besoin maintenant de nommer l'anonyme?

Regardez, cherchez ; vous le trouverez sûrement à l'Académie, et peut-être même au sénat.

Chaque siècle possède donc son genre de littérature, et par cette raison je préfère le roman au théâtre. Que j'aie ou non professé une hérésie, je n'en reconnais pas moins que, de mon temps, il y avait encore un théâtre. On dialoguait alors sur la scène, on y intriguait, on y mourait avec verve et en bon style. On y abusait bien, de temps à autre, de la couleur locale, du pourpoint de velours, du soulier à la poulaine et de la lame de Tolède. Mais on avait repris la tradition éminemment dramatique de Shakspeare; on avait donné un coup de fouet à l'imagination publique; la jeunesse allait à une pièce de Victor Hugo, je dirais même de Dumas, comme à une fête de la poésie.

Mais à quoi sert la poésie au théâtre ? Eh , mon

Dieu ! elle sert à épurer le cœur, à l' attendrir pour la souffrance, pour la misère, pour la méchanceté même, car la méchanceté n'est le plus souvent qu'une variété de la folie. Partout où Orphée a oublié de passer, l'homme est resté cruel, le code féroce. Par ce fait seul que la tragédie réveillait chaque soir au théâtre la protestation de la pitié contre le sang versé, elle a autant contribué à radoucir l'homme et à humaniser la législation que la chaire ou que la philosophie. Voilà ce que Bossuet n'a pas plus compris que Jean-Jacques Rousseau.

Si la scène, au xvii 6 siècle, avait pu représenter Coligny mourant, Louis XIV n'aurait pas osé signer la révocation de l'édit de Nantes. Quand la foule oublieuse, indifférente par nature, a passé une heure sous ce lustre, devant cette rampe, à regarder Polyeucte marcher au supplice, ou le roi Lear errer, la tête au vent, sur la bruyère; qu'elle a senti le poète remuer en elle la fibre du sentiment dans la langue sacrée de la poésie, qu'elle a gémi et pleuré et savouré l'agonie de tous les morts illustres, par tous les pores et par tous les sens à la fois, elle se lève ensuite meilleure de son banc et se retire en meilleure disposition d'esprit pour l'humanité. Homo $um. Voilà le cas éternel dont le théâtre fera éternellement le commentaire.

Il y a vingt ans, l'école shakspearienne, c'est-àdire pathétique avant toute chose, croyait avoir gagné la partie. Mais une contre -révolution litté-

raire la frappa tout à coup dans sa victoire. Une petite Juive chantait dans les cafés de Lyon. Au dernier couplet, elle allait tendre la sébile aux buveurs. Un sou de plus à rapporter à son père, c'était là toute son ambition. Elle ne supposait pas alors que la fée de son berceau l'avait spécialement chargée de donner un démenti aux idées de son époque, de dire aux morts : Levez-vous et suivez-moi, je vais vous livrer la place des vivants; elle ne prévoyait pas qu'un jour, reine de la coulisse et promenée d'ovation en ovation, elle foulerait ce pavé, où elle avait traîné ses bas sur ses talons, dans un équipage aussi tapageur que la calèche du roi juif, Sa Majesté Rothschild.

C'était bien la peine de vous nommer Hugo, Dumas, Vigny, Musset, Mallefille, d'avoir étendu le clavier de l'émotion humaine, d'avoir écrit RuyBlas, la Tour de Nesle, Chatterton, Glénarvon, le Spectacle dans un fauteuil y pour qu'une chanteuse de rues, qui sait à peine lire, mette le pied sur toutes ces œuvres, et du haut du piédestal qu'une espèce de gérontocratie intellectuelle lui a dressé vienne retirer la parole aux poètes de la veille , pour la donner aux spectres glorieux du xvn e siècle ; la mort prit la place de la vie; l'art moderne fit pénitence sur un tas de cendre.

Voilà le curieux spectacle qu'une petite fille en puissance de père et de mère a donné à notre génération. Elle avait le génie de l'emploi, un masque

tragique, une voix sourde, un œil sinistre, sous un front en volute; son sourcil flexible prenait toutes les courbes, sa lèvre mince vibrait comme la corde de Tare et dardait tour à tour le sourire ou le sarcasme; son corps svelte, son bras frêle, sa main électrique, toute sa personne enfin respirait la passion, mais la passion au repos. A la voir immobile, dans sa blanche draperie grecque, le bras replié sur la poitrine, la main sous le coude, on eût dit la statue sonore de la Tragédie.

Rachel amena derrière elle l'école du bon sens, une poésie de reflet. C'était toujours cela. Cette école n'avait qu'un tort; non, je la vole de moitié, cette école avait deux torts: le premier, de croire que l'esprit humain, comme le ver luisant, porte sa lanterne par derrière, que l'art n'a qu'à redire ce qu'il a déjà dit et à refaire ce qu'il a déjà fait dans le passé; le second, de supposer que le bon sens, ce dieu du terre à terre, a jamais inspiré un chef-d'œuvre. Pour avoir du génie, il faut le démon de l'inspiration, c'est-à-dire un grain de folie. A cela près, l'école du bon sens faisait encore œuvre d'art et preuve de style au besoin.

Mais voici que la tragédie a semblé encore trop littéraire au public. Il faut avouer aussi que le public athénien de Paris a disparu devant l'invasion continue et la population flottante de l'étranger et de la province. Chaque jour, les trains de chemins de fer vomissent à la barrière des milliers de touristes, de

marchands en tournée, de marins en relâche, de militaires en congé qui ont plus ou moins la bourse garnie, et veulent faire honneur à leur argent. Ils dînent au boulevard, ils boivent du vin de Sauterne, ils vont au spectacle achever la soirée ; mais croyezvous qu'ils y aillent pour savourer la volupté sereine et la- jouissance esthétique d'une scène bien faite ou d'un vers bien frappé?

Ils veulent des pièces à la température de leur imagination allumée par le vin et le café. Il y a dans la nature humaine une fibre secrète de débauche que j'appellerai l'hystérie de l'esprit. Or, de notre temps , le théâtre devient de plus en plus une sorte d'attouchement honteux pour satisfaire cette déplorable maladie. On n'y représente plus ni drame, ni comédie, à proprement parler. Quant au mélodrame, il n'en est plus question. Autrefois, le mélodrame consistait à rendre vraisemblable l'invraisemblable; aujourd'hui, il consiste à rendre encore plus invraisemblable ce qui est impossible. Je ne parle pas du mélodrame militaire, qui n'est qu'une parodie de l'exercice à feu dans la plaine de Grenelle.

Un art équivoque puisé en mauvais lieu transforme la scène en succursale du quartier de Notre- Dame de Lorette. C'est le demi-monde aujourd'hui, quand ce n'est pas ce monde-là tout entier, qui défraye la curiosité du public; on veut nous initier, on veut nous intéresser à la grandeur ou à la décadence des filles de marbre. J'ai vu de jeunes demoi-

selles à peine émancipées du couvent assister intrépidement, à côté de leur mère, aux ébats, aux abois des lorettes, et, à la fin du cinquième acte, pleurer à la dérobée, la figure dans leur mouchoir, et sangloter derrière l'éventail sur les peines de cœur de l'amour à prix d'argent.

Un romancier conçoit un jour l'ingénieuse idée de raconter la chronique secrète d'une chambre à coucher; le mari aime sa femme, la femme aime le mari, ou paraît l'aimer; pondant ce temps-là, l'amant regarde, à la cantonade, cette scène d'amour conjugal, et en recueille par la fenêtre jusqu'au moindre détail, depuis le caleçon jusqu'à la pantoufle. La hardiesse de cette polissonnerie a fait le succès effréné d'une billevesée.

Un vaudevilliste a voulu bénéficier du précédent ; il a retourné la scène. C'est le mari, cette fois, qui rôde au dehors, et c'est l'amant qui occupe la chambre à coucher. Il surprend la femme mariée au dernier acte de la toilette de nuit, affaissée dans un canapé, sous l'influence de la double canicule, extérieure et intérieure, de l'été et de l'amour. Elle rêve, elle attend, elle veille d'un œil et dort de l'autre; l'amant avance pendant ce temps du pas oblique du renard ; la rampe éclairée rentre dans son étui pour figurer un clair de lune; un violon de l'orchestre joue sournoisement un trémolo. Le don Juan de la rue Saint-Denis tient déjà sa victime, il la presse sur son cœur; un air de violon de plus, et tout est

dit, quand la femme, prise d'un scrupule après le coup, croit devoir faire une dernière tentative de vertu; elle jette en quelque sorte son amant par la fenêtre, et referme l'espagnolette.

Mais évidemment l'espagnolette n'est là qu'une précaution oratoire, une courbette à la censure. Cette scène entre chien et loup dit autre chose que ce qu'elle dit en réalité, et, à défaut de la scène, la pièce tout entière le crie à l'esprit du spectateur. Madame La Gaussade a tout permis au premier acte, tout accordé au second acte , et si au troisième acte elle semble faire banqueroute, c'est uniquement pour montrer d'une façon décente qu'elle a tenu promesse. Cette scène d'alcôve a soulevé l'enthousiasme du parterre, et l'inventeur a monté du coup au suprême échelon de son métier.

Ce n'est pas que l'auteur dramatique doive porter seul la responsabilité de la corruption du théâtre. Il a toujours un collaborateur, par conséquent un complice. Je veux parler du public. Le public dicte toujours plus ou moins l'esprit de la pièce. Est-ce qu'il l'écouterait sans cela? Il veut toujours voir au spectacle son propre ouvrage. Je connais sans doute, et je pourrais citer plus d'un talent au théâtre qui lutte contre le courant, mais, à deux ou trois exceptions près, dramaturge, vaudevilliste, chacun cherche à renchérir sur son voisin en fait de gravelure. De là, une concurrence de cuisinier à cuisinier, pour mettre sur la table le ragoût le plus poivré.

Déjà même on regarde la composition comme une superfluité indigne du théâtre. On n'y écrit plus de pièces qu'avec les rotules ou les mollets des actrices, ou, si vous aimez mieux, pour montrer les mérites cachés de leurs jambes et de leurs genoux. C'est là' ce qu'on nomme des pièces à femmes, destinées à remplacer les bazars de l'Orient pour la sat^faction du sultan blasé assis au parterre. L'esprit de dévotion avait allongé la jupe des danseuses sous la Restauration, l'esprit du temps l'a raccourcie jusqu'à la hauteur de la hanche, et cette innovation a ranimé l'intérêt languissant du ballet. Pour peu que l'Opéra continue à décolleter ainsi, de bas en haut, les déesses de l'entrechat par la cheville , on ne mettra bientôt plus sur les planches que des exhibitions babyloniennes de tableaux vivants. Faut-il tout dire enfin? Cette époque-ci a inventé les Bouffes-Parisiens et les Délassements-Comiques; voilà, en fait de théâtre, ses deux créations. Passons.

Or, pendant que les hommes vont débaucher leurs regards aux Bouffes et aux Délassements, les femmes vont chercher au Cirque des danseurs de corde et des professeurs de gymnase. Vous avez lu sans doute les confidences ou plutôt les indiscrétions de Léo tard. Vous avez pu y voir les ravages terribles qu'avaient faits, dans les imaginations féminines, ses beaux muscles mis dans tout leur jour par l'exercice varié du trapèze. Ce don Juan de la balançoire a plus remué de cœurs avec ses ca-

brioles, qu'un chanteur de la régence avec ses roulades.

On a tout dit maintenant, tout épuisé sur la scène en fait de débauche ou de luxure. Il n'y a plus de curiosité à vendre; la page de l'impossible est tournée.

Gomment réveiller les nerfs exigeants de nos petites-maîtresses? Si elles allaient s'ennuyer!... Mais non, une providence cachée veille sur leurs menus plaisirs. Il paraît qu'on leur ménage les voluptés encore inédites des courses de taureaux. Un journaliste complaisant parlait dernièrement de les introduire à Paris.

