‹ La Nouvelle-Calédonie et les Iles Loyalty;Chapitre 19 sur 39 · ENCRES · texte numérisé non relu

ENCRES

Les anciens cimetières des environs d’Oubatche étaient situés dans des endroits isolés, très pittoresques, entre des blocs de rochers d’une hauteur parfois imposante et presque toujours enfouis sous une épaisse végétation. Dans les nombreux couloirs et dans les profondes niches de ces rochers, on déposait les cadavres, enveloppés de nattes ou d’étoffe indigène, sans les recouvrir de terre. Le rocher sépulcral que représente notre fig. 42 est un des moins grands de la région d’Oubatche; il cachait dix squelettes dans ses fentes. Les uns gisaient pêle-mêle, les autres étaient séparés par des blocs de pierres formant des sortes de niches et reposaient sur une couche de pavés. Deux de ces niches, dans une fente du dit rocher, sont représentées dans notre fig. 43. Nous avons pu constater sur les squelettes que les cadavres étaient déposés en position accroupie, avec les genoux ramenés contre la poitrine.

Si ces rochers sépulcraux sont un attrait pour l’anthropologiste, ils effraient, au contraire, au plus haut point les indigènes, et ceux-ci s’en tiennent toujours à distance respectueuse. Ce sont pour eux des lieux « tabous » qui présentent de grands dangers et attirent des maux affreux sur les non-initiés qui se permettent d'y pénétrer. Cette crainte se conçoit facilement, si l’on songe au degré de développement qu'avait, chez les Calédoniens, le culte des ancêtres dont ils sont encore tous imprégnés, même ceux d’entre eux qui se déclarent chrétiens. Ces insulaires reconnaissent bien l’existence de démons, ou, si l’on veut, de divinités qui n’ont jamais revêtu une forme humaine, mais ceux auxquels ils attribuent la plus grande influence sont les esprits des ancêtres, particulièrement ceux des chefs et des sorciers. Il n’est donc pas étonnant qu’on les vénère dans les lieux où reposent leurs squelettes et où, précisément, les indigènes pensent qu'ils peuvent le mieux manifester leur pouvoir; on verra qu'il en est de même pour les autels spéciaux, où sont exposés les crânes des chefs morts. Voici comment ils croient que les nombreuses amulettes, employées par les sorciers, acquièrent leurs propriétés: L'homme initié, connaissant le moyen d’obtenir l’aide des esprits ancestraux, fait passer dans les objets dont il se sert les forces secrètes des ancêtres qui résident dans les cimetières. Dans certaines fa-

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milles, le pouvoir de sorcellerie s’hérite de père en fils. Il y a, par exemple, les faiseurs de pluie ou de tempête, ceux qui envoient les maladies ou qui ont la puissance de les guérir, d’autres qui connaissent le moyen d'obtenir une abondante récolte ou une pêche fructueuse, et d’autres encore qui préparent des philtres d'amour, etc. Les amulettes généralement employées sont des herbes spéciales, attachées en petits paquets, ou bien des pierres de différentes formes ou encore des idoles de bois. Tous ces objets reçoivent leur consécration dans les cimetières, avec beaucoup de cérémonies. Par suite de l’œuvre missionnaire sur divers points de la colonie, ces talismans ont perdu beaucoup de leur valeur aux yeux des indigènes et nous avons pu ainsi nous en procurer un certain nombre.

Un homme de la région d'Oubatche nous apporta, un jour, la petite idole de bois que représente la fig. 44, c'était, disait-il, le démon de la pluie et son nom était « Oualaout ». Elle était empaquetée soigneusement, dans une vieille pochette portant des traces visibles de multiples réparations. Autrefois, cette idole était placée dans une hutte retirée, au milieu de la forêt, probablement près d’un lieu de sépulture. L’indigène raconta que son père allait quérir le petit démon et procédait aux cérémonies nécessaires chaque fois qu’il désirait la pluie.

