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Bondé, nous avons appris, non sans surprise, que c'était cette tribu qui avait combattu et remporté la victoire! C’est un fait connu que les bulletins de guerre varient selon les sources auxquelles on a recours; toutefois, une chose semble certaine, c’est que cette rangée de pierres représente bien un monument commémorant une victoire. Et ce fait peut, selon moi, jeter une lumière nouvelle sur le sens des alignements semblables de la période néolithique euro-
Fig. 69. La ,pierre du chef“ de l’alignement.
péenne qui auraient été, eux aussi, destinés à rappeler de hauts faits de guerre. Il n’est plus possible de savoir à quelle époque eut lieu la bataille du Diahot (on peut bien l’appeler ainsi, vu que 45 morts est un total important pour la Nouvelle-Calédonie). Le vieillard qui nous servait de guide put seulement nous dire que, dans son enfance, il avait déjà vu ces pierres sur le même emplacement.
Pendant notre séjour à Pam, le temps fut pluvieux et des rafales de vent d'Ouest se firent désagréablement sentir. Le bateau, « l'Emou », eut du retard, le gros temps l'ayant obligé à ralentir sa marche dans cette région de la côte, rendue dan-
gereuse par les nombreuses formations coralliennes. Un récif, particulièrement grand, s’étend devant l’île Balabio.
Le temps s’éclaircit cependant quand nous sommes à bord; nous longeons la presqu'île d’Arama, qui apparaît comme une contrée presque complètement délaissée, quelques bosquets de cocotiers près de la côte trahissant seuls la présence d'habitations humaines. Une chaîne de montagnes, découpée en dents de scie, forme l’ossature de la presqu'île. Ses côtes escarpées, aux ombres fortement accusées et au sol rougeûtre, s'élèvent derrière un premier plan de collines gazonnées dont les teintes sont actuellement d’un jaune-brun. Ces vives couleurs donnent au paysage un cachet franchement désertique, rappelant celui des côtes de la Mer Rouge.
C’est dans cette région que nous eûmes un spectacle plutôt rare pour cette latitude. Une baleine fut signalée, pas très loin du bateau, et captiva notre attention. On voyait distinctement la buée d’eau sortant des évents; elle étendait alternativement en dehors des flots ses nageoires pectorales, longues et étroites et blanches en dessous, donnant par ces mouvements l’impression d’une roue de moulin. C'était probablement un exemplaire de Megaptera longimana Gray.
Au devant de l’extrémité Nord-Ouest de la Nouvelle-Calédonie se trouve l’île Baaba. De ce point, on peut apercevoir au loin le groupe des îles Bélep, situées plus au Nord. Puis, le voyage se continue le long de la côte Ouest; on passe devant plusieurs îlots et, bientôt après, apparaît le massif serpentineux allongé de la presqu'île de Poum auquel succède la profonde baie de Néhoué. Plus loin encore se profilent d’imposants sommets — serpentineux également — qu’une végétation clairsemée recouvre d’un léger voile.
Pour la première nuit, le bateau mouilla devant le petit centre européen de Gomen, et jeta l’ancre devant Voh pour la seconde. Le pays de Gomen est une région de collines doucement mamelonnées que flanquent de chaque côté des monts de serpentine aux formes hardies, creusées par l’érosion. Vers l’intérieur des terres, une chaîne de montagnes dentelée étire son rideau. Bien au-dessus d’elle, se profile dans le ciel la silhouette bleue de la
grande cordillière orientale de l’île, avec ses hauts sommets du Panié, du Colnett et de l’Ignambi. Les plaines montueuses, recouvertes de gazon et propices à l'élevage, sont une caractéristique de la côte occidentale, tandis qu’elles manquent complètement sur la côte opposée.
Entre Voh et Koné, l’exubérante croissance des coraux a presque relié à la côte le récif-barrière, de sorte que le bateau ne peut plus, comme ailleurs, s'engager dans le chenal intérieur; il doit poursuivre sa route en dehors du récif, ce qui se traduit immédiatement par de très forts mouvements de roulis. Plus au Sud, une passe étroite donne entrée, près de la côte, au port de Koné. L'endroit lui-même est situé à environ 10 kilomètres à l’intérieur des terres. Une route carrossable le relie à la côte: elle traverse une plaine herbeuse, affreusement monotone, qui, aux abords de la rivière de Koné, se transforme en marécages que la haute mer recouvre.
Le village de Koné est bâti sur une éminence de la rive droite de la rivière. Deux rues, bordées d’habitations clairsemées, le traversent perpendiculairement. Sur une hauteur voisine s’élève, comme un fort, le bâtiment de la gendarmerie, d’où l’on jouit d’une vue très étendue. De hautes montagnes serpentineuses, en particulier l’imposant MtKoniambo qui se dresse vers l'Ouest, encadrent un vaste bassin. Quelques collines, aux formes douces, font saillie sur cette plaine herbeuse qui sert de pâturages à de nombreux troupeaux. Dans cette contrée ouverte, un cône escarpé, situé vers l'Est, à environ 6 kilomètres du village, attire le regard. Le sombre manteau des forêts qui le recouvrent laisse de suite deviner qu’il n’est pas, comme le reste de la région, composé de schistes, d’argiles ou de grès, mais bien de roches calcaires. C’est le Pic de Koné, haut de 237 mètres. Des plantations de café et de coton bordent aussi la rivière de Koné d’un ruban de verdure. Au moment de notre visite, ces arbustes portaient, à la fois, des fleurs et des fruits. Ce fait, que le colon n’aime pas à constater, est probablement dû à l’irrégularité des précipitations atmosphériques. Nous étions alors au mois d’Août et nous aurions dû — dans l’ordre naturel des choses — jouir d’un temps beau et sec. Au lieu de cela, il pleuvait presque chaque
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jour, parfois très fortement, et les colons, établis depuis longtemps dans la région, nous assurèrent que c'était un fait anormal pour la saison.
Nous avons plusieurs fois gravi le Pic de Koné, seul emplacement boisé de toute la contrée environnante. A vrai dire, la forêt qui le recouvre n’est pas aussi haute, ni aussi dense qu’elle paraît l'être de loin. Elle nous valut, cependant, plusieurs trouvailles zoologiques intéressantes et, en outre, de nombreux crânes et ossements humains, lorsque nous eûmes découvert, dans les anfractuosités des rochers, d'anciens lieux de sépulture. Ce ne fut pas sans peine que nous sommes parvenus à trouver ces Cimetières, mais la cause de ces difficultés n’étonna pas nos gens; ils savaient, nous dirent-ils, que ces grottes sépulcrales changent de place après quelques jours et disparaissent même souvent d’une façon complète!
Plusieurs des crânes trouvés dans ces rochers présentaient un aplatissement frappant de la région occipitale et une assez forte largeur, ce qui pouvait faire croire à une déformation artificielle. Mais, cette coutume n’est pas connue en Nouvelle-Calédonie; après la naissance, les femmes se bornent à masser la tête des enfants, ce qui ne peut pas provoquer une modification durable de la forme du crâne. Les mensurations, auxquelles nous procédâmes dans la suite, indiquèrent aussi une forme de tête distinctement plus large et plus courte que celle que nous avions constatée jusqu'alors.
Les environs immédiats de Koné sont aujourd’hui fort peu peuplés d’indigènes, mais on se rend facilement compte qu'il n’en était pas de même autrefois. En effet, en se promenant sur les collines et dans les plaines environnantes, on retrouve partout les traces presque ineffaçables de leurs anciennes cultures. En outre, le terrain est semé, ici et là, de nombreux coquillages, de fragments de poterie et d'instruments de pierre, témoins de l’activité des populations qui habitaient ces landes, transformées maintenant en vastes pâturages par les colons européens.
Ces traces de l’ancienne présence de l’homme apparurent particulièrement nombreuses à la Pointe de Koné, langue de terre aujourd’hui complètement déserte, qui s’avance dans la
DE
mer, nôn loin du débarcadère des bateaux. D’abondantes chutes de pluie ont malheureusement contrarié nos recherches; de plus, sur le chemin bordé de marécages qui va de Koné à la mer, des myriades de moustiques rendaient alors l'existence presque insupportable dans cette région. Dans la savane, on remarquait surtout deux espèces d'oiseaux; l’une est un rapace brun (Haliastur Sphenurus Vieill.) et l’autre un étourneau (Acridotheres tristis L.). Ce dernier a été introduit par les Français, probablement vers 1870, pour la destruction des sauterelles qui causaient de grands dommages aux cultures. Depuis lors, cet oiseau s’est à tel point multiplié qu'il est devenu aujourd’hui l'espèce caractéristique de la côte Ouest. D’après certains colons, il serait même nuisible, vu qu'il se nourrit aussi des graines de maïs qu'il déterre dans les champs, après les semailles. Près de Bourail nous avons aperçu des bandes innombrables de cet étourneau qui regagnaient, en criant, les fourrés de bambous où elles passaient la nuit. À mesure qu’on se rapproche des montagnes, cette espèce devient plus rare et elle ne semble pas avoir traversé la chaîne: tout au moins ne l’avons-nous jamais observée à la côte orientale.
