‹ La Nouvelle-Calédonie et les Iles Loyalty;Chapitre 27 sur 39 · DRAC NES · texte numérisé non relu

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duits, grâce auxquels il s’est acquis une juste renommée dans la colonie.

Bien que Hienghène soit un centre européen de quelque importance, il n’a pas l’air d’un village ou d’une petite ville, car les habitations des colons, au lieu d’être agglomérées, sont au contraire fort éloignées les unes des autres. De l'endroit où l’on quitte le vapeur, on n’aperçoit guère que la maison des gendarmes, bâtie sur un coteau, et le petit bureau de poste qui se

Fig. 53. La baie de Hienghène, vue de l'Ouest.

dissimule à demi sous les Araucarias voisins. Une famille alsacienne, nommé Girold, installée depuis longtemps à Hienghène, nous avait préparé une maison qui, autrefois, abritait la garnison. Cette demeure était située au-dessus du fleuve, large d'environ 150 m. à marée haute, et non loin de son embouchure. On nous mit en garde contre les bains dont nous avions fort envie, à cause des nombreux requins qui se montrent dans le voisinage.

Les roches calcaires constituent, sans contredit, la merveille naturelle la plus imposante de la région de Hienghène. Traversant la baie, elles se prolongent encore à l'Est, sur une assez grande étendue, à une faible distance de la côte. Elles se composent d’un calcaire cristallin dur, de teinte bleuâtre, reposant sur des schistes gris-bleu probablement triasiques. Ces derniers

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forment aussi tout le relief de la région environnante. La vue de la baie de Hienghène dans la fig. 53 est prise de l'Ouest, de l’île Vao ou Ouédjo. Les deux rochers, s’élevant tout près l’un de l’autre, sont appelés par les colons les Tours de Notre-Dame: ils se trouvent dans la baie même, tandis que les paroïs rocheuses qui les suivent longent la côte. La plus haute doit être celle en forme de cloche, à droite du massif des tours. Ce dernier se présente tout autrement quand on le regarde de la langue de terre

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Fig. 54 Le massif de Notre-Dame, vu du promontoire à l'Est de la baie.

qui entoure le golfe vers l'Est. De là, son profil ressemble d’une manière étonnante à un coq dont le bec est ouvert et la queue dressée (fig. 54). Il est relié à la terre ferme par toute une série de rochers plus bas. Au-dessous de la poitrine du coq (à gauche dans la figure) on peut apercevoir une assez forte incision dans la roche, à 3 mètres environ au-dessus du niveau de la mer: c’est une ancienne ligne de rivage, datant d’une époque où le massif rocheux plongeait plus profondément dans les eaux.

En examinant de près l’une de ces roches calcaires (fig. 55), elle apparaît couverte de rigoles verticales et criblée d’une multitude d’aspérités, pointes, tourelles, aiguilles et corniches, résultat du patient travail des pluies séculaires. Ici et là, ces découpures figurent des profils humains ou animaux. Le soir, au clair de lune, le spectacle qu’offrent ces roches est vraiment grandiose et,

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l'imagination aidant, on croit apercevoir de tous côtés des bêtes grimaçantes ou d’horribles démons. Ces masses calcaires sont percées de nombreuses grottes et de cavités et traversées de longs couloirs.

Fig. 55. Rochers calcaires près de Hienghène.

L'île Vao ou Ouédjo est située dans la partie occidentale de la baie; les Européens la nomment le Sphinx, et, en effet, vus de loin, les rochers qui la forment ne sont pas sans analogie avec un lion accroupi. Nous l'avons visitée deux fois. À marée basse, on peut suivre, pour s’y rendre, le chemin longeant la côte sur les schistes gris-bleu formant la terrasse d’abrasion; mais pendant la haute mer, il faut emprunter un sentier, situé beaucoup

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plus haut, qui longe le dos rocheux séparant la vallée de Hienghène de celle de Tanghène. De ce chemin, la vue est de toute beauté. Un bac traverse le large estuaire de la Tanghène et nous dépose sur l’autre rive, au village de Ouaré qui possède une église catholique. Les cases, enfouies sous des bouquets de palmiers, sont entourées de plantations fort bien tenues où, sur des terrasses surélevées, prospèrent de belles cultures d’ignames et de canne à sucre. En cheminant à l’ombre des palmiers, nous remarquons plusieurs de ces «tabous » pour noix de coco, dont nous avons parlé plus haut. La fig. 56 en représente un qui consiste en une ancienne flèche de case, ornée d’un coquillage (Triton), et entourée de divers objets magiques.

