LES METHODES DK TRAVAIL
L'enseignement a deux buts, apprendre les choses et donner des aptitudes; c'est ainsi que l'ingénieur doit savoir des mathématiques et être capable d'invention. Les deux acquisitions, si hétérogènes qu'elles soient, sont aussi indispensables l'une que l'autre.
Dans l'enseignement actuel, de l'école primaire à l'Université, on n'a guère compris que la première besogne, et encore Ta-t-on fort mal comprise. C'est qi^e ie maître fait lui-même la plus grande partie de la tàche(qui devrait être dévolue à l'élève : multiplication exagérée des « amphis », même dans les petites classes ; si le cours du professeur est bon, qu'il l'imprime, s'il est mauvais, qu'il se taise ; déjà, dans les grandes classes, la coutume se répand de polygraphier des feuilles et, pendant que le professeur, à ^ défaut de phonographe, les récite, ce que les auditeurs ont de mieux à faire, c'est de jouer au bridge, jeu qui développe des qualités d'attention, de mémoire, d'induction, de décision, de maîtrise de soi, d'action
concertée, fort utiles dans la vie moderne. Avec ces professeurs bavards et ces élèves muets, on arrive à former des gens incapables non seulement d'agir sur le réel, mais de lire au sens profond du mot, c'est-àdire de dégager tout ce que contient un document brut, et par suite de continuer eux-mêmes, si cela est nécessaire, le travail de gavage commencé à l'école.
I. L'acquisition des connaissances. — Ici le problème consiste :
a) A donner à l'élève la plus grande somme de connaissances avec le maximum d'économie (économie de forces ou économie de temps, chez l'élève comme chez le professeur) ;
6) A apprendre à l'élève à faire plus tard tout seul ce qu'il a fait enfant en présence d'un maître : c'est ce que nous appellerons Fart de la documentation ; — et nous en étudierons ici la contre-partie qui est l'art de l'expression.
1° Acquisition de connaissances avec le maximum d'économie. Sur ce point, nous ne donnerons que des indications très brèves, renvoyant à une justification déjà donnée (1).
a) On commencerai par distinguer les espèces de mémoirêyk l'aide de tests établis une fois pour toutes, et'périodiquement vérifiés ;- les visuels apprendront avec des textes très illustrés, les visuels typographiques à l'aide de la lecture pure et simple, les auditifs en se groupant autour d'un lecteur, les verbomoteurs eu se récitant leurs leçons deux à
(1) Voir plus haut, livre H, chapitre ii, § '2, 11% 3 et 4, p. 117 et suiv., et chapitre ur, § 1, H" et 111% p. 136 et suiv.
290 LA REVOLUTION NECESSAIRE EN EdUCATIOI^
deux, les manumoteurs en en recopiant un résumé.
b) On placera Télève dans les conditions où son attention est le plus excitée et le plus concentrée. On pourra mettre sur les murs de la classe une exposition temporaire de tableaux se rapportant à l'enseignement du jour, ainsi, à propos de la géographie d'un pays, des vues de ce pays. On devra développer largement l'usage du cinéma (1) ; son rôle est tout indiqué en histoire naturelle, en cinématique et même en géométrie dans le cas de la génération des lieux ; si l'attention est fixée par l'image, elle l'est encore bien plus par l'image qui bouge ; et rien n'est long à expliquer verbalement ou par écrit comme un mouvement.
c) On établira les courbes de fatigabilité de chacun d'après un test de mémoire, et on divisera le temps consacré aux leçons par les repos nécessaires pour faire disparaître la fatigue. Les élèves qui présentent une fatigabilité rapide auront des r^pos fréquents et courts entre des exercices variés, ceux chez qui la fatigue arrive encore moins vite que l'entraînement devront au contraire passer un temps très long sur le même sujet, puisque c'est dans le dernier quart d'heure du travail qu'on recueille le fruit des demiheures précédentes.
d) On étudiera de même chez chaque élève la mémoire de fixation en fonction de la répétition de ce qu'on a à retenir. De préféren^se de courtes séries répétées à un ou deux jours d'intervalle. Puis des révisions périodiques. Ces études sont encore moins au point que les précédentes.
(1) Cette idée est défendue en théorie et même en pratique par M. Louia Forest
e) En tout cas on peut recommander ce procédé : pour les matières qui contiennent un raisonnement comme la géométrie, retenir c'est d'abord comprendre : donc la solidité de la mémoire dépendra de la clarté de l'exposé. Pour d'autres sciences qui sont encore, du moins dans l'enseignement primaire ou secondaire, des collections de faits isolés comme la géographie ou la chimie, on retiendra ces faits d'autant mieux qu'ils auront été mieux liés ; c'est dire qu'il faut faire passer ces recherches de l'état empirique à l'état rationnel, et surtout faire pénétrer ce nouvel esprit scientiRque dans les classes d'où elles sont encore exclues. C'est, soit dit en passant, la condamnation des moyens mnémoniques, qui forcent à apprendre à la fois la chose et le truc.
f) Qu'il s'agisse de faits liés, d'un texte, de noms ou de dates, le mieux est de commencer par une lecture rapide qui vous montre les grandes lignes du sujet ; puis on en fera un résumé bref qui pourra consister, pour aller plus vite, en marques qui souligneront certaines phrases ou détacheront certains alinéas; enfin on se fera interroger par quelques camarades, de manière à découvrir, entre les différentes parties de ce que l'on doit retenir, des rapprochements imprévus qui aideront à la mémoire.
