M ANON RUES
Cette différence provient de diverses causes, mais est due, en grande partie, à la nature même de la colonie. Soit à cause du peu d’étendue des terrains productifs, soit par suite du manque de main d'œuvre, le pays ne permet guère l’établissement de grandes plantations.
Sur la côte orientale, les vallées, avec leurs terrains d’alluvions, sont presque seules utilisables pour les cultures; il faut y ajouter aussi l’étroite bande de terre qui sépare la mer des collines et des montagnes. Les pentes de ces dernières sont en général trop abruptes pour se prêter aux travaux agricoles; dès qu’elles ont été déboisées, les pluies entraînent la couche superficielle d’humus et laissent à nu la roche sous-jacente. Aussi ne sont-elles recouvertes que de maigres pâturages, dans les régions que la Lantana n’a pas encore envahies.
On a fait une statistique de la valeur productive de liîle; bien qu'inexacte dans les détails, elle donne cependant une idée assez juste de l’ensemble. Il résulte des calculs effectués, que plus de la moitié de la superficie totale de l’île est absolument inutilisable soit pour les cultures, soit pour les pâturages. C’est à cette partie qu’appartient toute la région serpentineuse qui, au point de vue de la richesse minérale, est cependant d’une importance capitale pour la colonie. Les 20% du pays ne se prêtent pas à la culture, mais bien à l'élevage; 6% sont occupés par les forêts des montagnes. Il ne reste donc pas même le 4 de la surface de l’île pour des terrains de culture et encore faut-il, dans cette catégorie, ne compter que 2% environ, qui soient propices à n’importe quelle plantation.
Si l’on fait abstraction de l’élevage, qui joue sur cette côte un rôle très secondaire, les produits naturels qui servent au trafic des colons se composent surtout de café, dont la qualité est excellente, mais la quantité minime, et de copra provenant des cocotiers de plantations européennes ou indigènes. On récolte aussi un peu de vanille, de coton, de caoutchouc, de légumes et de fruits. À ces denrées, il faut ajouter les produits tirés de la mer; ce sont surtout des coquillages, en particulier les Trochus fournissant la nacre et à la récolte desquels s’emploient bon nombre d’indigènes.
Les hauts tarifs du frêt jusqu’à Nouméa renchérissent, malheureusement, beaucoup tous ces produits naturels, au grand détriment des colons. Et il n’existe, pour ces gens, aucun autre moyen de transport, puisqu’aucune route carrossable ne relie la côte orientale à la rive opposée, et que cette dernière ne possède qu'un minime tronçon de voie ferrée, comptant une vingtaine de kilomètres. Comme je l’ai déjà relevé plus haut, les colons possèdent presque tous un petit magasin ou un estaminet qu’alimentent surtout les indigènes; cependant, cette source de revenus est aussi fort modeste.
La vie dans la brousse n’est donc pas facile pour l’'Européen; les familles de colons sont parfois fort nombreuses, et les enfants doivent être envoyés dans les écoles de Nouméa si l’on ne veut pas les laisser pousser à l’aventure, comme les niaoulis. En cas de maladie, il faut aussi se rendre dans la capitale pour entrer dans un hôpital et, dans bien des difficultés d’ordre juridique, c’est encore à Nouméa qu’il faut aller consulter les avocats; or, ces voyages sont toujours assez dispendieux. Si l’on ajoute, qu’en suite de mauvaises années et de la dureté des temps, bien des planteurs reçoivent des avances des grandes maisons de commerce de Nouméa et sont, de ce fait, endettés auprès d’elles, on se rendra facilement compte que la vie du colon calédonien n’est pas toute couleur de rose.
Malgré leur existence souvent précaire, les colons sont des gens aimables et bienveillants envers les étrangers. Il me revient en mémoire, à ce propos, un fait qui montrera de quelle générosité l’un d’entre eux fit preuve envers nous. A la suite de renseignements inexacts, nous croyions qu'un certain colon de Pouébo tenait une auberge pour voyageurs. Un jour, à une heure fort peu commode, nous commandons à dîner sans nous gêner le moins du monde. Sans trop nous faire attendre on nous sert tout ce qu’on peut trouver dans la maison; mais, quand nous demandons l’addition, notre aimable amphytrion, M. Janisel, nous apprend que nous ne sommes pas dans une auberge. Il nous avait reçus comme hôtes et ne nous fit en aucune façon sentir notre bévue; au contraire, il nous invita ensuite à visiter ses installations agricoles, ses essais de culture de riz et d’autres pro-