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nombre de grands districts, dont chacun possède un poste de gendarmerie. Leur tâche principale est le contrôle des indigènes; ils doivent tenir à jour les listes d’état-civil, servant à établir le rendement de l'impôt que paie, chaque année, tout indigène mâle adulte. Ils ont à veiller, en outre, à ce que les lépreux soient éloignés des villages et dûment isolés et enfin à maintenir l’ordre et la paix dans le pays. Nos deux voisins étaient de braves gens, aimables et tranquilles, qui nous ont rendu maint service.
Le grand événement, à Oubatche, c'était l’arrivée du vapeur venant de Nouméa! Pour quelques heures, il apportait avec lui une bouffée d’air d'Europe dans cette retraite si éloignée, en délivrant le courrier. Le service postal est également assuré, une fois la semaine, par des indigènes qui se relaient de tribu à tribu. Par le vapeur, nous recevions, en outre, les approvisionnements en conserves et boissons, commandés à Nouméa et tout ce qui est nécessaire aux multiples besoins d’hommes civilisés. Et puis, ce jour-là était celui de la viande fraîche, car «on tuait» à Oubatche pour l’arrivée du bateau. Ah! cette viande fraîche! bien qu’elle fût parfois dure comme du cuir, elle nous paraissait cependant succulente, étant donné que, durant 2 ou 3 semaines, c'était l'éternel poulet qui faisait les frais des repas. Or, avec le temps, ce volatile devenait vraiment «indésirable »! A part cela, il y avait fort peu de choses à acheter à Oubatche. La mer, il est vrai, est riche en poissons et en crustacés, mais c'était rare qu’un indigène voulût bien aller pêcher pour les Européens. Plusieurs fois par semaine, nous pouvions nous procurer du pain frais, cuit chez Bourgade par un libéré, et ce pain était pour nous un vrai délice. Les indigènes aussi ont appris à connaître cet aliment qu'ils apprécient et achètent très volontiers.
Ainsi s’écoulait la vie à Oubatche, douce et tranquille ..... Mais, il est temps maintenant de sortir un peu de la maison, et d'apprendre à connaître la contrée environnante. Notre demeure est séparée de l'océan par une étroite bande de terre, sorte de pâturage marécageux, semé partiellement de groupes d’arbustes et encadré, vers la mer, d’une haie de cocotiers et de cette végétation côtière qu’on retrouve partout sous les tropiques. Le terrain s'élève ensuite, toujours plus abrupt, vers la chaîne de
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montagnes qui, longeant la côte, s'étend du Sud-Est vers le Nord- Ouest de l’île. La forme des sommets n’est pas positivement belle, parce que les schistes cristallins qui les composent ont été fortement délités par le temps; leurs têtes arrondies rappellent les montagnes de la Forêt-Noire. Le point culminant de la chaîne, près d'Oubatche, est l’Ignambi, haut de 1310 m. et éloigné de 6 km. de la mer à vol d'oiseau. Au Nord de ce sommet, un chemin muletier franchit la croupe montagneuse et conduit dans la vallée du Diahot et vers la côte Ouest. Que de fois n’avons-nous pas gravi ce sentier, soit à pied, soit à cheval, pour atteindre la forêt, champ de travail le plus riche pour les recherches zoologiques et botaniques que nous avions entreprises!
Les pentes inférieures des montagnes sont revêtues d’une végétation extrêmement monotone. C’est le niaouli qui, recouvrant d'immenses espaces, imprime son cachet à toute la région. La planche I, représentant un bois de niaoulis, rend très bien le caractère de ces groupes d'arbres peu élevés, au feuillage clairsemé et d’un si curieux aspect. Le long des troncs blancs, tordus en tous sens, pendent, telles les loques d’un mendiant, de larges morceaux d’écorce, que les colons désignent sous le nom de « peau de niaouli » et dont les couches superposées ont l'apparence du cuir. Les branches et les rameaux sont couverts de petites feuilles lancéolées d’un vert mat, et d’une multitude de fleurs d’un blanc- Jjaunâtre, semblables à des brosses à bouteilles; la couronne ainsi formée ne répand sur le sol qu’une ombre très légère. Les niaoulis croissent à intervalles de 5 à 10m.; ils ne supportentpas volontiers d’autres arbres parmi eux et poussent aussi bien sur les pentes sèches des collines que dans les endroits humides et marécageux. Aux abords des cours d’eau, l’uniformité des groupes de niaoulis s’atténue cependant, grâce aux nombreuses autres essences végétales qui s’y associent.