Le contrôle de ce travail se fera en classe, de préférence sous forme d'exercice collectif écrit ; il consistera à remplir une carte muette, à écrire quelques dates d'histoire, à faire une application numérique d'un théorème d'algèbre; la correction sera faite par les élèves, qui échangeront leurs copies deux à deux pour gagner du temps.
â92 LA RÉVOLUTION NÉCESSAIRE EN ÉDUCATION
2® La documentation. — Se documenter, c'est essen^ tiellement assembler des documents, remarquer, contrôler, noter et classer, puis tirer des conclusions.
a) Rassembler des documents consisterait à trouver des bibliothèques, à amasser des échantillons, à prendre les interviews convenables, etc., travail qui, évidemment, ne peut être accompli que dans l'enseignement supérieur. Dans l'enseignement secondaire, cette besogne préparatoire doit être faite par le professeur lui-même.
h) Remarquer. L'exercice consiste à donner à l'élève un texte, par exemple un texte d'histoire, et à lui demander de noter, par divers signes au crayon (des croix, des carrés, des ronds, ou mieux encore les lettres d'une classification peut-être dérivée de la classification décimale), telle ou telle catégorie de faits, ainsi les fsiits politiques, les faits religieux, les faits économiques; parmi ces derniers, distinguer ceux qui se rapportent à l'industrie, au commerce, aux finances, etc..
c) Contrôler. Besogne plus délicate, qu!on ne fera faire qu'aux grands élèves, et qui consiste à apprécier la valeur du fait noté, soit au point de vue de son exactitude, soit au point de vue de sa généralité, ce qu'on conclut d'après les références, la notoriété de l'auteur, la concordance avec d'autres écrits, etc..
d) Noter sur des fiches, ou mieux sur des feuillets mobiles, en s'astreignant à rédiger le plus brièvement, mais le plus complètement possible, avec un titre et des références qui rendent le papier maniable. Ajoutons à ce propos qu'on doit apporter à la constitution matérielle du document tout le soin possible, de manière à habituer l'enfant au plus tôt
au maniement d'un objet dont il aura constamment à se servir dans la vie.
e) Classer ces ûches d'après un classement idéologique dépendant de l'objet étudié. Par exemple l'histoire peut être divisée par siècles, subdivisée par pays, subsubdiviséë dans chaque pays selon lea éléments sociaux que l'histoire étudie : technique, idées, groupes domestiques, groupes économiques, groupes politiques, etc. A ce classement correspondront des signes, par exemple, les chiffres romains pour le siècle, l'initiale ou. les deux premières lettres pour le pays, les premières lettres eticore pour la matière à étudier. C'est ainsi qu'un fait concernant la durée des baux au xvii^ siècle en Flandre aura pour titre le symbole : XVII FI. ten. (tenure). C'est le principe de la classification décimale. C'est également ce symbole qui servira à noter le fait en question dans la marge du livre où on l'aura remarqué.
f) Enfin signalons, comme un travail au moins aussi difficile que le contrôle, la comparaison de ces différentes fiches de manière à en tirer au moins des embryons de lois sociales. En réunissant, par exemple à l'aide de cavaliers, toutes les fiches concernant la propriété dans un même pays à travers plusieurs siècles, on peut avoir une idée d'ensemble de son évolution.
C'est au professeur à constituer des exercices de ce genre. Dans les classes dites de lettres, il suffira de mettre entre les mains des élèves d'autres livres que les manuels où la besogne est toute mâchée : les textes littéraires, les mémoires historiques, les récits de voyageurs fournissent un réservoir presque indéfini. De même, les professeurs de sciences peuvent
294 LA RÉVOLUTION NÉGESSiURE EN ÉDUCATION
fournir aux enfants des mémoires à leur portée, comme le récit des expériences de Pascal sur l'atmosphère qui sont accessibles à un débutant.
Enfin ces travaux peuvent se transformer en exercices de masse ou de vitesse. Il suffit de donner à rélève une fois exercé un document très long ou un temps très court, par exemple cinquante pages en une heure, à charge de faire des notations en marge du texte. En effet, dans la vie d'affaires oh a souvent à étudier très rapidement un problème sur lequel existe une documentation considérable et
. c'est cet art de feuilleter qu'on regrette alors de
\^ n'avoir jamais appris.
Tout ce que nous venons de dire s'applique à l'étude des documents écrits. Mais cette documentation est loin d'être la seule. L'homme qui crée surtout doit se renseigner sur documents vivants. Les documents vivants les plus instructifs sont de Tordre psychologique ou de l'ordre sociologique. Le principe de la recherche reste le même ; il s'agit toujours de remarquer, noter, classer, etc.. Seul le fait de remarquer est soumis à des règles spéciales. Mais elles sont tellement importantes que la remarque devient une science véritable ; nous renvoyons pour son étude à des traités spéciaux (1).
