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168° Fig. 130. L'île de Maré, contours agrandis d’après la carte marine.
sernsreeree Itinéraires, 2 mm — i Km.
horizontale qui imprime son cachet à toutes ces îles. Des dos rocheux, allongés et aplatis et, sur lesquels, par places, un second étage semble posé comme une redoute de forteresse, voilà ce qui forme la caractéristique de ces îles (fig. 131).
À Tadine, réside le représentant du gouvernement colonial qui porte le titre de Délégué; avec un pasteur protestant et deux
prêtres catholiques qui dirigent les missions, ce sont les seuls Européens habitant à Maré. En effet, les îles Loyalty sont fermées à la colonisation européenne, ayant été déclarées par décret: « Réserves indigènes ». Comme nous le verrons bientôt, cette mesure fut tout ce qu’il y a de plus propice à la race indigène.
Nétché, où nous allons nous installer, est situé à la côte Ouest, à 8 km. environ au Nord de Tadine; Naisseline nous procura des chevaux pour gagner son village, tandis qu’un canot transportait nos bagages par mer jusqu’à la baie de Nétché.
Un bon chemin muletier, pratiqué sur la terrasse côtière, plate et peu élevée, suit, tantôt le voisinage immédiat de la mer,
Fig. 131. Le cap Sud-Ouest (Cap Ouabao) dans l’île de Maré, vu du S. O.
tantôt s’en éloigne légèrement. La forêt le recouvre sur de longs parcours et, sur ses bords, on aperçoit, ici et là, des lauriers-roses redevenus sauvages ou des Hibiscus rosa sinensis L., également importés, dont les fleurs rouges égaient agréablement la verdure; dans le voisinage des habitations, de beaux « flamboyants », aux brillantes floraisons s'associent souvent à ces arbustes.
Du côté de la terre, le plateau côtier est bordé d’une falaise rocheuse abrupte et ininterrompue qui, au Nord de Tadine, se rapproche de la mer, pour s’en éloigner ensuite quelque peu, sans cependant en être distante de plus d’un kilomètre. Sur cette paroï, on peut facilement distinguer plusieurs excavations superposées, courant tout à fait horizontalement, et formant, ici et là, de belles et profondes grottes; d’imposants rideaux de stalaclites voilent parfois l’entrée de ces voûtes qui, en d’autres endroits, ont entièrement disparu par suite d’écroulements.
A mesure qu’on s'approche de Nétché, la forêt est de plus en plus refoulée par les plantations de cocotiers. Ceux-ci ont, à Maré, des troncs minces et d’une hauteur moyenne, le sous-sol calcaire, très dur, ne permettant pas un développement suffisant de leurs racines; c’était là un fait facile à constater parmi les nombreux exemplaires que le dernier cyclone avait couchés sur
Fig. 132. La baie de Nétché, avec Araucarias et cocotiers.
le terrain; leurs racines ne formaient parfois qu’un amas épais qui remplissait une légère excavation du sol rocheux. A cet égard, l’Araucaria /Araucaria columnaris (Forst.) Hook.] qui est l’arbre caractéristique de l’île, se comporte tout autrement; il couronne souvent les parois les plus abruptes et garnit partout le bord des promontoires, autour des petites baies qui festonnent le plateau côtier (fig. 132). Les racines de cet arbre s’insinuent sans doute profondément dans toutes les fentes du calcaire, ce qui lui permet, malgré sa grande élévation, de résister beaucoup mieux que les cocotiers aux coups des plus terribles orages.