Le prêtre fixé à Ouaré voulut bien nous accompagner pendant notre visite de l’île. Celleci se compose de couches schisteuses, fortement relevées et plissées, qui supportent le cal- Fig. 56. Tabou pour cocotiersàOuaré. cçaire cristallin. Dans les an-

fractuosités des rochers calcaires, nous avons trouvé de nombreux ossements humains, mais relativement peu de crânes. Dans une niche, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, une malle européenne en fort bon état. Elle contenait un squelette humain accroupi, parfaitement conservé; singulier emploi d’un objet moderne pour une coutume fort ancienne!

L’habitude, que nous avons déjà constatée dans les environs d’'Oubatche, de déposer les cadavres dans les fentes de rochers, était encore généralement répandue, il y a une vingtaine d’années, à Hienghène et dans les districts voisins. Elle se perpétue même encore de nos jours dans les villages reculés, ainsi que nous

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en avons eu la preuve. Il est encore un autre mode de sépulture, autrefois très fréquent, et qui, aujourd’hui, est devenu fort

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Fig. 57. Case de fête du village de Koout.

rare, c’est de placer les cadavres sur les arbres et en particulier sur les banians. Le corps était fixé à une sorte de civière, faite de perches de bois, et l’on plaçait le tout dans la branche fourchue d’un Ficus.

Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 7

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Un sentier pittoresque conduit de Hienghène vers l'Est, longeant la plage étroite, bordée de cocotiers, qui sépare les falaises rocheuses de la mer. Plusieurs villages sont disséminés le long de cette bande de terre etleurs huttes s’appuient parfois à la muraille calcaire. Quelques cases, par exemple celles qui servent aux ré-

Fig. 58. Case de fête à Lecoulné.

unions où aux danses, présentent de fort belles sculptures. L'une d’entre elles (fig. 57), au village de Koout, est remarquable par sa haute flèche, ornée de deux rangées de conques de Tritons. On aperçoit nettement, au milieu de cette curieuse sculpture, un visage humain aux oreilles fortement saillantes. Cette hutte appartient

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au grand-chef de la région, Bouarate. Nous fîmes visite, en passant, à ce vieux chef, mais nous le trouvâmes dans un état de santé pitoyable, tuberculeux et à moitié sourd, de sorte que nous ne prolongeâmes pas l’entretien.

La flèche que représente la fig. 58, et qui se trouvait au haut d’une case de fête du village de Lecoulnoué, est un peu différente. La figure humaine porte ici une couronne très finement découpée, garnie de coquilles d’Ovula d’une éclatante blancheur. Les deux cases dont nous parlons avaient, de chaque côté de leur porte d’entrée, d'énormes panneaux sculptés avec visages humains et figures géométriques.

Dans l'intérieur d’un des rochers voisins de la plage, on nous montra une immense grotte en forme de dôme. L’entrée était recouverte d’une couche de coraux assez récents, Fig. 59. Autel pour le culte des ancêtres, tapissant l’ancienne roche dans les rochers de Bélep. jusqu’à une hauteur de 2 au 3 mètres au-dessus du niveau actuel de l’eau, et le sol était aussi tout semé de coquillages marins. Nous ne pensons pas nous tromper, en considérant ces restes comme des traces de la petite transgression marine que nous avons déjà remarquée aux rochers de Notre-Dame et ailleurs encore.

Près d’un endroit nommé Bélep, un massif rocheux, tout creusé de grottes, fut d’un très bon rendement pour nos collections anthropologiques. Toutes les anfractuosités étaient remplies d’ossements humains. Sur des corniches, ces crânes étaient déposés en séries de 2 à 5, formant de véritables autels pour le culte des ancêtres (fig. 59). Par un étroit passage, nous pûmes pénétrer dans ce massif, à l’intérieur d’une grotte complètement obscure. Quand nous eûmes allumé dans cet antre un flambeau de feuilles de coco, un spectacle sinistre s’offrit à nos yeux. Eclairés par cette lumière rougeâtre, des crânes blancs ou verdis de mousse grimaçaient de tous côtés; il y en avait partout, dans les fentes, sur les aspérités rocheuses, et le sol de la grotte était également tout jonché d’ossements.

