‹ La Nouvelle-Calédonie et les Iles Loyalty;Chapitre 30 sur 39 · V10904 311, ND · texte numérisé non relu

V10904 311, ND

Ad

très distincte, à environ 5 mètres au-dessus du niveau de l’eau, indiquait clairement que celui-ci était parfois plus élevé. Comme on ne remarque nulle part d’affluent ni d’émissaire, il faut supposer que cet étang est alimenté dans la profondeur par une source invisible, à moins qu'il ne doive tout simplement son existence à la réunion des eaux pluviales. Son onde est cristalline et si profonde, qu’au milieu de la nappe, le fond ne se voit plus. Une algue verte recouvrait tous ces blocs noirs immergés d’un réseau d’émeraude d’un magnifique éclat.

Dans la bibliographie on trouve, au sujet de ce bassin élevé, une notice d’après laquelle il serait en communication avec la mer, Ce qui amènerait des fluctuations de niveau, en connexion avec les marées. Je ne pense pas que cela soit possible, mais c’est un hasard remarquable que nous ayons trouvé en grandes quantités, dans les fentes des blocs de minerai, un ver du genre Pontodrilus qui habite — non pas exclusivement — mais cepen dant de préférence le bord de la mer et beaucoup plus rarement les eaux douces.

Autour de ce bassin ferrugineux, la végétation se développe dans la région où s’adoucissent les pentes de l’entonnoir; c’est une brousse peu dense, rabougrie, avec de nombreux arbres morts. Au milieu de ces futaies, des Araucarias bizarres, en forme de grands candélabres, attirent particulièrement le regard (fig. 86). Le sol sec est recouvert, par places, de fougères aux feuilles dures, telles les étranges espèces de Schizaea et la Stomatopteris, si primitive, dont les feuilles, longues et étroites, portent des pennes latérales, minuscules et raides. Ailleurs, ce sont des lichens d’une blancheur éclatante, rappelant les délicates éponges siliceuses des fonds marins, qui se groupent en pelouses étendues d’un curieux aspect (fig. 87). Un petit buisson, très fréquent aussi (Cyatopsis floribunda Brogn. et Gris), attire l'œil par la prodigieuse floraison écarlate qui le recouvre.

Au point de vue de leur constitution, le sol et la végétation des autres montagnes serpentineuses qui longent la côte, au Nord et au Sud de Kanala, présentent les mêmes caractères que la presqu'île de Bogota. Dans ce district sauvage et désert, quelques parties dénudées — traces de mines abandonnées — témoignent

seules d’une ancienne activité de l’homme. Ces emplacements se font parfois remarquer par la belle teinte vert-émeraude des rochers qui paraissent être composés de garniérite pure. Le plus léger coup de marteau suffit cependant à montrer que la couche nickélifère ne forme qu’un mince recouvrement le long des fentes de la roche.

Fig. 86. Araucaria rulei Ferd. Müll., dans la presqu'île de Bogota.

La sommité la plus importante de la contrée de Kanala est la montagne, haute de 1062 mètres, que les Européens ont appelée Mont Kanala et que les indigènes nomment « Dehidi »; son long dos boisé, sans point culminant bien marqué, ferme le fond de la vallée. Nous en avons fait l'ascension, après nous être équipés pour y passer plusieurs Jours, certains que nous étions

Fig. 87. Pelouse de lichens, Cladonia retipora Fr.

de faire là-haut d’intéressantes trouvailles zoologiques. Un bon sentier muletier conduit le long du versant gauche de la vallée de Kanala, en s’élevant considérablement, à travers des terrains herbeux et découverts, coupés ici et là de restes de forêts; parmi les arbres, on remarque surtout les Ficus qui dressent majestueusement leurs troncs grisâtres et les bancouliers que leur feuillage revêt de blanc. Le chemin passe devant deux villages, Kouiné et Mia, situés sur des croupes de collines d’où l’on jouit d’une vue admirable et qui groupent leurs cases sous des palmiers et des Araucarias. Ils présentent peu d'intérêt, car la plupart des huttes

sont de forme moderne et leurs pièces sculptées fort rares. On les a brüûlées, nous a-t-on dit à Mia, sur le conseil d’un « nata » protestant qui habitait le village. Ces « natas » sont des indigènes, élevés dans les écoles missionnaires, et qu’on envoie ensuite comme pionniers dans les villages paiens. Une vieille pièce, cependant, attira notre attention; c'était la flèche du toit d’une ancienne case qui présentait la particularité suivante: les deux rangées de conques de Tritons qui ornent habituellement le haut de ces poteaux avaient été imitées et taillées dans le bois. En outre, on nous montra un poteau, tout désagrégé, placé autrefois au centre d’une case depuis longtemps disparue; on y voyait 19 grosses entailles qui, d’après les renseignements qu’on nous donna, indiquaient le nombre des ennemis tués et mangés par l’ancien propriétaire de la hutte en question.

Le chemin se rapproche de la montagne, longeant les belles plantations de café d’un colon européen et s’élevant ensuite en interminables lacets sur le flanc de plusieurs contreforts. A environ 400 mètres d'altitude commence la forêt, d’abord peu étendue, souvent interrompue par des clairières ou des espaces incendiés, puis formant, plus haut, un revêtement très dense qui, notamment dans les gorges, se développe avec une rare exubérance. Par moments, le regard plonge sur une vraie mer de palmiers et de fougères arborescentes; l’agréable verdure de leurs couronnes fait paraître terne la teinte gris-verdâtre de la plupart des autres arbres, dont quelques-uns, cependant, sont colorés de brun ou de rouge. Sur les troncs gris se détachaient, cà et là, les fleurs rouge-carmin d’une Loranthacée parasite, produisant un très bel effet décoratif.

La chaîne du Mont Kanala forme la ligne de partage des eaux entre les deux côtes; après avoir traversé le col à une altitude d'environ 700 mètres, nous dressons la tente, non loin de là, sur un tertre gazonné. Le Mont Kanala apparaît maintenant au N.O. de notre campement; ses pentes, ainsi que celles des contreforts qui l'entourent, sont revêtues d’épaisses forêts. L’ascension de la montagne n'offre pas la moindre difficulté; nous l'avons faite, sans nous presser, en 3 heures à partir de l’endroit où nous campions. Une fois sur l’arête, on la suit, tantôt

montant, tantôt descendant, jusqu'au point culminant. Malheureusement, malgré le temps clair, nous n'avons rien pu voir de là-haut; une brousse très dense nous entourait de tous côtés d’une véritable muraille. La forêt était d’une richesse extraordinaire en belles plantes: de magnifiques Freycinetia à larges feuilles, grimpaient le long des troncs de nombreux arbres, et les ravissantes fleurs des petits buissons d’Ixora mettaient une note gaie dans l’uniformité de la verdure; leurs longs boutons rouges s’ouvraient en entonnoirs, dont l’intérieur était d’une blancheur de neige. Une plante épiphyte, très remarquable également, formait, avec ses feuilles semblables à celle de l’Ananas, des masses serrées autour des troncs, rappelant les hunes d’un navire; ses fleurs, d’un rouge-carmin, groupées en épis, sortaient d’une masse blanche pareille à des fils d'amiante. C’est une Liliacée (Astelia neocaledonica Schltr.) découverte il n’y a pas longtemps par le Dr À. Schlechter.

Dans la forêt, nous avons récolté une grande quantité d’animaux inférieurs encore inconnus, appartenant à divers groupes zoologiques. Le monde des oiseaux s’y trouvait également bien représenté; chaque matin retentissait l’'aboiement du cagou, et, le soir, les sinistres appels du pigeon goliath, ou notou. Nous avons pu observer dans un fourré le nid de ce pigeon; construit à l’aide de brindilles, à 3 mètres seulement au-dessus du sol, dans une branche fourchue, il avait environ 30 cm. de diamètre et 12 de hauteur et ne contenait qu’un seul petit.

Le mauvais temps, accompagné d’un fort vent, nous obligea à redescendre le quatrième jour à Kanala; une marche de 4 heures nous ramena à la maison.

Les nombreux jours de pluie que compta notre séjour dans cette localité furent, en bonne partie, utilisés pour des travaux anthropologiques. J’ai déjà parlé, plus haut, des différences que présentent les indigènes de la région de Hienghène avec ceux des tribus situées plus au Nord; ces divergences s’accentuent encore plus au Sud dans la contrée de Kanala et de Thio.

La taille augmente notablement du Nord au Sud, la tête devient en même temps plus courte et plus large, tandis que le nez se fait plus étroit et plus fin. La taille moyenne de 54 hommes de la

Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 11

partie Sud de la côte orientale, atteint le chiffre considérable de 170,5 centimètres, celle de 12 femmes de Kanala: 160,5, ce qui représente une augmentation très notable sur les chiffres que nous avons donnés pour les tribus septentrionales (p.41). Tout le type semble affiné, comparé avec celui des populations du Nord: chez beaucoup d’indigènes (environ ‘% du total), les cheveux sont moins finement spiralés et l’on rencontre, plus fréquemment que dans la région septentrionale, des individus moins fortement pigmentés. Je ne puis pas examiner ici les causes probables de ces variations corporelles et me contenterai de renvoyer le lecteur que ces questions intéressent, à la monographie que je prépare sur les Néo-Calédoniens.

Comme nous l’avons déjà dit, Kanala est relativement bien peuplée d’indigènes, en regard des autres régions de l’île; leurs villages sont situés, soit dans la vallée, soit sur les collines qui la bordent. A l’encontre de la localité voisine, Nakéty, qui est un centre catholique possédant une grande église, Kanala n’est pas une station missionnaire et nombre de ses habitants sont encore païens. Si, malgré cela, l'influence européenne se fait déjà sentir dans divers domaines, plusieurs anciens usages se sont, d’autre part, maintenus dans toute leur originalité. C’est le cas, surtout, pour l’agriculture et tout ce qui s’y rapporte.

En Octobre, dans les villages voisins de la cascade de Kanala, les indigènes étaient précisément occupés, lors de notre visite, à garnir les terrasses fraîchement immergées de jeunes plants de taro (Collocasia antiquorum Schott). A cette occasion, nous avons appris à connaître l'emploi de la mystérieuse «pierre à taros » qui est indispensable, selon la croyance indigène, à la prospérité du précieux végétal. C’est une pierre roulée, ronde ou ovale, dont la forme représente un tubercule de la plante de taro, sur laquelle elle doit exercer une influence favorable. A l’endroit où l’eau pénètre dans la terrasse supérieure, elle gisait à demi enfoncée dans le sol; elle était entourée d’une gaine formée d’écorce de niaouli, des restes d’un vieux sac et des feuilles de deux sortes de plantes (fig. 88). Les feuilles de la couche intérieure étaient celles d’une Légumineuse que les gens nomment «copou», celles qui revêtaient les précédentes provenaient d’une plante de

taro. Ces feuilles doivent contribuer aussi à la croissance des jeunes plants, en particulier le « copou », qui pousse très facilement des racines. A côté de la « pierre à taros » se trouvaient encore deux objets, fichés en terre; c'était, d’abord, une branche fourchue d’un bois très dur qui, par sa dureté même, devait préserver les tubercules de la pourriture, puis, un rameau feuillé de niaouli, plante aromatique protégeant la plantation de tout maléfice. Cette dernière précaution est nécessaire, étant donné qu’un ennemi peut facilement détruire toute la récolte en empoisonnant le

Fig. 88. Pierre à taros. Diamètre 14 cm.

champ. Pour accomplir cette œuvre de mort, il lui suffira de cracher, Sur la plantation, les feuilles d’un certain arbre de la forêt, après avoir prononcé des formules de malédiction. A l’endroit où l’eau sort de la terrasse, on a planté un fragment de canne à sucre qui a aussi son rôle à jouer. Cette tige succulente assure un écoulement constant de l’eau dans les terrasses et fait que celles-ci ne se dessèchent pas. On voit combien de symboles, enfantins il est vrai, mais pleins de fantaisie, accompagnent et dominent toutes ces coutumes.

