CHAPITRE PREMIER
Si Ton veut connaître, en métaphysicien, l'indivisible durée qui forme la trame de notre vie spirituelle, c*est sans doute à la méthode de M. Bergson qu'il^faut avoir recours ; mais si l'on se contente de recettes pour vivre, il peut suffire, dans la plupart des cas, do spatialiser et de nâorceler, c'est-à-dire de faire œuvre de science (1). A l'éducateur, qui ne cherche qu'à être pratique, la science suffira donc le plus souvent.
Or la science en psychologie a pris, ou peut prendre, trois formes différentes. C'est l'une ou l'autre qui est la plus commode, selon la nature de
(1) Dans le sens étroit qu'Edouard Le Roy et nous-mêmes ayons donné à ce mot : pour nous, la science dont le vulgaire a fait le prototype de toute science, la physique, est en partie un ensemble d'artifices commodes qui nous donnent prise sur le monde.
''*^^'^« hum • '^"'^ "^ '-'^'"'^''^
«• Il y , ,,. ^ '""" *» P«S.Bte.l-
table, la n«i„, * ^®^ 'ypos dans Ja f«h!- **'*"'«
^^«'««r; elle a suit ''"""' ^«^ ^'''rtùle ou Jé £ '
lois physiques à concrétiser *''*P''<'^''K des
dont la condii,»^ j. ^®'^' ««conciement i' ..
amé«oud'ûnï!» ""' "''°«' ^'"n hS, ".'""^ * '^l^'^'cchon du chef • eii„ '^®"ents exemples, c'e<,» ^'•<'^"/>« cies iacujiij?""'-'-û'« principal «ocales, comme la htaîcZ h ' p '""' «^«^ Vmes mogénéilé du syndicafr/; n! '^' «"'"-«Pn-se «" i^ »- "-aine se con Jl?;„ ^^ ^ P^-ier cas i'at
''J En „ég,.ge,„j , "* * '^«^ conditions
matérielles, dans le second elle tient compte principaloment des formes sociales.
Pour une action de ce genre, la méthode qui convient est donc analogue à celle que nous avons indiquée pour Tétude des phénomènes sociaux, puisque le phénomène psychologique en question baigne de toutes parts dans la réalité sociale. Il sufQt d'une modification relativement légère. Les tendances humaines que nous concrétisions sous la poussée des conditions physiques et des formes sociales (i) étaient tout à l'heure les tendances d'un groupe, alors qu^ell^s sont maintenant les tendances d'un seul. A part ce changement, le procédé reste le même. 11 est, nous le devinons, artificiel : c'est un artiûce que cette division de ia vie en causes et en effets, mais c*est un artifice qui la serre de plus près, parce que la causalité que nous décrivons est plus complexe que la causalité presque mécanique de la plupart des psychologues et parce que les faits que nous cherchons, étant causants par essence, ont des répercussions plus lointaines que n'importe quels autres faits.
Pour rendre ce jeu des causes apparent, il nous
.restera à les appliquer sur un tableau analytique,
plus ou moins factice lui aussi, dos différentes phases
de cette action concrète et multiple. Nous en avons
ailleurs (2) décrit les principales sous te nom d'élé-
(i) Icif nous ne raj^peions que les trois premières causes; si nous négligeons les faits déclenchants, c'est quils sont des causes pour le spectateur qui c note » l'histoire, mais pour Tacteur qui ia t vit » ce ne sont que des résultantes.
2) Essai sur la Conduite des Affaires et la Direction des Hommes (Payot, Paris, 1919 . p. 57. Depuis l'apparition de ce livre, Qous avons eu l'occasion d'approfondir les idées que M. Fayol
l'ame de l'enfa5T
ments de l'acte d'administrer. Il n'y a pas lieu d'y reTenir, sanf en on conrt schéma, où il ne faut voir que des jalons épars dans le flax de la conscience.
Création du bat. .
Prévoyance. . . .
Organisation . . .
'Action proprement dite
Contrôle.
LES ABIIBANS, A&TISTBS OU INGÊHIEims (1)
Rien.
Coi.
Dans le sens d'organisation matérielle ou disposition.
Directe sur la matière et variable suivant les techniques aux> quelles l'agent se livre.
Oui.
LES CHEFÀ (2)
Ont
Oui.
Dans le sens d'organisation d'une hiérarchie ou organisation au sens propre.
Indirects, par l'intermédiaire d'hommes, sous forme de recrutement, d'éducation, de commandement et de coordination.