Un fait particulier nous frappa: c’est que tous ces crânes, qu’ils fussent plus ou moins bien conservés, n’avaient plus aucune dent. Nous ne savions comment résoudre cette énigme, lorsqu'on nous apprit que, quelque temps auparavant, un Européen avait parcouru la contrée et avait fait, dans ces lieux d’anciennes sépultures, la cueillette de toutes les dents des crânes déposés, afin de les revendre ensuite pour la fabrication de dentiers et de fausses mâchoires. Comme les dents des Calédoniens sont, pour la plupart, fort bien conservées, elles doivent se prêter excellemment à ce but. Mais on ne peut s'empêcher de rire à la pensée qu’un honnête et paisible bourgeois ou peut-être une dame du grand monde porte, à son insu, dans sa bouche, des dents de cannibales!

A part quelques débris de poterie, nous n’avons trouvé auprès des os aucun objet funéraire; les quelques bracelets de Conus et les coquilles percées de Cypraea qui gisaient là, avaient probablement appartenu aux défunts eux-mêmes.

Si, en partant d'Hienghène, on suit la côte vers l'Est, on est arrêté, au bout d’une heure et demie de marche, par une rivière qui sort d’une vaste lagune dont l’eau, bleue et limpide, est calme comme un miroir. De hautes falaises calcaires bordent cette nappe d’eau vers le Nord et l'Est, tandis que, vers l’intérieur des terres, les mamelons des collines à niaoulis encadrent ce pittoresque tableau.

Les massifs calcaires de Hienghène abritent aussi une rareté zoologique. C’est une petite roussette munie d’une queue (fig. 60). Cette espèce (Notopteris caledonica Trouess.) est particulière à l’île et a été découverte il y a quelques années seulement. Nous avions longtemps cherché, mais en vain, à nous la procurer, jusqu’à ce que le prix fixé engagea enfin les indigènes à nous en fournir quelques exemplaires.

Une course en canot, en remontant le cours de la rivière de Hienghène, n’est pas sans offrir quelque attrait. Dans le voisinage de la mer, les rives sont bordées de palétuviers dont les hautes

Fig. 60. Notopteris neocaledonica Trouessart, env. l/: grand.nat.

racines forment, à marée basse, un cordon noir sous les vertes frondaisons. Des groupes de palmiers, disséminés ici et là, annoncent la présence des villages indigènes. De temps en temps, on passe devant une demeure de colon, entourée de jardins. Ceux-ci sontplantés d’orangers dont les branches s’inclinent sous le poids des fruits mûrs émaillant le feuillage de multiples points d’or. De hautes montagnes, assez dénudées, enserrent le fleuve de chaque côté et ferment aussi l'horizon vers le fond de la vallée. A leur pied s’étalent les plantations de café, établies à l'ombre de beaux arbres produisant, à distance, l'illusion d’une grande forêt. La pauvreté des rives en oiseaux aquatiques est tout à fait surprenante. Tandis qu'ailleurs, dans les pays tropicaux, des bandes de

hérons blancs forment aux rivières une vraie bordure vivante, nous n’apercûmes guère, dans la région parcourue, que deux hérons habillés d’un gris terne.

Les indigènes des environs de Hienghène présentent, en partie, un type un peu plus affiné que celui des tribus du Nord de la colonie. Ils sont en général un peu plus grands — 22 hommes ont donné une moyenne de taille de 167,4 cm. La couleur de la peau est légèrement plus claire, la chevelure un peu moins crépue et le nez un peu plus fin. Les types de métis entre Européens et indigènes ne sont pas rares non plus dans la région et on les reconnaît facilement. Le fait que Hienghène est un ancien centre de colonisation qui a, pendant longtemps aussi, possédé une garnison, ne devait pas manquer de laisser des traces F ne durables. La plupart Fig.61. Ceinture de fibres, portée par les femmes. des enfants bâtards,

Hauteur du cône 30 cm. nés d’un père euro-

péen et d’une femme

indigène (le contraire n'arrive pour ainsi dire presque jamais),

sont laissés avec la mère à la tribu, où ils grandissent avec les

petits Calédoniens. On a déjà beaucoup écrit, mais en vain, pour stigmatiser cette conduite peu digne de pères européens.