Les « pierres à taros » sont sensées avoir une origine Surnaturelle: elles ont été fabriquées par les démons ou bien par les esprits ancestraux qui les font aussi découvrir aux humains. Quand on en aperçoit une, il faut promptement s’en saisir, l’en-

tourer d’écorce de niaouli et de certaines autres plantes, faute de quoi elle ne tarderait pas à disparaître complètement. C’est

Fig. 89a. Pierre à ignames. Longueur 18 cm.

Fig. 89b. Pierre à ignames. Longueur 40 cm.

dans les champs délaissés des générations passées qu’on les trouve; au dire des indigènes actuels, leurs ancêtres — les vieux dans le temps, comme ils les appellent — auraient su se procurer ces «pierres à taros> d’une autre manière encore, ce qui n’est malheureusement plus possible aujourd’hui. Cette dernière remarque est tout à fait caractéristique du Calédonien qui est un «Laudator temporis acti », admirateur convaincu de ce temps où tout était

pour le mieux dans le meilleur des mondes et où tous les gens étaient plus sages et beaucoup plus forts qu'aujourd'hui. Je ne tranche pas la question de savoir si cet état d'esprit provient d’une certaine dépression causée par l’invasion de la civilisation européenne, de beaucoup supérieure, étant donné qu’on trouve aussi bon nombre de gens, dans les peuples cultivés, qui louentsans cesse «le bon vieux temps»!

Lors de la récolte, la «pierre à taros» est empaquetée soigneusement dans une petite corbeille spéciale et portée au village; on la conserve en dehors de la case, sur le sol, jusqu’à l’époque de la prochaine plantation, où elle sera appelée à exercer de nouveau sa puissance.

Il va de soi, d’après ce qui vient d’être dit, que certaines pierres auront aussi le pouvoir de faciliter la croissance des ignames (Dioscorea batatas Dcsne.). Correspondant à la forme des racines de cette plante, ces pierres ne seront pas rondes, mais au contraire, allongées ou, aussi, Re ONE Ponanes. irrégulières de forme et pourvues de Longueur 14 em. rugosités (fig. 89 a et b); on les enveloppe des feuilles lancéolées du Dracaena. Leur maniement semble être un peu différent de celui de la «pierre à taros». A propos d’un gros bloc, tout couvert de rugosités et d’excroissances, on nous dit qu’il n’était pas porté dans la plantation, mais conservé dans la hutte; on se contentait de frotter les jeunes plants sur cette pierre et on les introduisait ensuite dans le sol du champ, accompagnés chacun d’une feuille de Dracaena. D’autres pierres, plus petites, sont apportées dans les champs où les jeunes pousses sont mises en contact avec elles. Une case spéciale, entourée de toutes espèces de «tabous», sert à la conservation des ignames récoltées et de la pierre qui a favorisé leur croissance.

Il est logique que la pierre qui préside au développement du bananier présente la forme du fruit de cette plante (fig. 90): il en

Fig. 91. Place sacrée près de Nakéty.

est de même aussi pour celles qui aideront les cocotiers, les arbres à pain etc. à croître et à fructifier.

Les premières ignames sont mangées avec un certain cérémonial, dans des endroits sacrés où les femmes n’ont pas accès.

Ces emplacements se trouvent, soit dans le voisinage des villages, soit dans des lieux plus retirés; on les reconnaît aux nombreux pieux, sculptés ou non, qui sont fichés en terre et qui portent des banderoles de balassor ou d’étoffe, offrandes destinées aux esprits pour obtenir une bonne récolte. Nous avons vu une de ces places sacrées près de la cascade de Kanala, sous un groupe de cocotiers. Deux grosses racines d’ignames, servant probablement d’offrandes, étaient attachées et pendaïent à une perche entourée de cordelettes; dans les fentes de ce pieu étaient piquées de petites lances ornées de drapeaux; c'était, paraît-il, des offrandes de garçons qui espéraient, de cette façon, acquérir de la force. Tout autour de la place, de petites lanières et des banderoles flottaient aux branches des buissons. Au pied de la perche étaient déposées une marmite et quelques conques de Tritons dans lesquelles on souffle pour inviter les hommes au repas des ignames nouvelles.

Un autre endroit consacré à ce culte en rapport avec l’agriculture se trouve près de Nakéty; c’est celui que représente la fig. 91. Autour d’un pieu, orné d’une figure humaine et planté dans le sol, se trouvent d’autres bâtons auxquels sont attachés des morceaux d’étoffe; sur le terrain, quelques marmites voisinent avec des pierres sacrées qui, à en juger par leur forme, sont des «pierres à taros». Il est probable que la flèche sculptée, provenant du toit d’une ancienne case, marque le lieu de sépulture d’un membre influent de la tribu; tout au moins, en avonsnous assez souvent trouvées qui étaient plantées sur des tombes. Les pierres avaient vraisemblablement été placées là pour que l'esprit de l’ancêtre les pénétrât de ses forces magiques et bienfaisantes.

Si tous les actes se rapportant à l’agriculture sont ainsi entourés, chez les Calédoniens, d’un tissu de coutumes secrètes, on peut bien penser que ces dernières ne font pas défaut non plus dans d’autres domaines. Dans certaines familles se perpétue, par exemple, la croyance de pouvoir exercer une influence sur le temps, le fils héritant cette force de son père. Sur notre demande, nous eûmes, un jour, la visite de l’un de ces sorciers faiseurs de pluie. Il vint de nuit, accompagné d’un indigène que nous con-

naissions, et exigea, tout d’abord, la fermeture de toutes les persiennes, afin qu'aucun œil profane ne vit, du dehors, ce qui allait se passer. Il tira alors d’un sac le précieux talisman au moyen duquel les nuages doivent se résoudre en pluie. C'était une pierre quelconque, de la grosseur du poing, entourée des feuilles d’une plante aquatique et d’une couronne de feuilles de copou; dans cette dernière était planté un bâtonnetorné de plumes d’un coq noir; sur le tout, reposait un rameau de niaouli. La pierre devait, nous dit-il, être conservée en dehors de la hutte, loin du foyer, afin de ne recevoir aucune chaleur et de garder toute sa force intacte. Quand, pendant longtemps il n’est pas tombé de pluie, le chef fait venir le sorcier préposé à l'office et lui enjoint de remplir sa fonction. Le faiseur de pluie reçoit, comme nourriture, des anguilles fumées et des tubercules de taros noircis, entrecroisés les uns sur les autres. Au crépuscule, il se rend avec quelques acolytes en un lieu retiré; là, on brûle Fig. 92. Pierre à pluie, avec ses 6 petits. d’abord quelques noix de

bancoulier et la masse charbonneuse obtenue est pilée et transformée en une bouillie dont on frotte tout le corps du sorcier. Celui-ci orne sa tête d’une couronne de feuillage et d’une houppe de plumes noires. Ainsi équipé, il s'approche de la pierre sur laquelle il fait, avec le doigt, des taches noires qui représentent les nuages; en même temps, il invoque les esprits afin que la pluie tombe bientôt. Il doit rester auprès de la pierre jusqu’à ce que ce vœu s’accomplisse, ce qui peut, naturellement, durer parfois plusieurs jours. Dès que l'événement attendu s’est produit, il rentre au village et reçoit les cadeaux que lui vaut son succès. Le chef l’accueille

avec ses gens, on lui offre un rouleau de balassor, tout en vantant son mérite et celui de ses ancêtres.

L'homme qui nous donnait ces explications avait hérité le secret de son père, mais ne l'avait encore jamais mis lui-même en pratique. «Il pleut assez comme ça», nous dit-il en manière d’excuse, ne paraissant plus être tout à fait persuadé de la puissance qu’il avait reçue. Il ajouta, qu’une fois, les anciens avaient fait tomber tellement d’eau, que tout le pays en avait été inondé.

Les pratiques des faiseurs de pluie semblent varier quelque peu dans les diverses parties de l’île; à ce propos, je rappelle le petit démon de bois destiné à ce but que nous avons rencontré à Oubatche (voir p.67). Dans la vallée de Houaïlou, nous avons pu acquérir une «pierre à pluie» avec ses 6 «enfants»! C’est une grosse pierre ronde, accompagnée de 6 autres, beaucoup plus petites qui avec.... patience et longueur de temps, deviendront, à leur tour, des «pierres à pluie» parfaites (fig. 92). D’après les dires d’un indigène, le sorcier emploie ces pierres de la manière suivante: dans un endroit retiré, loin du village, il creuse une cavité dans un morceau de bois; après y avoir placé la pierre à pluie, il remplit d’eau et de feuilles de copou le petit bassin ainsi formé. Quand, après quelques jours, la masse commence à se putréfier, il se rend de bon matin à l’endroit en question, non sans s'être préalablement enduit de couleur noire et orné de feuillage; il prend alors en main quelques branches, les plonge dans l’eau et les secoue environ cent fois du côté du soleil levant en demandant aux esprits qu'ils veuillent bien faire paraître des brouillards et des nuages. Il répète ce manège le lendemain matin, jusqu’à ce que la pluie soit tombée en quantité suffisante et il marque chacun des jours par une entaille dans un morceau de bois. Pendant toute la durée de ses opérations, il vit, loin du village, retiré dans une hutte, ne se nourrissant que de taro; l’igname et la canne à sucre lui sont interdites.

Tandis que certaines «pierres à pluie», comme celles qui sont représentées dans la fig. 92, n’ont, par leur forme, aucun rapport avec ce phénomène, il en existe d’autres dont le symbole est clair, par exemple, les pierres avec des stries parallèles qui

représentent l’eau tombant à verse, ou bien celles munies de concrétions rugueuses qui figurent des nuages etc.

Pendant notre séjour à Kanala, le diable «Doki» faisait beaucoup parler de lui dans les villages indigènes. Quatre vieux Calédoniens prétendaient l'avoir vu et le décrivaient comme étant de couleur rouge. D’après ce qu'ils disaient, ce «Doki» ne se trouvait pas depuis très longtemps sur la terre calédonienne, et devait être venu récemment des îles Loyalty. Aujourd’hui, il rendait peu sûre toute la côte Est, de Yaté à Kanala, ne se montrant, par contre, que fort rarement à la côte opposée; il ne tue, paraît-il, que les indigènes et ne fait aucun mal aux Européens. Pour se préserver de ses maléfices, nos gens mâchaient de petits bâtonnets magiques. À Maré, d’après un renseignement de M. le missionnaire Bergeret, le diable «Doki» apparaît aux gens sous la forme d’une racine rouge qui cause la mort de celui qui l’aperçoit.