La maison de Nétché, mise aimablement à notre disposition, était située non loin de la côte, près d’une église dépourvue de toute ornementation; elle contenait, au parterre, quelques pièces en bon état, tandis que l'appartement du premier étage, endommagé par le cyclone de 1910, était inutilisable. Non loin de là, le grand-chef habitait une très jolie demeure, construite à l’européenne, au milieu d’un jardin. Son fils occupait une maison analogue, mais plus petite, bâtie à côté de celle de son père. Le vieux chef parlait anglais, car il était d’une époque où l’influence britannique, à la suite des premiers essais missionnaires et du trafic avec l'Australie, prédominait encore dans le pays. Le jour de notre arrivée, il nous invita à déjeuner chez lui. Le menu de ce repas est digne d’être mentionné et montrera combien la civilisation européenne a déjà pénétré dans ce milieu: sardines, homards, racines d’ignames, omelette, biftecks, ragoût, bananes, et pommes d'Australie. Comme boissons, du vin rouge, puis du café. Le tout fut présenté dans un très joli service et sur une nappe d’une propreté parfaite.
Les habitants de Maré font, dès l’abord, l'impression d’être beaucoup plus civilisés que n'importe quelle tribu calédonienne. Cela se remarque, déjà extérieurement, à leurs vêtements plus propres. Les hommes portent, généralement, paletot et pantalon, tandis que les femmes s’habillent de longues robes, presque toujours de couleur bleu-indigo, descendant jusqu'aux pieds. Mais, cette impression favorable est encore renforcée par l'accueil poli et prévenant que ces insulaires font aux Européens. C’est peut-être une conséquence du fait qu'ils n’ont pas subi, comme les Calédoniens, le contact des forçats libérés, ces tristes représentants de notre race, et qu’ils n’ont jamais fait, avec les Blancs, d'expériences fâcheuses. Les torts qu'ont pu leur causer, jadis, les marchands australiens de bois de santal paraissent être complètement oubliés par la génération actuelle.
Maré est très peuplée, en regard de sa petite superficie; d’après le recensement de 1911, l’île ne compte pas moins de 3558 âmes, ce qui représente une densité de 5 habitants par kilomètre carré, donc, 5 fois plus grande qu’en Nouvelle-Calédonie. D’après les renseignements de diverses personnes compétentes, le nombre
Sarasin, Nouvelle-Calédonie. 15
des indigènes semble avoir acquis une certaine stabilité. La population totale du groupe loyaltien se montait, en effet, à 11,173 personnes en 1911; comparé au total de 1885, ce chiffre accuserait une diminution de quelques centaines seulement; à supposer qu’elle soit exacte, cette différence pourrait, en grande partie, s'expliquer par les émigrations. La proportion entre les sexes est aussi beaucoup plus favorable à la descendance qu’en Nouvelle-Calédonie, le nombre des hommes étant sensiblement égal à celui des femmes. L'organisation des tribus est semblable à celle de la Grande Terre; l’île est divisée en 5 districts, ou grandes tribus, dont celui de Guama, avec sa capitale Nétché, est de beaucoup le plus important; il compte, à lui seul, 2094 âmes, par conséquent bien plus de la moitié de la population totale de l’île. Ce district comprend la partie occidentale de Maré; à l'Est, se trouvent les tribus plus petites de La Roche, Taouaïnède et Pénélo et, au Sud, celle de Médou-Eni. La région Ouest, très peuplée, est en majeure partie protestante; le siège de la mission évangélique se trouve à Rô, localité située sur la côte Nord, près de la pointe N.O. de l’île; par contre, les districts de l'Est sont en majorité catholiques, et leurs deux centres missionnaires principaux sont: La Roche et Pénélo. Il est probable qu’il n’existe plus actuellement dans l’île d’indigènes non baptisés.
