I. Préparation a la vie publique
À) L'éducation professionnelle qui, dans un monde où les producteurs seront une majorité de plus en plus grande, représentera la majeure partie de la formation de tous, devra être réglée d'abord par chaque « corporation ». Réglée veut dire pour nous que la corporation d'une part fixera les programmes^ d'autre part fournira les fonds nécessaires. C'est ainsi que l'éducation d'un futur mineur appartiendra à la corporation du sous-sol. Mais comme il y aurait danger à encombrer de futurs ingénieurs ou de futurs ouvriers telle corporation, celle de la houille noire par exemple, qui devrait peu à peu s'effacer devant telle, autre, par exemple la houille blanche, un équilibre entre le nombre d'enfants à admettre dans chaque profession serait établi grâce à l'intervention de ce qu'on pourrait appeler symboliquement le conseil suprême des corporations confédérées ; et c'est ce conseil encore qui établirait des laboratoires de psychologie dans lesquels on étudierait à difiérents âges les aptitudes des enfants à tel ou tel emploi manuel ou intellectuel, pour leur délivrer une sorte de fiche qui les introduirait dans la meilleure carrière : il est clair en effet que la loi de l'offre et de la demande, avec les crises périodiques qui en sont la conséquence, ne peut suffire à rétablir l'équilibre, et un équilibre tardif, que dans un monde oùl'on ignore tout de la science de la production.
B) Mais l'homme n'est pas fait seulement pour gagner son pain en échange d'un service rendu à la fabrication collective. Puisqu'il doit être encore citoyen^ il faut qu'on le forme à cet autre métier* C'est le rôle de l'Étal de demain. Je ne dis pas de l'État économique,
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parce que cet État-là se confondra avec la Confédération des métiers, mais de FÉtat en tant que transmetteur du passé et que gardien de Tordre. Transmetteordu passé, il devra exiger que, dans les écoles des corporations, un effort minimum soit employé à Fétude de Thistoire nationale, de la littérature nationale, de Tart national. Gardien de Tordre, il deyta y faire apprendre le respect des lois, «t peut-être aussi habituer les enfants d'assez bonne heure à la gymnastique et à certains exercices qui les prépareront, s'il le faut, à être facilement soldats. Mais l'État, même si son autorité est ici sans appel, agit comme contrôleur et non comme initiateur ; de lui ne dépend qu'une partie restreinte des programmes, ce n'^st pas lui qui paiera ou du moins il ne paiera pas tout; il aura cessé d'être le maître absolu de l'université.
G) De même la vie spirituelle de l'homme sera assurée par le groupement spirituel que nous appellerons Église, et qui aura sa part dans l'œuvre d'éducation, comme l'État moral ou justicier a la sienne.
Mais les corporations, l'État ou l'Église n'ont évidemment, comme tels, aucune compétence pédagogique; c'est le but seul de l'éducation qu'ils ont qualité pour fixer; les moyens appartiendront à des techniciens de l'éducation qui n'ont qu'un équivalent très pâle, comme nous le verrons bientôt, dans les professeurs ou les instituteurs d'aujourd'hui.
Ces hommes nouveaux, n'étant comme tels ni des membres de l'Église, ni des fonctionnaires de l'État, ni des ingénieurs des corporations, devront sans doute constituer h eux seuls une corporation nouvelle que nous appellerons d'un vieux mot, dont il faudra renouveler le sens, t Université. Indépendante, à la
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manière de beaucoup d'universités étrangères, notre université recrutera son personnel et en assurera la formation (1); elle délivrera à ses élèves des diplômes dont la valeur se mesurera aux résultats ; elle vendra ses services aux corporations qui produisent; et si elle n'arrive pas à les vendre assez cher, elle recevra les dons de particuliers ou de groupements, convaincus peu h peu que l'éducation est un service national et que ceux qui la donnent ont la dignité d'apôtres (2).
IL Préparation a la vie privée. — Pour la formation d'un enfant à son rôle d'époux, de père ou de mère, il est cla^r que les corporations, l'État et l'Église sont à divers titres inqualifiés (3) ; ils peuvent, en faveur de la famille, prêcher avec sincérité, jamais instruire avec compétence : ils ne sont pas du c métier >• D'autre part, le père ou la mère, isolément, ne sont du métier qu'une fois sur dix ou qu^une fois sur cent. Gomment donc résoudre la difficulté? // nous semble que V organisme seul capable d'assurer une éducation complète de chef de foyer ou de maîtresse de mai-
(1) Non sans difficultés évidemment. Ce grand corps souple peut contenir, par exemple, des membres aussi divers que des congréganistes et <jies laïcs. Nous ne donnons ici qu'un aperçu générai de la question.
(2) Nous retombons ainsi sur quelques idées émises par les Compagnons; lire leurs articles écrits vers la fin de la guerre dans r « Opinion » et leur livre : Wniversité Nouvelle, aujourd'hui en deux volumes qui doivent être bientôt suivis d*un troisième (Fischbacher); cependant nous sommes loin de donner à la corporation universitaire une indépendance aussi absolue que les Compagnons.