Ayant noué connaissance avec des indigènes du village de Kouïiné, qui nous faisaient de fréquentes Fig.93. Conques de Tritons contenant visites en nous apportant des

ne D du animaux, nous eûmes, grâce à

eux, l’occasion de nous rendre un jour à l'endroit où les crânes d’anciens chefs sont exposés et révérés; on nous demanda seulement de ne pas les toucher. On nous conduisit au-dessus du village, par des pentes rapides, couvertes d’herbages et de forêts, jusqu’à des groupes de rochers isolés dans la brousse. Le guide sortit d’une anfractuosité deux conques de Tritons; dans l’une, se trouvait une pierre ronde avec un appendice en anneau, dans l’autre, un morceau de minerai de fer en forme de corne (fig. 93). Il nous dit que ces deux pierres avaient été trouvées dans des cadavres décomposés, la pierre ronde

provenant même de celui de son grand-père. Pendant sa vie, l’aïeul

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l'avait portée attachée à son poignet et, quand il en touchait sa lance, il était certain qu’elle atteignait sûrement le but. On nous dit que ces pierres ne doivent jamais être conservées dans les cases, où elles ne manqueraient pas de causer la mort de quelqu'un: c’est pourquoi elles sont toujours déposées dans un endroit retiré.

Non loin de là, se trouvait le lieu sacré que représente la PI. VI. Sur une fente horizontale, s’ouvrant, béante, entre deux

Fig. 94 Case de travail au village de Méoué.

rochers, on avait aménagé, au moyen de quelques pierres plates, une surface unie; sur celle-ci étaient alignés 8 crânes, au-devant desquels gisait le crâne brisé d’un enfant. A côté, sur un rocher, (à droite dans la figure), étaient déposées les offrandes destinées aux esprits des ancêtres; c’étaient des racines d’ignames enveloppées d’une gaine de paille. Cet autel — car on peut bien lui donner ce nom — formait, au milieu de cette forêt sauvage, loin de toute habitation humaine, un tableau du plus pittoresque effet. Les cadavres, dont les crânes étaient exposés là, avaient été tout d’abord placés, soit dans les fentes des rochers, soit dans les branches d’un Ficus. Quand la décomposition avait achevé son œuvre, on avait été prendre les crânes pour les déposer sur l'autel.

Tout près de Kanala, dans la vallée, se trouvent deux grands villages indigènes, Méoué et Maringou. Leurs huttes sont construites par groupes qu'’entourent des clôtures faites de feuilles

Fig. 95. Case de chef, nouvellement construite à Maringou.

de cocotiers entrelacées; chaque groupe forme ainsi un petit monde à part. À côté des cases rondes ou ovales, on en voit souvent aussi d’autres, ouvertes sur le devant; ce sont des échoppes,

recouvertes de paille, servant de huttes de travail. A l’occasion, elles sont aussi employées pour y loger les hôtes (fig. 94).

L'influence européenne se fait malheureusement sentir partout dans les habitations des villages voisins de Kanala, surtout dans les cases des chefs. Il faut citer cependant celle du chef de Maringou (fig.95) qui, bien que nouvellement construite, a été érigée d’après les anciennes traditions etvenait d'être inaugurée, peuavant notre visite, par un grand «pilou». Partout, on apercevait encore des vestiges de cette fête. Dans la paille du toit de la hutte en question étaientplantées de blanches coquilles d’Ovula, avec des banderoles de balassor blanc et, devant Ia case, s'élevait toute une forêt de perches, colorées en rouge, auxquelles étaient attachés des rubans et des morceaux d’étoffe ou de balassor. Chaque village invité avait apporté, outre ses approvisionnements, une de ces perches d’honneur. MAUL début d'une fête, elles sont plantées dans le sol, à l’arrivée des convives, et les présents qui l’accompagnent sont déposés à leur pied; ensuite, elles serviront à séparer les cadeaux que les villages reçoivent en échange de ceux qu'ils avaient apportés. Après les fêtes, ces perches restent dressées sur la place, devant la case du chef ou la hutte de fête; on en voit dans la plupart des villages et il en est qui sont souvent joliment sculptées. C’est de cette fête de Maringou que proviennent aussi les curieuses haches de bois, représentées dans la figure 96, aux manches ornés de rameaux feuillés ou de fougères, dont on s'était servi pendant la danse.

Fig. 96. Haches de danse, en bois.

Longueurs 46 et 55 cm.

Les côtés de l'entrée de cette case de chef n'étaient pas ornés de panneaux sculptés: ceux-ci semblent être passés de mode. Ceux qu'on rencontre encore devant les anciennes huttes de cette région sont plus petits et beaucoup moins imposants que les

talés» du Nord de l’île. Leur style aussi est un peu différent, soit dans la sculpture du visage, soit dans celle des figures géométriques; le visage humain, par exemple, a des yeux pédonculés, ce qui n’est jamais le cas dans les sculptures du Nord:

en: outre, le nez ‘estiplus étroit, enfin, la langue, tirée hors de la bouche, est souvent aussi indiquée.

La fig.97 représente deux de ces planches sculptées de la région de Kanala; toutes deux ont été malheureusement fort abîmées à la mort du propriétaire de la case dont elles flanquaient l’entrée (voir p.50). Les poteaux ou flèches qui surmontent les toits des huttes dans les districts du Sud diffèrent également de ceux du Nord

de la colonie. Un modèle qui Se

Hauteur Don 10! qui orne la case du chef de Maringou (fig. 95) et la place

sacrée de Nakéty (fig. 91). Dans ce modèle on voit, au-dessous du visage humain, de chaque côté du corps, quatre appendices coudés, sculptés à jour dans le bois de la flèche, qui représentent probablement les bras et les jambes. Dans cette région de

l’île, on a la tendance de styliser toujours davantage en figures géométriques les représentations du corps humain: les derniers spécimens de la série sont des figures qui, selon toute vraisemblance, dérivent des diverses parties du visage ou du corps, mais dont

l'interprétation est d'autant plus difficile que les indigènes emploient, pour désigner ces diverses pièces ornementales, des termes qui n’ont rien à faire avec les parties du corps humain. Dans les fig. 98 a et b sont représentées deux de ces flèches de case, avec

Bernon Menekio Séndja Sindja.

Réshembe Faëschembe Sénda Ce Menekio

Fig. 98a et b. Flèches de cases avec figures géométriques, dans la région de Kanala. Hauteur de la partie médiane 37 et 31 cm.

leurs ornements stylisés. J’ai questionné, à plusieurs reprises, divers indigènes au sujet de la signification des différents éléments de la flèche et j'ai toujours obtenu les réponses énigmatiques suivantes 1° Dans le système a: Bennon — intestin de poisson, Sindja — bracelet de Conus, Pouéschembé — ventre ou estomac de poisson, et, encore une fois, Sindja et Bennon. 2° Dans le système b, les désignations sont les mêmes que précédemment

rio

pour les trois parties du milieu, tandis que les parties terminales recourbées sont appelées: Ménékio—aile d'oiseau de proie. D’après une indication, recueillie à Nakétv, certaines familles ne doivent arborer sur leurs cases que l’une ou l’autre forme de flèche. De

Fig. 99. Place sacrée à Emain.

même qu'on observe des différences entre les sculptures des cases de la région de Kanala et celles du Nord de l’île, on en relève aussi dans maints objets d’un emploi quotidien; un œil un peu exercé pourra de suite reconnaître à ces légères variations de style, de quelle partie de la colonie provient tel ou tel ustensile.

On nous avait dit que dans une des vallées latérales de la Négropo se trouvaient des tribus, vivant encore dans un état très primitif; nous résolûmes donc de leur faire visite. Une bonne route remonte la vallée principale. Dans la partie inférieure de celle-ci, le contraste, dû à la différence de constitution géologique, est extrêmement frappant entre les deux versants de la large dépression dans laquelle coule la Négropo. Celui de droite, avec ses collines et ses montagnes aux formes douces et arrondies, recouvertes en majeure partie de pâturages, est formé de terrains schisteux où se voient encore, nombreuses, les traces des anciennes cultures et les plantations actuelles. Celui de gauche, au contraire, consiste entièrement en terrains serpentineux qui se dressent sous forme de montagnes arides, rouges, impropres à tout travail agricole. Plus haut dans la vallée cette différence cesse, car la formation serpentineuse n’atteint pas cette région.

Le fond du bassin de la Négropo est occupé par les nombreuses plantations de café des colons, ombragées, en maints endroits, par les groupes de palmiers d'anciens villages disparus. À l'entrée des cultures se trouvaient des «tabous», interdisant, soit le passage, soit la cueillette des fruits; ils étaient formés d’une torche de paille fixée à un bâton et ressemblaient en tout point aux brandons que nos paysans placent dans leurs champs, ou dans les vignes, à l’époque des vendanges. J’incline à croire que cette coutume remonte, chez nous aussi, à l’ancienne institution du «tabou».

A l’endroit où la vallée principale se bifurque, nous en suivimes le bras Sud; la tente fut dressée au débouché d’un petit vallon latéral de la rive droite, sur les flancs duquel est bâti le village d'Emain (ou Emaing); on voyait sourdre, non loin de notre campement, une petite source dont l’eau, quelque peu chaude, était légèrement sulfureuse.

Pour arriver dans le vallon il fallut, tout d’abord, gravir les pentes escarpées du contrefort qui le sépare de la grande dépression et s'engager ensuite dans un sentier assez élevé qui court, presque horizontalement, sur le versant gauche de ce petit bassin. Bientôt apparurent des groupes de palmiers, puis, des champs d’ignames en forme de fer à cheval, annonçant la proximité d'habitations indigènes. Le premier petit village que nous visitâmes nous causa

Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 12

une déception; toutes ses huttes étaient modernes,construites sur un plan rectangulaire et renfermaient maint ustensile de provenance européenne, voire même ...un fer à repasser! À dix minutes de là se trouve une seconde agglomération, au milieu de laquelle l’emplacement consacré à la fête des premières ignames offrait quelque intérêt (fig. 99). Devant une ancienne case, à moitié démolie, une vraie forêt de perches et de flèches sculptées, de divers modèles, étaient plantées en terre. Parmi tous ces pieux, on remarquait un grand poteau cylindrique dans lequel avait été taillé un personnage mâle; les indigènes nous assurèrent que ce poteau était descendu tout seul du toit, lorsque un incendie se fût déclaré dans la hutte qu'il surmontait! Derrière les pieux, dans la case même, pendaient de nombreuses banderoles de balassor; c’étaient des offrandes qu’on avait présentées pour obtenir une bonne récolte. Un pieu, ayant servi aux travaux agricoles, y était également conservé; on l'avait orné d’une couronne de feuilles, en signe de la fin des plantations. La hutte contenait encore une pierre sacrée, munie d’un trou, dans lequel on introduisait la pointe du pieu pour lui communiquer de la force, au moment où l’on commençait les travaux des champs. A part cela, ce second village était assez quelconque; la civilisation européenne a déjà pris le chemin de cette vallée retirée, probablement par le fait que ses habitants sont presque tous employés dans les plantations de café de la vallée de la Négropo.

Les habitants des villages dont il vient d’être question nous firent, quelques jours plus tard, une visite à Kanala;: ils nous apportaient toutes sortes de raretés zoologiques, entre autres, un cagou qu'ils avaient tué sur le Mont Kanala, puis, un spécimen de ce curieux insecte, nommé «feuille errante». Après nous avoir demandé 50 frs. pour ce dernier animal, ils furent contents de nous le céder pour 1 fr.; ils nous vendirent aussi deux oiseaux de mer, avec un petit; c’étaient des exemplaires de lOestrelata rostrata (Peale). Ces oiseaux nichent loin de la plage, à l’intérieur du pays, dans des trous qu’ils creusent eux-mêmes dans la terre, entre les rochers des montagnes; c’est pour cette raison que les colons leur ont donné le nom de «canard de rochers». L’un des oiseaux était encore vivant; pour se prémunir contre une attaque éventuelle de

la bête, l’indigène qui la portait avait transpercé la peau de la partie inférieure du bec, en y introduisant la pointe supérieure. Je présume que cet oiseau, qui appartient à la famille des Puffins, est l'animal énigmatique dont les colons de la Négropo prétendent qu'il attaque l’homme et lui enlève des lambeaux de chair. Le petit, apporté par les gens, était une ravissante créature, vraie boule revêtue d’un duvet gris, teinté de blanc à la partie inférieure. Je voudrais terminer ce chapitre, consacré à notre séjour à Kanala, en relevant encore une autre observation zoologique.