La pointe de Koné, nommée aussi presqu'île de Foué, qui s'étend très avant dans la mer, forme un plateau herbeux qui tombe à pic sur la plage étroite et sablonneuse, située à une vingtaine de mètres plus bas. En divers endroits, cette dernière présentait des couches de coquillages marins, tantôt étirées en bancs allongés, tantôt amoncelées en tas rappelant de petits tumuli. J’ai pu suivre ces couches de coquilles sur une distance d’un kilomètre environ, mais leur étendue est probablement plus grande encore. Ces débris de mollusques sont si nombreux qu’on a pris la peine d'établir là quelques fours à chaux pour en tirer parti. Le long d’une fissure produite par un petit cours d’eau, on pouvait voir que cette couche se poursuivait encore dans le sol, jusqu’à 1 mètre environ de profondeur. Les coquillages ne manquent pas non plus à la surface du plateau, mais les tas y sont plus espacés les uns des autres. Sans aucun doute, nous avons à faire là à des débris de cuisine, des «Kjôkkenmôüddings», d’une longue série de générations. Les nombreuses traces de l’activité humaine montrent bien qu’il ne s’agit pas d’une formation natu-
relle: on trouve, en effet, dans ces couches, des instruments de pierre, des éclats d'outils divers et des débris d’une grossière poterie. Plusieurs des instruments récoltés présentent un type très primitif qui rappelle les formes du Paléolithique ancien. Ce sont, par exemple, des grattoirs épais, avec une face non travaillée pour la prise de la main et une arête opposée tranchante, puis, de grosses pierres rondes, rappelant des « disques », avec retouches sur le bord d'un seul côté; on y rencontre aussi des pierres rondes, portant des traces de coups qui indiquent leur emploi comme marteaux.
A ces outils, de caractère si primitif, se trouvaient mélangés, en grand nombre, des débris de poterie, dont quelques-uns portaient des ornements pointillés. Ils étaient accompagnés d’un fragment de hache polie. Or, ces restes-ci appartiennent à l’époque néolithique la plus typique; il paraît donc indiscutable d'admettre que les instruments du type primitif, mentionné plus haut, se sont maintenus, comme survivants de traditions fort anciennes, jusqu’à un passé relativementrécent. Les matériaux nécessaires à la fabrication de ces outils étaient fournis par les jaspes rouges, jaunes ou noirs qui accompagnent en Quan- Fig. 70. Indigène de Bopope. tité la formation serpentineuse.
Nous avions de nouveau besoin de porteurs pour notre traversée du pays jusqu’à la côte orientale, ce qui n’était pas sans soulever diverses difficultés, car nous avions l’impression que la gendarmerie de Koné n’était pas dans les meilleurs termes avec les indigènes. On nous avait promis 30 porteurs pour le 17 Août, jour fixé pour le départ, or, 8 seulement se présentèrent! Tous
les autres indigènes étaient partis pour l’intérieur du pays, attirés par la fête d’une tribu voisine qui devait durer une semaine ou même davantage. Comme un chemin carrossable relie Koné à une station d'élevage située à 13 kilomètres sur notre parcours, il fut décidé de transporter sur un char tous nos bagages jusqu’à cet endroit, et d'informer en même temps, par un messager monté,
Fig. 71. Le Tchingou, vu du Sud-Est.
le chef du village de Bopope de notre prochaine arrivée, en le priant d'envoyer à notre rencontre les porteurs qui nous étaient nécessaires.
Le 18 Août, nous quittâmes Koné avec 8 porteurs et un char à deux chevaux, attelés l’un derrière l’autre. La route suivait les berges de la rivière de Koné, d’abord, à travers une plaine, puis, dans une contrée au terrain plus accidenté. A 106 heures déjà, nous étions arrivés à la station d'élevage, point terminus de la
route praticable aux véhicules. Après avoir établi notre campement sous les belles Casuarinées qui ornaïient les rives du fleuve, nous attendîmes les porteurs. Nous nous trouvions sur un plateau montueux, couvert de pâturages, d’où la vue s’étendait sur les montagnes boisées du Tandji qui s’élevaient vers le Nord. Bien que nous ne fussions qu’à 60 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer, le thermomètre descendit à 8°centigrades au cours de cettenuit
claire, tandis que la température constatée à Koné n’avait jamais atteint un minimum inférieur à 11°. Aussi, fut-ce avec plaisir que nous saluâmes, le lendemain matin, le retour bienfaisant du soleil.
Contre toute attente, les nouveaux porteurs arrivèrent déjà au cours de la matinée, après avoir marché pendant toute la nuit. Parmi ces hommes de Bopope, se trouvaient quelques beaux gaillards, au corps musculeux et au type intéressant. Plusieurs d’entre eux portaient, en guise de chapeaux, une sorte de turban, fait de balassor, haut d’environ {2 mètre: autour de cette coiffure, ils avaient enroulé la corde de leur fronde. Un autre (fig.70) portait une casquette sphérique dont l’étoffe fibreuse, brune et blanche,
Fig. "73.
Flèche de case représentant un
porteur de masque.
Hauteur 70 cm.
était ornée de cotonnade rouge; cet indigène avait noirci de suie sa barbe et le bas de son visage. Le vêtement de la majorité de ces gens était très sommaire, ne se composant que d’un pagne étroit et d’un morceau d’étoffe retombant sur le devant. D’autres porteurs, affublés de vieux pantalons, se disünguaient d’une façon fort désavantageuse de ces vrais « hommes des bois ». Au nombre de ces pseudo-civilisés se trouvait le fils du chef de Bopope qui s'efforce visiblement, mais non sans profit pour sa bourse, d'introduire dans sa tribu les ....bienfaits de la culture européenne. Il possède dans son village un petit magasin d’habits et d’étoffes et couvre la nudité de ses administrés tout en augmentant son pécule.
Après avoir laissé les arrivants se reposer jusqu’à 1 heure après-midi, on donna le signal du départ et les nouveaux porteurs se chargèrent de leurs colis sans aucune hésitation. Le sentier longe encore pendant un certain temps les bords de la rivière dont le cours s’élargit, çà et là, en des bassins d’une limpidité cristalline, animés par quelques canards sauvages. Il faut ensuite gravir les pentes de la montagne et l’on atteint, à environ 500 mètres d'altitude, la limite de partage des eaux entre les deux côtes. Peu après, le sentier se divise; la meilleure piste, celle du Sud, conduit à la côte Est en s’engageant dans la vallée d’Amoa; c’est le chemin que suivent, en général, les quelques Européens qui ont à traverser cette
contrée. L'autre sentier, plus au Nord, descend le long de la vallée de la Tiouaka, et passe par le village de Bopope. C’est celui que nous choisimes, bien qu’il soit tout ce qu'il y a de plus inconfortable. Il est vrai que la carte indique, dans cette région.
une belle et grande route, mais celle-ci, comme beaucoup d’autres du reste, n’existe encore qu’à l’état de projet. Nous passâmes la nuit sur la rive boisée d’un ruisseau appartenant déjà au bassin de la Tiouaka. Pendant toute la matinée suivante, nous eûmes à
parcourir les pentes d’une infinité de collines, mais la beauté
Fig. 74. Danseurs de ,pilou“ à Bopope.
du paysage environnant nous dédommageait de toutes nos peines. C'était un dédale inouï de coteaux et de montagnes dominés, à notre gauche, par le majestueux massif du Tchingou (fig. 71). Enfin, à midi, apparut le petit village de Bopope, pittoresquement campé sur une éminence, au centre d’un cirque de montagnes (fig. 72). Entre les sombres Araucarias s’élevaient les hauts toits coniques de quelques cases rondes, entourées de
huttes plus petites et plus basses; d’autres habitations encore, étaient groupées, un peu à l'écart, sous des bouquets d’arbres. Celle du chef (PL III) se distinguait par la dimension fabuleuse de son toit de chaume qui pouvait bien avoir, avec sa flèche, dix mètres de hauteur, alors que la paroi circulaire, plaquée d’écorce de niaouli, n’atteignait pas plus d’un mètre et demi. La flèche de la case et les planches latérales près de l’entrée étaient recouvertes de belles sculptures. D’autres huttes étaient ornées d’une façon semblable:
quelques-unes étaient surmontées d’un poteau rond sculpté, représentant un porteur de masque (fig. 73). Tous ces travaux de bois étaient coloriés en rouge et noir. Après une nuit claire et froide (8#%°), une brume épaisse s'était levée au petit jour, mais un rayonnant soleil eut vite fait de la dissiper, nous ménageant des effets de lumière d’une rare beauté. Derrière un voile argenté de brouillards s’estompaient, comme dans la vision d’une époque depuis longtemps disparue, les noires silhouettes des huttes et des élégants Araucarias.