Il faut désormais aux Parisiennes de haut parage du sang pour les distraire, du sang tout chaud, du sang de bœuf ou d'homme, n'importe, pourvu que ce soit du sang. Lorsqu'elles éprouveront le besoin d'échapper aux langueurs du boudoir, elles iront savourer, dans une fête espagnole en plein air, toutes les poésies de l'abattoir, et là , sous le ciel en feu d'un jour d'été, toutes en sueur et haletantes d'émotion, elles applaudiront aux chevaux éventrés et aux boyaux traînés sur la poussière ; elles pourront admirer à leur aise le beau matador en culotte andalouse serrée à la taille, avec tous ses reliefs fortement accusés. Que le taureau vienne ouvrir son adversaire d'un coup de corne, elles auront la joie d'assister à son agonie. Quand une femme de ce monde-là voit mourir un homme qu'elle a trouvé

beau, elle peut croire, avec un peu de fiction, qu'il meurt pour elle... et l'emporter dans sa nuit pour en rêver. Si pourtant il pouvait survivre à sa blessure?... Et pourquoi non? La jolie marquise de Polignac aimait bien , sous la Régence , un garçon boucher, uniquement parce qu'il portait sur lui le parfum de son état.

Partout la matière envahit l'esprit. Que dites-vous de la littérature illustrée, ou de l'image accouplée et quelquefois substituée à la parole? Est-ce que l'humanité retombe en enfance et retourne à la langue primitive des hiéroglyphes?

Autrefois la gravure sur métal coûtait une année de travail , et par raison d'économie restait au service de la peinture; il n'y eut que Dorât, au siècle dernier, qui eut l'idée d'emprunter au graveur un supplément d'esprit. Aussi disait-on de lui qu'il se sauvait du naufrage de planche en planche. .

Mais depuis que l'invention de la taille sur bois a monnayé la gravure, l'image semble vouloir usurper sur le texte la place d'honneur. On illustre Homère, Cervantes, Lesage, La Fontaine; c'est-à-dire

qu'on bariole leurs œuvres de vignettes et qu'on les brode sur toutes les coutures.

Aujourd'hui on ne lit plus un chef-d'œuvre , on regarde la page et on tourne le feuillet.

Mais quand on veut bien encore consentir à le lire dans une édition illustrée , que peut gagner le lecteur à ce recueil d'images glissées au milieu des inspirations du génie? Comprend-il mieux les beautés de Y Iliade ou les finesses de G il Blas parce qu'il les verra traduites en figurines, ou soussignées de culs-de-lampe par M. Titeux ou M. Gigoux.

Mais, ne vous l'ai-je pas déjà dit? la partfle a sa puissance propre qui tient au vague du mot ; par cela seul qu'elle ne précise aucune forme, qu'elle l'indique seulement à l'esprit du lecteur, elle met l'imagination du lecteur en mouvement et la force à en appeler à son propre souvenir pour compléter la pensée de l'écrivain.

Le lecteur, toujours plus ou moins poëte avec le poëte, trouve dans une œuvre non-seulement ce que l'auteur y a mis, mais encore ce que lui-même y met de son propre fonds; et dans l'émotion qu'il reçoit d'un livre , il a souvent à réclamer une part personnelle de poésie. La lecture constitue donc une véritable collaboration du lecteur avec l'auteur.

Mais lorsqu'un graveur vient plaquer une forme précise sur une page et imposer son interprétation particulière à l'interprétation libre de chacun de nous, que fait-il en réalité ? Il met en fuite la première

volupté de la lecture , l'union intime de notre âme avec Tâme de l'écrivain.

Lire, ce n'est pas seulement prendre un volume, le couper, le feuilleter, suivre de gauche à droite et de haut en bas de petites lignes parallèles, c'est faire une opération intellectuelle, c'est réagir sur sa lecture, c'est recréer l'œuvre en soi, c'est penser avec elle, sentir avec elle ; et comment expliquer autrement ce mot profond : « Admirer, c'est égaler? »

Ce droit précieux d'interprétation, ou, si vous aimez mieux , de fécondation de la lecture par le lecteur, artachait un jour à un homme d'esprit cette remarque : La meilleure traduction d'un livre étranger est encore celle que nous faisons nous- même. Chacun de nous , en effet, comprend et admire dans la donnée et selon la disposition de son intelligence.

L'impression d'un livre, d'un roman, par exemple, nécessairement successive, graduée, ne provient ni d'un moment ni d'un épisode; elle résulte de la longue préparation et de la savante diplomatie de l'intrigue. Le talent du romancier consiste à prendre possession de notre esprit , à nous jeter dans une espèce d'extase insensible, active et passive à la fois, moitié consciente, moitié inconsciente de son émotion. L'âme alors, comme Psyché, ni tout à fait endormie, ni tout à fait éveillée, reçoit le baiser de son amant et le rend à son tour. Mais le talent ne parvient à nous mettre dans cet état de grâce , dans ce rêve à deux, que par un sortilège de l'art, par l'artifice de

l'illusion. Que devient cependant l'illusion si , au lieu de laisser le lecteur continuer paisiblement sa route de page en page et assister sans interruption au spectacle de sa lanterne magique intérieure , la gravure vient rompre le charme à chaque instant et opérer à chaque pas une diversion dans son esprit?

La gravure jette en outre le trouble sur la page , elle dérange l'ordre de marche et l'ordre de bataille de la typographie ; l'œil en avait l'habitude dès l'enfance, et cette habitude même nous faisait oublier le livre et nous laissait face à face avec la pensée de l'auteur. L'illustration , au contraire, dépayse continuellement notre regard, et l'importune par un innocent défilé de ligures. Nous les voyons malgré nous, et, de minute en minute, nous devons revenir sur la page tournée, pour reprendre le fil de la lecture. Autant vaudrait méditer au milieu de l'artillerie de l'orchestre et de la sarabande à fond de train d'un bal masqué.

La gravure entra d'abord comme une servante , d'un air modeste , dans la littérature ; elle venait simplement lui offrir ses petits services ; mais, une fois introduite dans la place et installée au foyer, elle prit l'attitude souveraine de maîtresse de maison. Lorsque, parle fait même de sa vogue, elle eut formé des gloires de la vignette et des génies sur bois, elle ne voulut pas seulement illustrer, elle voulut créer à son tour ; elle mit au monde un genre bâtard de littérrature, la littérature pittoresque, ainsi appelée parce

qu'elle parle à l'œil plutôt qu'à l'esprit, et à la femme plutôt qu'à l'homme, à la femme, bien entendu, qui feuillette du bout du doigt, et traite un livre comme un chiffon.

Avant l'invasion de la gravure sur bois dans la librairie, la femme n'avait guère de bibliothèque, ou si elle en avait une, par hasard, c'était pour la beauté du bois de palissandre; elle n'y mettait guère que des volumes dépareillés, des billets doux, des pots de pommade ou des paquets de vétiver. Mais depuis quelque temps elle déménage sa pharmacie de parfums , pour mettre à la place les romans de Tony Johannot, les fables de Grandville , les pensées détachées de Gavarni et les contes de Doré.

Dieu me préserve de contester le talent de Tony Johannot à représenter une nouvelle espèce de femme, la femme en longueur, au col de cygne, et au corps si impersonnel qu'on dirait un fluide. Je reconnais que Gavarni a saisi admirablement sur le vif les mœurs intimes de la lorette, ses richesses de contour et ses ondulations de couleuvre. Grandville a prouvé, sans doute, que de nous aux bêtes il n'y a que l'épaisseur de la main, et, qu'en trichant un peu sur la forme, l'éléphant peut fumer un cigare, le crocodile peut dîner chez Véfour, et l'escargot aller en carrosse au bois de Boulogne. Doré, enfin, a fait un miracle en donnant une forme à ce qui n'a pas de forme, à la fantaisie, et en montrant que la mine de plomb pouvait rivaliser avec la prose de Perrault.

LA NOUVELLE BABYLOXE. 201

Est-ce une raison, cependant, pour ramener la France à la langue enfantine de l'image? Pour peu que cela dure, il n'y aura plus un livre qui ne soit un imagier, et une presse qui ne soit une Illustration , un Monde illustré, un Univers illusfré , etc.

On n'écrit plus un journal, on le dessine. Lorsque le journaliste nomme quelqu'un, on voit aussitôt apparaître ce quelqu'un à la fin de l'alinéa, le chapeau sur la tête et en paletot. Rend-il compte d'un entrechat applaudi de Garlotta Grisi , le lecteur aperçoit au bout de l'éloge un bras télégraphique et une jambe en l'air: c'est Garlotta Grisi. Veut-il signaler à l'admiration du public un air de bravoure d' Aiboni, il exhibe la célèbre cantatrice, la bouche ouverte. Pour peu que cela dure, le journaliste mettra sa photographie au bas de la page pour signer son article.

N'allez pas me prendre pour un iconoclaste, monsieur, je sais rendre justice à toute chose en ce monde, même à la gravure; elle a sûrement sa place marquée, et peut avoir son utilité, lorsqu'elle instruit l'esprit par le regard. Un instituteur du peuple, M. Edouard Gharton, par exemple, a fait du Magasin pittoresque le répertoire, j'allais dire le musée de la civilisation. Un instituteur de l'enfance, M. Delbruck, a publié de son côté, sous le nom d'Education universelle, une encyclopédie , en quelque sorte au naturel, de l'industrie humaine.

Mais l'image pour l'image, pour la satisfaction de

la passion la plus idiote de l'homme , de la flânerie ; l'image qu'on regarde d'un coup d'œil, et qu'on tourne d'un coup de pouce pour passer à une autre, la littérature dessinée de l'album , la littérature inventée pour soulager l'ennui du salon, pour dispenser de la causerie en commun ou pour tromper l'attente du malade dans l'antichambre du médecin, n'est-ce pas là encore une marque de plus de la décadence de l'esprit français? J'aimerais mieux, pour mon compte, la bataille d'Austerlitz à un sou , avec un empereur vert pomme à cheval ; elle a du moins pour elle l'excuse de l'ignorance et la poésie de la ballade.

Un voyageur sonne à son réveil; il appelle le garçon d'auberge :

— Quel temps fait-il ?

Le garçon ouvre la fenêtre et interroge l'état de l'atmosphère.

— Il ne fait aucun temps, répond-il.

Est-ce là, en France, l'état de l'opinion? Est-ce qu'on n'y songe plus à la politique de son pays, si ce n'est çà et là, par esprit d'entêtement, dans un petit groupe de barbes grises, qui croient encore à la liberté?

J'entendais l'autre jour un pessimiste dire à un journaliste de l'opposition :

« Qui peut prendre intérêt aujourd'hui à un article « de journal? Vous autres vétérans de la presse libé-

raie, vous écrivez encore, de temps à autre, un premier-Paris, parce que c'est votre profession de vieille date; et plutôt que de mendier, délit certain prévu par le Code pénal, vous aimez mieux courir la chance de vous briser la tête contre le décret de février.

« Eh bien, franchement, de quoi parlez -vous et comment parlez-vous dans l'incertitude perpétuelle de votre innocence? Vous parlez à mi -mot , par à peu près, par sous-entendu, par apologue. On dirait , à vous lire, que vous affectez la folie d'Hamlet et que vous servez la vérité au lecteur enveloppée dans une énigme. Vous ne dites pas ce que ( vous semblez dire , et ce que vous ne dites pas, nous devons le lire comme si vous l'aviez écrit;

votre parole déguise toujours plus ou moins votre pensée , et vous croyez que nous pouvons trouver quelque plaisir à cette contention d'esprit! Nous x lisons encore le journal, parce qu'il faut bien lire ( quelque chose en ce monde, et que le journal ( a conservé d'ailleurs le charme de la quatrième page, de la pâte de racahout et de la graine de moutarde. La France a peur de la pensée comme d'une maladie ; elle porte sur le front un bandeau de chloroforme. »

Voilà ce que disait cet homme de malheur. Disait-il la vérité? Je n'en sais rien; ce que je vois, c'est que la presse meurt... de peur ou d'asphyxie. Que voulez- vous qu'elle fasse en présence de l'aver-

LA NOUVELLE BABYLOXE. 205

tissement , ce sphinx dans l'ombre qui lui dit : « Devine ce que je pense ou je te dévore? » Il y a, je le reconnais, dans le parti de la liberté, plus d'un écrivain de talent qui combat pour sa conviction, sans compter avec le danger. Mais l'inspiration baisse de plus en plus dans le journalisme. Le bulletin a succédé au premier-Paris, et le public préfère une table de matières à une discussion de doctrines. Il n'y a plus de place nulle part pour un Carrel ou pour un Benjamin Constant.

M. Villemain causait un jour du temps présent à la bibliothèque de l'Institut.

Un savant dévoué au principe d'autorité attrapa en passant une éclaboussure du discours, et interpellant brusquement l'orateur :

— Comment, monsieur, pouvez-vous parler ainsi, dans une maison du gouvernement?