Oui.
a exprimées le premier et de modifier quelque peu leur présentation primitive. Le tableau que nous donnons ici est emprunté aux Cours d'Administration générale et d*Efficience personnelle, professés en 1920-1921 à TEcoIe d'Administration et d'Affaires. N'oublions pas que, réduites comme ici à l'analyse des fonctions d'un homme, les idées de Fayol et les idées de Taylor sont très voisines.
^1) Nous réunissons ici l'action de l'ouvrier supérieur et celle de i'ini^énieur proprement dit ; pour le manœuvre, surtout en régime taylorien, tout est tellement prévu, organisé et contrôlé par le c bureau de préparation », la machine, quand elle existe, se charge tellement de décider et de persévérer, qu'il no reHte au manœuvre que l'exécution.
(2) Nous avons signalé plus haut, p. 33, que ces fonctions sont Ni diverses que bien peu de chefs ont les qualités nécessaires pour les remplir toutes. De même que Taylor a divisé Tancien contremaître en six ou huit agents, le directeur est souvent forcé de se diviser au moins en trois hommes : l'un est le créateur, l'autre prévoit et organise, le dernier élève, commande, coordonne ; chacun a des tempéraments presque incompatibles : le premier vit dans après-demain, le deuxième dans demain, le dernier dans aujourd'hui ; le premier plane dans les idées, le deuxième médite dans son bureau, le troi-
Dans ce tableau, on pourrait encore, et nous l'avons fait effectivement ailleurs, marquer des subdivisions; par exemple l'action proprement dite comporterait la décision, l'exécution, la persévérance ; mais ces subdivisions ne peuvent aller très loin, et lorsqu'il s'agit par exemple d'analyser davantage ce que nous venons d'appeler la décision, nous entrons dans le domaine de la pure psychologie, et c'est aux psychologues qu'il faut emprunter la méthode.
II. L'action concrète simple et la psychologie PATHOLOGIQUE. — La méthode, qui remonte à Th. Ribot, a son plus brillant ;représentant en France en M. Pierre Janet (1) ; elle consiste, pour remarquer des relations causales masquées dans la vie ordinaire par la complexité des phénomènes, à examiner un cas pathologique où ceriqines fonctions sont surexcitées pendant que d'autres sont paralysées. C'est ainsi que des études sur l'hysté;*ie ont montré à la fois un rétrécissement du cham^p de la conscience et la fatalité de certaines actions. Dans ce cas on peut dire, au moins symboliquement, qu'une image qui obscurcit toutes les autres a une puissance motrice
sième combat parmi des hommes ; le premier s'appelle prophète, le second est un savant, le dernier est Thomme d'action. Dans des entreprises complexes, on pourra même incarner en deux hommes la fonction de prévoyance des grandes lignes et d'organisation des petits détails, ou en trois celle de réducateur, du coordinateur et du donneur d'ordres. Mais rien de cela ne change les éléments de la fonction du chef.
(1) On trouvera un résumé de la méthode et des travaux de pjBRRE Janet dans un petit livre intitulé les Névroses (Flammarion, Bibliothèque de Philosophie Scientifique du Docteur Le Bon) ; les autres ouvrages de Pierre Janet ont paru à la librairie Alcan en des volumes magistraux, Névroses et Idées fixes, Obsessions et Psychasthénie, VEtat mental des hystériques.
76 l'ame de l'enfant
irrésistible. Voilà un renseigifemeiit psychologique de la plus hante valeur, qu'on n'aurait jamais remarqué par l'observation d'un hcrmme sain, parce que dans l'état de santé nos images et nos mouvements sont tellement nombreux qu'ils s'aident ou se contrarient les uns les autres sa£s qu'on puisse trouver ta moindre loi dans ce chaos ; la maladie a joué le rôle de l'instrument d'-analyse qui, selon la méthode scientifique la plus générale, arrête tous les facteurs du phénomène, sauf un, dout on peut ainsi noter les Influences.
Cependant les méthodes pathologiques étudient de préférence des phénomènes vulgaires et globaux et s'appliquent mal aux phénomènes de pensée subtile et à plus forte raison à leurs derniers détails. Si la psychologie pathologique est à sa place dans l'étude de notre activité, la plus grande partie de l'étude de l'intelligence lui échappe. Dans ce cas il faut revenir à la psychologie des normaux et, dans leurs faits de conscience, établir une dissociation qui est, par certains côtés, une fiction ; c'est l'o&uvre des psychologues de laboratoires.