Fig. 75. Danseurs de , pilou“ à Bopope. Les gens se montrèrent très
confiants envers nous et parurent contents de cette visite, aubaine rare dans leur solitude. Ils nous ménagèrent la surprise d’une représentation pour l’après-midi. C’étaient des scènes de «pilou-pilou» qu’ils se préparaient à danser en notre honneur: tout le matin, nous entendîmes les rires et les cris accompagnant la «répétition générale» de
CNSEND'ERC HEMANEOPOIRE
cette manifestation artistique qui mit tout ce petit peuple sens dessus dessous.
A 4 heures de l'après-midi, une bande d’environ 20 hommes et jeunes gens s’approcha de notre campement, suivie d’une nuée d'enfants. Un soliste chanta la plaintive mélopée que nous connaissions déjà; elle était accompagnée du bruit sourd des battoirs d’écorce et des sifflets des danseurs. Ces derniers se mouvaient lentement en se dandinant et piétinaient souvent sur place, sautant sur une jambe, puis sur l’autre.
Ils ne posaient pas d’une seule fois le pied sur le sol, mais, s’appuyant, tout d’abord, seulement sur les orteils, ils frappaient ensuite fortement le terrain de leurs talons, produisant ainsi un rythme étrange.
En même temps ils brandissaient sagaies et massues.
Quand la bande avait fait une dizaine de mètres, elle s’arrétait net en poussant un grand cri, et continuait de suite après, de la même façon, à avancer vers nous. À la fin < de chaque étape, l’un des in- Fig. 76. Ceinture de danse. Long. 70 cm. digènes se détachait du groupe et nous présentait en cadeau une racine d’igname ou une poule qu’il déposait à nos pieds. Enfin, lorsque la troupe fut tout près, quelques-uns des danseurs firent semblant de se précipiter sur nous avec des gestes menaçants et en brandissant leurs armes, mais ils se contentèrent de cette inoffensive démonstration et retournèrent ensuite tranquillement à leur place. C'était la fin du premier acte de la fête, et nous eûmes tout loisir d'examiner de
Sarasin, Nouvelle-Calédonie.
près les acteurs (fig. 74 et 75). La plupart d’entre eux étaient presque nus, ne portant qu’un pagne étroit qui leur ceignait les reins et une banderole qui enveloppait les parties sexuelles.
Fig.77. Masque de Bopope. Long. 1 m 20.
Quelques-uns avaient relevé leur pagne entre les jambes et semblaient vêtus d’un caleçon de bain, d’autres avaient barbouillé de couleur noire leur visage et leur poitrine. Les plus vieux portaient sur la tête de hauts turbans de balassor, tandis que les jeunes gens se contentaient de houppes de plumes blanches, piquées dans les cheveux. Un des garçons (fig. 74 à droite) avait fixé sur sa tête, à l’aide de son peigne, un léger cercle de rotang sur lequel il avait tendu une grosse toile d’araignée; un autre était orné de feuilles noiïircies. Plusieurs, enfin, avaient passé autour de leurs hanches une ceinture de danse confectionnée à l’aide d’une liane dont les deux extrémités effilochées étaient dirigées en avant et en haut (fig. 76).
Après l’entr’acte commença la véritable danse artistique qu'ils avaient répétée pendant la matinée. C'était
une sorte de ballet fort gracieux, à quatre figures, qui fut dansé par 10 jeunes gens. Tout d’abord accroupis sur le sol, ils étaient disposés en deux rangées de cinq et placés les uns derrière les autres; dans chaque main ils avaient un bouquet d’herbages dont
ils balayaient en cadence le sol, dans diverses directions et selon un certain rythme. Puis ils se levaient, et, tout en agitant vivement au-dessus de leurs têtes leurs paquets d'herbes, ils exécutaient ensemble, avec une précision remarquable, des mouvements d’une parfaite élégance; tantôt ils se penchaient en avant, tantôt de côté ou en arrière. L’un des danseurs indiquait la suite des mouvements en lançant des trilles élevés, tandis que ses compagnons faisaient entendre, de temps à autre, des sifflements aigus. Tout à coup ils reprirent leur attitude du début et terminèrent de cette façon la première figure. Les deux suivantes furent à peu près semblables, avec de petites variantes dans la suite des positions; l'effet principal était cependant toujours obtenu par les balancements gracieux du corps et les mouvements des bras avec les bouquets d’herbages. Pour terminer le ballet, ils formèrent une ellipse en dansant les uns derrière les autres, après quoi, ils lancèrent tous ensemble et du même côté un de leurs paquets d'herbes, en lui faisant décrire une courbe gracieuse: un peu après, ils firent de même avec celui qu’ils tenaient dans l’autre main et c’est ainsi que se termina cette belle représentation.
On n’a pas pu nous expliquer clairement la signification de ce ballet. Il doit cependant avoir un sens quelconque, car le Père Lambert dit dans son livre, en parlant de ces danses, qu’elles ne s’exécutent que lors des fêtes solennelles et qu’elles représentent toujours un phénomène particulier, par exemple, le mouvement des vagues, l’effet de la tempête, le vol des oiseaux ou la fuite des poissons. Aujourd’hui, elles paraissent avoir presque partout disparu.
La société s’assembla ensuite autour de nous et les cadeaux, depuis longtemps préparés, nous furent remis, accompagnés d’un petit discours. Nous répondîmes en remerciant pour la charmante réception et en distribuant de l’étoffe, de la verroterie, du tabac et de l'argent. Tous les indigènes paraissaient contents et satisfaits. Mais la fête n’était pas encore terminée. Une bande d’enfants arrivait du village en poussant des cris. Un homme, affublé du masque calédonien, poursuivait cette meute en brandissant ses sagaies. Lorsqu'il arriva près de nous, deux indigènes engagèrent avec le monstre un simulacre de combat au cours duquel les habiles coups de lances donnés furent tout
aussi habilement parés. Ce masque était semblable à celui de Hienghène (p.103), mais son aspect était moins terrible, il paraissait même un peu comique et presque bon enfant, avec ses grosses joues rebondies (fig. 77). On n’aurait pu rêver, pour la charmante représentation qui venait de se dérouler devant nous, plus admirable cadre que celui de cette contrée sauvage, perdue dans les
Fig. 78. Les chutes de la Tiouaka, près de Pombéi.
montagnes, près du pittoresque village aux cases si joliment groupées à l'ombre des Araucarias. Ce fut une courte vision de ce passé calédonien, à jamais disparu dans la nuit des temps.
Le lendemain nous dûmes, bien à contre-cœur, prendre congé de Bopope et de ses habitants qui nous avaient si aimablement accueillis. Nous ne pouvions y prolonger notre séjour sans risquer de manquer, à Touho, le vapeur qui devait nous ramener à Oubatche. En quittant le village, nous descendons dans la vallée de la Tiouaka, rivière assez grosse dont nous devons suivre
le cours. Pour éviter les larges méandres qu’elle fait ça et là, nous passons de temps à autre sur le dos de quelque colline; plusieurs fois, cependant, il faut traverser le lit de la rivière dont le courant est souvent si violent, que nous devons avoir recours à
Fig. 79. Entrée d’une case, dans le bas de la vallée de la Tiouaka.
l’aide des porteurs, pour ne pas glisser sur les cailloux du fond. La vallée, ici et là encore fort étroite, est couverte par places de belles forêts; en d’autres endroits, par contre, nous avançons sur des terrains dénudés ou envahis par la brousse. Le cours de la Tiouaka est assez accidenté; tantôt, la rivière coule entre des berges resserrées, tantôt elle s’étale en bassins clairs et pro-
fonds, dont la largeur peut avoir une cinquantaine de mètres. Aucun véritable sentier n’étant marqué sur les rives, nous marchons soit sur les cailloux roulés du bord du cours d’eau, soit sur les versants abrupts de son lit Nous eûmes, en certains endroits, à escalader de gros rochers, polis comme du marbre par les hautes eaux. Nos souliers cloués se prêtaient mal à ce genre d'exercice, tandis que nos porteurs, malgré leurs lourdes charges, grimpaient partout à pieds nus avec une aisance remarquable. Les roches de la berge, comme celles qui sortaient de l’eau, étaient formées d’une serpentine bleu-verdâtre. Cette course peu agréable dura encore toute la matinée suivante, après une nuit passée dans un campement établi en un endroit très inconfortable.