M. Villemain relève la tête, et la balançant avec un léger clignement d'œil; comme pour chercher quelqu'un :

— Qui êtes-vous? dit-il à l'interrupteur.

— Vous me connaissez bien, monsieur.

— De nom, c'est possible; mais je ne saurais mettre ce nom-là sur votre figure.

— Je me nomme un tel, répliqua le savant.

— Je vous connais en effet, reprit M. Villemain : vous êtes un astronome, je crois; j'ai beaucoup connu, dans le temps, M. de La Place; c'était aussi un astronome... et un homme poli.

— Je méprise l'esprit, répliqua le savant, mais si vous continuez cette conversation, j'en ferai mon rapport à qui de droit.

— Que voulez- vous, monsieur, répondit M. Vil— lemain, dans ce bas-monde, chacun vit comme il peut.

J'en dirai autant de la presse officieuse, elle vit comme elle peut; elle n'a pas d'ailleurs à s'inquiéter de son opinion ; elle la reçoit toute faite ; elle se couche dans le camp de la protection et se réveille dans les bras du libre échange; tour à tour papiste ou antipapiste, mais toujours dévouée et indépendante, elle n'est, en réalité, que le Moniteur un jour plus tard , à moins que ce ne soit un jour plus tôt. Telle quelle, cependant, je la préfère encore à la fausse opposition de cette fausse démocratie qui tient la main droite du parti radical, la main gauche du pouvoir, qui penche la tête, à tour de rôle, à l'oreille de l'un et à l'oreille de l'autre, et ment à l'un et à l'autre à la fois.

Notre temps aura vu un journalisme bâtard* chauvin comme Béranger, ennemi de Tartufe, plus Tartufe que Tartufe lui-même, recevoir le matin un avertissement et le soir aller dîner chez le dignitaire qui l'avait donné; repousser en public, avec un geste de pudeur, toute espèce de candidature officielle, et porter dans la poche de son habit le contre-seing du ministre pour sa propre candidature.

Cette presse amphibie peut bien soupirer de temps

à autre le mot de liberté; mais c'est uniquement pour habituer le parti libéral à prendre patience et à manger son pain à la fumée du rôti. En réalité, elle aime la liberté comme une marquise de la régence aimait son mari.

En quoi a-t-elle à gémir du régime imposé à la parole? Est-ce que sous ce régime et grâce à ce régime, elle ne donne pas cinquante pour cent à ses actionnaires, et de vingt-cinq à trente mille francs à tel rédacteur en chef , assez heureux pour avoir obtenu l'autorisation du pouvoir.

« Nous , journalisme patenté, pourrait-elle répon- « dre, nous possédons infiniment mieux que la liberté, « nous possédons le monopole et on voudrait que « nous poussions la bêtise du respect à l'enseigne de « notre boutique, jusqu'à réclamer une liberté mal- « honnête qui appellerait sur notre tête le danger de « la concurrence !

« C'est bien assez pour nous de balbutier, de « temps à autre , le mot de liberté , et de soupirer « une parole de regret en apprenant la suppression « d'un journal puisque le bon public libéral veut « bien encore persister à nous prendre pour le repré- « sentant du libéralisme.

« Mais au fait qu'avons-nous à redouter, pour « notre compte, de ce long alibi de la liberté? Dn « communiqué ? Et qu'importe ! nous le solliciterions « les premiers comme un réabonnement à la popu- « larité.

•208 LA INOUVELLE BABYLONE.

« Que voulez -vous? il faut savoir vivre avec les « vivants. Pourquoi nous acharner à la poursuite de « toute autre idée que l'unité de l'Italie? Quand on a u l'unité de l'Italie à prêcher sept fois par semaine, « on a bien le temps de songer à la liberté de parole !

« Nous parlons, n'est-ce pas assez? n'avons-nous « pas d'ailleurs concilié l'inconciliable; le sourire du « pouvoir et le bénéfice de l'opposition? Qu'on imite « notre exemple et on partagera notre bonheur. »

A côté du journalisme indépendant... et compère il y a, il y avait récemment du moins, le journalisme clérical, le père Duchêne de la sacristie. L'injure pour substantif, l'injure pour adjectif, voilà tout son talent, disait Lacordaire. L'injure est dans sa constitution; il est sa nature intime , il la sue, il l'exhale, et vous ne pouvez le toucher qu'il ne vous inonde de sa nature. Il me rappelle un certain melon de mon pays, — que le mot ne vous induise pas en tentation, car vous allez voir à quel personnage vous avez affaire ; — ce melon pousse dans l'argile amère de l'ouest, imprégné de l'àcreté saline de la marée. La plante est rugueuse, tortueuse, couleur d'écume, velue et âpre comme la feuille d'ortie; le fruit, à peine gros comme le doigt, est velu aussi et hérissé comme un chat en colère. Si vous passez à côté de lui sans l'effleurer, il vous laisse aller votre chemin, il vous permet môme de le regarder en passant, recueilli dans sa fourrure épineuse et dans sa bile; mais si, par hasard, vous faites mine de le froisser,

aussitôt le drôle lâche un ressort caché et crache une espèce de mitraille, accompagnée d'une bave corrosive à faire la jalousie du vitriol, car chaque goutte brûle ce qu elle a touché.

A quel signe reconnaître maintenant l'esprit public, et comment peut-il se reconnaître lui-même dans cette partie de carnaval indéfiniment prolongée qu'on appelle la presse de Paris? La presse départementale a seule gardé çà et là la tradition libérale ; elle essaye de décentraliser la pensée. Mais hélas! elle parle à peine à une fraction du pays.

A défaut du journal quotidien de plus en plus muet, car sa parole n'est qu'une forme du silence, la curiosité, ou plutôt la crédulité publique, surexcitée par ce silence même, a donné naissance à je ne sais quel journalisme anonyme dans le creux de l'oreille.

La presse orale a remplacé la presse écrite dans notre pays. Invisible comme l'air, insaisissable comme le' vent, elle entre, elle flotte, elle glisse, elle coule partout; elle dit ce qu'elle veut, comme elle le veut, et tout ce qu'elle dit, on le croit sur parole. Ce n'est personne qui la rédige , c'est tout le monde ; et le public lui trouve d'autant plus d'intérêt qu'il lui porte en quelque sorte un amour-propre d'auteur.

Lorsqu'un esprit mécontent apprend ou imagine une historiette scandaleuse, il la jette dans la circulation, au café, au cercle, à table ; et l'historiette vole, sur l'aile de la conversation, de salon en salon,

d'atelier en atelier; chacun la reprend, la développe, l'embellit selon le tour de son imagination, et l'anecdote passe à l'état de légende.

Lorsqu'un chansonnier a forgé un couplet contre une puissance du jour, il le récite en petit comité, il le chante au dessert, et le couplet, envolé avec la fumée du vin de Champagne, fait le tour de la France ; un rapsode l'enseigne à un autre rapsode qui le répète à son tour à un troisième, et ainsi de suite à l'infini, jusqu'à ce que le couplet puisse dire comme Satan : «Je me nomme légion. » Grâce au chemin de fer et au timbre-poste, cette presse mystérieuse, irresponsable, a toute la puissance et toute la publicité du journal.

Il faut en gémir pour son pays, car elle démoralise l'opinion, elle l'accoutume à la petite guerre de commérage, du fait apocryphe ou authentique, de la vérité ou de la calomnie, sans contradiction comme sans vérification possible; pas d'aventure si absurde ni d'imagination si mythologique qui ne trouve acquéreur. Il y a là corruption, il y a décadence de la pensée publique. Le pouvoir a craint l'esprit de parti, il lui a refusé la liberté de la presse; mais quand un parti possède cette liberté, il dit tout ce qu'il a sur le cœur, et il avertit ainsi, jour par jour, le pouvoir du danger qu'il peut lui faire courir; mais si le pouvoir refoule l'opposition dans l'ombre, comment pourrait-il saisir corps à corps la pensée de son adversaire? Quoi! il regarde l'esprit de parti comme un

serpent à sonnettes, et c'est précisément la queue qu'il va lui couper, c'est-à-dire la garantie contre le danger du venin !

Il y a mieux, je veux dire pis : le jour où la spéculation vit que la France avait l'oreille béante à la conversation de portière, elle créa la petite presse, petite par opposition à la grande, mais plus grande peutêtre que la grande, car elle a pleine et entière franchise. Pour elle, ni autorisation préalable, ni timbre, ni cautionnement; à la vérité, elle ne parle d'aucune chose sérieuse; elle parle uniquement de théâtre, de coulisse, de ruelle; elle tient boutique de scandale, elle vend au public la réputation de la femme mariée, mais avec prudence, par allusion, sous le couvert de l'initiale; elle raconte la chronique secrète de Paris; elle pratique l'industrie particulière de la biographie ; elle tient enfin un pistolet chargé sur l'honneur de chacun.

La profession de journaliste semble tombée si bas dans l'opinion, que la police a pu un jour appeler à l'ordre les écrivains de la presse départementale, nous ne dirons pas comme des filles publiques ou des repris de justice, mais enfin comme des hommes classés autrement que les autres citoyens. En vertu d'un article inconnu d'un code inédit, elle les a sommés de déclarer, séance tenante, le bilan de leur fortune, la dot de leur femme, le chiffre de leur passif, en un mot, le fond de leur besace.

Que signifiait cette descente de la police dans l'intimité des écrivains? Préparait-on contre l'influence maligne de leur parole quelque nouvelle mesure d'hygiène ? Allait-on les parquer, comme les lépreux du moyen âge, dans un quartier réservé de la cité, ou bien les condamner, comme les Juifs, à porter la rouelle au milieu de la poitrine?

Qui pourrait lé dire ? le pouvoir a cru devoir garder le silence.

Plus de presse, plus d'esprit public; car c'est la presse, et la presse seulement, qui établit dans un pays le courant électrique de l'opinion et qui fait de tout homme plus qu'un homme, qui en fait un citoyen. Mais quand cette âme commune de toutes les âmes vient à disparaître, c'est le sauve-qui-peut universel; la vie est courte, il faut en user; l'affaire de tous n'est pas notre affaire. La liberté! mot charmant, nous donnera-t-elle une barrique de plus de vendange par hectare? N'avons -nous pas d'ailleurs la liberté civile, c'est-à-dire le droit de toucher notre revenu et de le dépenser à notre fantaisie, d'inviter notre ami à dîner et une autre personne à souper? Faire de l'opposition, sot métier, surtout quand on a un gendre à placer; à quoi bon, d'ailleurs, nous

brouiller avec l'autorité? le garde champêtre verbalisera contre nos poules; il vaut mieux nommer Plassiard.

En dehors de quelques coins ignorés où le feu sacré couve sous la cendre, allez n'importe où, au nord, au midi, à la ville, dans la campagne, et partout vous verrez le moi féroce, le moi stupide qui juge toute chose en politique au point de vue de son petit intérêt, sans parvenir à comprendre que le droit de l'un fait le droit de l'autre, et que toucher à la propriété d'un homme, c'est violer du même coup toutes les autres propriétés.

Je causais un jour avec l'adjoint de ma commune, un honnête milieu entre le paysan et le bourgeois.

— Qu'est-ce donc, me dit-il, que les autres, à Paris, entendent par des communistes? Ce sont des fainéants, n'est-ce pas? qui veulent manger la soupe sans graisser la marmite. Si jamais je tiens un de ces coquins au bout de mon fusil...

— Ce sont des mathématiciens, lui répondis-je, qui désirent établir une règle de proportion entre les habitants d'une même commune. Un gros bonnet possède je suppose quatre cent mille francs de biens au soleil , les communistes lui disent amicalement : tu vas en garder la moitié et donner l'autre à la commune.

— Mais c'est de toute justice, monsieur; avec deux xent mille francs , un propriétaire peut encore rouler

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carrosse. Si je voyais en ce moment un communiste, j'irais lui dire : touchez là, vous êtes un brave homme!

— Attendez un instant ; ils disent encore que quiconque possède deux cent mille francs en gardera cent mille pour ses menus plaisirs, et abandonnera l'autre cent à ses voisins.

— Et pourquoi pas? Est-ce qu'avec un pareil lopin de terre un homme n'a pas sur la planche assez de pain pour lui et pour sa famille?

— Ils disent, de plus, que le bourgeois qui a cent mille francs de fortune en apportera cinquante mille à la masse et jouira du reste en toute propriété.

L'adjoint gratta son oreille et, baissant la voix d'une octave :

— Au fait, dit-il , la chose peut passer ; avec cinquante mille francs le moulin doit encore tourner.

