H. L'ÉCOLE SECONDAIRE A CULTURE MI-DÉSINTÉRESSÉE
MI-PRATIQUE. — L'école des producteurs doit donner de la culture générale ; on ne saurait trop dénoncer l'erreur de ceux qui veulent se confiner dans une spécialité et se spécialiser trop tôt. Des carrières comme la publicité, là c sales promotion » ou la vente exigent avant tout de la psychologie pour deviner son client, de la littérature pour s'adresser à lui et rien n'y prépare moins que nos enseignements qui se disent commerciaux. L'ingénieur d'usine a, la moitié ou les trois quarts de son temps, à mener des ouvriers ; aux connaissances psychologiques s'ajoutent des notions de sociologie, ce qui est bien éloigné du programme des écoles techniques : un bon bachelier latin-grec est mieux préparé que ces prétendus praticiens.
Cependant nous savons combien la culture générale actuelle est imparfaite. D'une part, il faut y ajouter un esprit scientifique qui doit rendre plus efficace cette psychologie ou cette sociologie, d'autre part, des méthodes de travail rapide^ qui permettront d'abréger la durée actuelle des études. On peut donc concevoir un enseignement moyen, d'une durée d'environ quatre années, qui remplacerait à peu près le lycée actuel depuis le début des classes de grammaire jusque vers la fin de la classe de première.
Cet enseignement, où la culture générale ellemême est utilitaire, serait un peu plus que le précédent dirigé par les corporations.
En fin de ce second cycle, une nouvelle épreuve,
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analogue à la précédente, divisera de même les élèves en deux groupes : ceux qui auraient le moins bien réussi seraient orientés vers la pure technique, les autres monteraient vers les emplois de direc* teurs,
III. Les écoles techniques ou l'école de culture GÉNÉRALE. — Après soize ans les élèves-techniciens iront dans une école spécialisée, école de chimie, école de tissage, écolo de vonte, école des chartes, école des consuls, dont le programme ressemblera à ceux des écoles techniques actuelles, mais où la technique sera accompagnée, ce qu'on ne fait plus aujourd'hui, d'une forte culture générale continuée.
En même temps l'élite supertechnique suivra une école d'humanités pures, qui sera presque uniquement consacrée k l'étude de l'homme individuel et social.
Dans les premières écoles, les études pourront durer deux ans en moyenne, dans la dernière, trois environ.
Les premières seront sous la dépendance étroite de chaque métier (i), la dernière appartiendra à l'ensemble des métiers.
IVt L'enseignement .supérieur. — Une nouvelle épreuve, à la sortie de ces écoles, enverra directement dans l'industrie la majorité des techniciens; les plus habiles seront retenus pour. un perfectionnement dans une dernière école, qui sera un départe-
(i) Sauf les écoles des spécialités qui « ne paient pas », comme les chartes ou les consulats ; des ministères ou des particuliers les subventionneront.
ment de l'Université ou du moins aura rang d'Institut universitaire.
Quant aux supertechniciens, après un stage rapide, sans nouvelle épreuve, dans une école technique de leur choix, où ils apprendront, avec plus de facilité qu'aucun autre, certains détails d'une industrie qu'ils seront appelés à diriger, ils iront à l'école des chefs, qui sera la faculté la plus haute de l'Université; enfin, vers trente ans, et peut-être de nouveau vers quarante, ils quitteront un instant l'action pour recevoir un enseignement que certaines armées ont réalisé les premières, avec V « école de guerre > et 1' « école des maréchaux }»•
Un tableau résumera ce plan (p. 1981 .
Ce tableau exprime la marche normale de l'enseignement. Mais la marche normale n'est pas toujours une marche d'horloge. Aucune épreuve n'est absolument infaillible, et des qualités comme celles de chef peuvent se développer assez tard. C'est pourquoi il faut de constants repêchages: Des épreuves de rappel ouvriront, vers seize ans, les écoles de spécialités à des apprentis fourvoyés ; d'autres, vers dixneuf, feront entrer à l'Université supérieure des techniciens repentants. Celui qui s'était cru manœuvre-né pourra, à tout moment, devenir chef d'atelier, ingénieur, directeur même. Les étapes brûlées sont fait courant aux Etats-Unis, et, chez nous, les premiers dés écoles pratiques vont aux Arts et Métiers, les premiers des Arts et Métiers vont à Centrale.