Un autre Calédonien nous vendit une valve de Tridacna, toute couverte de suie; cette coquille était conservée sous le toit de la maison qu’elle protégeait de l’incendie. Dans la suite, nous obtînmes souvent aussi des pierres de diverses formes, destinées à activer la croissance des plantes cultivées. Nous en reparlerons plus loin, à propos de notre séjour à Kanala, où nous avons eu l’occasion d’en observer l'emploi.

Nous avons constaté à Oubatche un cas de croyance encore très tenace à ces paquets d’herbages servant d’amulette. Un jour, un homme vint nous proposer l’achat de quelques crânes, c'était là une audace inouïe pour un indigène! Il les avait placés dans un panier, à côté d’une amulette formée de plantes liées ensemble et recouvertes d’écorce de niaouli. Avec ce talisman dans la main, il touchait les crânes, persuadé qu’il ne lui arriverait rien, mais, sans

son paquet d'herbes, il ne voulut pas même les effleurer. Il savait, nous dit-il, que la conséquence immédiate de cet acte serait la folie!

En narrant nos divers voyages en Nouvelle-Calédonie, nous aurons l’occasion de compléter ces rapides remarques sur les indigènes et sur leurs mœurs. Disons cependant ici quelques mots de leurs qualités sensorielles. L’ouïe et l’odorat sont très développés et la vue l’est d’une façon toute spéciale, comme le montrera le fait suivant dont nous avons été témoins à Oubatche. Un jour, vers 5 heures de l’après-midi, un de nos domestiques calédoniens vint à nous, criant et s’agitant, pour nous dire qu’il avait vu une étoile au firmament. Dans le ciel clair, voilé seulement en partie par des nuages, nous eûmes une peine infinie à découvrir l’astre en question. Il fallut avoir recours aux jumelles, grâce auxquelles nous arrivâmes enfin à apercevoir Vénus qui se détachait, comme un minime point blanc, sur le fond d'azur. C'était la première fois que je voyais une étoile au ciel, alors que le soleil y brillait encore.

Voyage dans la vallée du Diahot et aux grottes de Tchalabel.

28 Avril — 8 Mai 1911.

Dans son ouvrage sur la Nouvelle-Calédonie, Lemire donne une description très fantaisiste des cavernes qui se trouvent dans l’intérieur du pays, à l'Ouest d’Oubatche, dans les rochers de Tchalabel. Il parle de leurs idoles de pierre et de leurs squelettes recouverts de dépôts calcaires, et pense que ces grottes sont parmi les lieux sacrés les plus anciens des indigènes. Nous résolûmes d’aller à leur recherche, et d'apprendre à connaître, par la même occasion, le versant Ouest de notre chaîne de montagnes et la vallée du Diahot. L'ancien chef du service topographique de la colonie, M. Engler, dont nous avons déjà parlé au début de ce livre, et qui connaît de façon parfaite l’île et ses habitants, fit appeler le chef de la tribu de Bondé, dans le district de laquelle se trouvent les roches de Tchalabel. Ce chef consentit à nous servir de guide et à nous procurer des porteurs.

Les voyages peuvent se faire de deux façons en Calédonie: à cheval ou à pied. La première manière permet de parcourir, en un laps de temps très court, de grandes distances; pour la nuit on peut toujours, à la rigueur, trouver un refuge dans la maison d’un colon, puisqu'on est obligé de s’en tenir aux chemins et sentiers qui traversent la brousse. Néanmoins, c’est là un moyen de déplacement qui n’entre pas en ligne de compte pour le naturaliste transportant avec lui ses multiples instruments et ses caisses à collections. Le voyage à pied est le seul qui lui laisse pleine liberté d’allure, mais il nécessite un grand train de porteurs. Sur l’ordre du gouvernement, les gendarmes devaient nous aider à trouver cette main-d'œuvre. Ce ne fut pas toujours chose facile, car les indigènes n’aiment pas ce genre de travail et sont, de plus, très exigeants en ce qui concerne la nourriture. Alors qu'aux

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