Il n’y a pas encore bien longtemps que des luttes sanglantes se sont produites entre les partisans des deux confessions. Nous ne nous tromperons probablement pas en admettant que ces querelles religieuses n'étaient que la suite de luttes beaucoup plus anciennes, entre les diverses tribus, étant donné que j'ai pu relever, entre les habitants de la partie Ouest de l’île et ceux de le région orientale, quelques différences anthropologiques; ainsi, les gens de l'Est sont un peu plus petits et de teint un peu plus foncé que ceux du district occidental. Peut-être, faut-il aussi chercher, dans ces inimitiés de race, la cause pour laquelle les indigènes de la région orientale ont adopté le catholicisme, alors que les autres avaient déjà embrassé la confession protestante. Maré ne possède qu’une seule langue, apparentée aux idiomes calédoniens et se rapprochant, suivant un renseignement de M. Bergeret plus spécialement de celui de Houaïlou. Cependant, dans
les relations avec des personnes de haut rang, on emploie un dialecte particulier qui se distingue de la langue vulgaire par des formules plus polies et par une terminaison différente des mots.
Comme on l’a dit plus haut, il n’existe aucune bonne carte de Maré, pas plus que de l’archipel entier des Loyalty. La carte que nous donnons (fig. 130), repose sur une esquisse que m'a fournie le Bureau topographique de Nouméa, et sur mes observations personnelles: les contours sont empruntés à la carte marine.
L'île de Maré se présente comme un plateau de forme quadrangulaire irrégulière qui, de tous côtés, tombe à pic dans la
[e] 2 4 6 8 10 12 14 16 18 20 22 24 25 Km.
Fig. 133. Coupe schématique à travers l’île de Maré.
mer. Les lignes des côtes sont droites ou faiblement arquées et ne présentent nulle part de ces golfes profondément découpés, pouvant servir de ports abrités. Dès que l’on a gravi les pentes rapides bordant le plateau, on trouve des routes excellentes; les trajets se font généralement à cheval et les bagages sont également transportés à dos d’âne ou de cheval.
Nous avons traversé ce plateau, d’une côte à l’autre, dans diverses directions, tout d’abord de Nétché, à la côte Ouest, à La Roche, située à la côte Nord-Est de l'île; cette distance est d'environ 24 km. en ligne droite.
A environ 100 mètres derrière notre demeure, s'élève la falaise rocheuse du plateau. On la gravit par un sentier qui s’élève en marches d’escaliers contre l’abrupte paroiï, alternant avec des plate-formes qui correspondent, sans doute, à d’anciennes lignes de rivages. Partout où les pentes ne sont pas trop raides, la forêt recouvre les falaises et se continue encore sur le bord du plateau.
A Maré, la forêt se compose d’arbres généralement peu élevés et assez clairsemés; maïs, le fait qu’ils se revêtent souvent d’un riche manteau d’épiphytes (fougères, orchidées, etc.) et qu'ils servent aussi de support à de nombreuses plantes grimpantes, confère cependant à cette forêt une certaine opulence. Un épais tapis de fougères recouvre le sol et dissimule trompeusement les creux et les fentes du plateau calcaire où le pied s’engage facilement. C’est pour cela qu’il ne faut circuler qu'avec circonspection en dehors des sentiers, d'autant plus qu’il est également facile de se blesser aux nombreuses aspérités et aux arêtes vives que les intempéries ont sculptées, en la désagrégeant, dans la couche superficielle du calcaire.
J’ai mesuré, près de Nétché, l’altitude du bord du plateau, elle est d'environ 80 m.; la table calcaire s’abaisse ensuite lentement. À environ 15 km. vers l'Est, sa hauteur n’est que légèrement supérieure à 60 m. et, vers La Roche, elle descend à un peu plus de 30 m.; mais, ces différences sont si petites que ce vaste plateau paraît presque complètement horizontal. Plus on se rapproche de la côte orientale, mieux on se rend compte qu’une muraille calcaire, recouverte de forêts, domine le plateau. Elle est interrompue en maints endroits par des parois abruptes; près de La Roche, elle se divise en trois créneaux, reliés entre eux par des parties plus basses.
Le petit village de La Roche est situé au pied $S.O. de l’un de ces énormes blocs calcaires. Dans la fig. 133, j'ai cherché à représenter une coupe schématique de l’île, de Nétché à La Roche, pour illustrer ce qui vient d’être dit; j'ai dû, naturellement, raccourcir de beaucoup les distances horizontales, par rapport aux élévations verticales.