*^ III. L'action élémentaire abstraite kt la psychologie DE LABORATOIRE.
1® Méthode analytique ou mélhode des tests.
On connaît en général celte méthode, dont nous décrirons chemin faisant certaines applications. Tantôt on se servira d'appareils plus ou moins compliqués comme l'esthésiomètre dé Weber : compas d'épaisseur gradué en fractions de millimètre, qui permet d'appliquer deux pointes sur la peau, et de mesurer Técartement limite au delà duquel on per-
çoit deux pointes et en deçà daquel on n'en perçoit qu'une. On trouvera ce matériel décrit, avec autant et plus de détails qu'en peut souhaiter un éducateur, dans un livre comme Le moteur humain de Jules Amar (i). Mais on n'a pas toujours besoin, surtout pour notre objet, de machines aussi coûteuses. La physiologie est une aide pour la psychologie, en ce sens qu'un phénomène comme la fatigue intellectuelle se répercute sur la sensibilité de la peau, et par conséquent augmente dans l'esthésiomôtre l'écart limite des deux pointes. Mais . on peut mesurer ce même phénomène d'une façon directe, par exemple en comptant des fautes de calcul ou des fautes de mémoire faites par le sujet fatigué, et dans ce cas on n'a besoin d'aucun appareil. Ces méthodes sont décrites dans différents ouvrages de Binet que nous aurons l'occasion de citer (â), et, très brièvement, dans Les idées modernes sur les enfants (3). Les épreuves qu'on fait subir au sujet sont choisies de manière^à donner le résultat le plus net avec le moins de peine. On les nomme des tests. Le procédé ressemble, à première vue, à celui de Taylor. On isole des gestes élémentairts, gestes du corps ici, là gestes de l'esprit. L'analogie cependant ne peut se poursuivre très loin. C'est que la méthode de Taylor est naturelle à son objet : les mouvements qui se succèdent chez le porteur de gueuses sont vraiment indépendants les uns des autres. Mais, pour traus-
(4) Le moteur humain et les bases scientifiques du travail professionnel (Dunod 1914).
(2) Et aussi dans les divers \oiumes de son Année psychologique {klcgni) .
(3) Flammarion, Bibliothèque de philosophie sdcnifique du docteur Le Bon.
. j.rtiuituiiî! t* {W le sens commun
,.,. - . u Itou. w.'iKTvr nae mémoire qui
^ .. c-atuii-n t<u r^ti^nt longtemps, une
>... i,< ~uuvF;<iiriansiAmasseorgaDi8ëe
..-ii.^.i -Il *i?erçoit qu'une mémoire
..^.!~. .lUKi iUdx-^naUon TiEuelle, qu'il n'y
wu^<-'» ~iiiii>-.i£:^ution, que l'attention ne
\i.fiuri . -<jiiti>» qu'on «essayé de séparer
-L ...a. oii^ travaux ne Eonl pas complëte-
...j»» a jieiaoàe est fausse par essence. Les
..;>.|M ju ^ui Joit sont très disproportioanées
. -, , ;i^ .'iieti uiit coûté, car, tuant la vie de
. , ^. ^uisk s<!tii qu'elle veut trop l'étreiàdre,
.. < i oiiiiiiigiiti sur les seules choses en lui
.V. ~uiuui i>tt spirituelles. Un second défaut
... -i-jii \)Asi de la méthode etle-m^me, mais de
,. -A ; Hppiique & l'éducation. Si nous étudions,
. . '.\i:u;pJe, l'évolution de la mémoire chez des
, ,i..,s J (icole, comment pourrons-nous savoir si
,^ lOsalLjtU traduisent une évolution naturelle ou
> 'is Uii.iuisent l'teuvre de l'enseignement? La ques-
Iki.i, iu:it>luble en théorie, ne l'est peut-être pas
|j:aii^iiunmut. Deux exemples le montreront. Quand
uu \o'il le suphisme de l'équivoque devenir plus
liciiui^ut a^a Lieu de se rarétler avec l'àgc, et quand
l'cquisoque porte non point sur tous les termes, mais
.1 sur des termes abstraits comme liberté et
et uniquement encore dans le sens où ces
)nt pria dans l'histoire, abstraction faite du
l ont dans la vie familiale ou scolaire, alors
tre sAr que la multiplication des équivoques
naturelle à l'adolescence, mais qu'illo vient
ïdrease des maîtres. Au contraire, si pendant
l'enfance et Tàge bëtQ, l'élève, malgré un vocabulaire assez étendu, sait très mal rendre compte de sa vie intérieure, c'est que naturellement il y prête peu d'attention, sans qu'on puisse accuser un retard de sa formation linguistique. Donc, dans certains cas, assez rares, je l'accorde, on peut distinguer ce qui dans l'intelligence d'un enfant tient à une évolution nécessaire qui ne dépend que de son âge, et ce qui provient au contraire d'une formation voulue donnée par l'éducateur.