Dans les environs du petit village de Pombéi, situé sur la rive gauche, la Tiouaka traverse un énorme banc rocheux de teinte gris-bleu et se précipite, bouillonnante, entre de hautes parois dans une vasque profonde dont elle a poli les bords. Les roches, toutes criblées de trous et d’entonnoirs, ressemblent, par places, à de gigantesques alvéoles. La fig. 78 représente ce pittoresque tableau où l’on voit nos porteurs s’agrippant aux rochers. Ces chutes de la Tiouaka furent découvertes par Jules Garnier et le Dr Vieillard qui traversèrent, vers 1860, cette contrée alors indépendante et d’un accès peu sûr: les descriptions pleines d’aventures que Garnier a laissées de ses voyages conservent aujourd'hui encore tout leur intérêt.
À partir de Pombéi, le cours de la rivière devient plus tranquille; elle s'étale paresseusement sur un large lit caillouteux, parsemé de petits îlots. Aussi, la marche le long des rives sablonneuses, est-elle plus rapide et plus aisée. La vallée s'ouvre toujours davantage et, sur ses pentes douces, apparaissent bientôt des plantations. Enfin, à notre grande joie, nous trouvons sur la rive gauche un bon chemin aménagé par les colons. Il nous amène dans un large bassin fertile, entouré de hautes montagnes, où se succèdent des cultures de toutes sortes: ignames, taros, bananiers et cocotiers.
La nuit se passa sur la rive droite du fleuve, dans un village enfoui sous les dômes des palmiers. L'ouverture d'entrée d’une des cases était entourée de panneaux fort bien sculptés et son seuil
orné également d’une large face humaine, au nez énorme (fig. 79). La photographie montre aussi le petit talus, doublé de pierres, qui élève la hutte au-dessus du sol. Après une courte marche, nous arrivons, le lendemain matin, à la station missionnaire de St Léonard, bel établissement aux proportions presque grandioses, comprenant une belle et vaste église aux murs blanchis, entourée de deux autres édifices.
Un jardin, étincelant de roses, s’étale au devant de l’église en un superbe parterre, tandis que, sur une colline, un peu en arrière, une immense croix blanche, visible de toutes parts, étend ses bras sur un fond de verdure. Toute la propriété est traversée par une large route, tirée au cordeau, qui conduit à l’église. De chaque côté de belles plantations de café, encadrées de hauts bambous, couvrent le terrain et font place, près des édifices, à des espèces végétales de choix dont l’ensemble forme un vrai jardin botanique.
Non loin de la mer, un bac nous passa sur la rivière qui s’élargit pour se terminer en un vaste estuaire. Après une marche de plusieurs heures vers le Nord, le long de la côte, par une chaleur torride, nous parvinmes heureusement à la station de Touho, petit centre situé non loin d’une colline où l’on voit un fortin détruit. Le lendemain, déjà, arriva le « St Pierre » qui nous ramena sains et saufs à Oubatche.
Ascension du Mont Humboldt.
9 — 25 Septembre 1911.
L’ascension du Mont Humboldt fut la dernière grande excursion que nous entreprîimes d’Oubatche. Cette montagne, située dans le Sud de l’île, a longtemps passé pour en être le plus haut sommet. Son seul nom exerçait sur moi un attrait tout particulier, car, dès ma jeunesse, l'exemple du célèbre voyageur et naturaliste Alexandre de Humboldt m'est apparu comme un idéal élevé.
Thio nous sembla être l'endroit propice où nous pourrions le mieux préparer cette expédition, d'autant plus que la grande société minière « Le Nickel » y a établi son siège principal et que nous avions, pour les chefs de l’entreprise, une lettre de recommandation de son directeur à Paris, M. Carrier. Nouspouvions donc en espérer une aide efficace et nous ne fûmes pas trompés dans notre attente. Reçus comme hôtes de la société, on nous logea dans une charmante maison et l’on mit très libéralement à notre disposition un petit vapeur pour nous transporter plus au Sud, à l’entrée de la vallée de Ngoï, d’où nous devions entreprendre l'ascension du Humboldt. Un autre bateau devait, en outre, à date convenue, venir nous chercher là-bas pour nous ramener à Thio. Nous pensons aussi avec reconnaissance à l’ingénieur suisse M. Stierlin, décédé depuis lors, qui facilita de tout son pouvoir notre entreprise.
Le nickel est le vrai patron de Thio et tout, dans la contrée, rappelle au voyageur ce précieux métal. De la rade, malheureusement très peu abritée, on aperçoit déjà, près de la côte, les fabriques, les comptoirs et les appareils de charge pour le minerai. Un chemin de fer à voie étroite part de la plage et conduit au village, situé un peu à l’intérieur, sur la rive gauche d’une rivière. Les jolies maisons des ingénieurs et des employés de la compagnie et un hôpital très bien aménagé font sur le visiteur une agréable impression. Le chemin de fer remonte encore la vallée sur un
parcours d'environ 20 kilomètres, pour amener à la côte les produits tirés des mines.
La vallée de Thio est entourée de puissants massifs montagneux qui seraient beaux s’ils n'étaient pas si complètement dénudés. Les champs de fougères desséchées et les broussailles basses qui les recouvrent leur donnent une teinte gris-verdâtre. Dans les combes plus humides, le regard rencontre, parfois, une verdure un peu moins terne. Le contraste est violent entre ces tons mats et les couleurs vives des terres remuées par les travaux miniers. Partout où l’on creuse, d'immenses taches rouges ou jaunes colorent le flanc des montagnes. Des sommets entiers ont été sapés et emportés; le long des crêtes courent des terrasses, d’où descendent des cônes de déjection qui strient la brousse grisâtre de rubans orangés. Les mines de la région de Thio sont toutes situées à une altitude assez grande et les matériaux qu'on en extrait sont transportés en bas dans des wagonnets suspendus.
En Nouvelle-Calédonie, l'extraction du minerai ne se fait qu’à la surface du terrain, car, dans la profondeur, la teneur en métal s’est rélévée si faible que des travaux en sous-sol ne seraient guère lucratifs. On admet que les sels de nickel, dissous dans l’eau, se sont surtout déposés et accumulés dans les fentes et les interstices superficiels des roches serpentineuses. Dans la terre extraite, on n’aperçoit généralement rien qui révèle sa richesse en sels du nickel; ce sont seulement les grains ou les petits morceaux verts de garniérite, un hydrosilicate de nickel, qu’on rencontre ici et là, qui peuvent signaler à une personne non compétente la présence de ce métal si recherché.
Les tribus indigènes ne sont pas nombreuses dans le district de Thio. Quelques petites agglomérations se sont formées autour de la station missionnaire; d’autres se disséminent dans la vallée et quelques-unes se sont établies au Sud-Est, le long de la mer. Le total de ces indigènes n’atteint pas 500 âmes. L'influence européenne se fait déjà fortement sentir dans ces tribus; la case ronde, si Caractéristique et si originale, a presque disparu. Les nouvelles constructions sont toutes de forme rectangulaire et, en partie, pourvues d’une véranda. De même, dans l’habillement, on ne trouve presque plus rien de spécifiquement calédonien. La
plupart des indigènes portent des pantalons, se coiffent d’un vieux chapeau et taillent leur barbe à la mode française. Le résultat de ce ...progrès de la civilisation est que cet accoutrement leur donne tout à fait l’air de voyous de grande ville. Beaucoup d’entre eux sont employés dans les mines, mais cette main-d'œuvre n’étant cependant pas suffisante, la compagnie a dû recourir à l’aide d'ouvriers japonais.
La gendarmerie de Thio ne parvint qu'à grand’peine à nous procurer 15 porteurs. Un nombre égal d’autres indigènes, habitant un village de la côte, nommé Brindi, devaient nous rejoindre à l'endroit où commençait notre ascension. Dans l’après-midi du 13 Septembre, nous partons de Thio, à bord du petit vapeur de la compagnie, le « Tayo »; ce mot, pour les indigènes, est synonyme d'ami. Nous longeons la côte, nous dirigeant vers le Sud-Est, et passons devant l’île Toupéti que recouvrent de nombreux Araucarias. Ces arbres offrent la particularité de s'élever plus ou moins perpendiculairement au sol, quelle qu’en soit l’inclinaison, au lieu de se diriger, comme les autres végétaux, d’après la verticale; c’est ce qui confère cet aspect épineux aux îlots qu'ils revêtent de leurs troncs minces et allongés.