— Enfin, ils disent que celui qui a cinquante mille francs en donnera vingt mille à sa commune.

— Ah bien oui! qu'ils y viennent, cria-t-il en sautant sur sa chaise, c'est au bout de ma fourche que je les recevrai !

Le brave homme possédait de trente à quarante mille francs d'immeubles.

Il n'y a pas de parti en France qui ne tienne plus ou moins le langage de ce candide adjoint. Lorsqu'on frappe le voisin il applaudit , mais lorsqu'on le frappe à son tour il bondit de colère. Il n'y a que le parti de la liberté qui pense autrement ; aussi le regarde- t-on comme l'ennemi commun.

La passion de la chose publique passe pour une manie ou pour une habitude vicieuse : dire d'un homme qu'il se mêle de politique c'est le perdre de réputation; autant vaudrait dire qu'il se grise au cabaret, ou qu'il se livre à la maraude.

Mais si nous ne nous mêlons pas de politique , de quoi nous mêlerons-nous dans ce monde? N'est-ce pas notre droit aussi bien que notre devoir? Y a-t-il une passion plus sacrée que la passion de la patrie ? Pourquoi avoir fait le peuple souverain , si ce n'est pour suivre le courant de la politique, et apprendre ainsi, jour par jour, comment il doit voter?

On nous dit bien , à la vérité , que nous votons, mais seulement pour la forme, pour confirmer le choix de notre préfet. Le préfet sait mieux que nous ce que nous voulons, et il a l'extrême obligeance de nous soulagerde notre volonté. C'est un certain Grandjacquot , maire de son village, qui a fait cette découverte.

Le peuple reste toujours souverain, sans doute; dans cette théorie, il reste même le grand peuple, le maître du monde, mais à l'état de statue; car si par malheur il venait à faire un mouvement de sa propre initiative, la France croulerait du coup et entraînerait l'Europe dans sa ruine.

Il y a au Japon un souverain nommé le Micado, cousin germain de la déesse Soleil , car il paraît que le Soleil change de sexe en changeant de climat. Le Micado a plein pouvoir sur les corps et sur les esprits,

et il en abuserait à coup sûr, si on ne lui avait adroitement persuadé que le jour où il tournerait la tête à droite ou à gauche la terre disparaîtra aussitôt de ce côté.

Le Micado a cru la chose naturellement, et par charité pour la planète il reste cloué, nuit et jour, sans bouger ni même froncer le sourcil. Il laisse pousser sa barbe et ses cheveux en pleine liberté. À peine peut-on, de temps à autre, élaguer cette forêt vierge qui recouvre sa figure; soir et matin on le nourrit à la cuiller et on lui porte les morceaux à la bouche , de peur de déranger d'une ligne l'immobilité de sa personne. Après le repas on brise Técuelle , car aucun être vivant ne saurait manger sans impiété dans la même vaisselle que le cousin de la déesse Soleil.

Que dire de l'éloquence? Il y avait autrefois une tribune •

Autrefois aussi, lorsqu'une œuvre plus ou moins remarquable venait à paraître, la critique examinait cette œuvre en elle-même, l'approuvait ou la discutait, mais toujours au nom d'une doctrine; elle parlait à la plus noble faculté de l'homme, à l'intelligence; elle ne voyait dans le livre' que le livre, dans l'écrivain que l'écrivain, c'est-à-dire sa nature d'esprit.

La critique comptait alors par elle - même , elle traitait avec la littérature de puissance à puissance, elle analysait un ouvrage, pour reprendre à son tour la question que l'auteur avait traitée. Le livre pour elle n'était qu'un point de départ, qu'un prétexte de propagande.

Spirituelle hier, profonde aujourd'hui, poétique un autre jour, métaphysique au besoin, savante, reli-

gieuse, éloquente, lyrique, indignée selon l'heure ou selon l'atmosphère, elle représentait la pensée militante, toujours sur la brèche, toujours debout, jetant chaque semaine son mot dans le vent, jusqu'à ce que ce mot, prononcé de proche en proche , fît masse et devînt opinion.

11 y avait sans doute alors, comme aujourd'hui, la petite critique venimeuse, qui déteste la gloire par la même raison que la pauvreté déteste la richesse; cette critique-là sait par expérience que la supériorité offense la médiocrité d'esprit comme une insolence de la nature ; plus on abaisse le talent devant la foule, et plus la foule applaudit; elle croit ainsi prendre une revanche et rétablir le niveau.

La critique envieuse caresse cette corde basse du cœur humain; elle ne discute pas une œuvre, elle l'exécute; elle arrache çà et là un lambeau de phrase, elle dénature la pensée de l'écrivain et, avec l'impudence du faussaire, qui compte sur la crédulité publique, elle dit d'un petit air candide : « Cet écrivain prétend qu'il fait jour à minuit. »

Gomme elle n'a d'autre inspiration que de la bile fouettée, sitôt qu'elle sent sa bile en ébullition, elle aboie et elle mord; mais elle a en même temps le charlatanisme du coup de dent; elle adresse de préférence sa morsure à la gloire éprouvée ; car en la voyant traiter un grand nom de maître à clerc, la foule émerveillée la prend au mot et suppose qu'elle égale le génie , du moment qu'elle veut bien l'injurier.

Mais, depuis que la France a fait litière de toute croyance élevée, voici qu'une critique à l'image du temps, sceptique et raffinée dans son scepticisme, cherche à étouffer à la sourdine, dans le cœur de la France, tout ce qui peut encore y rester, je ne dirai pas de foi, mais seulement d'illusion.

Lorsqu'elle prend un livre à partie, c'est moins le livre qu'elle examine que l'écrivain, et moins encore l'écrivain que l'homme, pour les mettre l'un et l'autre en contradiction. Le critique qui représente le mieux cette méthode , c'est à coup sûr M. Sainte-Beuve. Qu'est-ce que M. Sainte-Beuve? Un littérateur polype, poëte à l'essai, un peu romancier, médiocrement historien, biographe au vinaigre, finalement critique.

« Je suis, a-t-il dit de lui-même, l'homme le plus « brisé et le plus rompu aux métamorphoses. »

Il avoue couramment qu'il a passé par l'école matérialiste du xviii e siècle, par l'école doctrinaire du Globe, par l'école romantique de Victor Hugo, par l'école néocatholique de Lamennais, par l'école socialiste de Saint-Simon, par l'école méthodiste de Genève, pour reposer enfin dans l'école césarienne de M. Belmontet.

On ne trouve une pareille puissance de métamorphose que dans la biographie de lady Carlisle. La belle duchesse pratiqua cette morale, au xvn e siècle, sur les bords de la Tamise, et cela naïvement, par

caractère, sans soupçonner une minute la profondeur de sa théorie. Dans le cours d'une jeunesse prolongée à force d'art, elle épuisa sur son sein toutes les vicissitudes politiques de son pays. Elle coula tour à tour des bras du pouvoir qui tombait aux bras du pouvoir qui venait, de Buckingham à Strafford, de Strafford à Pym qui avait fait décapiter Strafford; elle aimait le succès.

Toutefois, dans le récit de cette longue pérégrination à la recherche de la vérité, M. Sainte-Beuve a oublié une excursion, celle-là même qu'il fit en compagnie d'Armand Garrel :

« Pour aller ramasser, disait -il, au pied des « guillotines le testament sacré de nos pères répu- « blicains. »

Ainsi, M. Sainte-Beuve n'entrait dans une école, de son propre aveu, que pour questionner la maison. Quand il connaissait suffisamment le secret du ménage, il allait chercher fortune d'un autre côté. Pour lui, rien de ce qui fait l'homme moral n'existe à notre soleil.

La liberté?

« L'homme a l'illusion de se croire libre, » dit- il dans une confession à bâtons rompus jetés à la fin d'un volume.

La vie future ?

« La vie est une partie qu'il faut perdre en défini- « tive, » dit-il à un autre paragraphe.

La morale?

(t Gomme Salomon, dit-il encore, je suis arrivé à « la philosophie par le plaisir. »

La croyance ?

« Mon âme, réponcUil, est semblable à la plage « d'Aigues-Mortes. La mer et la foi se sont depuis « longtemps retirées. »

L'humanité?

« Je suis arrivé dans la vie à l'indifférence com- « plète. Que m'importe? pourvu que je fasse quelce que chose le matin et que je sois quelque part le « soir. »

Quelque part? où donc? Il l'avait déjà dit ailleurs.

« Une bonne journée ! J'ai lu Homère ce matin, et « j'ai vu madame D... à quatre heures. »

Cette bonne journée avec madame D... nous rappelle une anecdote. Un bossu affichait un jour dans un cercle une dame de bonne maison.

— Que faites-vous là? lui dit un ami.

Le bossu jeta un coup d'œil dans la glace.

— Je me venge de la nature, répondit-il.

Dans une autre note du même volume, glissé sous cette rubrique : A quarante-quatre ans, M. Sainte- Beuve pousse encore plus loin la franchise.

« La nature est admirable, dit-il, on ne peut l'élu- « der. Depuis bien des jours, je sens en moi des « mouvements tout nouveaux. »

Et pour qui ces mouvements tout nouveaux ? pour une jeune femme? Non, mais pour une jeune fille de quinze ans, une primeur de beauté.

« Qu'en veux-je donc faire? ajoute-t-il, et si elle « s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je « toucher? Je dirai tout; oui, un baiser me plairait, « un baiser plein de tendresse, etc. »

Un baiser de père pour son enfant. Dans une.

autre note, M. Sainte-Beuve affirme le fait suivant : u L'homme n'est qu'un animal, » et pourtant il reproche à Chamfort d'avoir tenu le même langage. « Parlez pour vous, » lui répondit-il crûment.

Pourquoi cette contradiction? Éprouvait-il un remords pour avoir appelé l'homme un animal? A-t-il voulu prendre le masque de Chamfort pour décharger sa conscience ?

« Mettez-moi un nez, écrivait-il à George Sand, je ce serai encore trop fier là-dessous. »

Faut-il voir encore un autre nez que le nez véritable dans le passage que voici :

« La morale de Chamfort, dit -il, est la morale « d'un célibataire usé et aîgri, d'un homme qui a <( érigé son propre malheur en système. »

Est-ce là le cas de M. Sainte-Beuve? Je l'ignore ; mais ce qu'on peut affirmer en toute sûreté de conscience, c'est qu'il ne croit à aucune vérité.

«La pensée, a-t-il osé dire, est une superci fluité. »

Et, en effet, il n'aborde la conviction d'un écrivain que pour en démontrer la chimère ; il ne lit un livre que pour y trouver une preuve de scepticisme.

Voilà un penseur, un génie , Pascal , Rousseau ,

n'importe; un meneur, enfin, de l'esprit humain. Il ne compte et ne peut compter que par ses idées; vous croyez peut-être que M. Sainte-Beuve va en démontrer la justesse ou Terreur? Mais il faudrait pour cela confesser une croyance , posséder un critérium. Or, M. Sainte-Beuve professe que la pensée est une superfluité.

Lorsqu'il aura une œuvre à juger, il ira interroger une soubrette , écouter à la porte , et sur une indiscrétion de petit souper il décidera souverainement de la profession de foi du vicaire savoyard. Voudra-t-il dire , par exemple , le secret du règne de Louis XIV : il le cherchera au fond du pot de chambre de Sa Majesté, il expliquera la politique de Louvois par une ordonnance de Fagon.

Du moment qu'un homme tient la plume , il doit avoir une opinion et la dire à haute voix; il doit mettre au jeu avant déjouer. Il combat la vérité d'un autre, et il n'a pas en échange une vérité à donner ! Il ravage le champ du voisin, et il n'a pas un champ qui réponde du ravage! Il dit ensuite, pour la décharge de sa conscience :

« Que m'importe ? pourvu que je fasse quelque « chose le matin et que je sois quelque part le « soir. »

M. Sainte-Beuve prend en pitié la pensée, et il traite la conviction en ennemie personnelle. Il recherche l'a peu près, le petit, le détail. Il monte un jour à grand' peine sur le mont Blanc ; il a le monde

à ses pieds, le soleil levant l'enveloppe de ses rayons, la terre lui sourit dans la grâce de son réveil. Pendant ce temps-là il examine un brin d'herbe à la loupe, et sur ce brin d'herbe la promenade d'un puceron. 11 redescend ensuite d'un air fier dans la vallée. La chance l'a servi : il a trouvé un insecte.