Le sous-bois des forêts de niaoulis se compose de divers végétaux qui, tous, supportent bien la lumière et la chaleur. Ce sont des Graminées, des fougères, telles que la fougère à l'aigle et les Gleichenia, et toute une masse d’arbustes dont la plupart sont couverts de feuilles épaisses et quelques-uns de fleurs d’une rare beauté. Malheureusement, la Lantana fait, d'année en année,
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reculer la végétation primitive et transforme en un fouillis épineux, quasi impénétrable, souvent de la hauteur d’un homme, les bois de niaoulis, autrefois faciles à parcourir. Cette plante, encore inconnue il y a 40 ans environ en Nouvelle-Calédonie, a non seulement envahi près d’'Oubatche les forêts de niaoulis, mais encore toutes les pentes des collines recouvertes autrefois de cultures indigènes ou de pâturages, causant ainsi une énorme dépréciation du terrain. La plante elle-même offre à l’œil un aspect très gai, avec ses milliers de fleurs vivement colorées d’orange ou d’un rose délicat. En Europe, on cultive cette Verbénacée en pots, comme plante d'ornement, tandis qu’elle forme là-bas des taillis si denses et inextricables qu’on ne peut presque pas les traverser sans le secours de la hache. Et encore, quand on se risque dans ces fourrés, touche-t-on parfois à peine le sol, car on avance souvent sur une masse élastique de branches et de rameaux qui recouvre les creux et les anfractuosités des rochers.
Aux environs d’'Oubatche, on voit, ici et là, surtout sur les dômes des collines, des groupes de cocotiers s'élever au-dessus de cette mer de Lantana. Ils marquent les emplacements d’anciennes tribus qu’on reconnaît également aux vestiges des terrasses pratiquées aux flancs des monts pour la culture du taro. Aujourd'hui que le nombre des indigènes a beaucoup diminué, la Lantana recouvre de son vert linceul toutes ces traces d’une vie autrefois active et florissante.
A partir de 300 m. d'altitude, le niaouli ne se présente plus en général que sous forme d’arbuste et la Lantana devient plus rare. On traverse une zone découverte, sans arbres, qui, rappelle de loin les pâturages de nos montagnes. Mais ce n’est là qu’une trompeuse apparence et cette région, elle non plus, n’est pas facilement praticable. Des buissons, de hautes Graminées et une masse de fougères — parmi lesquelles la fougère à l'aigle, riche en silice — forment des broussailles dans lesquelles la marche est extrêmement pénible; le pied se tord sur des blocs de pierre qui se dérobent à la vue, ou s’embarrasse dans les herbages épais. Dans les combes humides, des groupes très décoratifs d’une fougère, appartenant au genre Dipteris, offrent un aspect vraiment ravissant. Cette plante porte sur des tiges, hautes de 1 m. et plus,
de larges feuilles profondément entaillées (Fig. 6). Les fleurs ne manquent pas non plus dans cette région, elles revêtent certains buissons des teintes les plus vives. Les Orchidées terrestres sont communes et des Liliacées, appartenant au genre Dianella, charment l’œil par leur délicate couleur bleue.
Fig. 6. Pelouse de Dipteris conjugata Reinw.
Le sentier qui, suivant toutes les courbes de la montagne, se déroule en s’élevant lentement au travers de cette région découverte, n'offre guère d'ombre au voyageur, mais ce dernier jouit, par contre, d’une vue incomparable sur la mer, qui, tout en bas, étincelle au soleil et sur laquelle il semble planer. La ligne éblouissante du récif et la teinte verdâtre de l’eau recouvrant les groupes des coraux côtiers se détachent magnifiquement du bleu profond de la mer ouverte.