Mais voici le Humboldt qui apparaît vers le Sud, s’élevant bien au-dessus d’un premier plan de montagnes. Il forme le point culminant d’un dôme allongé qui se hausse encore, non loin de lui, en un autre sommet arrondi, le Nékando, d'environ 300 mètres moins élevé que lui. Vers le S.-S.E., se dresse un autre massif imposant auquel la carte, sans lui donner de nom, attribue une altitude de 1602 mètres. Nos porteurs le nommaient « Geiï »; il est probable qu’il n’a jamais été exploré. Vers le soir, le bateau nous déposa sur la côte, non loin de l'embouchure de la rivière Ngoiï.
A marée basse, la plage formait en cet endroit, une terrasse érodée, composée d’un conglomérat de serpentine et revêtue de coraux qui paraissaient être assez récents. Ces formations coralliennes, usées par le flux et le reflux prouvent, comme les phénomènes analogues observés à Hienghène, que le niveau de l’eau était autrefois plus élevé qu'il ne l’est aujourd’hui. Il est de fait que, dans les conditions actuelles, la croissance des coraux sur cette terrasse serait tout à fait impossible.
A Ya
Le matin suivant, 15 porteurs et porteuses arrivèrent de Brindi; c'était la première fois que nous avions recours à la maind'œuvre féminine. Les hommes ne se soucièrent pas de choisir les charges les plus lourdes par égard aux femmes, et lorsque nous risquâmes, à ce sujet, une petite observation, nous trouvâmes fort peu d’écho. La galanterie calédonienne se traduisit même par cette réponse péremptoire que nous donna l’un des porteurs: «Les femmes, c’est fort comme le bétail!» Nous devons dire que les porteuses s’acquittèrent de leur tâche à notre entière satisfaction.
Après une marche d'environ une demi-heure vers le N.-O. sous les bouquets de cocotiers qui bordent la mer, nous nous dirigeons au S.-O., vers l’intérieur du pays pour gravir, tout d’abord, une colline dénudée et pierreuse qui sépare de la mer la rivière Ngoï. De son sommet, le Humboldt se présente dans toute sa majesté, dominant fièrement d’autres chaînes de montagnes (PI. IV). Son point culminant a la forme d’un tout petit cône; le sommet de gauche qui, sur la photographie, semble le plus élevé est le Nékando. A nos pieds s'étend la large vallée de Ngoï, que recouvre la brousse, basse et clairsemée, caractéristique des terrains serpentineux.
Le sol argileux brun-rouge, parfois complètement nu, est traversé de profondes crevasses, provoquées par des éboulements, et de rigoles, aux parois verticales, dues à l’action érosive des eaux courantes. Par places, le terrain semble avoir été semé de granules noirs de minerai de fer. Nous descendons de la colline pour gagner le bord de la rivière dont nous traversons, à deux reprises, le large lit tout couvert de caïlloux; les eaux n’en sont heureusement pas très hautes en ce moment. Un ancien sentier nous permet ensuite de longer le cours d’eau sur la rive gauche, agréablement boisée.
Pendant une halte, un de nos porteurs nous montre une quantité de beaux poissons qu’il vient de capturer, en jetant dans la rivière une cartouche de dynamite, probablement dérobée dans une mine. Cette manière de prendre le poisson, sévèrement interdite dans l’île, jouit malheureusement d’une grande faveur auprès des indigènes. Elle est la cause, non seulement de nombreux vols de dynamite dans les mines, mais encore de graves accidents.
L’indigène hésite souvent trop longtemps à jeter dans l’eau la cartouche qu'il vient d'allumer, et celle-ci éclate avant qu'il l'ait lancée. Nous avons rencontré plusieurs Calédoniens qui avaient payé leur imprudence de la perte d’une main ou de quelques doigts.
Comme rien ne nous oblige à voyager rapidement, nous dressons la tente, déjà vers la fin de la matinée, sur un terrain découvert, au-dessus du cours d’eau, à un endroit où le Nékando envoie, sur la rive droite, un contrefort aux pentes raides, accompagné d’un affluent de la rivière Ngoï. Le paysage qui nous environne est d’un caractère alpin très marqué.
La vallée se rétrécit peu à peu vers l’intérieur de l’île, et la rivière, si lente et paresseuse dans son cours inférieur, bondit en formant des rapides et des chutes. Parfois il faut, pour avancer, s’ouvrir un sentier à la hache parmi la brousse recouvrant les berges escarpées, puis la marche se continue, longue et fatigante, sur les blocs roulés du lit de la rivière torrentueuse. Dans le cours supérieur de cette dernière, les berges sont composées de couches puissantes de blocs de toutes dimensions; cette formation rappelle une moraine glaciaire et doit provenir d’une époque où les eaux étaient beaucoup plus hautes et plus impétueuses qu'aujourd'hui. La rivière s’infiltre sous ces matériaux peu compacts qui, bientôt, s’effondrent et remplissent le lit d’une quantité énorme de détritus sous lesquels le cours d’eau disparaît complètement sur une longue étendue.
Dans la forêt voisine, de nombreux arbres et arbustes sont remarquables soit par la grandeur, soit par la beauté de leurs fleurs. C’est le cas, en particulier, d’un arbre orné de grandes cloches rouges et d’un autre, dont les grappes de fleurs d’un jaune d’or, brillent dans le feuillage d’un magnifique éclat (Diplanthera deplanchei F. Müller.)
Pour la halte suivante, un emplacement fut choisi sur la rive gauche du fleuve, où les traces de l’ancien campement d’un Européen étaient encore visibles. Nous n’étions guère qu’à 225 mètres d'altitude, mais notre guide nous assura que c'était là la meilleure place pour établir notre campement, étant donné que plus haut, nous ne pourrions plus trouver d’eau.
Ce guide, le chef d’un des petits villages de la vallée de Thio, répondait au nom de baptême d’Adolphe. C'était un individu original, qui connaissait parfaitement la contrée et sa faune avicole. Babillant continuellement, il faisait sans cesse rire tout le monde par ses amusantes réparties. Il était d’une laideur raffinée et défiguré par un horrible bec de lièvre, ce que nos gens, dans leur
Fig. 80. Campement des porteurs.
philosophie simpliste, expliquaient en disant: « Le diable lui a mangé la gueule! »
La dernière nuit ayant été froide (9°) et le vent s’étant mis à souffler, nos porteurs prirent leurs dispositions pour ne pas avoir trop à souffrir de ces changements de température. Dans le lit de la rivière, — à sec en cet endroit — ils firent, au moyen de blocs roulés, un cercle ou un ovale de pierres de 4 à 5 mètres de largeur et d’un demi-mètre de haut (fig. 80). Après avoir recouvert de feuilles cet espace protégé contre le vent, ils disposèrent au centre de grosses bûches de bois. Formant les rayons du cercle, les porteurs se couchèrent les uns près des autres, ayant les pieds tournés vers le foyer qui brûla lentement durant toute la
nuit, et la tête à l’abri du vent contre le mur de pierres. J'avais déjà aperçu ailleurs, en Calédonie, des cercles de pierres semblables sans avoir pu m'expliquer leur signification.
Le jour suivant fut consacré à de paisibles recherches zoologiques et botaniques dans la forêt environnante, tandis qu’Adolphe et quelques porteurs préparaient un sentier jusqu’au sommet de la montagne. En rentrant le soir, le guide nous conseilla de ne pas faire toute l’ascension le même jour; de plus, il était nécessaire, selon lui, d’emporter une provision d’eau, nos gens n’en ayant pas trouvé sur les pentes du Humboldt. On sait que dans les terrains serpentineux, les eaux de pluie s’infiltrent immédiatement à travers les fentes des rochers et se perdent dans l’intérieur des montagnes, pour reparaître à leur pied, sous forme de sources.
Après avoir traversé la rivière, nous commençons à gravir sur le versant de droite, les pentes escarpées de la vallée. C’est une grimpée presque verticale, d’abord, à travers une forêt, puis au milieu de champs de fougères et de brousse. Au bout de #4 d'heure, nous nous trouvons, à environ 500 mètres d’altitude, sur la crête d’un des puissants contreforts qui forment le socle du Humboldt. La montée se poursuit alors, plus aisée, sur les pentes moins raides d’un terrain argileux, dur, de couleur jaune-rougeâtre, semé de granules et de blocs de minerai de fer. Ces versants sont coupés, par places, de parois rocheuses plus abruptes que nous devons escalader et qui présentent une surface toute criblée de fentes et hérissée de pointes, comme les régions karstiques de nos Alpes.