L'homme de conviction voudrait pouvoir élever l'humanité à son niveau , ou plutôt au niveau de la vérité. Il travaille bravement à lui donner meilleure opinion d'elle-même, pour l'encourager à tirer meilleur parti de sa destinée.

M. Sainte-Beuve éprouve, au contraire, l'ambition de rabaisser l'humanité au-dessous d'elle-même, et lorsqu'à l'aide d'un mot, d'un fait, il croit avoir surpris un écrivain en flagrant délit, l'avoir convaincu de défaillance, il jouit de sa découverte comme d'une bonne fortune : « L'homme doute , dit-il, donc « j'existe. »

Il semble que la nature l'ait muni de la sonde aiguë de la fouine, pour fouiller dans le repli honteux de la conscience, et d'une subtilité d'odorat à toute épreuve pour flairer le parfum caché de la pourriture du cœur humain.

Lorsqu'il a découvert un vice de plus chez un homme, il respire, il sourit de bonheur; on dirait qu'il a besoin que l'humanité se méprise, pour qu'il puisse l'estimer.

La critique ainsi comprise ressemble à la guillotine de la parole ; elle décapite un pays, elle tient l'esprit

humain en échec, elle crache au plat, comme disait Voltaire, pour en dégoûter le public.

Il sait immoler à propos, à tour de rôle, l'homme de talent d'un parti à la haine du parti voisin , et chaque parti applaudit successivement à l'immolation d'un adversaire. Lorsqu'il appelle le style de M. de Falloux du blanc-manger > la démocratie sourit, et lorsqu'il nomme M. de Lamennais un maniaque, le clergé trépigne de satisfaction.

Il met toutefois une certaine prudence dans ce talent d'éclabousser tout ce qui porte encore le front haut dans notre pays. Il dénonce M. de Laprade, mais il flagorne M. Veuillot; il sait bien persifler le vaincu et frapper l'homme à terre : si c'est là une gloire, qu'il en jouisse; nul ne l'a mieux gagnée.

— Savez- vous la femme que l'homme déteste le plus? demandait une duchesse à Fontenelle.

Le philosophe sourit, et après une minute de recueillement :

— C'est la femme qu'il a aimée, répondit-il.

— Savez -vous, dirai -je à mon tour, l'opinion qu'un écrivain déteste de préférence? C'est précisément l'opinion qu'il a servie.

Je connais sans doute ici ou ailleurs plus d'un nouveau poëte touché du rayon de la grâce, qui jette encore une strophe vibrante au désert de la foule, ou murmure à voix basse une poésie héroïque, le long d'une grève de Bretagne.

Mais, quel que soit son talent, il n'y a plus d' œuvre poétique qui commande l'admiration. J'ai vu passer le dernier poëte de la jeunesse ; il allait à tâtons, les bras tendus, les mains tremblantes, le long des murs du Palais-Royal. Il cherchait en chancelant la route de l'Institut. Il avait noyé son âme, et un dieu vengeur l'avait frappé du delirium tremens. Le doute en toute chose l'avait conduit à l'abîme.

Il ne reste plus maintenant en France que la poésie d'un autre temps, que Barbier enseveli dans son

silence, que Laprade retrempé par l'épreuve, que VictorHugo debout sur son rocher et Lamartine dans l'abandon. Ah! que ce nom de Lamartine soulève en moi de tristesse! Mais puisque je le trouve sur mon chemin, je veux dire sur lui toute ma pensée.

Lamartine a donné une âme de plus à la France; il Ta enivrée d'infini. Vous lisez sa poésie, vous la trouvez belle; vous la relisez, vous la trouvez plus belle encore. Méfions-nous de son génie, il ne permet aucune distraction. Je ne le discute pas, je l'admire. S'il est quelqu'un parmi nous assez disgracié pour le nier, je le dénonce : cet homme a quelque vice de nature.

Une femme me disait un jour : Lamartine a purifié l'amour et l'a parfumé de rêverie. Jusqu'à son avènement, la femme n'avait été, de Tibulle à Béranger, que la minute suivante de la coupe et de la bouteille. A en croire les poètes de l'autre siècle , nous ne méritons l'honneur de la rime qu'autant que nous portons le bonnet au vent et le bouquet sur l'oreille. Nous valons mieux, en conscience, sans vouloir nous flatter. Lamartine l'a compris ainsi. Sa muse, chaste amante de l'idéal, a trouvé la première la langue sacrée de l'amour. Maintenant la jeune fille endort, en le lisant le soir, son premier rêve de printemps, et sent, après cela, qu'elle a un ange gardien de plus à son chevet.

Mais Lamartine a fait une révolution, on le dit du moins; c'est là son crime. Est-ce qu'on fait une ré-

volution ? Une révolution se fait d'elle-même, et un homme, quel qu'il soit, y entre pour une si faible part, que ce n'est vraiment pas la peine de la compter. Lamartine l'a dit souvent lui-même : la Révolution de Février s'est faite, pour ainsi dire, en dormant La France s'est couchée monarchie et s'est réveillée république.

Or, dans cet intérim brûlant, que faisait Lamartine? Calme et le front haut sur la multitude, il entre à l'Hôtel de ville et prend d'office le pouvoir : il électrise le peuple , il improvise la garde mobile, il proclame l'égalité politique , il décrète la souveraineté nationale, il brise la chaîne de l'esclavage, il abolit le serment pour affranchir la conscience, il supprime la peine de mort en matière politique , pour sacrer une fois de plus la tête du citoyen; il efface du code maritime le châtiment corporel, dernier hommage de la législation à la barbarie ; il arrache du code pénal le carcan, cet étalage du crime sur un faux piédestal; il rature la contrainte par corps, cet article rédigé autrefois par Shylock. Voilà ce qu'il a fait de concert avec le gouvernement provisoire ; car je n'entends dérober la part de personne : gloire à chacun !...

Il a bien mérité de la France ce jour-là, j'en lève la main devant Dieu, et il a bien fallu qu'il en fût ainsi, car lorsque la France vota en bloc, il n'y eut pas une capitale de second ordre qui ne tînt à honneur de l'envoyer à l'Assemblée. Et cependant, par-

lait qui voulait, en ce temps-là, sans autorisation et sans entrave.

Ce temps est passé, n'en parlons plus. Le vent a soufflé d'un autre côté.

Donc Lamartine méritait de tomber; mais sa maison menaçait ruine. Il cherchait courageusement à réparer par son travail le temps perdu au pouvoir ; chaque jour le retrouvait à l'œuvre pour payer sa rançon. En vain la fibre du cerveau appelle le repos, il ne doit pas le connaître ; qu'importe la; douleur ou la maladie ! Il a donné sa vie en gage, il doit un lambeau de sa chair à défaut de payement; et longtemps avant le lever du soleil, il remplira la page blanche, aujourd'hui et demain, et encore demain et toujours. Le laboureur, debout avant l'aube, verra une lueur flotter sur la colline et demandera : Qui donc à cette heure peut encore veiller?

Mais il a fléchi à l'œuvre, dit-on encore, et tendu la main au public. Tendre la main est un gros mot ; mais j'aime le gros mot, il pose mieux la question. Eh bien! écoutez la réponse. Certes, si j'avais eu la confiance de Lamartine ou entrée dans son conseil, je l'aurais détourné à outrance de son projet de souscription ; cette souscription, je l'ai blâmée à l'ori-, gine,je la blâme encore. J'avais prévu que si Lamartine mettait sa vie passée en loterie, chacun prendrait, de côté et d'autre, un billet par une raison contraire, celui-ci approuvant ce que l'autre improuvait, et réciproquement; ce qui pouvait, ce qui devait néces-

sairement jeter sur la situation de l'homme d'État je ne sais quelle ombre et quelle confusion.

Je vais plus loin. J'avais la cruauté de rêver pour lui la pauvreté. Dans l'écroulement de son idéal, c'était pour sa gloire une dernière poésie. Dieu me préserve de mépriser la richesse! Je la considère, au contraire, comme une puissance; mais il y a des jours où la misère est une vertu, car elle est une protestation. Elle n'a rien d'ailleurs d'effrayant. J'en connais plus d'un parmi nous qui a passé par là, qui a senti le coup, et peut dire en retirant la lame de son sein : Pœte, non dolel. N'avons-nous pas, dans notre foi intrépide, dans notre part de vérité, dans notre pensée, notre imagination, notre espérance, notre rêve si vous voulez, une richesse au delà de toutes les richesses? Vous pourriez empiler toutes les étoiles les unes- sur les autres que vous n'atteindriez pas encore le chiffre de mon trésor.

Que Lamartine me le pardonne, mais j'aurais voulu le voir brisé par l'âge, enveloppé de son manteau, seul, à pied, son chien derrière lui, tout ce qui reste de Février, marcher dans la poussière, à travers le tourbillon du luxe improvisé de la veille, afin qu'à l'heure où la jeune fille aurait demandé : Quel est donc cet homme qui passe? la mère eût mis le doigt sur sa bouche : On ne doit pas le nommer, car c'est le dernier Romain.

Mais enfin, puisque, le jour où le tonnerre tomba sur son toit, Lamartine crut devoir demander assis-

LA INOUVELLE BABYLOXE. 233

tance au peuple français pour l'aider à relever son y foyer, — eh! mon Dieu, par bien des motifs terribles

et pieux qu'il n'a pas dits, qu'il ne peut pas dire, — disons-les donc pour lui, — de peur d'entraîner des tiers et d'engloutir des intérêts sacrés confiés à sa garde dans. la gouffre de sa ruine (j'écarte sa personne du débat, je ne le connais pas, je ne l'ai pas connu), — il n'y a plus d'un côté qu'un fait abstrait appelé la France, et de l'autre un fait abstrait aussi appelé Génie. Or c'est entre la France et la Gloire que la souscription pose désormais la question, et c'est à la résoudre à l'honneur de la France que nous devons tous travailler chacun dans notre atmosphère.

Reprocher à un poëte son insouciance du chiffre, son ignorance du compte tenu en partie double, c'est lui reprocher précisément la qualité qui fait sa poésie. Croyez-vous donc qu'on a impunément une grande imagination? Cette grande imagination, hélas! transforme toute chose à sa mesure ; elle ouvrira la main comme elle rêve... à l'infini. Certaines facultés n'existent qu'à la condition d'avoir leurs contre-parties. Voulez-vous donc des montagnes sans vallées? Vous attendez un miracle, n'est-ce pas? Eh bien! attendez de Walter Soott ou de Chateaubriand qu'ils régleront leur vie et la pèseront au trébuchet, comme un prêteur à la petite semaine ou un changeur d'Amsterdam !

Ne comprenez-vous pas que la magnificence intérieure du génie a besoin de rayonner en somptuosité

et de réaliser un monde à son image? Riche, il achètera des châteaux; pauvre, il en bâtira en Espagne. La gloire, d'ailleurs, est une royauté et, comme l'autre royauté, elle a sa dépense obligée de représentation, sans avoir sa liste civile inscrite au budget. Le poëte universellement connu, qu'il le veuille ou non, tient la cour de la poésie en Europe. Et vous exigeriez, et vous auriez le courage d'exiger de lui que, par raison d'économie, il soufflât sa lampe et refusât sa porte chaque soir à la sympathie accourue en foule pour lui faire fête, de chaque horizon de la frontière !

Est-ce donc que je veuille écrire ici la théorie de la prodigalité? Que chacun de nous équilibre soigneusement sa recette et sa dépense , rien de mieux : Tordre est la vertu de l'écu ; mais je réclame une certaine immunité pour le génie. Le génie est-il donc si fréquent que vous y voyiez un danger? Voulez-vous bénéficier de l'exception? Qu'à cela ne tienne; gouvernez comme Pitt, parlez comme Fox, présidez comme Jefferson, et je vous permets, à leur exemple, de mourir insolvable, et, le lendemain de votre mort, je prends rengagement de souscrire le premier pour acquitter votre dette et rétablir votre descendance, j'allais dire votre dynastie, dans la dignité delà gloire que vous lui avez léguée.

Oui, sans doute, Lamartine aurait dû faire une plus large réserve de son temps à lui-même, à l'égoïsme honorable du pot-au-feu, et surtout mettre deux

serrures pour une à sa cassette contre ses facilités de cœur et ses tentations de générosité.