Comme nous l’avons dit, notre maison comprenait, dans sa partie inférieure, quelques locaux inhabitables, à demi obscurs. Plusieurs sortes d'oiseaux y avaient élu domicile; des Salanganes avaient collé leurs nids aux parois et le ravissant petit Tisserand rouge et vert, Erythrura psittacea (Gm.), avait construit les siens, composés de paille, de feuilles de bambou et de plumes, dans des niches, entre les pou- Fig.100. Têtes des petits traisons. Les petits de cet oiseau ont un d'Erythrura psittacea aspect très étrange; en effet, de chaque (SE) AE DONS AE S réflexion.

côté de la base de leur bec (fig. 100) se Rav M era nat trouvent deux perles rondes ou ovales, très brillantes, et d’une belle couleur bleu de ciel. Ces corpuscules ont le pouvoir de concentrer la lumière qui pénètre dans le local et de Ia refléter: ce sont, en quelque sorte, de petits lampions qui permettent à la mère nourricière de trouver aisément l'ouverture du bec de ses petits. Quand les jeunes sont aptes à voler, et que ces «perles de réflexion» ont rempli leur but, elles disparaissent complètement, et l'oiseau adulte n’en conserve plus la moindre trace. C’est là un de ces remarquables phénomènes, comme en présente la nature, si riche en merveilles.

Voyage à la côte occidentale et retour par la vallée de Houaïlou.

11 Janvier — 11 Février 1912.

La route directe qui, de Kanala, conduit à la côte Ouest, aboutit à Lafoa. Nous avions déjà parcouru la première partie du chemin, jusqu’à la hauteur du col, lors de notre course au Mont Kanala. De l’autre côté, la route se poursuit par d’innombrables lacets, en descendant sur le versant Sud-Ouest de la chaîne. Dans un vallon encaissé de la montagne, on découvre bientôt le village de Koïindé qui est situé en dehors de la voie ordinaire de communication; en effet, le chemin évite la descente dans cette dépression et se continue, à une assez grande altitude, le long des pentes abruptes de la montagne. Nous avons cependant visité ce village qui, à part sa situation pittoresque sur un tertre du fond du vallon, n’offrait rien de particulièrement intéressant, bien que ses cases, petites et pauvres, fussent construites dans l’ancien style calédonien. Comme c'était généralement le cas lors de ces visites, un marché d’objets ethnographiques ne tarda pas à s'établir peu après notre arrivée. Parmi les choses nouvelles que nous avons obtenues, je mentionnerai une sorte de grand éventail dont on décore l’intérieur des huttes (fig. 101), puis, un instrument de danse pour les femmes. Ce dernier se compose d’un bâton, muni à une extrémité de branches latérales, arrangées en rayons; on le tient dans la main, en lui imprimant un mouvement tournant (fig. 102).

De Koindé à Lafoa, la distance est encore d’une trentaine de kilomètres. La vallée, dans laquelle court la route, est encadrée de montagnes que revêtent les légères frondaisons verdâtres des niaoulis. La haute forêt ne prospère ici que dans les combes

humides, tandis qu’elle couronne, d’une masse épaisse et sombre, les sommets formant l'arrière-plan du tableau, notamment le Mont Kanala, qui, les dépassant tous, allonge sa crête dans le haut de la vallée. Vers l'Ouest, les forêts tapissent également les pentes escarpées des montagnes d’où se précipite, mugissante, la belle cascade de Dogny; ses eaux se réunissent à la rivière de Koindé, pour former celle de Lafoa. L’allure de ce dernier cours d’eau ne tarde pas à se ralentir en traversant une contrée étendue,

Fig. 101. Eventail en jones tressés, pour la décoration des huttes. Largeur 1 m 60 cm.

au relief montueux. Des stations d'élevage apparaissent bientôt, auxquelles succèdent des plantations de café et de coton. Plus on se rapproche de Lafoa plus les maisons européennes deviennent nombreuses: ce sont, le plus souvent, de misérables baraques habitées par des détenus libérés. Arrivés au village, nous trouvons à nous loger, d’une façon assez précaire, dans une petite auberge. La chaleur était intense; dans les chambres très exiguës que nous occupions, le thermomètre marquait 36° et, vers le soir, des myriades de moustiques rendaient la vie presque insupportable.

La localité se compose avant tout d’une longue rue, bordée de maisons qui, en bonne partie, témoignent, par leur aspect, d’une grande misère. Bien que les estaminets et les cafés y soient

nombreux, ils n’invitent guère le voyageur à y pénétrer; en effet, le genre des enseignes qu’ils portent: «Auberge du Prolétaire», etc. indique assez quelle clientèle les fréquente. Le poste de gendarmerie, par contre, est un bel édifice, campé sur une éminence au-dessus du village et entouré de magnifiques exemplaires de «flamboyants», aux brillantes floraisons rouges. Une distance de 10 kilomètres sépare Lafoa du bord de la mer. Quittant par un étroit passage son large bassin, entouré de collines et de croupes montagneuses, la rivière va se perdre dans le grand delta marécageux qui confine à la baie d’Ouarai.

Au nom de Lafoa se rattache le sinistre souvenir de l’insurrection de 1878. C’est là, en effet, que, le 25 Juin de la dite année, commença le soulèvement, par l’assassinat des gendarmes du poste et de nombreux colons avec leurs femmes, enfants et domestiques. De là, il s’étendit rapidement sur toute la côte Ouest, de Bourail jusque vers Nouméa, et, partout, se ré-

Fig. 102. Instrument de danse pour ie 3 3 s les femmes. Longueur 67 cm. pétèrent les mêmes scènes d’ho-

micides qui coûtèrent la vie à plus de 200 personnes; en outre, de nombreuses habitations de colons furent pillées et incendiées. Ce ne fut qu’en Mars 1879 que la force armée réussit à rétablir entièrement l’ordre; et encore, ce résultat n'aurait pas été atteint aussi promptement, si quelques tribus, notamment celles de Kanala — ennemies de celles qui s’étaient soulevées — n'étaient restées fidèles aux Français et ne leur avaient offert leur aide. Elles saisirent avec un empressement non dissimulé cette occasion toute trouvée de se livrer à leurs instincts brutaux.

L’insurrection, à la tête de laquelle se trouvait un chef très influent de la région de Lafoa, nommé Ataï, avait sans doute été préparée de longue date, et sans que les colons, qui vivaient dans une douce quiétude, n’en eussent rien remarqué. La plupart d’entre eux furent pris à l’improviste et même, dans bien des cas, tués par ceux des indigènes avec lesquels ils avaient vécu en parfaite intelligence durant de longues années.

On a écrit beaucoup de choses contradictoires sur les causes de cette catastrophe. Le sentiment qui fit agir Atai — chef resté toujours insoumis — était certainement l’espoir de délivrer son pays de l’occupation des Blancs. Maïs cette raison n’aurait pas suffi à amener la rébellion, si d’autres faits n'étaient venus causer un mécontentement général. Parmi ceux-ci, il faut mentionner la colonisation toujours grandissante de la côte occidentale de l’île et notamment l'octroi, à l’administration pénitentiaire, de vastes concessions de terrain, qui privait les indigènes de territoires étendus dont ils se croyaient les légitimes propriétaires. Une année avant l'insurrection, on avait justement procédé, à Lafoa, à une nouvelle délimitation de frontières qui avait soulevé pas mal de récriminations. En outre, les travaux auxquels étaient astreints les indigènes, sans rémunération aucune, dans la capitale ou sur la route qui longe la côte Ouest, provoquèrent un fort mouvement de mauvaise humeur. Mais il faut surtout chercher le motif important de cette révolte — en soi très compréhensible — dans les déprédations continuelles que causait aux cultures indigènes, établies à grand’peine, le bétail des colons européens, sans que ces derniers n'offrissent aucune indemnité aux Calédoniens lésés. C’est à cause de cela qu'aujourd'hui, tous les pâturages doivent être entourés de clôtures. Enfin, il est possible aussi que quelques indigènes aient été maltraités par des colons, surtout par d’anciens forçats, et que cette cause se soit encore greffée sur les autres. Les Calédoniens ne pouvaient avoir aucun respect pour ces tristes créatures de race blanche, avec lesquelles ils étaient souvent en contact etil est probable qu’ils ont, peut-être inconsciemment, reporté leur mépris sur tous les autres Européens. Il se peut également que ces détenus, étant eux-mêmes ennemis d’une société qui les avait bannis de son sein, aient voulu

se venger d'elle, en poussant les indigènes à la révolte. Quant à moi, je suis persuadé que si on n’avait pas condamné la Nouvelle- Calédonie à devenir une colonie pénitentiaire, cette catastrophe, comme aussi bien d’autres malheurs, ne se seraient jamais produits. L’ivresse qu'avait causée aux indigènes l’espoir de libération fut de courte durée et leur coûta fort cher; 1000 Calédoniens environ tombèrent sous les armes des troupes françaises et des tribus auxiliaires ou furent fusillés. Environ 1200 autres furent déportés dans le Nord, aux îles Bélep et surtout dans le Sud, à l’île des Pins. Tous les villages qui avaient participé à l'insurrection furent incendiés, les terrains, occupés par les habitants, furent confisqués et distribués aux colons. Koïndé est le seul village du district de Lafoa qui, n'ayant pas pris part à la rébellion, fut respecté. Comme les Calédoniens possèdent, à un haut degré, l’attachement à leur coin de terre, beaucoup d’entre eux sont revenus, après le décret d’amnistie, se fixer dans les régions qu’ils occupaient auparavant: ils n'habitent cependant plus leurs anciens territoires réservés, mais les propriétés des colons. Le grand district de Lafoa ne compte plus aujourd’hui que 360 indigènes.

Nous sommes restés plusieurs jours dans la région, afin d'y étudier ces restes de population et de recueillir des crânes dans le voisinage des anciens villages qu’on ne reconnaît plus, actuellement, qu'aux talus de terre circulaires des huttes disparues et aux bouquets de palmiers qui ont survécu aux événements. Nous désirions également apprendre à connaître, en parcourant cette contrée, la faune de la côte occidentale. Malgré l'intérêt de ces divers travaux, ce séjour ne fut pas agréable du tout: une chaleur torride, de fréquentes chutes de pluie, les mauvaises conditions de logement et la plaie des moustiques nous rendirent l’existence très pénible dans cette partie du pays. Le soir, il était impossible de souper tranquillement à la clarté de la lampe, et il nous fallut parfois entourer nos jambes de sacs, pour nous garantir des attaques de ces maudits suçeurs de sang. Dans ce centre prolétaire de Lafoa, le moineau — ce prolétaire ailé, importé également d'Europe — s’est fortement multiplié.