La surface du plateau, entre Nétché et La Roche, est d’une affreuse monotonie. La forêt, qui en couronne le bord, au-dessus du premier de ces villages, fait bientôt place à une brousse basse et triste, composée, principalement, d’arbustes à petites feuilles; en maints endroits, surtout vers l'Est, ce sont seulement des herbages qui recouvrent le sol pierreux. Cette végétation est très pauvre en fleurs apparentes. À cet égard, certains buissons recouverts de floraisons blanches, pareilles au jasmin, ainsi que d’autres arbustes
ornés de fleurs roses, sont les seuls qui se présentent à mon souvenir, avec une Loranthacée d’un jaune d’or, vivant en parasite sur de petits arbres; parfois aussi, des Araucarias isolés ou des groupes de cocotiers rompent l’uniformite de la teinte grisvert du paysage. En diverses régions, de grandes étendues ont été incendiées pour l'établissement des champs, et la blancheur du sol calcaire apparaît alors entre les amas de cendre noire. Le plateau forme, en effet, le terrain de culture des indigènes de Maré; il n’est pas douteux que sa surface entière était, à l’origine, revêtue de forêts et que celles-ci, détruites par l’homme, ont été remplacées par la brousse et les herbages.
Ce pays découvert, sans ombrage aucun, est traversé par des routes tirées au cordeau et recouvertes d’une poussière rouge. Cette dernière est un produit de désagrégation de la chaux; bien que la couche en soit fort mince et irrégulière, c’est à elle, cependant, que l’île est redevable d’une certaine fertilité. Les champs de maïs, par exemple, y sont très beaux, de même que les plantations de taros et d’ignames; en outre, les choux y sont cultivés sur une grande échelle. Emballés dans de grandes caisses à clairevoie, on les transporte en Nouvelle-Calédonie où ils
servent surtout à l'alimentation de la population mi- Fig. 134. nière. D’après un renseignement du Délégué du gou- Chandelle vernement, Maré exporte chaque année à Nouméa faite de pour 80,000frs. de choux. L’exportation totale des di- GrAREs GE
ricin. Long.
vers produits de l’île a atteint, en 1911, la somme de 30 cm.
280,000 frs. Avec les choux, c’est le maïs qui tient la
plus grande place dans le trafic de l’île (environ 100,000 frs.), puis viennent le café et le copra. En quelques endroits, on cultive aussi le ricin dont les graines oléagineuses, enfilées sur un chaume de paille, sont utilisées comme chandelles (fig. 134).
Les champs cultivés, accompagnés parfois de maisons isolées, se trouvent principalement sur le bord du plateau: plus on s’avance vers l’intérieur de celui-ci, plus la contrée devient déserte. Les villages dont dépendent les cultures sont, en effet, tous situés à
la périphérie du plateau ou aussi, comme Nétché et d’autres localités, sur la terrasse côtière étroite qui sépare la falaise rocheuse de la mer.
Un des traits caractéristiques de l’île, c’est sa grande aridité. Ce n’est pas que les pluies manquent (la seule donnée que je
Fig. 135. Cocotiers avec réservoirs à eau.
possède à ce sujet repose sur des mensurations faites à Rô, et indique, pour cet endroit, 1611 mm. pendant l’année 1909), mais, par suite de la grande porosité du calcaire, toutes les précipitations atmosphériques disparaissent rapidement. La surface du sol est criblée de nombreuses cavités de toutes dimensions, depuis
la fente la plus étroite jusqu'aux cavernes profondes, aux dolines, semblables à celles qu’on observe dans toutes les formations karstiques. L’eau courante manque complètement et les sources, alimentées par les eaux de pluie qui ont filtré à travers les masses calcaires, apparaissent souvent au-dessous du niveau de la mer.