La plupart des objets ethnographiques qui nous furent apportés étaient sensiblement les mêmes qu'à Oubatche; ils présentaient cependant, ici et là, quelque différence de style. Nous reçûmes, en

particulier, de nombreuses ceintures de femmes, faites de franges fibreuses enroulées en forme de cône (fig. 61). Elles étaient, autrefois, non seulement portées comme vêtement, mais encore remises en cadeau, sous cette forme de paquet, et représentaient,

en outre, une espèce de monnaie ayant une certaine valeur.

Une après-midi, nous fûmes brusquement tirés de notre travail et effrayés par les cris et les pleurs d’une bande d'enfants, qu'accompagnaient les aboiements des chiens. Derrière les groupes qui fuyaient, nous viîmes s’'avancer un homme vêtu du masque calédonien et qui était la cause de tout ce vacarme. La vue de cet individu déguisé, qui brandissait en mouvements désordonnés ses lances et sa massue, était bien faite pour exciter l’effroi. Le visage du masque (fig.

62), qui porte un nez énorme, est taillé dans du bois et barbouillé de noir; il est surmonté d’un cylindre de jonc tressé, l’ancienne coiffure calédonienne, que couronne une énorme tignasse crépue. Cette dernière, de même que les longues boucles qui forment la barbe du masque, est composée de cheveux humains.

Le corps du porteur est entouré jusqu'aux genoux d’un manteau de plumes, ou, plus exactement,

Fig. 62. Indigène de Hienghène revêtu du masque.

d’un filet à larges mailles sur les nœuds desquelles sont fixés

des groupes de plumes du gros pigeon calédonien, le notou. Le

poids du masque étant assez lourd, l'homme le soutient à l’aide d’un bâton transversal qu’il place dans sa bouche et fixe avec ses dents (il est visible dans la figure 62 sous forme d’un petit cercle blanc); les yeux du porteur arrivent au niveau de la fente buccale du masque. L'équipement est complété par des sagaies, avec le cordon qui sert à les lancer, et par une massue.

Fig. 63. Masques de bois. Long. 53, 35 et 56 cm.

Ces masques entiers sont aujourd’hui devenus très rares, les indigènes n’en confectionnant plus. Par contre, on rencontre encore assez fréquemment les visages de bois sculpté qui, probablement, appartiennent à des masques détruits; la fig. 63 en montre quelques spécimens.

La signification de ce masque est totalement inconnue aux indigènes de la génération actuelle. Sans raison plausible, les colons

l’ont baptisé: masque de guerre. D’après les renseignements que m'a donnés à ce sujet M. L.J. Bouge, qui les tient lui-même de l’ancien grand-chef de la tribu des Poï, ce masque représenterait un démon de l’eau «Pouémoin » qui apparaîtrait sous cette forme, parmi les palétuviers des côtes, quand les pêcheurs attirent sa colère en parlant trop haut. Une remarque d’Erskine montre aussi qu'il doit s’agir là d’une divinité aquatique. En 1849, il vit à Hienghène un masque semblable, orné de branches de corail, et servant de patron protecteur à un canot. L’âme de ce même démon habite aussi, mais sans forme aucune, les montagnes voisines. Or, si on la rencontre et qu’on ne s’éloigne pas pour la laisser passer — ce qui est difficile, puisqu'on ne la voit pas —, on risque d’être enterré vivant jusqu’au cou!

Les indigènes que je questionnai à ce sujet ne surent que répondre. Ils prétendirent seulement que quelques-uns de ces masques n’ont pas été faits par les hommes, et que, lorsque les chefs s’en revêtaient, ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient. Ces masques, disaient-ils, sont utilisés dans les fêtes pour les danses et représentent un diable. Ainsi, il est arrivé à ce dieu aquatique, ce qui est advenu également à d’autres divinités calédoniennes: sous l'influence européenne et chrétienne il s’est mué en diable! C’est là une transformation qui s’est opérée de la même façon sur toute la surface de la terre, et qui se produit encore de nos jours.