2® bis. L'expression. — L'expression est multiple ; on e^rime certaines choses par le dessin : exemple, des croquis à l'appui d'un projet de bâtiments ou de machines ; on en exprime d'autres par le calcul, car le calcul n'est pas une science, mais un simple lan-
(1) Ou à notre mémoire Introduction à la Sociologie, c Revue de met. et de morale, » oct. 1920 et n«* suiv.
LA G0LTURB INTELLECTUELLE 295
gage, la langue indispensable de toutes les sciences de la matière; mais on exprime la plupart des idées par récriture et la parole. Or, dans nos écoles actuelles, il y a un singulier abus du calcul et de récriture, sous des formes qui seront bientôt surannées, et an singulier déficit de l'expression par le dessin et par le verbe.
On alfuse du calcul. Qu'un enfant sache faire^avec une sûreté lente les quatre opérations sur des nombres de deux chiffres, c'est tout ce qu'on peut demander au futur ingénieur; la virtuosité du calcul est inutile, sauf aux candidats caissiers et aux apprentis comptables ; et encore, quand les enfants d'aujourd'hui . seront en âge d'être comptables et caissiers, leurs i emplois auront disparu, remplacés par des caisses enregistreuses et des machines à additionner.
L'écriture est nécessaire, surtout aux manumoteurs, pour fixer l'orthographe, mais elle est impuissante à nous faire prendre des notes, et, pour la correspondance, nous aurons des machines à écrire. Donc point de calligraphie; nous proposons par contre, vers quinze ans, d'apprendre aux élèves un procédé d'écriture simplifiée comme la brémgraphie; ious disons vers quinze ans, car à cet Âge l'orthographe est fixée et c'est le moment où l'usage de prendre des notes commencera à s'imposer. La brévigraphie est un système d'écriture où en emploie les caractères usuels, mais avec des conventions^ qui permettent d'en écrire 1 sur 2 ou 3 ; elle s'apprend quatre ou cinq fois plus vite que la sténographie ; elle n'atteint, il est vrai, qu'une vitesse moitié moindre, mais c'est très suffisant pour saisirait. Vol
les principales idées d'un discours qu'on entend ou d'une conversation à laquelle on assiste.
Le dessifij si on le considère comme une forme de l'expression, doit viser non pas l'art, mais lé rappel exact et rapide de certains traits qu'on a observés; il doit donc être enseigné non seulement par le professeur de dessin dans sa technique élémentaire, mais par les professeurs de sciences physiques et naturelles, et les longues descriptions d'appareils, de style lâché et d'écriture illisible, feront place à des croquis : le dessin est ainsi instrument d'observation en même temps que d'expression. Au dessin on ajoutera le modelage, utile aux médecins futurs, par exemple pour représenter l'insertion des muscles sur un os.
La parole enQn peut être développée d'assez bonne heure dans les classes sous forme de conférencesdébats ; les Anglais s'en servent comme d'un apprentissage parlementaire; nous les avons introduites comme préparation au métier d'avocat. Mais pour éviter la joute verbale inutile aux hommes d'affaires, il faut s'astreindre aux règles suivantes.
a) Prendre comme sujet du débat un sujet à la fois de faits et d'idées ; de faits pour permettre une documentation préalable sans laquelle les gens doivent rester bouche close, d'idées pour susciter une discussion que le fait comme tel n'admet pas. Exemple : < Un travail d'atelier peut être fait à la main ou à la machine; la machine libère-t-elle ou abêtit-elle l'homme dans le cas considéré? > Ou bien : < Le mensonge doit-il être sévèrement réprimé de manière à en donner la crainte, ou au contraire réprimé avec douceur pour ne pas accroître la dissimulation? >
LA CULTURE INTELLEGTCELLE '221
Ou encore : « Ua cultivateur du voisinage arrose son jardin à la main, un autre se sert d'arrosage mécanique; les prix de revient ont été calculés dans les deux cas; les comparer et dire s'il y a des facteurs impondérables qui s'ajoutent aux prix de revient pour faire pencher la balance du côté du prix de revient le plus élevé? >
6) L'enquête est menée par un petit groupe d'élèves qui se chargent chacun d'une partie de la question et se réunissent périodiquement pour mettre leurs observations au point. La documentation est condensée en un rapport (ou en deux, ou en trois, s'il y a plusieurs aspects de la question). Ce rapport est contrôlé et chronométré par le petit groupe des enquêteurs en séance privée.
c) Enfin a lieu une séance publique, dans laquelle le rapport est lu et discuté. Un président maintient la discipline de la séance. Cette discipline est double, d'abord la discipline matérielle qui consiste à ce que chacun demande la parole avant de parler, etc., puis surtout la discipline mentale qui consiste à ranger ses idées en ordre, à les appuyer sur des faits, à exprimer chaque argument brièvement, nettement, avec les images qui portent, etc.. Ainsi compris, le débat est un exercice incomparable et qui mène directement aux débats qu'on aura à soutenir dans la vie.