Le village est placé sur la grande route nationale qui relie Nouméa à Bourail, situé plus au Nord. Nous avons franchi en

voiture les 40 kilomètres qui nous séparaient de cette dernière localité, car, cette distance, dans une région d’une lassante uniformité, eût été fort ennuveuse à parcourir à pied. Pendant des heures, en effet, la route, dépourvue d'ombre, traverse un ter-

ritoire, au relief montueux, recouvert exclusivement de pâturages, de bois de niaoulis, ou de fourrés de Lantana. Par moments, elle

Fig. 103. Eichhornia crassipes (Mart.) Solms.

se rapproche des marécages de la côte qui forment, ici, le passage de la terre ferme à la mer. Après Moindou, le chemin pénètre à l’intérieur du pays et s'élève passablement jusqu’au point d’où le regard embrasse le large bassin de Bourail, dans lequel on descend ensuite par de nombreux lacets. La plaine mamelonnée de Bourail est une étendue monotone, recouverte d’herbages, partout où la Lantana n’a pas encore pris le dessus.

Une plante aquatique, Eichhornia crassipes (Mart.) Solms, (fig. 103), recouvrait d’un épais tapis les quelques nappes d’'eaa stagnantes qui, par places, inondaient les pâturages. Ses fleurs,

d'un violet superbe, étaient un vrai régal pour les yeux dans cette région aux teintes si ternes. Cette plante flottante, au feuillage d’un vert éclatant, possède des tiges renflées, remplies d’un tissu spongieux contenant de l'air. Elle est originaire des contrées tropicales et subtropicales de l'Amérique et paraît s'être répandue

Fig. 104. Cap rocheux à l'embouchure de la Néra.

depuis peu de temps en Calédonie. Malgré la beauté de ses fleurs, on la craint comme une mauvaise herbe.

Le village de Bourail, qui revêt même les allures d’une petite ville, est, après Nouméa, le centre européen le plus important de l’île. Le long de la rue principale, la «Grand’Rue», s’alignent quelques belles maisons de pierre, et de nombreuses habitations pauvres et sales; une jolie église s'élève sur une place voisine. Bourail doit surtout son développement à l'administration pénitentiaire qui a créé, dans cette région, un centre important de colonisation

pour les détenus. Ceux-ci vivent encore en grand nombre, avec leur abondante progéniture, dans la localité ou dans les environs.

De même qu’à Lafoa, le poste de gendarmerie trône, pareil à un fort, tout près de la localité, sur le haut d’une colline. La vue dont on jouit de ce belvédère est très intéressante, et permet au voyageur de se faire une bonne idée de la géographie de toute la région. Trois rivières traversent le vaste bassin de Bourail et viennent se réunir, non loin du village, pour former la Néra, qui, par un étroit défilé, continue sa route vers la mer. La présence simultanée de ces cours d’eau provoque très souvent, après de longues pluies, des inondations qui recouvrent de grandes étendues de terrain. Du côte de la terre ferme, la plaine de Bourail est encadrée de hautes montagnes, notamment vers le N.O. où s'élève l’imposant massif serpentineux du Mé-Maoya (1440 m.).

Une bonne route d’environ 8 kilomètres de longueur, conduit à la mer par l’étroite vallée de la Néra et relie Bourail au point de débarquement des navires. Elle se déroule entre des collines dénudées, hautes d'environ 500 mètres, dont les flancs laissent encore voir, pareils à d'immenses cicatrices, les emplacements d'anciennes cultures, tandis que le fond du vallon est orné d’épais bosquets de cocotiers. Aucun indigène ne vit plus dans cette région; les tribus de la Néra ayant participé à l'insurrection, leurs ressortissants ont été tués ou déportés. Près de la mer, la Néra se divise en plusieurs bras qui encerclent des îles plates et sablonneuses.

Les collines des environs de Bouraïil se composent de terrains sédimentaires qui, d’après les données des géologues, appartiennent principalement au Trias. Leur fine stratification se laisse admirablement apercevoir sur la langue de terre située à l'embouchure de la Néra (fig. 104). Les vagues, déferlant de deux côtés à la fois sur ce rocher avancé de la côte, l’ont attaqué au point de le creuser de grottes et de couloirs. A l'heure de la marée, les lames se précipitent dans ces antres avec des roulements de tonnerre. Par son labeur incessant, la mer a complètement isolé de l’extrémité du cap un énorme bloc, semblable à un champignon, sur lequel on distingue clairement la continuation des

couches qui strient les rochers voisins. Au sommet de la colline formant le promontoire se trouve un phare d’où lon domine toute la baie; on aperçoit nettement comment le récif, qui suit la côte Ouest, s’incurve en deux grands arcs vers la terre, laissant libre la passe étroite qui correspond à la vallée de la Néra.

Sur le territoire du district de Moindou, entre Lafoa et Bourail, vivent, aujourd’hui encore, 130 indigènes. Leur chef vint nous inviter à visiter son village, Ouaoué, situé à environ 15 kilomètres de Bourail, entre les collines qui bordent la vallée de la Boguène. Il promit de nous montrer une grotte remarquable contenant une masse de choses étranges et nous donna lassurance de nous bien recevoir.

Ouaoué est un petit établissement de gens de Bourail qui ont été transportés là-bas après l'insurrection. Pour notre arrivée, on avait dressé, à l’entrée du village, un arc de triomphe formé de feuilles de cocotiers et orné de fleurs de «flamboyant». Une hutte en planches, appartenant au chef, avait été préparée à notre intention. Nous avons toujours évité, quand cela était possible, de coucher dans les cases indigènes, à cause de leur malpropreté et du danger de contagion de la lèpre. Mais ici, nous ne pouvions pas faire autrement que d’accepter l'hospitalité du chef. Les essaims de moustiques qui avaient élu domicile dans cette cabane y rendaient le séjour à peine supportable: aussi, pour être tranquilles, tout au moins durant les repas, avons-nous fait brüler de la poudre insecticide. Nous avons remarqué que les vapeurs de la poudre de pyrèthre étourdissent ces insectes, de sorte qu'ils suspendent momentanément leurs attaques.

Le village lui-même est sans intérêt; ses cases d'argile ou de planches sont des constructions quelconques, sans aucun caractère. Les 45 habitants de Ouaoué sont en partie catholiques, en partie protestants; une petite chapelle est affectée au culte romain tandis qu’une chaire, dressée sous un hangar, sert au culte évangélique auquel préside un pasteur itinérant. Les rapports entre les membres de cette petite commune ne semblent pas être troublés par cette différence de confession.

La grotte que nous voulions visiter est située sur un versant montagneux, au Sud du village. Après une courte grimpée à

travers des taillis de Lantana, on arrive à une partie boisée, recouverte de gros blocs calcaires ne laissant entre eux que d’étroits passages. Sous un rocher surplombant s'ouvre, dans l’intérieur de la montagne, une sombre cavité. Nous nous y engageons, munis de lanternes. La pente est, d’abord, presque verticale, aussi a-t-on dressé là un gros arbre dont les tronçons de branches latérales servent de solides échelons. Plus loin, l’inclinaison est moins forte et, tout à coup, on pénètre dans une immense salle, d'environ 20 m. de haut, éclairée par les rayons du soleil filtrant entre les rochers de la voûte. Dans cette vaste enceinte, on remarquait sans peine les traces indéniables d'habitations récentes. II s’y trouvait plusieurs terrasses horizontales, rondes ou semi-circulaires, protégées par des murs de pierres et sur lesquelles on voyait encore, soit la place du foyer, avec son entourage de blocs, soit des restes de piliers de cases ou d’abris; on avait même pratiqué un petit canal pour l'écoulement de l’eau de pluie qui pénétrait par le haut de la grotte. Cette excavation a servi de refuge aux indigènes d’une tribu rebelle, à l’époque de l’insurrection; ils y restèrent enfermés jusqu’au moment où ils se virent obligés de se rendre aux troupes qui les assiègeaient. Le rocher, dans lequel s’ouvre la grotte, se compose d’un calcaire bleu et dur, reposant sur des schistes argileux de couleur grise.

Pendant notre séjour à Bourail, le temps fut très pluvieux; les rivières s’enflèrent et inondèrent en partie la contrée, ce qui retarda malencontreusement notre départ pour la côte orientale. Sur le versant montagneux qui regarde la plaine de Bourail, se trouve la tribu de Ni, comptant 540 âmes, et répartie dans plusieurs villages. N’ayant pas contribué à la rébellion de 1878, les habitants ont été laissés en possession de leur anciens territoires. Un chemin carrossable a été établi jusqu’au pied de Ia montagne; le chef des Nis, Noël, avait promis de venir nous chercher à Bourail le 31 Janvier, avec un char à bœufs, pour transporter nos bagages jusqu’à l’extrémité de cette route; de là, ses gens devaient nous accompagner à travers la montagne, dans la vallée de Houaïlou. Nous attendîmes en vain son arrivée pendant trois jours, durant lesquels la pluie ne cessa de tomber. Enfin, le 3 Février le temps s’éclaircit quelque peu, le niveau des rivières

Poté.

Ruines d’une case de chef à

Qu

s’abaissa et, le lendemain matin, le chef Noël arriva avec le char si impatiemment attendu; nous partîimes de Bourail le jour même.

Le chemin que nous parcourons suit la rive droite de la Douencheur, l’un des trois cours d’eau qui aboutissent à Bourail. Son lit, bordé de bambous, traverse une région montueuse, affreusement dénudée, recouverte d’herbages; le long de la route, de nombreux établissements de forçats libérés se succèdent, isolés les uns des autres, alternant, de temps à autre, avec une auberge ou une plantation de café. De loin déjà, on aperçoit au milieu d’une vaste plaine que surmontent, vers le N.0., de hautes montagnes, le bel édifice de Néméara, l’école d'agriculture pour fils de détenus. Il est étrange de constater, en Calédonie, l'existence d’une institution de ce genre pour les fils de forçats — et exclusivement pour eux — alors qu’on se préoccupe si peu de l’instruction des enfants des colons libres.

A partir de Néméara, le chemin se dirige directement vers la montagne, mais il devient de plus en plus mauvais et par endroits même marécageux. Notre char de bagages, qui avançait péniblement, se cassa tout d’un coup en traversant le lit d’un petit ruisseau. Fort heureusement, nous n’étions plus très éloignés du premier village de la tribu de Ni, Poté. Après avoir manifesté quelque résistance, ses habitants, hommes et femmes se décidèrent pourtant à transporter au village les bagages restés en souffrance sur le char, près du ruisseau. Le jour suivant, il fallut se mettre en quête de porteurs pour poursuivre notre voyage; mais les gens étaient peu disposés à accomplir ce travail et trouvaient trop minime la solde de 2 frs. par jour; ce ne fut que grâce aux admonestations du chef Noël que, finalement, 23 porteurs se laissèrent persuader.

Comme beaucoup d’autres villages, Poté a sa place destinée aux réunions et aux fêtes; elle est de forme oblongue, et abritée par deux rangées de cocotiers. Non loin de son entrée, nous avons remarqué 4 piliers coniques, énormes, plantés tout près les uns des autres (fig. 105). Ils avaient servi de support central à une ancienne case de chef, aujourd'hui disparue; auparavant nous n’avions encore jamais rencontré ce mode de construction.

A l’origine, ces piliers avaient été réunis à la partie supérieure par une solide couronne, formant ainsi un faisceau. Fortement fixées à celui-ci, les poutres se dirigeaient de là, soit verticalement, vers le sommet de la construction, soit obliquement vers le bord du toit, comme les baleines d’un parapluie. Devant cette hutte détruite on avait planté, au milieu d’un petit tertre circulaire, l’ancienne flèche qui en surmontait anciennement le toit; d’autres pièces de bois, également sculptées, avaient été grossièrement coupées et employées comme supports d’un hangar.