Pour leurs besoins journaliers, les indigènes se voient donc réduits à utiliser l’eau qui s’amasse au fond des dolines, ou bien,
Fig. 136. Falaise occidentale du rocher de La Roche.
ils creusent des puits profonds au travers du calcaire, jusqu’à ce qu'ils rencontrent l’eau ayant filtré de la mer. D’après les dires du prêtre qui nous le montra, le puits creusé près de Pénélo aurait une profondeur de 58 mètres et un diamètre de 1 m. {2 et le flux et le reflux s’y feraient, paraît-il, sentir; celui de La Roche a 48 mètres. Je n’ai pas pu savoir si des travaux de creusement avaient été déjà entrepris avant l’arrivée des Européens, mais cela me paraît peu probable. Par contre, les indigènes ont trouvé eux-mêmes une façon fort originale de se procurer de l’eau. On
remarque souvent, aux troncs des cocotiers, à environ 1 m. audessus du sol, une ouverture ovale (fig. 135); celle-ci conduit dans une grande cavité qui occupe la partie renflée à la base de l'arbre. Une feuille de palmier, attachée au-dessus de l’ouverture, dirige l’eau de pluie, coulant du tronc, dans la cavité qui sert ainsi de réservoir à eau. Les hommes et les animaux domestiques utilisent très volontiers ces abreuvoirs vivants; nous avons vu une fois un chien qui s'était introduit entièrement dans un de ces récipients, et dont la queue seule sortait de l’ouverture! Les indigènes prétendent que, loin de nuire aux cocotiers, cette excavation leur est au contraire profitable, et qu'un arbre, muni d’un de ces réservoirs à sa base, porte davantage de fruits qu’un cocotier dont le tronc n’est pas évidé.
Il est très curieux de constater que les chevaux se sont aussi accoutumés à la sécheresse. Lors de notre traversée de l’île, nous avons remarqué que nos coursiers n’ont eu à boire que le troisième jour après notre départ de Nétché; ils peuvent, paraît-il rester parfois 4 ou 5 jours sur le plateau sans être abreuvés et se contentent de feuilles de bananier et d’autres plantes succulentes en lieu et place d’eau.
A La Roche nous pûmes, grâce à l’entremise du prêtre catholique, le Père Beaulieu, nous loger dans une petite maison appartenant à un indigène; elle était située un peu en-dessous du tertre sur lequel est construite la belle église qui domine toute la contrée. Dans sa seule personne, ce vieux prêtre résumait une bonne partie de l’histoire de la mission à Maré. Il était arrivé en 1866, avec les premiers missionnaires catholiques, à une époque où les gens de cette région de l’île étaient encore des cannibales qui couraient tout nus et se frottaient le corps de cendres blanches. Il prit part aussi aux guerres de religion et fut assiégé pendant trois semaines, avec 1600 indigènes, sur la roche d’où l'endroit tire son nom, par le vieux Naisseline venu de Nétché avec ses guerriers pour marcher, comme il disait, à la conquête du monde.
Cette coutume de se peindre le corps en blanc n’a pas encore tout à fait disparu. Lorsque, le dimanche, les gens s’en allaient à l’église, vêtus de leurs plus beaux habits, nous avons remarqué que beaucoup de femmes, qui portaient des couronnes
sur la tête, avaient blanchi leurs joues à la chaux; de même, plusieurs jeunes gens avaient aussi leur visage tout poudré de blanc.
Pour escalader le rocher qui domine la localité, et que les indigènes nomment « Tété », il fallut, tout d’abord, avoir lautorisation d’un vieillard qui est le «gardien du bloc» Cet usage date du temps où ce rocher était encore la forteresse naturelle de la contrée et où se trouvait en permanence, à son sommet, um poste d'observation pour signaler l’arrivée de l’ennemi. Le rocher tombe à pic de tous les côtés, mais au Sud, vers le plateau, à l'endroit où le village est placé, son altitude est naturellement moindre (50 m.), que sur le versant qui regarde la mer (90 m.).