A la parole nous pouvons rattacher la question des langues étrangères. En attendant une langue internationale, uu homme qui veut arriver à un poste quelque peu important doit connaître, outre le français, trois langues au moins, l'anglais, l'allemand et la laûgue du pays où ses occupations vont l'ap-
peler de préférence. Cette dernière pourra n'être apprise que plus tard, au fur et à mesure du développement de ces occupations mêmes. Mais l'anglais et l'allemand sont langues de lycée. Comme l'étude d'une langue est aussi peu formatrice que possible, nous devons lui réserver le minimum de peine pour le maximum de résultat. L'expérience a montré dans ces dernières années que la meilleure manière était la suivante (1) :
Pour l'anglais. Un premier dégrossissage avant dix ans, consistant en quelques leçons du genre Berlitz, pour empêcher l'enfant d'être tout à fait dépaysé lorsqu'il ira dans le pays. Puis, entre dix et douze ans, un stage de trois à six mois dans une école d'Angleterre où l'on ne rencontre pas de camarades français. Ce stage a en outre l'avantage de mettre les enfants très jeunes dans le milieu des écoles anglaises, où les petits sont si heureux avec une discipline qui convient très bien à leur âge. Puis, au retour du stage, on s'entretient jusqu'à la jeunesse dans la pratique de l'anglais, à l'aide de classes littéraires assez réduites, en lisant des textes anglais, ou en causant avec un lecteur anglais attaché à l'école comme professeur d'anglais d'abord et peut-être aussi comme professeur de sports.
Pour l'allemand, même principe, avec cette différence que le stage doit durer six mois pleins — l'allemand est plus difficile — et se placer un peu plus tard, — car un trop petit enfant souffrirait matériellement et moralement de la brutalité des écoles allemandes et de leur esprit de délation,
(i) Expérience des « Ecoles nouvelles. »
LA CULTQRB INTELLECTUELLE 299
Tactique de la mémoire, science de la documentation, art de l'expression, voilà les trois préambules à l'acquisition de connaissances ; mais c'est la partie la moins élevée du travail scolaire ; le meilleur fruit qu'on peut emporter de l'école ce sont des méthodes de travail qui permettront d'exercer dans la vie les plus hautes de nos fonctions spirituelles ; on les acquiert par des exercices plus complexes.
IL Les exercices complexes de l'esprit. — Pour juger un exercice intellectuel complexe, la méthode qui nous parait la mieux adaptée est aussi la plus naïve.
On fait faire à un élève, sous les yeux d'un observateur intervenant aussi peu que possible, un exercice comme une version latine à livre ouvert. On note, de minute en minute s'il le faut, le nombre et la nature d'actes de pensée qu'il accomplit. Ces actes sont classés en actes d'imagination créatrice ou d'invention réaliste, en actes d'observation brute ou de mémoire brute, en simples actions presque automatiques de lecture et d'écriture. On prolonge l'exercire pendant une demi-heure ou une heure. En opérant avec plusieurs sujets, différents par Tâge, le degré d'intelligence, le type intellectuel, on peut prendre une moyenne caractéristique de l'exercice choisi. On verrait ainsi que, dans un temps donné, la version latine permet de faire tant d'actes d'induction, tant d'actes de mémoire, etc. D'où, entre différents exercices usuels ou inconnus, une comparaison qualitative.
Si l'on voulait aller plus loin et passer de la qualité à la quantité, on pourrait, si artificiel que ce
300 LA RÉVOLUTION NÉGESSÀIhE £N ÉDUCATION
soit, classer nos opérations intellectuelles par ordre d'importance, et, dans une première approximation, on se contentera de trois groupes :
a) Les opérations supérieures, comme l'imagination créatrice ou l'invention réaliste;
b) les opérations moyennes, comme l'observation brute, la fixation d'un souvenir simple, l'attention dans un calcul ;
c) les besognes presque mécaniques comme celles de lire, de recopier, d'enfoncer un bouchon.
Les actes que nous venons d'énumérer devront aussi être définis en durée. Par exemple nous conviendrons qu'une minute de calcul représente un acte, et, si un calcul de môme difficulté dure deux minutes, il comptera pour deux.
Gela fait, nous affecterons d'un coefficient chacune des trois catégories précédentes ; la dernière aura le coefficient 0, la deuxième le coefficient I et la première un coefficient qu'on ne peut fixer qu'arbitrairement, et pour lequel nous choisirons, par exemple, le chiffre 4.
Dès lors, un exercice qui, dans une demi-heure, aura permis à l'élève type de faire trois actes de la première catégorie et 15 de la seconde, sera représenté par le coefficient 3 x 4 -j- j 5 = 27.