Entre 600 et 700 m. commence la forêt proprement dite qui, en étroites bandes, accompagne aussi les cours d’eau Jusque vers les régions inférieures. La température, fort élevée sur les pentes
dénudées, s’abaisse tout à coup et le voyageur est subitement enveloppé d’une atmosphère fraîche et humide. À mesure qu’on s'élève, l'aspect de la forêt devient plus grandiose et plus féérique, surtout quand le soleil, dans sa lutte avec les brouillards, ménage des jeux de lumière d’un surprenant effet. Les arbres atteignent à une taille énorme, soit en épaisseur, soit en élévation; nombreuses sont les fougères, les mousses et les Orchidées qu’ils portent et les lianes qui s’y accrochent. Les Sélaginelles et les fougères recouvrent le sol d’un verdoyant tapis et, sur le bois mort, des champignons aux formes bizarres font des taches vivement colorées. Mais, ce sont surtout les nombreuses fougères arborescentes aux couronnes de feuilles si finement découpées qui font le grand charme de la forêt. Parmi les espèces communes, citons l’Alsophila decurrens Hook., qui forme des groupes d’une élégance toute particulière et dont les troncs, minces et élancés, se surmontent d’une houppe de feuilles d’une extrême délicatesse. Une mousse brune, d’un éclat doré au soleil, entoure leurs troncs d’un épais coussin. De petits palmiers se mêlent agréablement aux fougères et aux autres arbres, mais ils sont, toutefois, beaucoup moins abondants que dans les forêts de la Malaisie.
A 1000 m. d'altitude, le col est atteint, et, par les interstices que laissent les arbres, on voit, dans le lointain, reluire la mer sur la côte Ouest. Pour gagner le sommet de l’Ignambi, il faut laisser le sentier et, en s’ouvrant un chemin à coups de hache, monter directement à travers la forêt. Des groupes de Pandanées, qui couronnent la cime, empêchent malheureusement toute vue d'ensemble, et c’est avec beaucoup de peine que nous parvinmes à nous ménager une petite échappée vers la côte orientale. Toutes haltes déduites, il faut compter 4 heures d’Oubatche au sommet de lIgnambi.
Dans la forêt, l'humidité est extraordinaire; c’est là une conséquence de la formation journalière des brouillards et des précipitations fréquentes arrosant les crêtes des montagnes. La forêt joue donc un rôle de première importance dans l’économie climatérique de l'île. C’est grâce à elle que coulent les innombrables ruisseaux et rivières qui viennent baigner les régions inférieures, plus sèches et découvertes, et que celles-ci re-
çoivent des pluies en quantité assez notable. Sans les revêtements boisés des montagnes, le climat de la Nouvelle-Calédonie prendrait de plus en plus un caractère désertique; aussi est-il extrêmement regrettable de voir leur étendue diminuer d’année en année. Cette constatation remplit de tristesse le naturaliste qui déplore, non seulement la disparition d’une foule de plantes et d'animaux intéressants, mais encore l'effet funeste que cette régression aura sur le climat de l’île entière. Quand, pendant les mois d'hiver, les pluies deviennent plus rares ou cessent complètement, les bois de niaoulis et les pentes des collines recouvertes d’herbages et de buissons se dessèchent tellement qu'ils prennent une teinte jaunâtre. Beaucoup de petits cours d’eau tarissent et il n’est pas rare, alors, que les colons voient périr leur bétail, par suite du manque d’eau et de fourrage. C’est aussi l’époque des grands incendies de brousse: presque chaque nuit, ils rougissent le ciel de leurs sinistres lueurs, tandis que, durant le jour, ils embrument le paysage de lourds nuages de fumée. Ce sont surtout les indigènes qui occasionnent ces incendies, parfois pour débrousser les terrains qu'ils destinent à la culture, mais le plus souvent pour le simple plaisir d'allumer les herbages. Il est aussi impossible à un noir de résister à la tentation de jeter à un oiseau une pierre ou un bâton que de passer près d’une pente couverte de fougères ou de brousse sans y mettre le feu. Les éleveurs européens, eux aussi, incendient quelquefois leurs pâturages dont le sol, fumé par les cendres, se revêt bientôt d'herbe nouvelle. On conçoit facilement que, pendant ces feux de brousse, la bordure inférieure des forêts soit souvent atteinte, surtout lorsque le vent chasse les flammes dans sa direction. Cette lisière ne se renouvelle plus, les arbres meurent et sont bientôt remplacés par les herbages et les broussailles. Ces nouveaux venus repoussent ainsi, lentement mais sûrement, après chaque incendie, la limite des forêts, qu’ils arriveront un jour à détruire complètement. Nous aurons à parler plus loin des dégâts causés par les entreprises minières aux forêts de la région serpentineuse de l’île.
Les bois de niaoulis se comportent, vis-à-vis du feu, tout autrement que les forêts des montagnes. Cet arbre a la vie dure, et, bien que son tronc soit noirci et sa frondaison brûlée, il ne