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Ascension du MontPanié.

23 Juin — 1er Juillet 1911.

Depuis le début de notre séjour en Calédonie, notre désir était de faire, une fois, l'ascension du Mont Panié, le plus haut sommet de la chaîne orientale de l’île. Vers la fin de juin, quand le beau temps sembla être bien établi, nous résolûmes de tenter l'aventure. Pour cette course en pays montagneux, il nous fallait engager des porteurs spécialement forts et capables; nous les trouvâmes dans les tribus des Ouébias et des Coulnas. Les Ouébias forment une petite tribu de 225 âmes, habitant en partie la côte, dans le voisinage du Cap Colnett, en partie dans l'intérieur du pays, sur le versant occidental de la chaîne, dans la vallée d’Ouaième, Les Coulnas, qui comptent 120 âmes, sont fixés au bord de la même rivière, mais sur une partie plus inférieure de son cours. L’Ouaïème se jette dans la mer à une douzaine de kilomètres au Nord de Hienghène. Parmi nos porteurs se trouvaient de magnifiques types, au corps fortement découplé.

Un certain mode de coiffure, employé souvent chez les Coulnas, donne à leur chevelure un aspect des plus singulier. Les cheveux des côtés de la tête et de l’occiput sont coupés très courts, tandis que ceux couronnant la calotte, sont transformés, sans être taillés, en vrilles longues d'environ 1 décimètre qui font penser au pelage de certains caniches (fig. 64). D’après les renseignements recueillis, la chevelure serait traitée avec le suc du fruit du bancoulier Aleurites moluccana (L.) Willd.

Un des porteurs Ouébia, et même le plus fort d’entre eux, était un énorme individu albinos, à la peau d’un blanc sale. C’est à peine s’il atténua sa laideur hideuse, lorsqu'un jour, il apparut avec sa tignasse et sa barbe, ordinairement blondes, barbouillées et lustrées à la suie de noix de coco! L’albinisme n’est pas rare en

Nouvelle-Calédonie, j'en ai observé des cas à Yambé, à Tao, comme aussi à Kanala, où, dans un même village, se trouvaient 4 enfants à peau blanche et à cheveux blonds.

Le 23 Juin, nous partons d'Oubatche avec 20 porteurs et 3 chevaux de bât. Longeant la côte, nous nous dirigeons vers le Sud-Est et saluons au passage les tribus de Yambé et de Diaoué, que nous avons déjà souvent visitées. Notre chemin traverse ensuite une contrée inhabitée, qui se prolonge jusque vers le Cap Colnett. Les diverses tribus sont souvent ainsi séparées les unes des autres par des territoires non peuplés. Ce sont les Ouébias, fixés près de la côte, qui occupent le district suivant. Ils possèdent là de belles cultures et des plantations de cocotiers. Puis, on arrive au Cap Colnett dont l’éperon rocheux, qui s’avance dans la mer, offre une vue de toute beauté vers Oubatche et Pouébo.

Non loin de là, vers l’in- Fig. 64 Indigène de Coulna. térieur, le terrain s'élève rapidement jusqu’au sommet boisé du Mt Colnett, le Tédjéa des indigènes, haut de plus de 1500 mètres.

En passant dans un petit village des Ouébias, nous remarquons les ruines d’une ancienne case de chef, dont les piliers portent d'énormes sculptures. Son toit était complètement détruit, tandis qu’une partie de la paroi circulaire subsistait encore intacte. Deux de ces piliers ne mesuraient pas moins de 1 m. 50 de circonférence. Leurs sculptures, toutes noircies de bistre (fig.

65), représentent un visage humain orné d’une barbe et dont le nez a des dimensions fantastiques. Dans leur sauvagerie barbare, ces monuments ne manquent pas d’une certaine grandeur. Ces têtes sculptées, dirigées vers l’intérieur de la hutte, faisaient face à l’étroite entrée, flanquée, elle aussi, de deux poteaux semblables.