Admettons en outre (hypothèse vraisemblable, mais après tout hypothèse qu'il resterait à vérifier à l'aide de longues années d'expériences faites sur plusieurs catégories d'enfants) admettons que le fruit de r éducation dépend non de ce qu^on a absorbé de connaissances^ mais de ce qu'on a fait d'exercices personnels. Remarquons d'autre part (induction tirée d'une première analyse, toujours révisable, de la
LA COLTURE INTELLECTUELLE 301
marche de n'importe quelle entreprise) remarquons que les coefficients que nous . avons choisis correspondent à Vimportance de ces exercices dans la vie du producteur. Donc le chiffre précédent mesure, tant bien que mal, la valeur éducative de l'exercice en question. L'approximation est très grossière, c'est entendu ; néanmoins, si, en comparant deux exercices, nous trouvons pour l'un le coefficient 50 et pour l'autre le coefficient 3, malgré tout ce qu'il y a d'arbitraire dans nos conventions, il faudra bien conclure à l'incontestable supériorité du premier sur le second.
La méthode que nous venons d'esquisser grossièrement (méthode n'est-il pas un mot trop prétentieux?) exigerait, pour donner son plein résultât, des recherches qui ne pourraient être accomplies qu'avec la collaboration d'un grand nombre de psychologues et de professeurs. Nous souhaitons vivement que plusieurs s'y attachent, ce qui permettrait, en même temps qu'on enregistrerait des faits, de perfectionner le procédé. Pour ma part, je n'ai pu faire que quelques essais; ils m'ont convaincu que la voie est bonne et m'ont donné les premiers résultats d'ensemble.
Ces essais ont porté sur cinq espèces d'exercices :
a) Des discussions de problèmes du second degré,
h) des expériencesvde physique,
c) des versions latines,
d) des observations psychologiques,
e) des observations sociologiques.
Ces exercices — et d'autres du même genre — peuvent, d'après la classification ébauchée à la fin du paragraphe précédent, être divisés en trois groupes :
a) des exercices de pure observation du réel ;
b) des exercices de pure gymnastique intellectuelle ;
c) des exercices qui participent de la gymnastique et de l'observation.
Tous, à divers moments de Tenfance, nous ont paru nécessaires. Reste à comparer les « valeurs de ces nécessités >.
1" Exercices de pure observation du réel. — Nous avons pris comme type le réel physique. Donc nous avons montré à quatre élèves de quatrième qui ignoraient tout de Télectricité un appareil fait d'un pôle de machine électrique de Wimshurst à quelques centimètres d'un cylindre de cuivre isolé muni à ses extrémités de deux pendules de liège. Il s'agissait pour eux de débrouiller le phénomène de déviation des pendules. Voici un modèle de leurs raisonnements : < C'est peut-être, dit l'un d'eux, le vent du plateau de la machine qui fait dévier tes pendules. » Et, pour s'en assurer, il rapproche le pendule du plateau (application de la méthode des variations concomitantes). Un camarade détruit son hypothèse, en montrant que, si on réunit les deux pôles sans cesser de tourner, les pendules ne divergent plus (application de la méthode de différence). L'enquêteur demande d'imaginer d'autres expériences contre rhypothèse vent. < Mettons, entre le pendule et le pôle, une petite plaque de verre qui laissera passer le vent et arrêtera l'électricité (méthode de différence) ; — ou une grande feuille de papier qui laissera agir l'électricité et supprimera le courant d'air méthode de différence); — inutile de monter un
Là culture intellectuelle 303
houvel appareil ; si le premier pendule déviait par l'effet de l'air, il dévierait dans le sens opposé (méthode de concordance). » Tel est un échantillon du dialogue que les élèves ont échangé. Après une heure de tâtonnements et grâce aux suggestions de leur professeur, ils ont appliqué 6 fois la méthode de concordance, 8 fois la méthode de différence, 2 fois la méthode des variations concomitantes, dans les conditions que nous venons de préciser. Le rendement est assez faible. C'est que la nature est trop diverse pour qu'un enfant, jeté dans son chaos sans fil directeur, ne s'y perde pas.. Ayant tout à retrouver, il ne regardera même rien. Qu'on brûle quelques livres, mais qu'on ne brise aucune plume. < Rosa la rose » imprimée chez Lhomond est moins qu'on ne croit une fleur desséchée. Ces petits héros partis à la conquête du monde deviendront après leurs premiers échecs des rêveurs paralysés.
Donc renseignement par Vobservation pure risque de stériliser la découverte en la voulant faire totale.
Il faut en limiter l'emploi.