L'’ascension se fait par le côté Sud, dans une petite gorge entre des parois rocheuses. Par endroits, le sentier est très raide; dans les parties moins inclinées, des murs de pierres ont été établis comme moyens de défense. Sur le sommet se trouve un plateau de 100 à 200 m. de diamètre, entouré d’une muraille rocheuse, en partie Fig. 137. La pierre qui pleure. boisée, qui le dépasse de 5 à 10 m. et forme une espèce de rempart à ce refuge naturel. Autrefois, la surface de ce plateau était couverte de cultures, maintenant elle est envahie par la brousse. Le rempart qui l’entoure est formé d’un calcaire grossier, fortement crénelé et désagrégé par le temps.
De ce haut belvédère, on aperçoit une grande partie de l'île. Vers l'Ouest, le Sud et l'Est s’étend une immense plaine verte, c’est le plateau, vêtu ici de futaies et de gazon et là-bas de cultures disséminées à la surface. Sur cette étendue à peu près plane, on remarque deux élévations allongées, dirigées du Nord au Sud, qui font l'impression d’être quelque chose d’étranger
à la contrée; ce sont les collines de Raoua et de Péoraoua que nous aurons l’occasion d'apprendre à connaître dans la suite. Ces endroits sont intéressants au point de vue géologique, car des roches éruptives y traversent le revêtement calcaire.
Du bord Nord du rocher, le regard plonge sur une baie semicirculaire et sur les falaises rocheuses qu l’encadrent. Le pied de celles-ci n’est séparé de la mer que par une zone côtière fort étroite.
Pour aller du village de La Roche au bord de la mer, on suit un sentier, d’abord assez plat, passant par une brèche ouverte entre le versant occidental de la falaise (fig. 136) et une élévation voisine située plus à l'Ouest; puis, ce chemin se poursit en pente rapide. A l’endroit où commence la descente, on remarque un gros bloc calcaire fortement désagrégé; c’est « la pierre qui pleure », ainsi nommée parce qu'anciennement — aujourd'hui à notre époque éclairée, elle ne le fait plus — on l’entendait gémir et pleurer la nuit lorsque quelqu'un trépassait dans le village. Dans leur langage, les indigènes l’appellent «Ouatchamada» (fig. 137).
En plusieurs endroits de l’île de Maré — j'en connais trois que j'ai moi-même observés — la roche éruptive arrive à fleur de terre. Les Maréens désignent ces emplacements sous le nom de «Raoua» ou d’un mot composé de ce nom-là. Ce mot signifie « terre » dans le sens de « terrain véritable », par opposition avec le calcaire. De ce fait — que les indigènes ne désignent comme terrain véritable que ces roches sombres et compactes — on peut conclure avec certitude, me semble-t-il, qu’ils viennent eux-mêmes d’un pays où des rochers de ce genre prédominaient et d’où le calcaire était absent.
La colline de Raoua est située non loin du milieu de l’île, mais plus près de la côte Nord que de la côte Sud. Elle forme un mamelon allongé, élevé de 10 à 15 m. au-dessus du plateau, couvert d’Araucarias; un petit village est campé sur ses flancs. En plusieurs endroits, sur cette élévation, on remarque des blocs d’une roche dure, bleu foncé, qui font saillie du sol et attirent le regard comme quelque chose d’étrange, au milieu de la masse calcaire blanche; ils se composent, d’après l’étude, faite par le Dr Werdmäüller, des échantillons rapportés, d’un basalte riche en olivine. Ces mêmes blocs parsèment aussi les pentes d’une autre
colline, celle de Péoraoua, située à environ 7 km. à l'Est de la première et là, on a pu constater que le calcaire a été métamorphosé par les poussées de la masse éruptive et qu’il est par conséquent plus ancien qu’elle. Un troisième emplacement de même nature se rencontre, près de La Roche, à environ 1 km. à l'Ouest du village, au pied d’un rocher calcaire, mais seulement sous la forme d’un bloc de basalte de 50 à 60 cm. Il existe très probablement encore d’autres affleurements de la roche éruptive dans la couverture calcaire de l’île.