Mais ces heures qu'il dérobait à ses foins et à ses celliers, les semait-il donc au vent ou au plaisir, à la table ou à la ruelle? Non, il les donnait à la poésie, à l'inspiration, c'est-à-dire à nous autres tous, à notre meilleure fortune ; il enrichissait notre âme de toute la part que l'heure emportait de son patrimoine. Et aujourd'hui vous venez lui jeter à la face ses distractions de désintéressement, vous qui en avez eu le bénéfice ! C'est le don magnifique de son génie à la main que vous lui dites dans sa détresse : Je ne te dois rien, retire-toi. Pourquoi chanter au lieu d'amasser? Voilà donc la France descendue à la morale de la fourmi !

N'y a-t-il de reconnaissance à notre soleil que pour l'œuvre de l'épée? Qu'une moustache immortelle dise comme Lefebvre au général Ghasseloup : — Faismoi un trou dans ce mur et je passerai, — et qu'il passe, en effet, à un jour donné; ou bien qu'un autre général élève dans l'air de la frontière ce monument de fumée appelé une victoire, la patrie répandra volontiers, dans son enthousiasme, les couronnes et les millions à pleines mains sur la tête du vainqueur.

Avons-nous assez peu de fierté nationale pour oublier ce qui fait l'auréole même de notre nation? La Russie a eu comme nous plus d'un général à inscrire à l'eucologe de l'armée et plus d'un nom de bataille

gagnée à donner à un quai ou à un pont; comptet-elle pour cela dans l'admiration de l'Europe autant que la plus petite république d'Italie? Nullement. Et pourquoi? Parce qu'il lui a manqué la fleur mêrhe de la civilisation, la science ou la poésie.

Mais non, plus de poésie! elle gâte l'esprit. Doit et avoir, tant pour tant, voilà notre règle désormais.

Eh bien ! puisque nous ne savons plus que compter, comptons. Ce n'est pas seulement un son de lyre, évanoui au premier soufïle , que Lamartine a jeté dans l'espace; ce son-là, si je ne m'abuse, a pris corps et forme de produit, comme vous l'entendez, comme vous l'aimez. C'est donc une valeur industrielle qu'il a créée; c'est donc une richesse de plus qu'il a versée dans le capital acquis de la nation. Aussi longtemps qu'on parlera la langue française, on lira ses chefs-d'œuvre, il faut l'espérer; on les imprimera, on les exportera dans le monde entier. Ses, livres, réédités à l'infini, iront semant, de génération en génération, des millions de travail et de bénéfice. Et vous vous croyez quittes avec lui parce qu'il a touché un premier salaire ! Mais, quel que soit ce salaire, il a plus donné qu'il n'a reçu. Si vous avez la passion du tant pour tant, payez la différence.

Avez-vous épuisé sur cet homme, meurtri* jusque dans sa dernière fibre la joie sauvage de l'esprit de parti? Avez-vous assez regardé en riant ses plaies et ses ulcères? L' avez-vous assez humilié de vos injures et, ce qui est pis encore, de vos pitiés? Achevez votre

œuvre maintenant; refusez d'acquitter sa dette, ou plutôt votre dette; traînez -le aux égouts par les pieds ; dites-lui, comme je ne sais plus quel journal Tu as trop vécu ; mais écoutez :

Un jour viendra où cet homme, de trop dans le présent, comme on Ta dit, posera sur la pierre cette tête battue de l'orage; mais de cette tombe sortira une éternelle accusation contre votre ingratitude; ce n'est pas une phrase, cela, c'est une vérité de morale. Lorsqu'un peuple a donné un scandale au monde, il y a sur lui un anathème. 11 en porte la peine un jour ou l'autre, et sa vie, sous une forme ou sous une autre, en éprouve une diminution.

France ! ô France ! nation héroïque et complaisante! qu'as-tu fait de ton génie? Depuis soixante ans tu tiens à la main une épée à deux tranchants, et tantôt tu frappes à droite, et tantôt tu frappes à gauche; un jour tu vas à Jemmapes, un autre jour au Trocadéro. Un jour tu proclames la liberté, et le lendemain tu retires ta parole.

Y a-t-il du moins une philosophie? Nous pourrions nous consoler en nous faisant philosophes.

Mais qui oserait aujourd'hui parler de métaphysique? Quand Florence avait la peste, Boccace devisait de galanterie. Qu'on nous raconte plutôt l'histoire de Fanny. A quoi bon nous ennuyer du fini et de l'infini? Le fini? l'infini? métier perdu. Idéologie que tout cela; le mot a repris faveur; demandez à M. Cousin. Il a quitté la partie pour faire la conversation avec l'ombre de madame de Longueville ; et maintenant, de ses mains platoniques, il range pieusement en ordre les robes vides des duchesses évanouies du xvir siècle.

Qui donc a jamais pu, d'ailleurs, faire sérieusement profession de philosophie?

Qui donc?... Mais vous, précisément, qui niez la philosophie. Car la philosophie est l'homme tout entier en tant qu'être pensant. Vous ne pouvez penser sans faire acte de métaphysicien, vous ne pouvçz ouvrir la bouche, sans laisser échapper un mot de philosophie.

Vous tirez votre montre et vous dites : J'ai le temps...

Je vous arrête là; vous êtes un philosophe. Vous parlez du temps, vous avez donc la notion intime de cette abstraction appelée le temps, et vous la distinguez de toute autre abstraction, de l'étendue, par exemple. Mais le temps finit-il, avec l'heure, à la chaîne enfermée dans une boîte de Bréguet? Non. Cette montre passera, vous passerez aussi ; le temps coulera toujours. Or, qu'est-ce que toujours, sinon l'éternité? Voilà le fini, voilà l'infini.

Vous dites à chaque instant : Je sens, je regarde...

Je... qui ? Vous-même, probablement, et non un autre, Jacques ou Matthieu. Vous avez donc une existence à part, un moi, pour parler le langage de l'école? Ce moi, vous le. nommez votre conscience; mais qui Ta nommé ainsi avant vous, sinon la philosophie?

Je regarde; c'est. un acte, et cet acte implique l'intervention d'une faculté: de l'attention. Philosophie. Vous pourriez ajouter : Je me souviens. Vous faites appel à la mémoire. Encore la philosophie, toujours la philosophie. Que voulez -vous? la philosophie

240 LÀ NOUVELLE BABÏLONE.

vous tient bon gré, mal gré, et vous force à philosopher même pour la nier. Le jour, en effet, où vous la proclamez une erreur, vous posez la notion de Terreur. Et comment déterminer cette notion autrement que par opposition à la vérité?

Mais aujourd'hui on fait de la philosophie par la méthode de M. Jourdain; personne n'en fait par volonté et avec réflexion. L'école éclectique, à l'exception de M. Jules Simon, le dernier apôtre du devoir, tire au budget et prend garde de dire un mot qui puisse la compromettre.

On écrit bien toujours çà et là quelque lieu commun de psychologie sur le moi et le non-moi, pour empêcher la prescription; mais on a effacé l'étude de la philosophie du programme des lycées, on n'y enseigne plus que la logique, c'est-à-dire la mécanique du raisonnement, qui apprend à raisonner comme l'orgue de Barbarie apprend à composer un opéra.

Berkeley disait dans son traité d'Isis :

« La philosophie régnante influe toujours d'une a façon directe ou indirecte sur l'opinion publique et « sur la conduite d'une nation. Aussi longtemps que « l'Angleterre a prêté l'oreille à la philosophie ma- « térialiste, elle a pratiqué la doctrine de la fatalité. « Si la philosophie spiritualiste eût dominé de notre « temps, nous n'aurions pas vu la cupidité prendre « un empire si général sur l'esprit de l'homme, et « l'amour du bien public regardé comme une noble « extravagance. »

Barkeley avait raison : la philosophie régnante influe toujours sur la politique, et la politique à son tour réagit sur la philosophie.

Sous le premier empire, la philosophie faisait profession de matérialisme ; le sénateur 'Cabanis intitulait l'intelligence une propriété de la matière ; le cerveau, disait-il, sécrète la pensée; Destutt de Tracy, je dois le reconnaître , y mettait moins de brutalité ; il reprenait simplement en sous-œuvre la doctrine de Condillac , c'est-à-dire de la sensation qui frappe sur une membrane et y laisse une image qu'il appelait une idée.

L'âme humaine n'était, dans ce système, que la collection complète de nos sensations , et le cerveau un musée portatif où nos idées, c'est-à-dire les photographies de tous les objets que nous avions vus ou touchés, étaient soigneusement rangées et gardées par ordre de date , chacune avec son étiquette.

La doctrine du sensualisme a ravagé l'esprit public sous le premier empire; toute servitude, dans ce monde , commence par la servitude de l'esprit à la matière. A quoi bon perdre son temps, en effet, à poursuivre le feu follet d'une conviction?

La liberté ramena en France la doctrine du spiritualisme, et le spiritualisme, en échange, développa le sentiment de la liberté ; l'éclectisme nous a donné sans doute le droit de le regarder comme la science des compromis. Il apprend à penser plutôt qu'à croire , et à transiger plutôt qu'à vouloir. On

n'en doit pas moins rendre cette justice à M. Cousin, que, de concert avec Jouffroy, il a rétabli l'âme humaine dans sa dignité. J'ai vu à l'École de médecine le dernier fanatique du sensualisme. Il posa un jour le doigt sur un crâne , et il dit avec une sorte de fureur dithyrambique : « Je tiens là sous ma main l'homme tout entier. » Ce fut le cri de mort du matérialisme ; aucun penseur de talent n'osa reprendre l'héritage de Broussais.

La liberté perd de nouveau la partie, et l'école de la sensation reparaît à la lumière.

Un profond philosophe enseveli dans sa modestie , M. Yacherot, essaya en vain de régénérer la métaphysique. Mais Voltaire a dit : « Lorsqu'un homme qui ne s'entend pas dit une chose à un autre qui ne l'entend pas, c'est de la métaphysique. » Ce trait d'esprit semble le mot d'ordre de notre génération. Quand on parle de métaphysique, autant en emporte le vent ; il faut la philosophie de la matière au ramollissement de notre cerveau. Aussi, dans un livre dédié à l'Empereur, on définit l'homme un tube intestinal. On entonne un hosannah à la gloire de la digestion , que dis -je ! on ressuscite le culte asiatique du linga, et devant la rose mystique de Vénus on fléchit le genou et on crie d'un air inspiré : O salutaris hostia !

Un homme de mérite réédite la thèse d'Helvétius : l'idée est la même chose que la sensation ; sentir, c'est penser ; la raison est la même chose que la parole ;

parler, c'est raisonner ; la volonté est la même chose que le désir ; vouloir, c'est obéir à une tentation ; la morale est la même chose que l'intérêt de chacun ; suivre son penchant, c'est pratiquer la vertu; la souveraineté est la même chose que la force ; gouverner un peuple, c'est lui tenir l'épée sur la poitrine.

Prenons garde : si nous confondons l'âme avec la matière, si nous la chassons de notre existence, nous chassons du même coup la croyance à l'immortalité, et avec l'immortalité la sanction de l'héroïsme et du dévouement»

Disons-le bien haut , maintenant que le sens moral semble fléchir, le bon ou le mauvais témoignage à rendre de nous-mêmes , dans c^tte époque troublée, tiendra surtout à cette croyance toujours présente en nous, que non-seulement l'âme survit, mais encore qu'elle a la faculté de réaliser sur elle-même son propre fonds d'immortalité.

Toute chose humaine ici-bas participe du temps et de l'éternité : du temps, lorsqu'elle est une simple action, une simple sensation apportée par la circonstance , évanouie avec la circonstance ; de l'éternité, lorsqu'elle est une vérité ou une vertu; une vérité, c'est-à-dire la parole invariable de siècle en siècle et de contrée en contrée ; une vertu , c'està-dire l'action, belle en elle-même, et impérissablement resplendissante de sa beauté.

L'homme, à chaque pas sur la terre, a donc le choix du temps ou de l'éternité. Toi, tu veux vivre

du temps, c'est-à-dire par le corps, par l'épidémie, sentir, jouir, cueillir, effleurer le plaisir : c'est bien; mais rappelle-toi que tu jettes ton âme à l'espace, que tu la livres, lambeau par lambeau, au temps qui fuit et qui meurt,, pour la laisser fuir de la même fuite et mourir de la même mort.

Tu as pu jouer sans doute , avec plus ou moins d'habileté', le jeu de la vie, amasser, dépenser, noter le bruit de l'écu, épuiser la magnificence de Sardanapale, torturer la matière pour en extraire une volupté de plus ou une molécule de plus à ton repas. Au bout du compte, tu as passé, tu n'as pas vécu. Ton passage n'aura été qu'un long suicide en détail. •

Tu n'as donné aucun gage à. l'éternité, et l'éternité, à son tour, ne te connaîtra pas, au jour du recensement. Ce jour-là, tu reprendras ton âme juste au même point de départ qu'à ta naissance.