2® Exercices de pure gymnastique intellectuelle : A) Gymnastique déductive {les mathématiques). — Nous avons pris comme type les discussions algébriques. L'exercice proposé était : Étudier en fonction du paramètre m les racines de l'équation :
Le sujet était un élève de première qui venait d'appteBdre à résoudre l'éqoation de second degré. Son trav^ ' ici consistait à calculer le descriminant, la som:- le produit des 'nés. Il devait trouver :
304 LA RévoLUTioN n6gessaire en éducation
puis il avait à écrire, dans Tordre croissant, les valeurs singulières de m en vue d'une discussion :
enfln il avait à remplir le tableau dont il avait trouvé le cadre. Pendant une demi-heure, il a dû faire des oiTorts de mémoire, des efforts d'attention des efforts de classement, — travail de mémoire, constant; d'attention spéciale donnée à un groupe d'idées, trois fois ; labeur spécial pour classer des valeurs numériques, quatre fois. C'est peu de chose. Certes nous ne nions pas la valeur des mathématiques comme langage ; sans elles on ne peut parler d'aucune expérience de physique, sans physique on ne peut être ingénieur, et le grade d'ingénieur est bien souvent un passage nécessaire pour devenir directeur. Mais, comme instrument de formation, les mathématiques ne donnent que des habitudes d'ordre, le respect de la précision, une certaine concentration, une grande
puissance de travail. Par coqtre, elles ne poussent ni au réalisme, ni à l'invention, et elles inspirent un redoutable contentement de soi. C'est pourquoi elles sont antiscientiûques. Élevés par elles, les enfants donneront- raison à toute théorie contre toute expérience, et, s'ils rencontrent un trèfle à quatre feuilles, ils en arracheront une pour qu'il devienne pareil à la ligure du livre. Ce seront, dans l'ordre intellectuel, des artisans spécialisés et gauchers.
L'éducation mathématique des premières années pour un futur ingénieur n'est donc pas assez complète.
Elle aussi il faut la restreindre.
B) Gymnastique plus complète {la culture classique). — De l'insufflsance de ces deux disciplines prises séparément il semble qu'on doive conclure à la nécessité de les unir en une discipline plus riche. Ce serait celle des sciences modernes elles-mêmes, la physique par exemple. Malheureusement, pour vivre ces sciences, il faut, d'une part la culture mathématique d'un licencié, d'autre part une habitude non moins grande des trucs de laboratoire : savoir faire une pesée, savoir dessécher un tube, savoir régler un goniomètre, et ce n'est guère avant vingt ans qu'on arrive à posséder de semblables techniques. Le premier problème qui se pose à nous est donc de préparer à cette logique de l'âge mûr des enfants de moins de quinze ans, de moins de douze ans, qui n'ont pour s'exercer ni l'instrument intellectuel, ni les outils matériels.
Des ingénieurs et même des ingénieurs américains ont proposé le latin. Pour eux (c latin » était symbole de « culture générale >. Assurément on ne saurait
306 Li^ DÉVOLUTION NÉCESSAIRE EN ÉDUCATION
trop répéter combien la caltare générale est nécessaire au producteur. Un grand industriel du Nord ne cesse de me dire qu'un futur chef d'entreprise doit surtout apprendre la philosophie. Un agrégé d'histoire, à la tète d'une importante industrie chimique, considère que les problèmes qui se posent à lui aujourd'hui ne sont rien à côté de ceux qu'il traitait en étudiant les causes de la rivalité de François V"^ et de Charles Quint. Un teinturier, également homme politique, déclarait que le vrai chef est celui qui sait apercevoir les répercussions d'une chute de ministre sur le cours de l'aniline. // faut une culture générale.
Mais la culture générale et l'enseignement classiqucy est-^e la même chose?
La question vaut la p^ine qu'on s'y arrête.
L'enseignement, classique sert, non par les idées qu'il donne, — il n'y a pas besoin de dix ans de collège pour apprendre les lieux communs de Gicéron, si tant est que ces lieux communs soient nécessaires à un honnête homme, — mais parce qu'il fait faire ' sans peine des exercices qui, se répétant à chaque heure, marquent de profondes empreintes.
Les exercices grammaticaux sont des exercices de logique. Tout le mécanisme du jugement s'exerce dans l'accord des adjectifs et des substantifs (les hommes sont mortels, rôle du sujet et de l'attribut), dans la différence d'orthographe des participes des verbes actifs ou neutres (c'est cette nuit que j'ai \ souffert, verbe neutre; c'est cette douleur que j'ai I soufferte, verbe actif), dans les détails des conjugaii sons (je viendrais si... idée de condition; il se peut que je vienne, idée de doute) : les classes de grammaire detrraient s'appeler philosophie préparatoire.
L'apologie serait plas forte si nousr passions de la langue française à ane langue étrangère, par exemple le latin, mais « par exemple » seulement.
a) D'abord la logique d'un autre peuple enrichit la nôtre. L'ablatif absolu rend une pensée nouvelle ; on sent mieux le caractère des êtres collectifs dans € turba ruit ou ruunt > ; en hésitant sur le cas qui suit c in x> selon qu'il y a mouvement ou non, on réfléchit au mouvement, et on rapproche les mouvements qualitatifs du mouvement local ; enfin on n'aurait jamais appris le s^^ns de la préposition française c de » si l'on n'avait traduit, de manières différentes, les expressions : la bible de Pierre (liber Pétri), un vase d'or (vas ex auro), tombé du ciel (delapsus de cœlo), content de peu (parvo contentus), être aimé de quelqu'un (ab aliquo diligi), demander de l'argent (pecuniam petere), la ville de Rome (urbs Roma), avant de répondre (priusquam respondeam) : ce qui oblige à enseigner la grammaire latine comme complément de la française, après elle, aussitôt après.