Ces pentes découvertes, fortement exposées au soleil, sont revêtues d’une végétation singulière, adaptée à la sécheresse. Ce sont des plantes ligneuses, basses et clairsemées, dont les feuilles, dures et luisantes, sont souvent serrées les unes contre les autres, surtout vers l'extrémité des tiges, comme pour protéger les bourgeons contre les ardeurs trop vives du soleil. Entre ces arbustes, on remarque de grosses touffes de Cypéracées, des Orchidées terrestres et des espèces de Dracophyllum qui, avec leurs couronnes de longues feuilles, rappellent les Dracaena. C’est avec étonnement que je constatai aussi, sur ce sol dur et sec, la présence de Drosera
caledonica Vieill., qui, d'habitude, croît dans les lieux humides: elle formait là de grandes pelouses à fleurs blanches. Les poils glandulaires de ses feuilles brillaient au soleil comme des diamants: l’une des plantes tenait enserré dans ses tentacules un petit scarabée.
Le territoire de la formation serpentineuse est de beaucoup le plus intéressant de toute l’île, au point de vue botanique, à cause de sa richesse extraordinaire en espèces endémiques, adaptées à ces terrains si singuliers. Mais, ce n’est pas seulement le nombre des espèces végétales qui est remarquable, c’est encore la beauté et les vives couleurs des fleurs dont elles sont ornées. En Nouvelle-Calédonie, les teintes qui dominent sont le blanc, le jaune et le rouge; vis-à-vis de ces tons, le bleu et le violet sont extrêmement rares. Je ne connais guère, à cet égard, que quelques Liliacées du genre Dianella et quelques Orchidées, sans vouloir prétendre cependant qu'il n’y en ait pas d’autres. Les fleurs calédoniennes présentent souvent aussi un autre caractère très curieux: c’est la place prépondérante que prennent les étamines, longues et vivement colorées, formant un capitule ou une brosse, tandis que les sépales et les pétales ne jouent qu’un rôle très effacé dans l’ensemble de la fleur. Il ne n’est pas possible de dire si cette conformation spéciale et si la fréquence des teintes mentionnées plus haut ont un rapport quelconque avec la pauvreté relative des insectes dans l’île.
A 800 mètres d’altitude, nous arrivons dans une région couverte de petits arbustes, aux frondaisons élargies en ombelles: plusieurs d’entre eux sont constellés de fleurs. Plus haut, entre 900 et 1000 mètres, se fait déjà sentir l’action régulière des brouillards et des pluies. Aussi, l'humidité permet-elle le développement de la haute forêt, qui recouvre tout l’immense bassin s'étendant entre l’arête que nous suivons et une autre crête, dirigée vers le N.0. à laquelle notre guide donna le nom de « Toura ».
Continuant à monter, nous nous trouvons, vers 1150 mètres, sur une petite plate-forme, fait rare sur ces pentes devenues très rapides; bien que nous n’ayons marché que pendant 3 heures, le guide nous conseilla de nous arrêter là et d’y passer la nuit. Nos gens eurent vite fait de construire une petite hutte, qu’ils recou-
vrirent de feuilles de fougères; ils jonchèrent également de ce feuillage la terre qui devait nous servir de couche. A cette altitude, les fougères croissent avec une exubérance extraordinaire, elles revêtent de leur élégant manteau le sol, les arbres et les rochers. L'une d'elles, une imposante espèce du genre Marattia, fournit même à nos porteurs un supplément de nourriture. Ils mangèrent, en effet, après l’avoir fait cuire, la masse rosée remplissant la base épaissie des feuilles. Le goût médiocre de cet aliment rappelait celui d’une mauvaise rave.
Fig. 81. Position que prend le cagou quand il est effrayé.
C’est dans cet endroit que nous avons appris à connaître l’oiseau le plus célèbre de l’île, le «cagou» (Rhinochetus jubatus Verr. et des Murs), le seul représentant d’une famille spéciale dont la distribution est limitée à la Nouvelle-Calédonie. Tout près de notre campement, on entendit soudain les aboiements du chien de notre guide; les porteurs se dirigèrent dans la direction du bruit et rapportèrent bientôt en triomphe un bel exemplaire de cagou non blessé qui poussait des cris rauques. L'oiseau, poursuivi par le chien, s’était, dans son effroi, couché sur le sol et les indigènes avaient pu facilement s’en saisir. Ils prétendirent avoir vu s’enfuir dans les buissons deux autres cagous. L'oiseau prisonnier fut at-
taché par une patte à l’un des poteaux de notre hutte et se calma bientôt; il se laissa facilement toucher et caresser. Mais dès que le chien s’approchaïit, il dressait la magnifique aigrette grise qui orne sa tête, étalaitses ailes de côté et poussait des cris d’effroi. Cet oiseau, qui rappelle une petite grue, est revêtu d’un élégant plumage, entièrement gris, sauf les plumes des ailes qui sont barrées
Fig. 82. Groupe de cagous, au Musée de Bâle. Mâle, femelle et nid avec un petit. Env. ‘/s grand. nat.
de brun, de noir et de blanc. Son long bec et ses pattes sont d’un rouge de corail, l'iris d’un rouge foncé.
Le cagou est tout à fait inoffensif, et ne sait utiliser pour sa défense ni son bec puissant, ni ses pattes très fortes. IL a désappris l’usage de ses ailes pour le vol, n'ayant probablement jamais eu d’ennemi à craindre avant l’arrivée de l’homme dans l’île; elles ne lui servent plus qu’à accélérer sa course ou à s’é-
Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 10
lever de quelques pieds au-dessus du sol. Quand on l’effraie, il se couche à plat sur la terre, étale en éventail ses ailes vers l'avant pour cacher sa tête et son cou, se croyant probablement ainsi complètement en sûreté. La fig. 81, prise au Mont Humboldt, le représente dans cette attitude d’effroi. Cet oiseau vit en petites troupes qui font entendre, au lever du jour, des cris semblables aux aboiïements d’une meute de jeunes chiens. Nous avons réussi, dans la suite, à nous procurer le nid du cagou qu’on ne connaissait pas jusqu'ici. Il nous fut apporté par un indigène de Nakéty. Ce nid était construit à même le sol, sous des buissons de la forêt; de forme arrondie, il a environ 35 centimètres de diamètre et 12 centimètres de haut. Sa base est formée de branchettes et de rameaux secs entrecroisés que recouvre une épaisse couche de larges feuilles. Sur ce lit peu douillet, la femelle dépose un seul œuf. La fig. 82 représente un groupe de cagous tel qu’il est exposé au Musée de Bâle; sur le nid se trouve un petit, sortant de l’œuf, et qui, dans son duvet brun, paraît tout à fait adapté aux feuilles sèches sur lesquelles il repose.
Le cagou habite seulement le Sud de l’île et principalement — mais non exclusivement — l’immense district serpentineux, couvert de brousse et de forêts, qui est dépourvu de toute habitation humaine. Il est regrettable de constater que la fréquence de cet oiseau diminue d’année en année. Il est vrai que, de tout temps, il fut recherché par les indigènes qui le mangent volontiers, mais la période critique commença pour lui avec l'introduction du chien qui suivit de près l'occupation de l’île par les Européens. La chasse en est ainsi devenue très facile. Il en tombe probablement aussi un grand nombre sous la patte des chiens errants ou des chats redevenus sauvages. Son district d'élection se restreint également toujours davantage par suite des travaux miniers qui, détruisant la brousse et la forêt, ont facilité, dans ces régions autrefois inhabitées, l'entrée des chasseurs et de leurs chiens. Ajoutons encore que les dames de Nouméa aiment à posséder un cagou dans leurs basses-cours et que le prix élevé qu’elles en offrent, engage les indigènes à lui donner la chasse.
Si lon veut vraiment garantir d’une disparition certaine ce bel oiseau, si intéressant pour la science, il faut trouver un
moyen plus efficace que les lois de chasse qui, bien qu’existant déjà, sont cependant fort peu respectées. Il serait urgent d'établir des territoires réservés, dûment surveillés, dans lesquels toute chasse serait sévèrement interdite, tant pour les Européens que pour les indigènes et où il serait également défendu d'introduire des chiens. C’est la région du Humboldt et les districts voisins qui se prêteraient le mieux à un tel essai, vu que cette contrée est encore riche en cagous. Une « réserve » de ce genre formerait en même temps un asile de protection pour la flore menacée. J’ai déjà adressé ailleurs, à ce sujet, un pressant appel aux naturalistes français afin qu'ils ne tardent pas à nantir de la chose leur gouvernement. Il faudrait tout mettre en œuvre, pendant qu’il en est temps encore, pour sauver le cagou de l’extermination qui le guette. Plus tard, ce serait peut-être .... trop tard!