Toi, au contraire, tu veux vivre de l'éternité, c'est-à-dire par la sympathie , par la pensée, aimer, connaître , élever sans cesse en toi la science , la justice, l'abnégation, la charité * l'austérité, la méditation , toute chose divine , enfin , comme une rampe céleste pour monter indéfiniment à l'éternité.

Tu as vécu; dès lors , tu vivras. Tu as nourri ton âme , tu l'as embaumée d'éternité. L'éternité t'attend dans un majestueux mystère, et lorsque le soir de tes jours sera venu, tu diras : J'ai fait ma moisson , je puis aller dormir.

Tu retrouveras au réveil, de l'autre côté de la montagne, la part d'immortalité que tu avais mise, dès ce monde-ci, en réserve. Tu reprendras l'être à un degré de plus dans la hiérarchie de l'existence , car tu le reprendras enrichi, j'allais écrire divinisé, de tout le viatique de mérite que tu auras amassé à ton premier soleil.

Chose étange ! nous allons chercher hors de nous, loin de nous, la preuve de notre immortalité, quand nous la portons en nous, dans chaque vérité et chaque vertu, alluvion de l'essence éternelle déposée sur notre âme, pour être la forme immuable de notre vie à venir.

L'heure marche, l'heure passe ,* nous mourons à chaque instant par un côté ou par un autre , mais aucune de ces choses ne meurt, ne tombe sous le coup de marteau de l'horloge. Nulle puissance de la tei*re n'a prise sur cette part sacrée, invariable, de nous-mêmes ; elle reparaît sans cesse à notre appel, sans que la mort continuelle de notre vie puisse en détacher une parcelle.

C'est ainsi que le juste, habitué à vivre en intimité constante avec l'idée d'éternité, en revêt en quelque sorte l'immuable attitude ; c'est ainsi qu'il échappe à la perfidie du temps et à la trahison de la fortune, qu'il porte sur son front, à travers le flux et le reflux de la victoire et de la défaite de sa croyance , je ne sais quelle paix profonde et quelle douce impassibilité.

L'affliction de Job pourra descendre sur sa maison : le simoun dispersera son troupeau, le feu dévorera sa gerbe , la fièvre brûlera sa chair jusqu'à la moelle ; que lui fait en définitive la colère du maître, la pointe de l'aiguillon , le vinaigre versé sur la blessure et le flot changeant de l'opinion? Il a bâti sur le rocher, pour abriter sa tête , un temple de sérénité , d'un marbre plus éclatant et plus indestructible que le marbre de Paros.

Lui seul, d'ailleurs, sait convenablement mourir ; je n'entends pas par là mourir avec courage , mais avec recueillement. La mort, il faut bien le dire et le redire, est l'acte le plus important de l'humanité. On ne saurait y mettre trop de précaution, car après !...

Pétrone, condamné au supplice par la fantaisie d'un empereur de mauvaise humeur à son réveil, pratique sur lui-même la saignée de Sénèque. Il joue avec la mort au fond de sa baignoire; il raille, il siffle , il chante ; il referme l'artère ouverte , il interrompt l'œuvre commencée de délivrance; il demande encore une couronne , encore une coupe , encore une esclave, pour tromper l'agonie d'une seconde, pour dérober au néant une dernière volupté. Je le méprise. Ce n'est qu'un courtisan.

Thraséas, au contraire, avait vécu toute sa vie tête à tête avec la liberté. Sa vertu faisait de lui un séditieux. Il reçut aussi l'ordre de disparaître. Le jsang coulait goutte à goutte de là veine de son bras,

et, pendant que sa vie fuyait, il marchait, tranquillement appuyé sur l'épaule d'un ami, dans une allée de son jardin , comme s'il eût voulu que la mort le prît debout à toute sa hauteur , le regard levé au ciel, vers son espérance. Il parlait, en marchant, d'immortalité et du Phédon de Platon. Son fils le suivait en pleurant , la figure cachée dans son manteau.

Le philosophe mourant tourna la tête un instant vers ce fils déjà orphelin :

— Regarde, jeune homme, lui dit-il; Dieu me préserve de porter un présage , mais tu es né dans un temps où la jeunesse a besoin d'apprendre à mourir.

Ainsi disait Thraséas, ainsi dit le spiritualisme; je ne parle pas , bien entendu , de je ne sais quel spiritualisme officiel qui n'est après tout qu'un matérialisme déguisé.

Quand le choléra règne quelque part, chacun en subit plus ou inoins l'influence. L'esprit de l'époque a déteint sur l'art tout entier et l'a frappé de la même maladie que la littérature.

Et d'abord qu'est-ce que l'art, cette création particulière de l'homme dans la création ?

Si l'homme n'était, comme le singe, son aîné de figure, qu'un animal debout, eût-il jamais songé à sculpter une statue ou à peindre un tableau ?

Non, sans doute, puisque le vsauvage lui-même, qui est un homme cependant, mais qui n'est encore que l'homme en nourrice sur le sein de la nature, ne peut pas plus concevoir l'idée de beauté que la réaliser sur la toile ou sur l'argile.

Ainsi, l'homme n'a créé l'art que parce qu'il possède un esprit, et il n'a pu le créer qu'autant qu'il possède un esprit développé par le développement de la civilisation.

L'art sort donc du cerveau de Y homme civilisé pour comparaître devant qui? devant le regard? Mais le bouvier de Bretagne voit comme nous ; il voit un chef-d'œuvre et il passe ; il n'en a pas plus compris que senti la beauté. L'art, encore un coup, sort donc directement du foyer de la pensée pour comparaître devant la pensée, qui seule porte en elle l'ambition , en même temps que la notion de la beauté.

Si ce n'est pas l'esprit qui parle à l'esprit dans l'art, si c'est uniquement une nature de seconde main qui parle au regard , à quoi bon la peinture ? une glace suffit.

Quel peintre aurait la prétention de mieux faire mon portrait que le miroir de ma cheminée, ou que cet autre miroir de la photographie, qui prend brutalement l'image et la garde à perpétuité?

Ainsi l'âme a créé l'art, l'âme le juge, et le juge dans sa nature, c'est-à-dire qu'elle veut avant tout se retrouver et se contempler elle-même dans l'œuvre appelée à son audience. Lorsqu'elle admire une œuvre, elle observe, entre les divers mérites de l'artiste, le même ordre de hiérarchie qu'entre ses propres facultés. Elle met les mérites de pensée ou de sentiment au-dessus des tours de force d'adresse ou de facture.

La peinture de ce temps-ci voudrait intervertir Tordre et subordonner la pensée à la plastique, c'està-dire à l'exécution. Cette école préfère une cuisinière de Chardin en contemplation devant une casserole à la Descente de croix de Lesueur.

Mais encore une fois, lorsque vous faites une œuvre d'art, que vous le sachiez ou non, c'est sur mon âme que vous venez frapper, et mon âme ne rend au contre-coup que la note de la corde que vous avez touchée : la note de l'enthousiasme quand la corde est lyrique ; la note du sensualisme quand la corde est sensuelle.

Est-ce à dire cependant que j'aie la prétention d'opposer ici l'inspiration à la plastique, l'idéal au métier, pour insinuer que l'inspiration en peinture peut exempter du dessin, et la conception dispenser de la couleur? Dieu me préserve d'une pareille hérésie ! La première condition imposée à l'artiste, c'est de savoir parler la langue de son art ; la perfection de la forme a seule le droit de traduire la grandeur de l'idée. Une idée sublime, sous une forme incorrecte, tombe dans la caricature. Un peintre qui sait penser et ne sait pas peindre n'est pas un peintre; ce n'est qu'un vagabond déclassé de l'intelligence. Un peintre qui saurait peindre et ne saurait pas penser serait encore un peintre et pourrait être même, à la rigueur, un peintre de talent.

Mais aujourd'hui il n'y a plus que ce talent-là dans la peinture. Autrefois, si j'ai bonne mémoire,

c'était le drame, c'était l'idée que notre génération acclamait dans un tableau; c'est le métier maintenant qu'une génération affadie applaudit de préférence.

Elle recherche avant tout dans la peinture le coup de brosse, et ce qu'on appelle, en argot d'atelier, le ragoût. Le peintre n'invoque la muse de l'inspiration que pour le détail à outrance, pour F infiniment petit, pour un grain de poussière, pour un bouton d'habit, pour un pied de table, pour une boucle de soulier, pour un châssis de fenêtre, pour une traînée de lumière, pour une étincelle de soleil tombée du pampre d'une tonnelle sur k front d'un buveur.

Quant au sujet, peu importe, pourvu qu'il serve de prétexte à tout cela ; ce sera indifféremment ou un homme qui fume, ou un homme qui boit, ou un homme qui joue, ou un homme qui lit, ou un homme qui regarde, ou un homme qui raconte. Or, comme on écoutait, comme on regardait, comme on lisait, comme on jouait, comme on vidait son verre, comme on aspirait sa pipe plus pittoresquement sans doute au xvm e siècle qu'au temps présent, le sujet portera invariablement perruque, jabot, culotte courte, €t un doigt de poudre sur le collet d'habit.

Parfois cependant, le peintre voudra prouver qu'il a de l'imagination ; il peindra, par exemple, une toile intitulée : Une Confidence.

On est au dessert ; le domestique est parti, la porte ^st fermée. Voici l'heure du fond du verre et du cœur

«âô-2 LA NOUVELLE BABYLONE.

sur la main. Un jeune homme vêtu de rose, rose de pensée, lit à son compagnon de bouteille une lettre d'amour, et, dans la candeur de son bonheur, il incline son corps sur la table et il allonge le cou, comme pour darder le fluide sacré dans l'oreille de son ami. Mais l'autre, impassible, habit gris, tête carrée, la main sous le menton, écoute la lecture de la page brûlante avec le flegme accumulé de l'expérience. Il semble dire en lui-même: «J'ai reçu, moi aussi, une quantité prodigieuse de ces protestations-là et de ces serments sur papier musqué. La marquise parlait ainsi, la duchesse parlait mieux, à cela près qu'elle portait une haine incorrigible de grande dame à l'orthographe. J'ai cru, hélas! à la marquise, à l'âge de fatuité, et ensuite j'ai paru croire à la duchesse , et enfin à la fleuriste du coin ; mais la fleuriste seule â tenu parole : il est vrai qu'elle mourut de cet acte d'héroïsme. »

Ce n'était après tout qu'une raillerie de l'amour et qu'une leçon de scepticisme à la jeunesse. Mais voici que la peinture ne représentera bientôt plus que le fruit défendu, que la femme dépouillée, que Léda sur Léda, en tenue abréviative de l'école de natation. Pourquoi une Léda, que dis-je! cinq, six, sept Lédas à chaque pas de l'exposition? Un peintre veut mettre une femme nue à l'étalage, et, pour justifier au public cette nudité, il glissera le cygne sur la tangente de cette femme, et il intitulera le tout : une Léda.

Passe encore pour la Léda debout : c'est la pudeur de la nudité; mais que dire de cette autre Léda partout en montre, de cette Léda couchée et en proie à son oiseau ? Ce n'est plus une figure de la mythologie, c'est la fille du coin qui sort du cabaret; à la grimace lubrique de son sourire, on voit qu'elle vient de rallumer la lampe éteinte à la flamme de la prune à l'eau-de-vie. Le cygne qu'elle caresse n'est là que par métaphore, vous pouvez hardiment l'ap-

peler d'un autre nom. Quant au symbole qu'elle tient à la main gauche sur une feuille de chêne , la langue effrontée du marquis de Sade lui-même reculerait devant l'explication.

Un autre jour, un autre artiste représentera une jeune fille en extase devant une cantharide esclave , attachée au guichet d'un chenil. Elle vient à peine de faire sa première communion , et cette horrible mouche l'a déjà piquée; et l'imprudente enfant, la tête légèrement penchée sur l'épaule , et roidie en avant parla mystérieuse tension de la rêverie, la bouche serrée , la prunelle fixe , les deux bras abandonnés à leur propre poids, les mains croisées, ou plutôt dénouées sur ses genoux, — regarde cette aile verte de son esclave , cette aile couleur de désir, avec un tel affaissement de son être , un tel trouble intérieur, un tel effroi d'elle-même , qu'elle vient de lire assurément une chanson aphrodisiaque de Béranger. Je n'ose approfondir tout ce que le peintre n'a pas dit ou n'a dit que par réticence ; mais je de-

mande comment une femme honnête peut encore aller à l'exposition de peinture.