b} La version latine — qui est l'exercice le plus fécond de l'enseignement classique, à condition qu'elle laisse toujours des difficultés — apprend d'abord la déduction. C'est que, lorsqu'on se trouve en présence d'une longue phrase (et toutes les phrases latines sont longues) dont on ne connaît pas tous les mots (et c'est notre hypothèse fondamentale), on commence par lire une première fois le texte, pour y chercher, d'après le seul aspect des désinences, le verbe qui semble le principal et les compléments qui s'y rattachent de plus près ; à la lecture suivante, l'attention aura été attirée par telle conjonction et tel subjonctif, si bien que certaine inci-
dente, dont on n'avait pai vu le point d'attache, apparaît sans aucun doute comme complément d'un complément ; à une troisième lecture, toute la membrure de la phrase apparaîtra, les conjonctions et les prépositions jouant le rôle d'articulations, les modes des verbes donnant la direction des membres principaux, les cas des substantifs celle des membres secondaires : sur la page où les mots restent encore des énigmes, une sorte d'araignée trace le schème des fonctions logiques : l'esprit qui a su les grouper a fait la plus utile gymnastique : elle ressemble fort à un exercice de déduction.
c) C'est en même temps un exercice inductif. Certaines formes grammaticales, nominatif et ablatif, adjectifs et pronoms, sont identiques, et aucune place Ûxe dans la phrase ne détermine leur rôle sans ambiguïté : d'où l'efiort. Soit un passage du De Viris : € Alterius erat intactum ferro corpus, et germinata Victoria ferox animus ; alter fessum vulnere, fessum cursu tradebat corpus. Nec illud praelium fuit >. Plusieurs élèves — des élèves de sixième — hésitent longtemps avant de reconnaître que Victoria est un ablatif et illud un pronom. — Souvent une même phrase admet plusieurs constructions, à peu près aussi correctes quand on en sépare les membres, et entre lesquels une réflexion d'ensemble permet seule de choisir. € Hem ! nos homunculi indignamur, si quis nostrum interiit aut occisus est, quorum vîta brevior esse débet, cum uno loco tôt oppidoram cadavera projecta jacent >• On doit traduire : c Quoi, nous nous indignons de la mort ou de l'assassinat d'un des nôtres, petits hommes dont la vie devrait être si brève, quand en un seul lieu gisent tant de
cadavres de villes >. Mais, en traduisant mot par mot, des enfants peu familiers- avec Cicéron ont écrit : € Quoi, nous nous indignons d'un homme (homunculi génitif singulier), nous dont la vie plus brève a le droit d'être (brevior qualificatif et non attribut), en voyant des cadavres jetés au lieu où sont tant de villes (oppidorum complément de ioco et non de cadavera). » Pour résoudre ces difficultés, il faut passer de l'analyse des mots à un regard d'ensemble sur la phrase, il faut, dans le particulier, voir le général, et cela s'appelle induire.
Nous avons emprunté nos exemples au latin ; s'imposait-il ? On a proposé à sa place le grec, l'allemand ou l'anglais. Le grec a, comme le latin, l'avantage d'une phrase compliquée et arbitraire, il y ajoute des nuances que le latin ignore, mais les difficultés d'alphabet rebutent les débutants et le vocabulaire est loin du nôtre. L'allemand, pour complexe qu'est sa phrase, admet une construction si rigide qu'il suffit souvent, pour la comprendre, d'en avoir saisi, une fois pour toutes, le truc. L'anglais est si simplement construit que la traduction peut y être stérile par sa facilité même. Mais cette supériorité des langues synthétiques sur les langues analytiques ne serait pas décisive. Si le latin est coté 10, l'allemand est coté 8. Il n'y a qu'une différence de degré, et légère. Ce qui importe, c'est que ces langues soient mortes ou étudiées comme mortes (1). Pour cela l'exercice essentiel est la version. Elle a presque la
(1) Ce qui n'empêche pas de les étudier en môme temps comme vivantes. On peut très bien, en anglais ou en allemand, lire un journal et participer à une conversation courante, et avoir bea^. - >up de peine à faire une version pass£Jt)le.
310 LA rAvOLUTION NéCESSAIRE EN éoUCATION
même valeur éducative qu'une expérience de physique. Et c'est une expérience tout ensemble copieuse et économique, puisqu'elle réserve une surprise au tournant de chaque ligne et qu'elle n'exige pas de laboratoire*
Néanmoins, quelle que soit la valeur, comme préparation première, de la grammaire française et de la version étrangère, tout de même l'éducation classique est tellement irréelle que notre siècle pressé ne peut plus se contenter de ces intelligents ignorants. Aux langues, mortes ou vivantes, il faut ajouter des sciences, de l'histoire, des sports, des métiers, des voyages : on n'a plus le temps. La question n'est pas € la version sert-elle? », à quoi on est forcé de répondre c oui >, mais c qu'est-ce qui sert le plus? >, à quoi, sans nul doute, on ne répondra pas < la version ».