Au matin du 18 Septembre, nous quittions notre cabane de branchages pour continuer l’ascension. La forêt, recouvrant des pentes raides, en partie rocheuses, devenait de plus en plus humide; un épais manteau de mousses, de fougères et d’autres épiphytes entourait tous les troncs. Une fougère argentée, très élégante (Trichomanes album B1.), drapait d’une fine broderie les arbres et les rochers, tandis qu’une masse profonde d’humus, de feuilles mortes et de mousse recouvrait la terre, masquant tous les interstices et les anfractuosités. D’énormes arbres, géants couchés par les tempêtes, gisaient sur le sol, leurs mille branches et le fouillis de leurs racines formant de véritables monticules, pénibles à escalader et surplombant parfois de sombres grottes toutes tapissées d’épiphytes.
Cette végétation, qui dépasse en exubérance celle du Panié, est la plus singulière que nous ayons rencontrée en Nouvelle- Calédonie. Son étrange magnificence fit la même impression au botaniste Balansa qui, en 1872, par un temps malheureusement défavorable, gravit le Mont Humboldt, entreprise que n'avait probablement jamais tentée avant lui aucun Européen. Il dit de cette végétation que c’est « le plus splendide décor qui ait jamais orné les montagnes ».
Ce merveilleux manteau recouvrait aussi la crête que nous suivimes peu après, à 1500 mètres d'altitude environ, jusqu’au
moment où le petit cône du sommet se dressa devant nous. A la forêt moussue et humide succéda alors une autre formation botanique qui recouvrait ce sommet, formé de gros blocs serpentineux, désagrégés par le temps. C’étaient de petits arbustes bas, aux couronnes en ombelles et aux feuilles dures, émaillés de fleurs chatoyantes. Balansa nous apprend que ce sont surtout des Myrtacées qui composent ces taillis. Entre les blocs de rochers,
Fig. 83. Pelouses de Xeronema moorei (F. v. M.) Brogn. et Gris, au sommet du Humboldt.
une des plus belles Liliacées, Xeronema moorei (F. de M.) Brogn. et Gris, formait de ravissantes pelouses. Les feuilles de cette plante sont lancéolées et ses fleurs, en forme de brosses allongées, d’un beau rouge-carmin, ont un splendide éclat (fig. 83).
À 9 h. 10, nous arrivions au sommet du Humboldt, deux heures et demie après le départ de l’endroit où nous avions passé la nuit. Au milieu d’un tas de pierres se trouvait un poteau du service topographique et, dans une bouteille, un billet avec la date
du 13 Septembre 1902 et les noms de l’ingénieur Rodolphe Grob ainsi que de ses porteurs indigènes. Les cartes donnent au Humboldt une altitude de 1634 mètres. Mes observations personnelles confirment absolument ce chiffre; mon hypsothermomètre indiqua, en effet, 1635 mètres; on se souvient que pour le Mont Panié la différence avec la carte était assez sensible. D’après les renseignements de nos porteurs, le nom indigène du Humboldt serait «Kasipi».
La vue n’était malheureusement pas claire pendant que nous séjournâmes au sommet. Un brouillard jaloux ne nous accorda que des échappées partielles et rares, surtout sur la contrée environnante. Par moments, apparaissait la côte orientale, scintillant au soleil; vers l'Ouest nous pûmes apercevoir, pendant quelques instants, la Dent de StVincent.
Bien que la température ne fût que de 10° {2 au sommet, nous y restâämes deux heures, sans avoir vu cependant s’améliorer sensiblement les conditions atmosphériques. Il fallut ensuite commencer la descente, qui s’effectua sans difficulté. L’ascension du Mont Humboldt est beaucoup moins pénible que celle du Panié; un touriste entraîné pourrait parfaitement bien l’accomplir en un jour. Comme nous, Balansa et Grob étaient partis de la vallée de Ngoï; j'ignore si quelqu'un a jamais entrepris l’ascension de ce sommet en partant de la côte Ouest et en remontant la vallée de la Tontouta.
De retour à notre campement dans la vallée, les porteurs restés en bas nous apportèrent un second cagou vivant. Ils Pavaient capturé, tout simplement à la main, dans le lit caïllouteux de la rivière, d’où l'oiseau ne savait comment s'échapper: dans la forêt et la brousse, par contre, il est presque impossible de l'obtenir vivant sans l’aide des chiens.
Le jour suivant fut consacré au repos, puis, nous revîinmes à la côte qui fut atteinte après 6 heures de marche. A peine arrivés au bord de la mer, tous nos gens se jetèrent à l’eau; ils venaient d’apercevoir un banc de poissons et prirent en quelques minutes, à l’aide d’un filet à mains, 15 gros exemplaires. Leur agilité était d'autant plus remarquable qu’un fort vent d’Est
agitait à ce moment les flots; l’océan, d’un bleu profond, paraïissait couvert de blocs de glace argentés.
Au jour convenu, le bateau de la compagnie du Nickel — c'était cette fois le « Niaouli » — vint nous chercher pour nous transporter à Thio, où nous attendîmes le « St Pierre » qui nous ramena à Oubatche.
Fig. 84. Notre maison à Kanala.
Séjour à Kanala.
11 Octobre 1911 — 12 Mars 1912.
Après avoir passé 7 mois à Oubatche, dans le Nord de la colonie, il nous parut désirable de transporter plus au Sud notre quartier général pour apprendre à connaître de plus près, et mieux que nous n’aurions pu le faire au cours de rapides excursions, les habitants, la faune et la flore de cette partie de l’île. Après de longues hésitations, notre choix se porta sur Kanala, située approximativement à la limite du tiers moyen et du tiers méridional de l’île. Cette localité nous semblait pleine de promesses pour nos recherches zoologiques et botaniques; dans ses environs, en effet, le contact des terrains schisteux et de la formation serpentineuse faisait prévoir un changement complet dans les conditions d’existence présentées aux êtres animés par ces deux milieux si différents. Pour l'anthropologie et pour l'eth-
nographie les sujets d'étude ne devaient pas manquer non plus, puisque ce district est encore parmi les plus peuplés de l’île entière. La tribu qui s’y trouve comptait encore 1545 âmes en 1911. Enfin, le faitqu’on nous offrit à louer une maison spacieuse, quiconvenait parfaitement à nos besoins, contribua aussi à cette décision.
Fondée en 1859, Kanala portait autrefois le glorieux nom de « Napoléonville ». Après avoir connu des jours prospères, aussi longtemps que les mines de nickel de la région voisine furent en exploitation, cette localité n’est plus, aujourd’hui, qu’une petite bourgade tranquille, comptant une douzaine de maisons dont plusieurs sont en ruines. Toutefois, Kanala est encore le lieu de résidence d’un médecin de colonisation et d’un juge de paix et possède un poste de gendarmerie. La belle maison que nous avions trouvée à louer datait de la période florissante de Kanala; elle avait été construite par un Belge, propriétaire de mines. Située sur une petite éminence, au milieu d’un jardin planté d’Araucarias et de plusieurs autres belles essences végétales, elle était depuis longtemps inhabitée quand nous vinmes l’occuper. Par deux beaux escaliers, on accédait à une large véranda courant tout autour de la maison et sur laquelle s’ouvraient six grandes pièces; par contre, les locaux du parterre étaient en mauvais état et ne purent guère être utilisés.
Quand on pénètre dans le golfe de Kanala, dont les découpures entaillent profondément la côte, le paysage qui s’offre à la vue est extraordinairement beau. Entouré de hautes montagnes escarpées, ce golfe rappelle, avec ses larges baies, le lac des Quatre-Cantons. Par contre, le débarquement n’est pas du tout commode et devient même parfaitement désagréable en temps de pluie; il s'effectue sur une plage basse, bordant une immense étendue recouverte de palétuviers et parcourue par de nombreux cours d’eau. La localité, adossée à une colline, se trouve à deux kilomètres de là, à l’intérieur des terres. Un canal la relie à la mer, mais il n’est pas praticable à marée basse, même pour de petites embarcations.