Fig. 65. Ruines d’une ancienne case des Ouébias. Haut. des poteaux 1 m 54.

Le chef de la tribu nous permit, plus tard, d'acquérir deux de ces piliers pour notre collection ethnographique; ils sont aujourd’hui exposés au Musée de Bâle.

La tente fut dressée pour la nuit sur la berge rocheuse de la rivière Ouéna qui, descendant en mugissant des montagnes voisines, forme près de là une belle cascade. Pour arriver à Tao, d’où nous devions entreprendre l'ascension du Panié, nous fûmes, en plusieurs endroits, contraints à une marche pénible sur la couche épaisse des sables de la plage, afin d'éviter des districts marécageux. Une série de rivières et de ruisseaux se

précipitent directement des paroïs rocheuses dans la mer. Dans les forêts qui, en longs rubans, accompagnent ces cours d’eau, de belles fougères arborescentes descendent jusque vers la côte; ces hôtes délicats des montagnes évitent, partout ailleurs, la chaleur des régions basses.

Tao est un petit centre européen qui doit sa naissance à l'établissement d’une fonderie de nickel. La rivière qui, autrefois,

Fig. 66. Palmiers du groupe des Areca, dans la vallée de Tao.

formait une magnifique chute a été malheureusement captée; aussi, une énorme conduite de fonte enlaïdit-elle aujourd’hui complètement le paysage.

Il nous fallait un guide, connaissant bien la contrée montagneuse que nous voulions explorer, mais personne ne paraissait l'avoir parcourue. Enfin, un indigène se présenta qui déclara pouvoir nous conduire. C'était un vieillard dont l'ivresse semblait être l’état normal et qui ne nous inspirait qu’une confiance fort li-

mitée. De plus, il exigea une solde de 6 frs. par jour, à cause de la difficulté des marches à effectuer. Nous nous décidâmes à l’engager, malgré toutes nos répugnances, car il eut été inutile de s’aventurer sans guide dans ces montagnes et ces forêts sauvages. En quittant Tao, le sentier monte, très abrupt, le long des pentes des collines couvertes d’herbages et semées de niaoulis, jusqu’au point où l’on atteint le haut de la chute de la rivière. On s’engage ensuite dans une étroite vallée, en suivant le cours d’eau qui forme encore toute une série de petites cascades, alternant avec des bassins aux ondes cristallines et avec des entonnoirs où l’eau s’engouffre en mugissant. Le sentier, assez bien marqué au début, ne tarde pas à se perdre dans les fourrés, de sorte que les porteurs ont peine à avancer avec leurs charges. Nous sommes obligés de faire halte, bien que nous ne soyons qu’à 500 m. d'altitude et que l’endroit ne soit guère propice à l'établissement de notre campement.

Les rochers bordant la rivière nous laissaient juste assez d’espace pour dresser la tente et pour construire l’abri de la cuisine; quant aux porteurs, ils durent s'arranger tant bien que mal à établir leurs couches sur les pentes escarpées du vallon. Ils dormirent près de leurs feux, sur des lits de fougères, abrités sous des toits recouverts de feuilles de palmiers; ces derniers, fort nombreux dans la région, appartiennent au groupe des Areca (fig. 66).

Comme notre guide répondait d’une façon très évasive aux questions que nous lui posions au sujet de l’ascension du Panié, il nous sembla prudent de l'envoyer d’abord avec quelques compagnons pour préparer un sentier, en cherchant le passage le plus commode pour arriver au but. Nous-mêmes pouvions employer la journée à divers travaux faunistiques. La forêt se révéla plutôt pauvre en animaux; au milieu de cette nature sauvage régnait un lourd et profond silence, rarement interrompu par le cri d’un oiseau. Le guide revint le soir avec les porteurs qui l'avaient accompagné; il prétendit être parvenu au sommet du Panié, après avoir pratiqué un sentier jusqu’au haut de la montagne. Toutefois, il fut assez prudent, ainsi que les compagnons, pour s'abstenir de revenir avec nous le lendemain, prétextant une extrême fatigue à la suite de cette pénible randonnée.