Malgré leur faible élévation au-dessus du plateau, ces collines offrent, de leur sommet, une vue étendue sur tout le pays couvert de brousse et de gazon; mais, nulle part, l’océan n’est visible, car, sur tout le pourtour de l’île, le plateau est plus élevé que dans son milieu. Cette bordure apparaît comme une muraille ébréchée en maints endroits et couronnée de créneaux; son profil horizontal s'élève surtout vers le Nord et l'Est au-dessus du plateau qu’elle entoure. L'île de Maré présente donc, à une plus grande échelle, la même image que nous avons décrite pour le massif de La Roche, c’est-à-dire une formation en cuvette avec bord relevé.
Nous avons aussi parcouru l’île au Sud de la route Nétché- La Roche, pour aller de la région Sud-Ouest, de Médou-Eni, vers la côte Est, à Pénélo. Le chemin de Nétché à Médou passe par Tadine; nous avons appris à connaître la partie de la route jusqu’à cette dernière localité. Pour, de là, atteindre la côte Sud-Ouest, il faut traverser la langue de terre très proéminente du cap Ouabao. Sur le versant de ce long dos tourné du côté de Tadine, on voit particulièrement bien les anciennes lignes de rivage qui, sous forme de bandes horizontales et sombres s’allongent à travers les arbres de la forêt. J’ai cru en distinguer 5 (ou peut-être 6) en comptant la voûte formée par la mer actuelle. Aussi, le sentier qui escalade cette croupe se présente-t-il sous la forme de marches d’escalier, à chaque gradin succédant une partie horizontale. D’après mes mensurations, cette colline a environ 90 mètres de haut; elle est recouverte d’une forêt qu’on peut — étant données les conditions de l’île— taxer de fort belle, riche en Ficus et en fougères nids-d’oiseaux magnifiquement développées. La
descente du côté Sud est, par exception, très peu raide, probablement par suite de l’écroulement de la muraille rocheuse. La zone côtière peut atteindre, dans ces parages, la largeur extraordinaire de 2 km.; elle est utilisée pour de vastes plantations de cocotiers qui, malheureusement, paraissent fortement endommagés par une grosse sauterelle verte trouant les jeunes pousses; en beaucoup d’endroits les feuilles sont rongées en forme de scie.
Du côté de Médou, la falaise se rapproche de nouveau de la mer. Ce village est catholique et possède une jolie église; Eni,
Fig. 138. Pirogue avec balancier, à Eni.
tout près de là, est, par contre, protestant. Toute la population de ces localités vint à notre rencontre, après avoir orné de bouquets une petite maison qui nous avait été préparée, Du reste, dans tous les villages de Maré nous avons reçu le plus aimable accueil; c’est pour cela que nous ne pouvons souscrire au Jugement sévère que le naturaliste anglais À. Wüilley, après un court séjour qu'il fit dans l’île en 1895, porte en ces termes sur ses habitants: « La rudesse des rochers côtiers de Maré annonce, par avance, le caractère étonnamment inhospitalier des indigènes ». On nous apporta, peu après notre arrivée, un exemplaire vivant de Nautilus, à coquille magnifiquement flammée de bandes brun-rouge; c'était le premier spécimen en vie de cette espèce que nous ayons vu jusqu'ici. Ce ne fut pas sans d’amers regrets que nous dûmes
renoncer au désir de l’emporter, mais nous n’étions pas outillés pendant cette excursion pour conserver un animal aussi gros. L'embarcation du pêcheur qui avait capturé le mollusque était une de ces légères et frêles petites pirogues avec balancier, construites entièrement en bois (fig. 138).