Les indigènes de la région de Bourail ont subi une forte influence européenne et les traces de métissage n’y sont pas rares. Ils semblent n'avoir pas plus de respect pour leurs ancêtres eux-mêmes que pour les travaux laissés par les générations passées; en effet, lorsque nous eûmes exprimé le désir d'obtenir des crânes, ils nous en apportèrent, sans la moindre crainte, de telles quantités dans des sacs et des corbeilles, qu’il nous fallut en laisser une bonne partie et nous contenter d'en choisir une vingtaine parmi les mieux conservés.

En quittant Poté, le chemin s'élève rapidement sur les pentes des collines couvertes de gazon et de niaoulis et offre, ici et là, de beaux points de

Fig. 106.

Pierre magiquepour vue vers l’Ouest sur l’imposant massif du Maoya.

obtenir une Plusieurs villages des Nis apparaissent sur la

progéniture.

or ec pente des monts, pittoresquement groupés sous

des bouquets de cocotiers et d’Araucarias. La ré-

union de ces deux essences, si différentes l’une de l’autre, produit

un effet extraordinairement beau; les cocotiers, aux palmes si dé-

licates et dont le vert brillant reflète en mille chatoïiements les

rayons du soleil, contrastent magnifiquement avec les sévères Araucarias dont la teinte, presque noire, rappelle les cyprès.

A 350 m. environ commence la forêt qui recouvre également

le col, haut de 500 m., formant la ligne de partage des eaux entre

les deux côtes. Bien que le temps fût clair, on ne pouvait apercevoir qu’une petite partie de la côte Ouest, par l’étroite coupure de la vallée de la Néra; quant à la côte orientale, elle était absolument cachée par les montagnes qui s’étendaient devant elle. La chaîne qui forme la limite des eaux se compose de schistes anciens, traversés en maints endroits de masses éruptives.

Le territoire de la vallée de Houaïlou, dans laquelle nous descendons maintenant, est, en Calédonie, le principal champ d'action de la mission protestante de Paris qui a son centre près de la côte, à Do-Néva, non loin de Houaïlou. Sans que nous le

a b Fig. 107. Pierres magiques pour fortifier les lances. Diamètres a. 7,5, b. 3,5 cm.

sachions, M. le missionnaire M. Leenhardt avait eu l’'amabilité de prévenir toutes les populations de la vallée de notre passage. Cest ainsi que le chef du petit village de Boréaré envoya un messager à notre rencontre, nous invitant de façon pressante à passer la nuit sous son toit.

Ce village de Boréaré se trouve un peu à l'écart du chemin direct, dans la profonde vallée de la rivière Koula, affluent de droite de la rivière de Houaïlou. Les maisons, notamment celle du chef Paul chez qui nous logions, sont construites à la manière européenne, avec une véranda, et garnies d’un bon mobilier; des sentiers bien entretenus, encadrés de jolies platesbandes de rosiers, conduisent d’une maison à l’autre. Peu après

Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 13

notre arrivée, toutes les notabilités de la région viennent nous rendre visite: les chefs des villages voisins, les maîtres et les pasteurs indigènes, tous arrivent, correctement vêtus de noir, à l’européenne, ce qui ne laisse pas de sembler un peu dur à ces braves gens, par la chaleur de cette journée.

Cette métamorphose a naturellement enlevé complètement le cachet particulier à l’ancienne Calédonie. Si quelques vieilles pièces, aux sculptures endommagées par la scie ou le ciseau, et employées, ici et là, pour de nouvelles constructions ne venaient rappeler le temps passé, ce village pourrait se trouver dans n'importe quelle partie du monde. On se montra aussi d'autant plus empressé de vendre les objets et instruments anciens que ceux-ci, vestiges d’une époque maintenant dépassée, n'avaient plus aucune valeur pour la gé-

nération actuelle. Parmi Fig.108.Têtes de monnaie.Long.a.16,b.19cm. ces objets, il faut citer

une pièce particulièrement rare: c’est une pierre magique, en forme de double poignard, polie avec grand soin (fig. 106) et qui avait servi, d’après les renseignements qu'on nous donna, à obtenir une progéniture; dans ce but, l’homme et la femme touchaient chacun une extrémité de ce talisman en invoquant les esprits des ancêtres. ‘On nous apporta aussi plusieurs autres pierres magiques; elles étaient perforées, soit naturellement (fig. 107a), soit artifici-

ellement (fig. 107b); on introduisait dans leur trou la pointe de la sagaie avant de l’employer en guerre ou à la pêche, afin de lui transmettre de la force; la dureté de la pierre devait probablement fortifier et affermir la lance de bois. Parmi les autres pièces intéressantes, il y avait encore ces objets appelés «tête de monnaie», auxquels on attache les cordons de monnaie de coquillages. Quelques-unes de ces « têtes » sont recouvertes d’un fin réseau tressé et ornées de petites pendeloques de nacre (fig. 108 a), tandis que d’autres représentent un visage humain

Fig. 109. Bourse en forme de nacelle. Longueur 29 cm.

encadré d’une gaine de cordons faits de poils de roussette (fig. 108b). Ces «têtes de monnaie» semblent être inconnues dans le Nord de l’île; la bourse est aussi d’un autre genre dans cette région, c’est une petite nacelle taillée dans du bois, recouverte d’un lacis tressé ou ornée de sculptures (fig. 109).

Si je donne ici (fig. 110) le portrait du chef Paul chez qui nous avons logé, ce n’est pas pour montrer ses vêtements européens, mais bien pour rendre le lecteur attentif à la différence remarquable qui existe entre la chevelure du père et celle de l’enfant. Les cheveux bouclés et de teinte claire du fils contrastent étonnamment avec ceux, plus foncés et à torsion spiralée (voir p.43), qui recouvrent la tête du père.

Pour parvenir de Boréaré dans la vallée principale, on ne peut pas suivre la rivière de Koula qui forme une haute chute dans une gorge resserrée, il faut faire un détour et gravir une haute colline; notre peine trouva sa récompense dans la beauté du paysage qui nous environnait. Le gazon et la brousse, trempés de la rosée du matin, scintillaient au soleil comme une mer de diamants; une

nappe de brouillards couvrait la vallée de Houaïlou, tandis qu’audessus d’elle se détachaient, sur l’azur profond, les silhouettes hardies de puissantes chaînes de montagnes.

Une descente rapide nous ramène, peu après, au bord de la rivière de Koula, non loin de son confluent avec celle de Hou-

Fig. 110.

Le chef Paul, de Boréaré avec son fils.

aïlou. De gracieuses Casuarinées ornent les berges de cette dernière qui coule dans un lit encore étroit. La vallée est fermée, vers le Sud-Ouest, par le massif serpentineux déjà mentionné du Mé-Maoya dont le versant oriental, n'ayant devant lui aucune chaîne schisteuse, déverse directement ses eaux dans la rivière de Houaïlou.

Nous arrivons à Gondé; le village, situé sur la rive gauche du fleuve, s'était déjà préparé à nous recevoir. Le maître d'école avait rassemblé ses élèves qui entonnent, à notre approche, un chant de bienvenue, joliment exécuté. De son côté, le chef du village avait orné sa hutte d’argile, de couronnes de roses et de guirlandes de fleurs et, sur la table, se trouvait un beau poulet dodu, plumé à notre intention. Nous adressons à tous les habitants de sincères remer-

ciements pour leur aimable réception.

Le village de Gondé se trouvait, lors de notre visite, en pleine période de mûe, étant en passe de revêtir un cachet moderne. En effet, à côté des nouvelles constructions, on voyait encore, en divers endroits, les restes démodés et pittoresques du passé.

Ainsi, à l’une des extrémités de la longue place du village, s’élevaient les ruines d’une grande case qui fut, autrefois, la demeure d’un chef ou une hutte de fête (fig. 111). Son toit était complètement effondré, tandis que les grands piliers coniques qui l'avaient soutenu étaient restés debout. Les panneaux sculptés

Fig. 111. Ruines d’une ancienne case de chef à Gondé.

flanquaient encore l’entrée de la case dont le seuil était, lui aussi, orné d’un visage humain. Devant ces ruines, l’ancienne flèche de la hutte était plantée dans le sol (fig. 112); la figure humaine qu'elle portait, vraiment comique avec ses grosses joues rebondies, semblait regarder avec étonnement les événements inusités qu'amenaient avec eux les temps nouveaux.

Plus bas la vallée et la rivière de Houaïlou s’élargissent toujours davantage; de vastes pâturages alternent avec la monotone couverture des niaoulis. Au village de Néchakouya, où nous passons la nuit, nous nous trouvons déjà presque au niveau de la mer

Fig. 112. Flèche du toit d’une case en ruine à Gondé.

bien que cet endroit soit encore éloigné de 12 kilomètres environ de la côte orientale. Nous avons acheté là un pieu sculpté, long de 2 m 35 (fig. 113) et présentant 45 petits creux alignés sur une grande partie de sa longueur. D’après les renseignements reçus, ces cupules indi-

Fig. 113.

Poteau avec cupules.

Long. 2 m 35.

queraient le nombre des ennemis tués par l’un des ancêtres du chef actuel, un guerrier fameux et redouté.

Dans la partie inférieure de son cours, le fleuve devenu plus lent, forme de larges méandres à travers une plaine herbeuse, parsemée de groupes de cocotiers. Enfin, près de la côte orientale le paysage change tout à coup d'aspect quand les terrains serpentineux apparaissent, teintés de couleurs vives et accom-

Fig. 114. Pierre à raies. Longueur 35 cm.

pagnés de cette végétation si particulière dont nous avons déjà parlé.

La localité de Houaïlou se trouve sur une petite colline dominant un vaste delta richement ramifié; le regard se pose sur une vraie mer de palmiers qui couvrent complètement les endroits secs de cette large plaine alluviale, abondamment arrosée par les bras de la rivière de Houaïlou et par un autre cours d’eau, le Kamoui, sortant d’une vallée presque parallèle à celle que nous avions parcourue.

Le matin qui suivit notre arrivée, M. Leenhardt s’offrit aimablement à nous accompagner dans nos recherches d’objets ethnographiques, en particulier d’anciennes pièces sculptées.

Fig. 117. Figure or-

Fig. 115. nant l’extrémité su- Couteau de périeure d’un pocérémonie. teau centralde case.

Long. 40 cm. Hauteur de la sculpture 1 m.

Fig. 116.

Planche sculptée de l’intérieur d’une hutte.

Longueur 2 m 10.

Nous attendions beaucoup, à cet égard, de notre visite aux villages indigènes de cette région, car Houaïlou est un ancien centre calédonien et la vallée compte encore aujourd’hui plus de 1800 habitants. Dans une localité de la rive gauche du fleuve, notre arrivée donna lieu à une scène vraiment curieuse; les indigènes,

nantis de notre visite, s'étaient déjà rassemblés sur la place du village où ils avaient réuni une quantité de vieux objets qu'ils désiraient vendre. C'était un vrai musée ethnographique en plein air! Sept flèches de case étaient plantées, l’une près de l’autre, dans le sol, on n'avait que l'embarras du choix! Près de là, gisaient des sagaies, des arcs, des flèches, des frondes et des alênes de bois servant à coudre la paille des toits; plus loin, c’étaient des marteaux pour la fabrication du balassor, des ceintures de fibres, portées autrefois par les femmes, des peignes, des assiettes en Joncs tressés (fig. 118), des marmites de terre, des pierres sacrées de toutes les sortes et beaucoup d’autres objets encore. L’abondance de ces matériaux en rendait l’examen difficile.