Après une nuit fraîche (13°) nous nous mettons en marche, le 28 Juin à 7h. du matin, avec 10 de nos porteurs. La direction prise par les voyageurs de la veille était facile à suivre, grâce à la piste formée par les troncs d’arbustes coupés. Du reste, le sousbois n’était pas très dense et la forêt relativement peu haute. Semblables à d'immenses colonnes, de gigantesques pins dammars s’élevaient, ici et là, bien au-dessus des autres frondaisons. Nous remarquons avec étonnement au pied de quelques-uns de ces colosses des brûlures encore fumantes. La cause en fut vite découverte quand nous vimes nos porteurs, suivant l’exemple de leurs camarades montés la veille, céder à l’envie de faire flamber, en passant, la résine qui avait suinté des troncs. Après être montés et descendus sur les pentes de plusieurs mamelons, nous arrivons sur une arête qui aboutissait vers le S.-S.O. à un cône abrupt. Tandis que nous en faisons l’escalade, un vent froid se met à souffler et nous amène des brouillards qui rendent l'orientation difficile.

À 10 h. 30, nous étions parvenus à un sommet que nos gens avaient marqué la veille comme point culminant de la chaîne, en suspendant à l’un des arbres un bouquet d’herbages. Ce sommet était recouvert de Pandanées, de petits arbustes et de magnifiques exemplaires d’une fougère arborescente aux feuilles pennées d’un vert sombre: Cyathea vieillardi Mett. De temps à autre, la côte orientale était visible, mais vers l'Ouest un épais rideau de brouillards dérobait toute vue.

Mes baromètres, n’indiquant chacun qu’une altitude de 1400 m. environ, il était donc clair que nous ne nous trouvions pas sur le vrai sommet du Panié. Pour le moment, nous n’avions pas autre chose à faire que d’attendre patiemment que le brouillard voulût bien s'élever. Ce repos forcé dura une heure environ; enfin, le temps s’éclaircit et nous pûmes apercevoir vers l'Ouest un sommet bien plus élevé que celui sur lequel nous étions parvenus. Il était situé sur la même arête que le nôtre, mais se trouvait, malheureusement, séparé de nous par une coupure assez profonde.

La journée étant déjà très avancée, il fallut se décider promptement à poursuivre l’ascension pour ne pas risquer d’être surpris au retour par la nuit, car, la descente dans l’obscurité ne, ,

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nous paraissait aucunement désirable. Six hommes, armés de leur hache, se mirent à nous ouvrir une piste, d’abord, en descendant dans la gorge qui nous séparait du sommet, puis, en montant sur les pentes de celui-ci. La crête rocheuse se changeait parfois en une arête aux versants très escarpés qu’il eût été malaisé de suivre sans la protection qu’offrait la végétation. A cette

Fig. 67. Le Mont Panié, vu de la vallée de Tao.

altitude, la forêt est plus basse, mais plus humide et plus riche en mousses que dans les régions inférieures déjà traversées. Pareils aux arolles de nos Alpes, des groupes d’Araucarias aux formes tourmentées par les vents formaient, avec les fougères arborescentes, l’ornement principal de ces crêtes exposées à toutes les tempêtes. Ça et là, quelques modestes Orchidées égayaient de leurs fleurs les mousses qui tapissaient le sol.

A 2 heures, nous avions atteint l'endroit où l’arête présente son point culminant; ce n’est pas à proprement parler un sommet, car le Panié forme plutôt un long dos légèrement arqué. Entre temps, le brouillard s’était complètement dissipé et la vue était très nette; c’est là une fortune rare dans la haute montagne calédonienne. Le séjour au sommet n’était cependant pas agréable, en raison du vent violent qui soufflait et de la température qui n’excédait pas 10° centigrades.

Vers le Nord, la vue s’étendait sur un immense bassin tout tapissé de forêts et parcouru par la rivière de Tao. Sans interruption, ce verdoyant manteau recouvrait toute la haute chaîne montagneuse qui se continuait vers le N.O. A l'Ouest et au Sud, au contraire, apparaissaient un fouillis de chaînes et un dédale de vallées, en grande partie dénudées. Au loin, sur les deux côtes, la mer étincelait au soleil.