Notre séjour à Kanala coïncida avec la saison chaude, riche en pluies, qui se fit sentir, entre autres, d’une façon fort désagréable, par une affluence énorme de moustiques. Ceux-ci ne
nous avaient pas importunés pendant les mois d'hiver, mais, à ce moment de l’année, Kanala en fut infestée, grâce, sans doute, à la présence des vastes territoires marécageux situés près de la mer. Pour nous défendre contre les piqûres de ces insectes, nous tendîmes d’une fine gaze les fenêtres de notre appartement et ce moyen nous réussit parfaitement. C’est un bonheur inappréciable pour l’île que, parmi les moustiques, les espèces du genre Anopheles manquent totalement, celles-ci étant, comme on le sait, les véhicules des germes de la malaria. De ce fait, la colonie est complètement indemne de paludisme et le restera sans doute encore, à moins qu’un navire, venant des Nouvelles-Hébrides où sévissent les fièvres, n’apporte des Anopheles avec des passagers malades. C’est là une possibilité qui, malheureusement, n’est pas tout à fait exclue.
Comme à Oubatche, notre séjour à Kanala fut interrompu par plusieurs longs voyages et quelques excursions plus petites, de sorte que mon journal météorologique présente, ici encore, de grandes lacunes. Voici, cependant, quelques faits qui ressortent clairement de mes notes: Les mois de printemps, Octobre et Novembre, comptèrent les jours les plus frais; la température minimale nocturne fut, en moyenne, de 15°3, pour 21 observations (écarts 119 et 19) et la température maximum moyenne 27°6 seulement (écarts 230 et 310). Le minimum nocturne de 11° fut noté une seule fois en Octobre et le thermomètre descendit trois fois à 1105 au mois de Novembre. Les températures les plus élevées, 30° et 31°, furent atteintes deux fois en Octobre. D’autre part, pendant les mois d'été, de Décembre à Février, 32 lectures donnèrent un minimum moyen beaucoup plus élevé: 2103 (écarts 18°5 et 26°) et un maximum moyen de 30° (écarts 27° et 321). Sur 32 observations, il y en eut 21 indiquant une température de 30° ou au-dessus. Dans les premiers jours de Mars (8 lectures), le minimum nocturne moyen s’abaissa de nouveau à 2005, mais c’est précisément aussi en Mars que j'ai noté la température diurne la plus élevée pendant notre séjour à Kanala: 33°; ce fait ne s’est, cependant, produit qu’une seule fois.
Comme nous l’avons déjà dit (p.18) les précipitations augmentent avec la température. Tandis qu’en Octobre et Novembre, la
pluie ne tomba que six fois sur 24 jours d'observation (25%), le nombre des jours pluvieux s’éleva à 25, sur 36 observations (69%), pendant les mois de Décembre à Février. Mes notes ne mentionnent qu’un seul orage avec éclairs et tonnerre.
De la véranda de notre maison, on apercevait, à travers les Araucarias, la pointe aiguë du «Pic des Morts» dans la direction du N.-N.E. (fig. 85).
Ce sommet, haut de 247 m. forme l'extrémité orientale d’une chaîne serpentineuse s’élevant directement de la mer et qui encadre, au Sud-Ouest, le golfe de Kanala. De sa base, à l'Est, part un petit sentier qui gravit les pentes escarpées, revêtues de basses futaies et couvertes, plus haut, de blocs de rochers. La pointe de la montagne, étant entièrement dégagée, se prête admirablement à une orientation générale sur la contrée de Kanala. Au Fig. 85. Le Pic des Morts, près de Kanala. Nord, on aperçoit le vaste
golfe, d’un bleu intense, avec l’étroit goulet qui conduit à la mer. Vers l’intérieur du pays, le regard s’arrête, tout d’abord, sur la plaine marécageuse qui s'étale au pied de la montagne et où, dans la fraîche verdure des palétuviers, de nombreux cours d’eau dessinent leurs méandres. Il erre, ensuite, au-dessus de ce premier plan, sur deux grandes vallées, que sépare un système richement ramifié de montagnes et de collines. Vers le Sud, c’est le vaste bassin
qu'arrose la rivière de Kanala; de nombreuses traces de cultures se distinguent un peu partout et des groupes de cocotiers, nombreux également, marquent l'emplacement des villages indigènes, soit dans le bas de la vallée, soit sur le haut des collines. A larrière-plan, la chaîne boisée du Mont Kanala ferme l'horizon.
Du côté de l'Ouest, la vue s’étend sur le long triangle formé par la vallée de la Négropo que domine un sommet nommé «Table- Unio». Le relief et la couleur du terrain indiquent clairement la nature géologique des diverses parties de la contrée. Les montagnes serpentineuses se dressent autour du golfe, abruptes, rouges et dénudées, tandis que celles qui se trouvent plus à l’intérieur du pays attestent, par des formes plus arrondies, leur composition schisteuse. Sur ces derniers terrains, les régions découvertes, les cultures et les pâturages sont d’une teinte vert-jaunâtre, à laquelle les forêts opposent leurs tons assombris;: l’ensemble du tableau est d’une richesse de couleurs admirable. Le « Pic des Morts » doit son nom au fait qu'il servit autrefois de lieu de sépulture aux indigènes. On ne s’en doute plus guère aujourd’hui, les crânes qu’il recélait se trouvant depuis longtemps dans les musées français: il ne reste plus que quelques ossements désagrégés, qui blanchissent sur les petites terrasses semi-circulaires qu’on avait construites sur ses rapides versants.
A environ 6 kilomètres de la mer, à vol d'oiseau, la rivière de Kanala descend des montagnes à travers une gorge étroite et se précipite, par une belle cascade, dans la vallée. Le chemin qui y mène suit le large bassin, tout couvert des plantations de café des colons et des cultures des indigènes, puis, monte à travers les collines gazonnées où pâture aujourd’hui le bétail européen, mais où l’on reconnaît encore, jusque vers leurs sommets, les terrasses des anciennes tarodières. Le sol actuellement travaillé par les indigènes de cette région représente à peine la dixième partie de la superficie des anciennes cultures. Les forêts sont peu étendues et ne recouvrent de leurs bandes sombres que les gorges humides des montagnes qui encadrent la vallée.
Tandis que la large dépression de Kanala porte partout des traces de cultures anciennes ou actuelles, celles-ci cessent brusque-
ment lorsqu'on foule le sol serpentineux des montagnes côtières, car ce terrain argileux, dur, riche en fer, aux tons rouges et orangés, les exclut complètement. Il porte en revanche cette végétation clairsemée, d’une richesse florale merveilleuse que nous avons déjà rencontrée dans la région du Humboldt. C’est la serpentine qui, avec ses divers produits de désagrégation, constitue la langue de terre allongée, s’avançant assez loin dans la mer, qui sépare le golfe de Kanala de celui de Nakéty; d’après. son dernier cap, on peut la désigner sous le nom de presqu'île de Bogota. De la vallée de Kanala, un étroit sentier, orienté vers. le Nord, conduit à la côte opposée, à travers cette croupe dont le point culminant atteint, d’après la carte, une altitude de 590 mètres. Je ne pus tout d’abord m'expliquer pourquoi ce sentier était, en divers endroits, semé de coquillages qui recouvraient également le sol de plusieurs petits plateaux, à 3 et 400 mètres de hauteur. Cette présence, était-elle due à une transgression marine qui, à une époque relativement récente, les avait déposés à cette altitude? La solution de cette énigme était plus simple que je ne le supposais. D’après les dires de notre guide indigène, ce sentier aurait été, autrefois, la route commerciale par laquelle les gens de la côte Nord-Est de la presqu'île de Bogota transportaient les produits de la mer, destinés aux tribus de l’intérieur, dont ils recevaient en échange les denrées agricoles leur faisant défaut. Les plateaux couverts de coquillages n'étaient pas autre chose que les places de marchés où s’effectuaient ces trocs. Autrefois, les indigènes ne connaissaient pas le sel et ils le remplaçaient par l’ingestion de coquillages marins; ces derniers constituaient donc un important objet d'échange que les tribus de la côte venaient offrir à celles de l’intérieur qui en étaient privées.
Dans une légère inflexion de la chaîne de Bogota se trouve, à environ 500 mètres d'altitude, une nappe d’eau dont l'aspect étrange fait songer à un minuscule lac de cratère (PI. V). C’est une sorte d’entonnoir, irrégulièrement arrondi, formé de blocs noirs et nus de minerai de fer (hydroxyde de fer) ressemblant à de la lave. Lors de notre visite (27 Octobre) la surface du lac pouvait avoir de 30 à 40 mètres de diamètre: une ligne
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