(3) Avec cette réserve que, tout se tenant dans la vie sociale, TËglise par exemple interviendra dans la vie familiale toutes les fois qu'il s'agira d'un acte touchant à la vie surnaturelle.
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ion, c'est une asêociation de familles ou mieux encore des fédérations d'associations de familles : organismes naissants, mais qui semblent destinés à prendre une très grande ampleur (1). Ce sont ces associations et ces fédérations qni, par le nombre de leurs adhérents et la puissance financière qui en' découlera, pourront instituer des expériences d'éducation, ainsi que des bibliothèques, des conférences et plusieurs autres moyens destinés à répandre les résultats de leurs recherches et par là même former l'homme privé futur. Elles agiront exactement comme la fédération des métallurgistes ou des chimistes pour former leurs futurs membres ; elles auront les mêmes moyens et la même autorité.
Mais alors quel sera le rôle de la famille de l'enfaut? Entendez-moi bien; nous venons de parler de la famille en général ; nous parlons à présent de la famille concrète où tel sujet de l'éducation est né. Cette famille, on en a exagéré et même dévié le rôle. Elle ne peut être mise sur le même pied que les grands groupements que nous venons de nommer,
(1) Par exemple, il existe une Fédération de familles du Nord de la France qui a tenu, au mois de décembre 1920, un important congrès à Lille. Il est vrai qu'avec les mœurs patriarcales de la région cette fédération réunit surtout des c chefs » de famille; néanmoins le germe est semé. De même il existe & Paris, à l'état naissant, une sorte de bureau d'une Confédération générale des familles. Certaines ligues comme c La plus grande famille j> ou comme c Pour la vie », bien qu^ayant des buts plus restreints, par exemple l'accroissement de la natalité» paraissent destinées à fournir les cadres et l'élan pour les associations dont nous parlons. Les associations de familles nombreuses se sont confédérées au Congrès de^la natalité de Bordeaux, en 1921, mais pour la défense de leurs propres intérêts. Il faut rapprociier ces mouvements français de la très florissante ligue belge de l'éducation familiale.
car dans ces grands groupements Tenfant doit prendre une place, tandis que de cette famille il est destiné à sortir; les. premiers sont des organismes permanents auxquels l'enfant doit s'adapter, la dernière est un petit groupe provisoire qu'il i^e fait que traverser : aussi les premiers seuls ont-ils sur lui des droits.
Il est vrai que sous cette forme brutale l'affirmation peut faire scandale. Il faut dissiper une équivoque. On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, des droits des parents et plus exactement des droits du père. Singulière idée. Elle vient d'abord du souvenir du droit romain, fondé lui-même sur les conditions de la famille patriarcale, depuis longtemps périmée dans l'occident latin, mais que la Renaissance a tenté d'y raviver. Elle s'appuie surtout sur une confusion entre l'idée de droit et l'idée d'autorité. Certes, le père et la mère ont autorité sur leur enfant; ce petit être est digne d'être mené rudement, s'il le faut, vers le meilleur chemin qu'il ne connaît pas. Mais cette autorité des parents ne provient point de ce qu'ils sont les maîtres de leurs enfants, c'està-dire qu'il leur est permis de les façonner d'une manière dont ils n'auraient de comptes à rendre k personne. Les parents sont simplement des exécutants des décisions que peuvent prendre les grands groupements comme les métiers, l'Ëtat ou l'Église. Les droits de ces groupes ont passé en eux par procuration. S'ils sont des mandataires privilégiés, c'est pour des raisons multiples : ils vivent sans cesse avec leurs enfants, il les connaissent par une intuition incomparable, et surtout ils ont pour eux un dévouement qu'on ne retrouverait chez personne d'autre et qui va jusqu'à une apparente absurdité, puisque deux
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adalies interrompent sonyeat le meilleor de leur effort pour se pencher vers ces êtres qni deviendront plos grands qu'eux et seront presque toujours ingrats. L'amour des parents les prédispose à être des éducateurs meryeillenx, mais encore faut-il qu'ils ne soient point des éducateurs improvisés, et il y a toute une campagne à faire auprès d'eux pour les amener à acquérir cette science qui transformera des droits hypothétiques en de féconds et délicieux devoirs.
Arrêtons là cet exposé, car de semblables réformes ne sont que le produit de l'évolution sociale, et, à vouloir les préciser, on ne fait que de fausses prophéties ; tandis qu'en se contentant de prendre vaguement, mais profondément, conscience des efforts qui tendent à les produire, on aide de la plus prompte manière à réaliser le meilleur de leurs effets.
Laissant désormais de c6té les problèmes d'organisation générale, nous allons pénétrer dans l'organisation intérieure du milieu éducatif le plus facilement organisable, KÉcole; et comme nous ne parlerons pas encore des programmes par lesquels les écoles se distinguent, ce que nous allons dire sera commun à toutes, de l'école primaire à la faculté, du lycée classique à l'institut technique, du collège municipal à la maison congréganiste, de l'école de garçons à l'école de filles.