Pourquoi cet attroupement devant ce tableau ? Il faut prendre la file pour pouvoir y glisser un regard; que représente-t-il donc ? Il représente Alcibiade chez Aspasie , ou bien encore Phryné devant T Aréopage. Phryné , debout sous le feu croisé de la magistrature athénienne, et nue comme Aphrodite au sortir de l'écume , semble éprouver un mouvement de pudeur, et dans son trouble ingénieux cache précisément la partie de son corps qu'elle a le droit de montrer : elle cache sa figure ; quant à la partie réservée de la statue humaine, que toute femme honnête doit sceller d'un triple nœud sous le pli de la ceinture, elle l'étalé au regard; et tous les vieillards de l'Aréopage , assis sur leurs gradins de marbre, cassés, chauves, ridés, béants de luxure, dévorent de l'œil cette beauté opulente de courtisane, l'un avec un sourire édenté, l'autre avec un cynisme idiot, tous avec la lubricité du satyre ; après l'orgie de la jeunesse, voici la débauche de la vieillesse. Qu'est-ce que la peinture laissera désormais à notre respect?

La photographie croit devoir encore renchérir sur la peinture. Quelque part que vous alliez, votre femme ou votre fille au bras, vous trouverez partout sur votre route , à la vitre , une célébrité de l'entrechat, photographiée en jupon court, une jambe par-dessus la tête, ou bien encore une femme

abondante à pleins bords, à moitié extravasée du corset, et qu'on pourrait ramasser à la pelle si le reste venait à déborder. Si vous rencontrez un stéréoscope en montre , gardez-vous de mettre l'œil au trou de la lunette : Dieu sait quelle mauvaise compagnie vous trouveriez au bout de votre curiosité ; et que serait-ce si le photographe n'y mettait encore quelque retenue , de crainte d'effaroucher la chasteté du sergent de ville !

Le jour où la photographie a tenu, en quelque sorte, boucherie de viande humaine et cherché prétexte sur prétexte , prétexte de blanchisseuse , prétexte de baigneuse, pour mettre à nu une poitrine ou une échine de femme , la gravure du xvm e siècle en a frémi de jalousie : elle croyait avoir atteint l'idéal du genre, et en effet elle avait dit le dernier mot de la fille publique, et fait le tour de l'Olympe de la Salpê trière.

Tout cela «ans doute avait disparu de la circulation et dormait dans un profond oubli ; mais voici que la photographie vient ressusciter la débauche du regard , et la gravure du xvm e siècle, mise au, défi par cet art nouveau, qui n'est après tout que le procèsverbal brutal du dessous de cartes féminin , sort du tombeau avec toutes ses gloires de la borne , toutes ses grâces de ruelles, toutes ses gravelures et ses polissonneries; elle tapisse les rues de Paris de toutes ses bergères pâmées, de toutes ses Manon Lescaut au port d'armes, en chemise ou sans che-

mise, de toutes ces créatures sans nom, nées des eaux croupies et tortillées comme des vers de terre. Et pourtant le xvm e siècle a beau étaler tout son génie, ce n'est pas encore lui, c'est notre temps qui a mérité le prix de cynisme.

Que devient le caractère national au milieu de cette débauche de la pensée et du regard ? Quand on n'a que la passion de la jouissance, on n'a plus qu'un sentiment : la peur ; la peur de perdre sa maîtresse ou sa loge à l'Opéra.

Gomme c'est le gaz hydrogène, comme c'est le Grand-Central qui représente l'actrice ou la pouliche de prix , la France périt si la Bourse baisse , et il faut sauver l'ordre, c'est-à-dire la hausse, n'importe par quel moyen , dût-on appeler pour cela le canon de la Russie.

De tout temps, je le sais, la France a eu peur. J'habitais Paris au mois de juin 1832. Le canon tonnait contre la barricade Saint-Méry ; un notable du quartier mit la tête à fenêtre pour voir passer une

batterie d'artillerie. Il y eut un moment de confusion dans la manœuvre ; l'honnête commerçant crut voir la troupe débandée.

— Nous sommes perdus, dit-il.

A peine avait- il parlé qu'un obus lui coupait le souffle, et, entrant de plein fouet dans sa chambre , allait abattre derrière lui un mètre de muraille.

— Nous sommes sauvés, dit-il.

Mais un éclat l'atteignit à la tête, et il expira du coup, le sourire sur la lèvre; il laissait derrière lui une femme et quatre enfants.

Un abbé de ma connaissance alla voir la veuve le lendemain ; il la trouva sur son canapé, en grand noir, entourée de quatre orphelins, le tout plongé dans un farouche silence.

L'homme du Seigneur, après un salut funèbre, attaqua le compliment de condoléance ; mais , au premier mot, la mère l'arrêta par la manche de l'habit :

— Ah! monsieur l'abbé, dit-elle en tirant un sanglot du fond de sa poitrine, nous sommes encore bien heureux dans notre malheur ; car enfin, sans cette canonnade, nous allions tous y passer.

Cette bonne femme croyait sincèrement que. la République guillotinerait toutes les familles, pères, mères et enfants au berceau.

Depuis 1832, la science de la jouissance a fait quelque progrès, et la France tremble dans la même proportion; elle voit sans cesse un spectre couleur

écarlate assis à sa table ou à son chevet, et ce spectre mange la dinde truffée et souffle la bougie.

Protée a une mine joufflue et un teint fleuri ; il porte un titre important ; il le sait, et il le dit par la majesté de sa tenue.

Ce n'est pas un homme, c'est au moins dix hommes. Son esprit est une mêlée. Traité par des réactifs, on en pourrait tirer un révolutionnaire, un républicain, un libéral, et que sais-je encore? Pour le moment, il professe le principe d'autorité.

Au premier coup d'œil on le croirait jeune et, en effet, il a quelque chose sur la figure qui simule la jeunesse: c'est un vieillard, cependant; il a trente ans passés.

Quand par hasard on parle devant lui de conscience, il regarde l'orateur d'un air inquiet, comme un concurrent dangereux qui fait étalage de morale pour élever plus haut le prix de sa marchandise.

Mais pour peu qu'on insiste, il détend alors sa physionomie et, avec un sourire inexprimable, il répond que la conscience est désormais un mot hors de service, et que, homme ou femme, tout dépend de la somme qu'on peut mettre à pareille expérience, et sur toute sa physionomie on peut lire ce sous-entendu : «. Voilà un maladroit qui n'a pas su trouver acheteur. »

Homme aimable d'ailleurs et serviable au besoin, il parle avec grâce, la bouche en cœur; il aurait a chair de poule à l'idée de tuer une mouche.

Or, un jour que je prenais une glace au café Bignon, il disait tout haut à l'assistance :

— Il y a encore mille bourgeois frondeurs dont on devrait bien débarrasser le pavé.

Et il ajoutait d'un petit air malin :

— Qui est-ce qui éprouve le besoin de mille bourgeois de plus à Paris?

Ce n'était qu'un mot pour rire, je le sais; mais qu'un autre spectre rouge vienne à sortir de la boîte, Protée demandera sans sourciller un coup de balai dans le sang de tout un parti.

La peur porte souvent à la férocité et toujours à la bêtise.

Je dînais chez un homme de cinq pieds huit pouces, équipé de cinquante mille livres de .rente en vignobles et bois futaies ; quelqu'un vint à parler, au café, de l'expédition du Mexique et à dire qu'il y avait perdu un ami, de la fièvre jaune.

— Monsieur, répondit sèchement l'amphitryon, il n'y a jamais eu de fièvre jaune au Mexique.

Il alla aussitôt fermer la porte du salon et pousser le volet de la fenêtre. Il craignait sans doute que l'air du dehors n'eût entendu la conversation et ne l'accusât d'avoir attenté à la sûreté de l'État.

Je le rencontrai, quelque temps après, sur le boulevard, juste au moment où le fisc venait d'augmenter sa cote mobilière.

Il me prit sous le bras et, m'entraînant derrière une porte cochère, il médit à l'oreille: «L'État

dépense beaucoup. Mais chut! » ajouta-t-il en mettant le doigt sur la lèvre.

Et me serrant brusquement la main, il me quitta, en pressant le pas, comme s'il avait un agent de police à sa poursuite.

11 y a en ce moment à Paris un cornet à piston qui a infiniment d'esprit, en action aussi bien qu'en parole.

Or, un soir qu'il entrait au passage Choiseul, en compagnie d'un ami :

— Vous voyez bien, lui dit-il, toutes ces boutiques qui font la roue, tous ces badauds qui flânent à l'étalage sur la foi des traités? Voulez- vous que je fasse rentrer tout cela sous terre en un clin d'œil? Restez là un moment, et ne riez pas, surtout.

Et avant que son compagnon eût le temps de répondre, il entre dans le passage les deux poings en avant :

— Que faites- vous ici ? crie-t-il à pleine poitrine ; vous n'avez donc pas lu l'ordonnance qui ordonne aux habitants de rentrer à dix heures? Sortez, ou je vous fais arrêter.

Alors on vit comme un coup de vent passer sur la foule, qui allait au pas somnolent de la rêverie; elle gagna du pied à toute vitesse, et en un tour de main elle avait évacué la galerie.

On entendait encore dans le passage le bruit confus des volets que les boutiquiers effarés appliquaient sur la devanture de leur boutique et qu'ils

252 LA NOUVELLE BABÏLONE.

verrouillaient avec précipitation. Un instant après, le gaz était éteint et le passage muet comme le tombeau.

Alors , montrant la galerie plongée dans la nuit et dans le silence, le cornet à piston reprit d'un air tranquille :

— On dit après cela que le peuple français n'est pas gouvernable!

Je ne sais si vous avez connu le poète mystique d'un poëme intitulé lePenseroso; avec sa longue figure ascétique volée à une fresque de Fra Àngelico, il a l'air d'un échappé du moyen âge. Il porte bien une redingote, mais je ne sais trop sur quoi, car il a si peu de corps qu'il doit en avoir oublié la moitié en naissant.

Il attrapa dernièrement une pleurésie à regarder la lune, et il alla refaire sa poitrine dans le Midi. Il prit une place de coin dans un wagon, le corps enveloppé dans son manteau et la casquette rabattue sur sa figure, car il craint sans cesse qu'un vent coulis ne l'éteigne comme une bougie.

Au moment du départ, une dame voulut monter dans le même wagon; mais en voyant le fantôme immobile dans son manteau, elle redescendit aussitôt et referma vivement la portière.

Le convoi partit. A la première station, un petit vieillard grimpa dans le wagon du poëte, avec un étui à chapeau; mais au premier coup d'œil sur son voisin , il reprit d'un air tragique son étui et

alla chercher place dans un autre compartiment.

— Cet homme croit sans doute que j'ai une maladie contagieuse, pensa le poète.

A une seconde- station, un nouveau venu sauta lestement dans le wagon, à l'instant même où la locomotive donnait le coup de sifflet du départ. C'était sur l'apparence un gaillard vigoureux, armé d'une épaisse moustache ; mais sitôt qu'il eut aperçu son voisin enveloppé comme un mystère et caché sous une casquette, il recula d'une place sur la banquette et glissa la main dans la poche de son pantalon.

Au premier mouvement que fit le poëte pour dormir :

— N'approchez pas, lui dit-il d'une voix tremblante, je suis armé.

— Est-ce que vous me prenez, vous aussi, pour un pestiféré qui pourrait vous donner le mal ardent ?

— Je vous prends pour un homme qui porte un manteau en plein été; or, on dit que Jud...

A ce nom de Jud, le poëte faillit partir d'un éclat de rire ; il avait envie d'écarter son manteau pour montrer sa métaphysique personne à cette moustache effrayée, mais sa physionomie prit tout à coup une teinte funèbre : une illumination venait de traverser son cerveau. Il pensa que probablement c'était Jud lui-même qu'il avait en face de lui, Jud qui feignait d'avoir peur de Jud pour mieux cacher son identité.

Et voilà les deux Jud, chacun dans son coin, cha-

cun couvant l'œil de l'autre et le tenant en arrêt, comme si l'autre allait tenter de l'assassiner et de le jeter par la portière.

N'est-ce pas là depuis soixante ans l'histoire de la nation ? Dne moitié de la France fait peur à l'autre et en a peur à son tour.

QUATRIEME TARTIE

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