C’est là que nous avons +} acquis une pierre bizarre dont la forme générale rappelle vaguement une raie (fig. 114); elle avait été em- Fig. 118. Assiettes en joncs tressés. ployée, anciennement, pour Longueurs 68 et 70 cm. favoriser la pêche ou la chasse à ce poisson et aux tortues marines. Avant d'utiliser les instruments nécessaires à ce but, on mettait en contact avec la

pierre la pointe de la lance ou les mailles du filet. On nous vendit, en outre, un couteau de cérémonie en bois joliment sculpté (fig. 115) qui avait servi, autrefois, à couper les premières ignames après la récolte. La plupart des autres objets étaient déjà richement représentés dans nos collections.

Sous les frondaisons des cocotiers étaient disséminés, cà et là, les restes de vieilles cases; malheureusement, les pièces sculptées avaient été souvent taillées pour servir à de nouvelles construc-

tions. Dans un hangar de travail, nous vimes, par exemple, dix planches, aux sculptures endommagées, qu'on avait employées pour en soutenir le toit. Ces planches se trouvaient primitivement dans l’intérieur d’une hutte, où elles formaient une sorte de plafond horizontal; elles se terminaient toutes, à l’une de leurs extrémités, par une tête humaine fortement stylisée. Une de ces pièces, heureusement encore intacte, gisait à terre; c'était une planche de 5 m. 70 de long dont nous pûmes acquérir et emporter la partie sculptée que représente la fig. 116. La spirale gravée sur le front du visage humain représente un coquillage marin, le Dolium, qui servait, autrefois, d’ornement aux chefs; sur la poitrine est taillé le grand Gecko, craint de tous les indigènes, et vénéré par plusieurs d’entre eux.

Nous aurions volontiers prolongé notre visite dans cette intéressante contrée, mais le temps pressait, puisque, le même soir, retentit le coup de canon du « St Pierre » qui devait nous ramener à Kanala.

Séjour à Yaté et voyage, à travers la Plaine des Lacs, à Prony et Nouméa.

13 Mars — 4 Avril 1912.

C’est dans l'extrême Sud de la colonie que fut entrepris notre dernier voyage en Nouvelle-Calédonie. Si, lors de notre ascension du Humboldt la compagnie « Le Nickel » avait fait de son mieux pour nous faciliter les choses, c'était maintenant la société « Le Chrome », qui allait nous venir en aide et nous témoigner une égale bienveillance. Comme son nom l'indique, cette société se livre à l’exploitation du métal contenu dans les minerais de fer chromé qui abondent dans la formation serpentineuse. Au moment de notre visite, elle érigeait à Yaté un grand établissement pour la fonte du minerai et faisait de cette partie de l’île son centre d'activité.

Lorsque le 13 Mars, le «St Pierre» s’arrêta de grand matin à l’entrée de la baïe de Yaté, un des canots de la compagnie nous attendait déjà pour nous conduire à la rive avec nos bagages. Le golfe de Yaté pénètre, en se rétrécissant en entonnoir, jusqu’à 4 km. dans les terres; sa partie intérieure ressemble tout à fait à une large rivière enserrée entre de hautes montagnes. Si l’eau n’était pas salée et que les marées ne se fissent pas sentir, personne ne penserait se trouver en présence d’un bras de mer.

L’embarcation nous conduisit à environ 2 km. de l’entrée de la baie, jusqu'aux abords d’une ravissante petite habitation avec véranda, sise au bord de l’eau, dans une région où le golfe peut avoir environ 250 m. de large. Sur la recommandation du directeur de la société à Nouméa, M. Didisheim, cette maison fut mise très aimablement à notre disposition par le chef technique de l'exploitation, M. E. Parlongue, pour toute la durée de notre séjour qui devait être de deux semaines. Les ateliers et les établis-

sements miniers se trouvaient à 2 km. de là, dans l’intérieur, tout près de l’endroit où la rivière de Yaté, par un dernier rapide, se jette dans la baïe. Dans cette partie, celle-ci n’a plus guère que 70 à 80 m. de large, mais sa profondeur, atteint, par places, encore 12 m. Un majestueux requin, aperçu nageant non loin de notre maison, peu après notre arrivée, nous avertit à temps que les bains dans le golfe n'étaient pas sans danger.

Pendant notre séjour à Yaté, du 13 au 28 Mars, il n’y eut presque pas de journée sans pluie. Les précipitations furent surtout très fortes du 16 au 18 Mars; le golfe, d'habitude très calme, se changea en un fleuve, au courant très marqué, qui charriait des masses énormes de terre rouge. La température fut, en moyenne, plutôt élevée: les observations de 14 jours donnèrent un minimum nocturne moyen de 2096 (écarts 17°5-—230) et une température maximum moyenne de 2923 (écarts 260—310 5).

Notre demeure était placée sur la rive gauche de la baïe, au milieu d’une belle forêt qui n’occupait, cependant, qu’une bande très étroite le long de la côte, séparant celle-ci des flancs abrupts des montagnes serpentineuses. Les promenades sur les pentes escarpées de ces dernières que longe, à une assez grande altitude, un bon petit sentier, étaient toujours d’une merveilleuse beauté. C’est de ce chemin qu’a été prise la vue que représente la fig. 119 (direction vers le S. O.); elle rend, mieux que ne pourrait le faire une description, le caractère de la région. Tout en bas, on aperçoit les établissements de la société minière, près de la rive droite de l’étroite baie. Le mouvement des vagues qu’on distingue à droite est dû au courant de la rivière qui se jette dans le golfe. Immédiatement en arrière de la côte, se dressent des montagnes dont les pentes raides ne présentent pas la moindre petite plate-forme. Le sommet pointu qui se trouve au centre du tableau ne porte aucun nom sur la carte, je l’appellerai « Pic de Yaté ».

Le 27 Mars, nous avons gravi ce sommet abrupt en 2 h. {2 et nous fûmes richement récompensés de nos peines par le panorama étendu qui s’offrait à la vue et que, nulle part, la basse végétation de la brousse ne nous empêchait d'admirer.

Dans la direction de la mer (fig. 120), on aperçoit la large entrée de la baie et les lignes blanches des brisants bordant la

Fig. 119. Vue de l'extrémité du golfe de Yaté.

côte, puis, c’est le golfe qui se rétrécit, peu à peu, jusqu'aux maisons de Yaté. Vers l’intérieur du pays, s’étend un immense territoire de montagnes et de collines broussailleuses. Ces dernières entourent plusieurs dépressions au fond desquelles s’étalent des nappes d’eau. Vers le Sud, c’est la large «Plaine des Lacs» parcourue par la «Rivière des Lacs » qui coule vers le Nord pour aller se jeter dans celle de Yaté; un affluent de gauche de cette dernière

Fig. 120. Le golfe de Yaté vu du Pic de Yaté.

rivière sort de deux autres marécages. Vers l'Ouest, on peut suivre du regard la rivière de Yaté, elle-même, qu’environnent aussi des nappes d’eau semblables. Ces dépressions en cuvette donnent au paysage un aspect tout particulier.

Dans la région de Yaté, la végétation offre tous les caractères que nous avons appris à connaître dans les chapitres précédents à propos de la région serpentineuse. C’est un revêtement d’arbrisseaux clairsemés, abondamment fleuris, adaptés à la sécheresse. Un buisson à fleurs blanches était extraordinairement répandu; ses petites feuilles, très rapprochées les unes des autres, donnaient aux jeunes pousses l’aspect de cônes de sapin (fig. 121). Cet arbuste se faufile partout dans les interstices, entre les

blocs de rochers. Dans les endroits humides et ombragés, la végétation s'élève et se transforme en une vraie forêt dont la richesse en palmiers est, par endroits, très remarquable.

La formation serpentineuse ne s’étend pas jusqu’à la côte de la mer ouverte; elle en est séparée, au Nord et au Sud de l'entrée

Fig. 121. Leucopogon albicans Brogn. et Gris.

de la baie, par une étroite plaine alluviale de teinte rouge; en avançant vers la plage, on en voit émerger des blocs calcaires qui, d’abord isolés, se font de plus en plus nombreux et se réunissent bientôt en une seule et même masse. Ce plateau calcaire forme, le long du rivage, une bande ayant 2 km. à 1 km. de large; plusieurs petits îlots, à l’entrée de la baie, sont également d’origine calcaire. Sur ce banc, dépassant de 4 à 5 m. le niveau de la mer, les vagues ont creusé une large excavation au-dessous d’une belle corniche (fig. 122).

Le terrain calcaire est rude et désagréable à la marche; une quantité de trous le perforent et de nombreuses grottes s’ouvrent dans sa profondeur. Il a permis l’établissement de grandes plantations de cocotiers qui le recouvrent sur de vastes étendues; parmi les autres essences croissant sur ce sol, citons quelques Ficus qui frappent le regard par leur superbe développement. Sur la côte calcaire de Yaté se dresse l’exemplaire d’Araucaria columnaris

Fig. 122. Rivage calcaire avec excavation et corniche, au Nord de la baie de Yaté.

(Forst). Hook. le plus gigantesque que nous ayons jamais rencontré (fig. 123). À 1 mètre au-dessus du sol, la circonférence de son énorme tronc est de 4m. 75; à une hauteur d’environ 6 mètres, il se divise en trois branches presque également fortes qui, très près les unes des autres, s’élèvent d’un seul jet vers le ciel. On pourra se rendre facilement compte, sur la photographie, de la prodigieuse hauteur de cet arbre qui sert de point de repère aux marins, en le comparant avec les cocotiers qui l'entourent ou, encore, avec mon compagnon de voyage qui est debout, près du tronc.

Dans les ouvrages scientifiques, la masse formant le plateau de Yaté est en général décrite comme un calcaire corallien d’un récif émergé, récent ou pleistocène. C’est probablement sa texture poreuse qui a conduit à cette supposition erronée; il date, en fait, d’une époque beaucoup plus reculée. L'étude de mes échantillons de pierre, faite dans le laboratoire du Prof. C. Schmidt à Bâle, a en effet montré que, par suite des éléments organiques qu'il contient, ce calcaire doit être regardé comme une formation corallienne du Tertiaire ancien. C’est là un point important pour l’histoire des îles Loyalty qui, ainsi que nous le verrons plus tard, sont également formées de ces mêmes calcaires.

D’après les renseignements d’un colon habitant près de la plage, les plantations de cocotiers qui se trouvent à la côte, au Nord de la baie, occupent l'emplacement de l’ancien village de Yaté. Aujourd’hui, on ne voit plus rien de ce dernier, mais, dans les grottes et les couloirs du plateau calcaire, des ossements humains, des débris de poterie et des restes de coquillages prouvent, cependant, qu’autrefois, une agglomération indigène a dû exister dans la région.

Actuellement, le seul endroit habité qui se trouve au Nord de la baie, c’est Ounia, situé à environ 15 kilomètres de l'entrée du golfe. Au Sud de celui-ci se succèdent les deux villages de Touaourou et de Goro. Ces trois petites localités ne comptent ensemble que 280 habitants seulement. La population indigène, si clairsemée, ne suffit pas, loin de là, à fournir à la compagnie minière la main-d'œuvre dont elle a besoin et elle s’est vue obligée de recourir aux services de nombreux jeunes gens de Lifou, l’une des îles Loyalty.

Parmi les indigènes de la région de Yaté, on rencontre beaucoup d'individus dont les traits indiquent nettement un apport de sang européen. Cela s'explique facilement par le fait qu’autrefois, alors que l’exploitation du cobalt — dont les serpentines sont très riches — était encore lucrative, de nombreux libérés étaient occupés à ce travail minier, exécutable dans de modestes proportions. Actuellement, l'extraction de ce minerai a cessé en Nouvelle-Calédonie, par suite de la concurrence américaine. Yaté fut aussi l'endroit que l’on choisit, en 1864, pour créer un «pha-

Fig. 123. Araucaria columnaris (Forster) Hook. sur la plage, près de Yaté.