Non loin du village, vers le Sud, on aperçoit le cap Médou qui se présente comme une falaise couronnée d’Araucarias (fig.
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Fig. 139. Le cap Médou.
139); la terrasse côtière est également revêtue d’une belle forêt de cette même essence, dans laquelle les jeunes exemplaires, notamment, offrent un aspect ravissant avec leurs branches dont les verticilles réguliers, disposés en étoiles, font penser à de délicats cristaux d’une neige d’émeraude. Plus avant vers la mer, la côte est formée de gros blocs calcaires, rudes, colorés en gris, avec des coraux en partie bien conservés. Cette bande rocheuse, contre laquelle déferlent de majestueuses lames, est recouverte d’une végétation très riche en fleurs, développée en tapis et en coussinets, particulièrement dans les cuvettes et les excavations des roches et même jusque dans les moindres anfractuosités du calcaire; ces plantes trouvent là des abris sûrs, aussi bien contre les coups de vent du large que contre les ardeurs du soleil tropical.
Près d’'Eni, la Lantana commence, hélas! à se propager fortement, elle se développe ici en sa variété à fleurs roses. Elle a dû être introduite dans l’île ou par un sot ignorant ou, peut-être, par un méchant ennemi; Je ne l’ai pas observée dans d’autres régions de Maré. Quand on pense aux dommages qu’a causés et que cause encore cette plante en Calédonie, on devrait, semble-t-il, tout mettre en œuvre pour l’extirper du sol de Maré pendant qu’il en est encore temps, parce que, lorsqu'elle aura gagné la surface du plateau — ce qui ne manquera pas d’arriver — elle exercera, ici aussi, sa néfaste influence.
Le chemin qui conduit à la côte orientale gravit le plateau un peu au Nord de Médou; on y parvient à l’altitude d’environ 55 mètres par une brèche entre des rochers calcaires qui la dépassent encore de 20 ou 25 mètres. De 1à à Pénélo, le plateau semble encore — s’il est possible — plus uniforme et monotone que plus au Nord; il est recouvert, en grande partie, d'herbes et de fougères, entremêlées de buissons isolés et de groupes d’une Orchidée à hautes tiges, aux fleurs d’un rouge-violacé, appartenant au genre Spathoglottis. Le sol, parsemé de nombreux blocs calcaires, transparaît partout sous cette mince couverture végétale. De vastes étendues venaient d’être incendiées et le vent faisait tourbillonner devant nous d’épais nuages de cendres. Dans cette contrée dénudée et sans ombre, la faune est extrêmement pauvre. Des sauterelles semblent être, à peu près, les seuls animaux qui s’accommodent de ces conditions d’existence.
Quand on approche de la côte Est, vers Pénélo, les herbages font place à une forêt basse, parsemée de nombreux blocs calcaires que les intempéries ont sculptés de la façon la plus bizarre; ils sont façonnés en tours, en pyramides, et plusieurs, rappelant des menhirs, sont parfois, tout comme ceux de France, surmontés de croix.
Le grand chef de Pénélo nous offrit l'hospitalité dans sa maison. Bien qu’encore jeune, cet homme avait déjà couru le monde et même visité Paris à l’occasion de la dernière exposition universelle, D’après ses récits, c’est avant tout la vie nocturne de la capitale qui semble lui avoir laissé les souvenirs les plus durables! La figure 140 le représente dans le cercle de sa cour.
Pénélo est situé à environ 50 m. d’altitude; du côté de la mer, la muraille de bordure s'élève encore à 40 m. au-dessus de ce niveau. Un sentier y conduit, au milieu d’une forêt desséchée. Sur l'élévation la plus haute, le voyageur est intrigué par un imposant monument de pierres; c’est une sorte de tumulus arrondi, haut d'environ 5 m., formé de pierres calcaires quelconques et