Les gens se repêchent grâce à des études parallèles à la vie d'atelier. Elles seront suivies sous forme de cours du soir ou de cours par correspondance. Us ne
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conyiennent qu'à une élite. Mais, par définition, ce sont les plus intelligents et les plus volontaires qui veulent ainsi remonter la colonne. Leur effort seul est un succès.
Avec ou sans repêchage, Torganisation que nous venons d'esquisser soulève certaines objections auxquelles nous voulons répondre tout de suite.
i^ Les épreuves de passage ne seront ni limitatives, ni coercitives : fils d'ouvriers, vous êtes reçu à douze
ans à l'école des techniciens : vos parents préfèrent
que vous restiez ouvrier : soit, ils sont libres. Fils de € bourgeois », vous êtes refusé : mais votre père entend que vous tentiez de nouveau la chance : à son gré encore ; seulement il devra vous payer à ses frais l'éducation qu'il rêve pour vous, et alors nous verrons peut-être des écoles de cancres riches où l'on entrera sans examen ; on tolère aujourd'hui de pires industries.
^"^ C'est que l'enseignement, à tous les degrés, sera graiuil ou tout au moins largement subventionné; ce gros budget n'effraiera pas les contribuables, puisque ce sont les corporations qui paieront, et elles sauront alors, si elles ne savent déjà, que les dépenses d'éducation sont de beaucoup les mises de fonds les plus productives.
3^ Comme leur subvention ne sera qu'un placement en vue de la production, c'est en vue de la production aussi qu'elles détermineront le nombre de places à rentrée de chaque type d'école : si l'on prévoit un technicien sur ipille, à quoi bon en accepter deux? un chimiste pour un métallurgiste, à quoi bon en recevoir trois? les concours de places ou les concours de bourses permettront de n'encombrer ni
les spécialités, ni les grades ; c'est à l'école même qu'on commencera la prévision des crises.
4^ Enfin Tépreuve dont nous parlons — nous avons à dessein évité le mot examen — ne sera pas seulement une épreuve de connaissances : ce sera surtout, et de plus en plus quand on avancera en âge, une épreuve d'aptitudes : sans quoi on ferait une sélection de mandarins, et rien n'est moins adapté à la nécessité de produire. Ces épreuves d'aptitudes sont une nouveauté si importante que nous emploierons pour les décrire un chapitre entier, et nous, prions le lecteur, en attendant qu'il l'ait lu, de réserver son opinion.
Ainsi présentée, cette réforme semble ne pouvoir être réalisée qu'en bloc, par la volonté d'un ministre génial. Cependant son décret doit être précédé d'essais : il reste à voir qui s'en chargera. Nous ne croyons pas que pour cela l'Université (i) soit qualifiée ; elle est aujourd'hui trop loin de l'industrie ; elle ne s'en rapprochera que si quelqu'un d'étranger lui tend la main. Des particuliers peuvent fonder des écoles sur des programmes nouveaux et même très nouveaux, et en effet des fondations, dont l'école des Travaux Publics fut Tune des premières et qui se sont extraordinairement multipliées après la guerre.