La

lanstère»; c'était une société de libérés, fondée sur une base socialiste, une sorte de communauté de travail et d’intérêt qui n'eut qu’une durée très éphémère, l'expérience ayant complètement échoué.

Nous avons aussi visité le village de Touaourou, situé sur la côte, à environ 7 km. au S.E. de la baïe de Yaté. Le chemin

Fig. 124. Bateau de pêche à Touaourou.

qui y conduit emprunte la langue de terre, plate et étroite, située entre la mer et le pied des montagnes. Il traverse tantôt des terrains herbeux, parsemés de petits bois de Casuarinées, tantôt des forêts aux frondaisons plus hautes qui font place, à la base des montagnes, à une brousse moins élevée. Ces forêts, parcourues par de multiples cours d’eau, étaient peuplées de nombreux oiseaux; ceux-ci appartenaient tous aux espèces rencontrées déjà dans le Nord du pays. La plupart des oiseaux calédoniens sont, en effet, répandus dans toute l’île, ce qui n’est pas le cas pour d’autres territoires insulaires, par exemple Célèbes,

Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 14

où le Nord et le Sud possèdent des faunes avicoles notablement

différentes.

Touaourou est construit au bord de la mer, sur un plateau calcaire semblable à celui qui s'étend au Nord de la baie. On

nous montra une grotte, dans laquelle il était possible de pénétrer

Fig. 125.

Ancre calédonienne,

Diamètre 27 cm.

jusqu’à une distance d'environ 80 mètres; sa voûte était partout surbaissée, les rochers ne s’élevant eux-mêmes que très peu au-dessus du niveau de la mer.

A la côte, près du village, gisaient les débris d’une de ces anciennes pirogues de grandes dimensions et munies d’une plate-forme. Ses planches étaient, en partie, ornées de dessins géométriques sculptés. Ces bateaux, qu’on utilisait pour les grands voyages en mer, ne sont plus en usage aujourd'hui, ils ont été supplantés par le trafic maritime européen. Par contre, on se sert encore, pour la pêche le long des côtes, de légères pirogues formées d’un tronc d'arbre évidé et pourvues d'un balancier (fig. 124). Les ancres employées pour ces petites embarcations sont aussi des plus primitives; ce sont de simples pierres plates, percées d’un trou pour le passage de la corde (fig. 125). Dans la fig. 126 sont représentées deux épuisettes indigènes.

Au cours d’une conversation engagée avec un indigène, à Touaourou, celui-ci nous apprit, avec un visible orgueil, qu’il était père de 6 garçons et que la famille

de son frère était tout aussi nombreuse. C’est nécessaire, nous

dit-il, car, sans cela, les Blancs occuperaient bientôt tout le pays!

Je relève cette réponse comme un fait rare en Calédonie et qui

dénote une volonté de vivre parfaitement consciente et coura-

geuse, tandis que la plupart des autres indigènes ne semblent plus se soucier beaucoup de créer une descendance.

Pour la traversée du Sud de l’île, que nous commençâmes le 29 Mars, nous avions pu engager 15 porteurs de la région; M. Parlongue mit en outre 2 chevaux de bât à notre disposition. La compagnie minière s’occupait,ence moment, d’une entreprise qu’on peut, pour la Calédonie, qualifier d’extraordinaire. On creusait un tunnel, long d’environ 2 km. 2, à travers une montagne au pied de laquelle la rivière de Yaté décrit une grande courbe avant de se jeter dans le golfe. La rivière, barrée en amont, devait passer au travers du tunnel et fournir en bas la force nécessaire aux machines de la fonderie dont nous avons déjà parlé. Je ne sais si cette entreprise a jamais été terminée, mais elle me sembla, d'emblée, être un

Fig. 126. Epuisettes calédoniennes.

essai assez risqué, étant 1ho grand. nat.

donnée la grande permé-

abilité des roches serpentineuses. De l’ouverture du tunnel du côté de Yaté, à 105 m. d’altitude, une petite voie ferrée contourne la montagne pour transporter les matériaux nécessaires à la construction du barrage. En compagnie de M. Parlongue, nous prenons place sur un wagonnet tiré par un cheval et parcourons ainsi la distance qui nous sépare de la digue. La voie, placée sur une route étroite, longe à une assez grande hauteur

les pentes rapides du versant droit de la vallée de Yaté, très sauvage et relativement bien boisée. Tout en bas, on aperçoit le torrent dont les ondes verdâtres mugissent dans leur lit caillouteux; sur

Fig. 127. Cascades dans la vallée de Yaté.

le versant gauche, un affluent de la rivière se précipite, d’une altitude d'environ 100 m. jusque dans le fond de la vallée, en formant une série de belles cascades superposées (fig. 127). Après un déjeuner frugal dans une hutte d'ouvriers, à l’entrée du tunnel, nous prenons congé de notre aimable compagnon pour continuer notre route.

Nous nous engageons alors dans une contrée absolument inhabitée, ne présentant aucune trace d'installation humaine, soit ancienne, soit moderne; malgré cela, le sentier est excellent bien qu’il ne soit pas précisément commode à parcourir, même avec des chaussures clouées, à cause des petits cailloux de minerai qui le recouvrent. La société «Le Chrome» a établi, sur ce territoire, un réseau de sentiers de plus de 100 km. de longueur qui relient les unes aux autres les mines en exploitation.

Quittant la rivière de Yaté, nous nous dirigeons au Sud par dessus des collines, couvertes d’une brousse sèche, d’où émergent les vertes frondaisons de petites Casuarinées, qui égaient un peu le paysage. Nous nous rapprochons bientôt de la «Rivière des Lacs», qui recueille les eaux de la Plaine du même nom et de quelques autres bassins plus petits. L’une de ces dépressions, qu’on aperçoit à l’Ouest de notre route, ressemble tout à fait à un cratère à fond plat. La grande «Plaine des Lacs», dont nous parcourons ensuite l'extrémité occidentale, est une surface horizontale d’une étendue considérable qui, d’après la carte, compte bien 12 km. dans la direction de son grand axe E.O. et à peu près la moitié autant dans la direction transversale; elle est entourée de tous côtés de chaînes de collines. De grands espaces sont marécageux et paraissent être temporairement inondés après les fortes chutes de pluie. Vers le bord Sud de la plaine, par contre, se trouvent deux nappes d’eau constantes que l’on nomme «Grand Lac» et «Lac en 8»; nous aurons, plus loin, à reparler de ce dernier.

L'aspect du pays que nous traversons est le plus étrange qu'on puisse imaginer. Le sol argileux, dur et rouge, est tellement recouvert — et cela sur d'immenses espaces — de grains noirs et de blocs de minerai de fer, qu'il apparaît comme brûlé. Ces blocs de fer hydroxydé sont souvent de dimensions imposantes; j'en ai mesurés, le long du chemin, qui avaient 3 m. de hauteur sur plus de 4 m. de longueur. La végétation s'étend sur ce sol stérile comme un voile léger qui, partout, laisse filtrer les teintes rouges ou noires du terrain; elle se distingue souvent, par le coloris extraordinairement riche de ses fleurs. C’est une chose admirable qu’un milieu aussi hostile à toute culture, puisse produire de pareilles splendeurs.

Nous passons la nuit dans une maison faisant partie d’un établissement minier momentanément abandonné, nommé «La Madeleine » et situé sur la rive gauche de la Rivière des Lacs. Fatigués et agacés par cette marche pénible sur ce terrain ferrugineux, nos porteurs nous déclarent, pendant cette halte, qu'ils n'iront pas plus loin et qu'ils rentreront à Yaté le lendemain. Rien ne pouvait les faire renoncer à ce projet. C’est alors que dans cette situation embarrassante, mon compagnon de voyage eut une idée lumineuse dont l'effet fut immédiat. Dans cette maison se trouvait un vieux téléphone hors d'usage qui devait être notre ancre de salut! Sous les yeux des porteurs, le Dr Roux tourna lentement et longtemps la manivelle et simula une conversation avec les gendarmes de Vaté, leur demandant d'arrêter de suite, à leur retour, nos porteurs pour rupture de contrat! La réponse imaginaire des gendarmes, disant que chaque indigène aurait à payer 10 frs. d'amende fut transmise aux porteurs. Elle obtint le succès désiré, car personne ne parla plus du retour à Yaté. C’est la seule fois, pendant notre séjour, que nous ayons trompé les indigènes.

On a établi, pour amener le minerai de chrome sur la côte Sud, au golfe de Prony, une petite voie ferrée de 12 km. de long; comme à Yaté, ce sont des chevaux qui sont employés à la traction des wagonnets. Grâce à la prévenance de M. Parlongue, un de ces véhicules se trouva préparé à notre intention, le lendemain. La voie traverse la plaine uniforme, marécageuse en divers endroits, qui termine, au S.O., le grand « Plateau des Lacs », puis, s’insinue entre les collines qui l’encadrent vers le Sud. C’est alors qu’une vue d’une surprenante beauté s'offre au regard: tout en bas, s'étale somptueusement le golfe de Prony, richement ramifié. La dernière partie du trajet (5 km. {2) se fait sans l’aide du cheval, étant donné qu’on descend vers la mer: notre guide doit souvent ralentir, avec le frein, l'allure rapide du wagonnet. Un comptoir, de la compagnie « Le Chrome » est établi à la côte, dans un endroit nommé « Le Carénage »; arrivés là, nous trouvons à nous loger chez la famille Renard qu’on avait nantie de notre passage et qui nous reçut très aimablement.

FA AL AI J Hu

Du Carénage, on atteint sans peine le «Lac en 8», après deux heures de marche. On suit, tout d’abord, la rive d’une des baïes du golfe de Prony qui pénètre très avant dans les terres et dans laquelle une rivière se déverse en formant un rapide ayant environ 5 m. de hauteur; un ancien chemin minier monte ensuite au travers d’une petite vallée pittoresque, recouverte de brousse. A 150 m. d’altitude on aboutit à un plateau dont la surface dénudée, légèrement inclinée, est toute semée de morceaux de minerai; par une brèche entre deux collines, il faut descendre quelque peu pour parvenir au lac.

Fig. 128. Galaxias neocaledonicus M. Web. et de Bfrt. grandeur naturelle.

Le « Lac en 8 » (PI. VII) doit son nom à deux longs promontoires transversaux qui, se dirigeant l’un vers l’autre, partagent presque ce bassin en deux parties, dans le milieu de sa longueur, en lui donnant à peu près la forme d’un 8. Cette nappe d’eau n’a que quelques mètres de profondeur et son étendue varie avec les saisons. Je n’ai remarqué aucun affluent; il est donc probable qu'il existe, dans le fond du bassin, des sources souterraines qui l’alimentent, même pendant la période la plus sèche.

Les bords, peu inclinés, sont couverts de granules noirs de minerai de fer qui constituent également, avec des morceaux plus gros et des blocs de même nature, le fond de la cuvette du lac; par places, de petits roseaux s'élèvent hors de l’eau. Au moment de notre visite, la surface du lac n’était animée ni par un souffle d'air ni par un vol d'oiseau, bien que — paraît-il — des canards s’y rencontrent parfois. Cette «mer morte» est entourée d’une végétation basse, au milieu de laquelle on remarque surtout des exemplaires nains et rabougris d’Araucarias, aux branches garnies de longues barbes de lichens (Usnées), images vivantes des | € 4,

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