Le Mt Panié est la plus haute sommité de l’île. Il est vrai que, d’après la grande carte de la colonie au 1 :100,000, il n’aurait que 1630 mètres, c’est-à-dire 4 mètres de moins que le Mt Humboldt, au Sud de l’île, mais Bernard, d’après d’autres sources, indique, par contre, une altitude de 1642 m. et ce chiffre se rapproche sûrement davantage de la réalité. Mes observations personnelles, basées sur 4 lectures faites à partir de la côte jusqu’au sommet, au moyen de l’hypsothermomètre, ont donné 1675 mètres. Les indigènes ne connaissent pas la dénomination européenne de Mont Panié, nos porteurs désignaient cette sommité sous le nom de « Talous »; Panié n’est que le nom d’un petit village près de la côte, construit au pied de la montagne.

À 2h.30 nous quittions le sommet pour commencer la descente; elle nous coûta 4 heures d’une marche pénible, presque ininterrompue, accompagnée de nombreuses glissades entre les arbustes. Nous arrivâmes enfin au campement, les mains saignantes des blessures faites par les feuilles de Pandanées dont les bords sont de véritables scies, et les jambes couvertes d’ecchymoses causées par les chocs contre les troncs d’arbustes que nos porteurs avaient coupés à la hauteur du genou pour ouvrir un sentier. Pendant tout le trajet, nous n’avions pas rencontré d’eau: toutes les petites rigoles étant complètement à sec.

Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 8

Le lendemain matin fut consacré au repos; nos porteurs utilisèrent leurs loisirs à se tailler des massues qu'ils façonnent encore très bien. Ils les polissaient d’abord avec des débris de verre, puis au moyen de la fougère à l’aigle, dont les feuilles sont riches en silice. Sur le chemin du retour, à une altitude d'environ 450 mètres, j'ai réussi à photographier le Panié qui, dans la direction S.S-O, étale, au-dessus d’une petite clairière, son dos allongé et couvert de forêts (fig. 67). Son sommet le plus élevé est situé à gauche dans la figure; la pointe que nous avions tout d’abord gravie est cachée par les arbres et ne peut, par conséquent, se voir sur la photographie. Par la même route qu’à l'aller, nous fîmes, le long de la plage, le trajet de Tao à Oubatche. Notre ascension avait été favorisé par un temps superbe; nous ne reçûmes qu’une averse — fort copieuse il est vrai — au retour, sur la côte, et arrivâmes à Oubatche complètement trempés.

Voyage par mer à Koné, à la côte Ouest, et retour à travers l’île à la côte orientale.

26 Juillet — 26 Août 1911.

Lors des voyages dont nous venons de donner une relation, nous avions eu l’occasion d'apprendre à connaître la moitié orientale du Nord de la Calédonie. Désirant également visiter une fois l’autre côte, dans cette même région, nous décidâmes de nous rendre, par mer, à Koné, sur la côte Ouest en passant par le Nord de la colonie et de revenir pédestrement à la côte orientale. Monsieur le missionnaire M. Leenhardt nous avait conseillé de nous arrêter au cours de notre voyage de retour, en traversant l’île, dans un petit village, nommé Bopope, au cachet fort original.

Le 26 Juillet, le «StPierre» nous transporta en quelques heures à Pam. Le trajet en bateau s'effectue le long de cette côte que nous connaissons déjà, en face de la chaîne de montagnes dont les sommets s’abaïissent par degrés à mesure qu’on avance vers le Nord de l’île. À Pam, nous avions 5 jours d’attente avant l’arrivée du vapeur qui dessert la côte Ouest; le nôtre retournait à Nouméa par la route suivie à l’aller.

Pam est séparé, par un bras de mer étroit, d’une petite île qui porte le même nom. Avec ses maisons de pierres blanches et les cheminées de ses usines, il fait l'impression, vu de la mer, d’être un petit centre industriel en pleine floraison. Mais, une fois à terre, on s'aperçoit, non sans étonnement, que l’on se promène dans une localité en ruines. La plupart des maisons sont en partie démolies et, dans la grande fabrique où l’on traitait autrefois le minerai de cuivre, les précieuses machines amenées d'Europe se couvrent de rouille sous son toit effondré. Les gisements de minerai de cuivre, pour lesquels des installations avaient

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