(1) Ici, Université est un terme collectif qui comprend Tensemble général des établissements d'instruction qui ne sont pas l'atelier même, c'est-à-dire à la fois les universités proprement dites et les grandes écoles. Sur les diCTérences qui opposent par certains aspects les grandes écoles et les facultés, nous ne pouvons rien dire dans un exposé aussi bref. Le lecteur pourra trouver des détails dans dans le livre de M. Léon GuiLLBT et sa préface de M. Henri Lb Ghatblibr, ÏEnseigne^ ment technique supérieur à l* après-guerre {?a.yoi, Paris, 1918.;
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prouvent la souplesse de Tesprit firançais; cependant, de telles écoles ne peuvent être qnè des trùts d'union, i
peut-^tre temporaires, entre TunÎTersité et l'industrie. Mais l'industrie à son 'tour se réveille. Une nécessité l'y pousse. Naguère elle ne se posait pas la question de la formation du personnel. Si une entreprise était prospère, à coups d'argent elle débauchait les meilleurs ouvriers et les meilleurs employés des entreprises voisines. Aujourd'hui ces vols, même s'ils sont toujours absous, ne seraient pas toujours possibles. La guerre a supprimé certains métiers : par exemple, pendant six ans. on n'a plus vendu; il y a eu toujours, c'est vrai, des transactions entre un producteur d'une part et de l'autre un État ou des particuliers qui commandaient sans marchander; mais, pour cette raison, le vendeur n'avait plus k pra- j
tiquer cet assaut du client qu'il considérait comme roi ; aussi les maisons de commerce ont-elles fini par comprendre qu'il fallait recréer des vendeurs, et de cette éducation il faut bien qu'elles se chargent elles-mêmes. Tendances analogues dans l'industrie où l'organisation scientifique ne peut s'introduire qu'après une préparation du personnel qui incombe au chef. Mais le chef n'est pas seul compétent ; il connaît le but, mais non la manière ; il a donc besoin ; du concours de quelqu'un qui soit à la fois psychologue et professeur ; psychologue pour analyser les aptitudes nécessaires à son employé ou à son ouvrier, professeur pour transformer des tendances naissantes en facultés acquises. C'est sur ce point, entre autres, que peut s'établir le contact entre les entreprises et l'université. Les directeurs comprendront de plus en plus que l'éducation fait partie de l'admi-
nistration et Tintroduiront chez eux comme un service aussi important que la comptabilité; les universitaires sentiront vers quelles fins ils devront orienter leurs classes d'histoire ou de botanique. Dans ces relations mutuelles, les patrons acquerront cet esprit de finesse et de science qui leur manque très souvent, et runiversilé^rpuvera cet^esprit de ré alism e qui lui fait défaut plus encore : entre les [eux tombera le mur d'incompréhension et de dédain. L'exemple que nous avons choisi n'est qu'un exemple ; d'aut)res occasions de contact s^ofTriront sans doute bientM ; et, la liaison faite, des relations continueront, d'où sortira assez vite, espérons-le, la réforme totale.
Le succès de cette réforme tient à un certain nombre de facteurs, dont la valeur dès examens de passage. Toutefois, mèni^ imparfaits, nos projets valent mieux que rien. Or l'anarchie actuelle est moins que rien. Ce qui règne, c'est l'offre et la demande. On a appris, par exemple par des romans où les ingénieurs font de beaux mariages, que le métier nourrit son homme, fût-ce par l'intermédiaire de la femme ; tous les parents voudraient faire entrer leurs fils dans les grandes écoles ; 'les voilà bientôt encombrées ; désormais les techniciens mourropt de faim ; aussi leurs cadets fuient leur carrière, et les économistes triomphent parce que l'équilibre s'est rétabli spontanément. Ouais, mais avec un retard de dix années douloureuses et stériles. Rien ne prouve que l'humanité ne puisse progresser qu'au prix de pareilles crises. Tout indique, au contraire, qu'on peut les atténuer, sinon les abolir, par une étude sociologique méthodiquement menée et par une puis-
santé volonté de dicipline collective. C'est cela, rien de moins, que nous avons proposé.
Soit dans cette réforme de l'industrie, soit dans la réforme de l'éducation, nous n'avons voulu poser que les principes les plus généraux. Il nous faut maintenant développer notre plan en expliquant le détail des méthodes et des programmes. Nous séparerons encore, comme nous l'avons fait jusqu'ici, l'éducation de l'activité et la formation intellectuelle. Mais nous ferons précéder ces deux études d'un chapitre sur la culture physique, dont les éléments, bien que liés au reste, apparaîtraient moins nettement si on ne les groupait pas sous un même titre.