Cependant, à cause des imperfections de cette méthode, après en avoir tiré le plus qu'elle pourra nous donner, nous en proposerons une autre, mieux adaptée, nous semble-t-il, et à la nature de l'esprit et au problème de l'éducation.
2° Méthode de V observation globale des fonctions complexes en activité et surtout du fruit de Véducation sur elles,
A) Pour respecter davantage la continuité de la vie psychique, on observera l'enfant en train de faire à haute voix iin travail intellectuel, et on notera les pensées qu'il exprime, quitte, lorsqu'il s'interrompt de penser, à lui suggérer des idées nouvelles par une intervention plus ou moins discrète. Ce travail de l'enfant ne doit pas être une improvisation désordonnée]; on lui fournira un thème comme « expliquer tel texte étranger' », ou « chercher les causes de telle érosion produite par une pluie d'orage », ou € proposer des remèdes à telle habitude de paresse prise par un jeune camarade ». Gomme Tesprit de l'enfant se trouve ainsi lâché dans des directions différentes, sans qu'on ait, pour démêler ses inven-
tioQ&j les^ r^ciièares- aots <ie» pi^▼ciloioçies précédemmeat noinaiêesv U ùtnt Êsire obsenrer reafant par quelqu'un qui le CQQoaisse biea. Des expériences de ce genre ne peuvent ^lère être tentées que par des pères- de famille qui soient *les psycliologaes euxmêmes- et c'est ce qui rend si précieuses les recherches «le Binet sur ses ieux Hlles, 1, ou par des maîtres, professeurs principaux ou chefs de maison, vivant constamment avec les élèves c'est ce qui donne aux internats qui se piquent d'éducation une valeur incomparable comme laboratoires de psychologie). En fait, ces études sont rares, car elles exigent do l'observateur uae rare maîtrise^ et c'est pour cela peut-être que les psychologues à gros appareils les méprirent comme des vieilleries-
B) Mais ces expériences doivent servir à résoudre la seconde difficulté. Comme il est impossible, sauf en des cas particuliers, de définir une évolution d'un enfant in<iépendamment de l'évlucation qui se poursuit parallèflement à elle, aous chercherons simplement à Doter avec quelle facilité on eniknt reçoit une formation donnée. Cette formation, nous la. bâtirons en fonction au but qae nous noos proposons et que nous xwons défini en gros en attendant de le spécitier en détail* Apre» quoi nous en essaierons certaines parties âeolemeni, pour ne pa9 faire peser ane expérience complète sur toute one génération ; par exemple si fiou» considérons que des éindes d'économie politique «ont nécessaires, vers seize ou dixsept ans, à une certaine élite d'enfants, nous étudierons comment, à cet Âge, ces enfants comprennrut
(1) Léiude ezpér: mentale de lintelligence (Schleichei).
l'économie politique, en consacrant à ces études un maximum de temps qu'on ne dépassera pas dans un premier essai. En fait ces recherches n'ont jamais été osées ; c'est qu'elles ne peuvent être que des vérilications d'hypothèses, et ces hypothèses sortiront précisément d'ouvrages du genre de celui-ci.
C'est avec ces méthodes, alternées ou combinées suivant les objets, que nous allons aborder l'étude dflrantiv ^té et l' étude des représentations enfantin es.
Pour l'activité, nous remarquerons que les tendances de l'enfant qui vient au monde sont des indéterminées qui vont se cristalliser en habitudes ou bouillonner en actes libres.: d'où l'application de nos méthodes d'abord à la formation des habitudes, ensuite au développement de la liberté.
Pour la représentation, nous partirons des représentations infrarationnelles que nous nommerons les iin^es, pour aller jusqu'aux représentations rationnelles que nous appellerons idéûs ; nous verrons, par les procédés les plus précis, leur genèse^ et plus tard, par des procédés plus souples, nous regarderons j ^er ri n jelligence .de l'enfant à travers la série des exercices qu'on peut proposer pour le former.