Cependant on peut faire au latin ou, d^une façon plus générale, à la culture classique des reproches plus directs. Nous avons pris des élèves des différentes classes de l'enseignement secondaire, et nous leur avons posé diverses questions du genre de celles-ci : € Quand on dit : la cause de cette statue qui représente M. X., c'est l'action du sculpteur, l'action de son ciseau, la solidité du marbre, le modèle qu'on a copié, le désir de l'artiste d'accroître sa réputation, est-ce que le mot c cause w est pris partout dans le même sens? distinguez ces sens en nature et en importance >• — Ou bien encore des questions de ce genre : « Y a-t-îl des fautes de raisonnement ou au contraire des idées profondes dans ces trois affirmations : la féodalité était une époque de liberté, car les rapports entre les hommes étaient réglés par des
contrats ; la révoliition a été une conquête de liberté, car elle a développé l'individualisme; le syndicalisme, malgré sa discipline de fer, augmente la liberté en conquérant pour les ouvriers des salaires plus hauts, des journées de travail plus courtes j». — Ces questions avaient pour but de rechercher les idées que recouvrent, chez les enfants, des mots comme celui de liberté ou comme celui de cause. Nous pensions voir avec Tàge des sens de plus en plus nuancés et profonds apparaître sous l'écorce verbale. En effet, Texpérience répondit à notre hypothèse dans la majorité des cas pour des enfants assez jeunes. Par contre, pour un grand nombres d'élèves et parmi eux des élèves qui étaient à la tète de leur classe, nous avons trouvé, qu'en seconde oïl en rhétorique, le mot s'était complètement substitué à l'idée. Ils raisonnaient comme si cause ou liberté étaient des blocs incapables d'avoir plusieurs sens, et tous leurs raisonnements ressemblaient à des jeux de puzzle où ces mots en bois s'emboîtaient. Manifestement c'était là un résultat de la culture classique.
Partant de cette expérience, on peut analyser de plus près les méfaits de cette culture.
a) Elle fait vivre dans l^absirait et plus exactement dans le topo. Ces exercices sont exactement le contraire de ce qui se passe dans la réalité. Tout l'effort d'un commerçant qui étudie un marché, d'un industriel qui étudie une construction, d'un législateur qui prépare un impôt, d'un historien qui cherche une loi sociale est de recueillir des documents pour les condenser le plus qu'il pourra en un rapport aussi net qu(3 «ssible, et cet effort est encore celui de la littératur lui prend doç: faits, des idées ou des
impressions éparses, pour les ramasser en une brèye formule. Par contre, c'est cette formula que l'on demande à un élève de rhétorique de diluer, refaisant en sens inverse tout le travail du génie : heureux si nous ne voyons pas quelque jour ce sujet de composition française : € Développer » cette parole du général Gambronne : « La garde meurt et ne se rend pas >. C'est pourquoi nous voyons tant de Français aujourd'hui (je dis Français parce que la culture classique sévit surtout chez nous) raisonner en politique à partir de mots comme c démocratie > qu'on prend dans le même sens lorsqu'il s'agit de la démocratie athénienne, de la démocratie- Scandinave ou de la démocratie française, ou comme « égalité » sous laquelle on confond égalité de droits, égalité de fortune, égalité d'intelligence, égalité d'autorité. Les discours de la Chambre et les articles des journaux (j'entends les meilleurs discours et les meilleurs ^ articles) contiennent chaque vingt lignes au moins une fauté de logique de ce genre, et elle est évidemment due à cette habitude du verbalisme longuement invétérée chez les meilleurs sujets de la discipline classique (1).
(i) Certains prétendent qu'en habituant les enfants aux abstractions on les habitue à respecter l'absolu. VoilA, en faveur du verbalisme, un argument assez fort, du moins dans Tintention. On peut cependant y répondre sans peine. C'est un singulier absolu que l'absolu des mots. Si, plus tard, noas restons . fidèles à Tépoiise quand même, à la patrie quand même, à la pauvreté quand même, c'est à cause d'un instinct profond ou d'une éducation de tout l'être, et non pour la netteté de l'étiquette verbale qui recouvre ces réalités : le mot, image visuelle, auditive ou verbo-motrice, ne joue qu'un rôle minime et dérivé : nous renvoyons à notre doctrine des images, livre II, chap. n, § 2, p. 106 et suiv.
b) Le latin en particulier est très responsable de cette déformation. On Ta respecté parce que langue morte, c'est à dire langue qui traduit une civilisation morte, mais dans ce cas croit-on qu'on peut traduira une civilisation morte avec les termes d'une civilisa-) tion vivante ? Pater ne veut pas dire père, le pater romain, chef de la famille romaine, pouvant être un enfant; familia ne. veut pas dire famille, mais ensemble de gens gravitant autour du père et comprenant des serviteurs ; civitas ne veut pas dire cité, la cité moderne étant une ville et la cité antique un Etat ; populus ne veut pas dire le peuple, mais représente plutôt les cadets des familles aristocratiques dont les aînés composent le senatus, et de même àger, libertas, hostis, bonus ne veulent pas dire au sens moderne le champ, la liberté, l'ennemi ou l'adjectif bon. Toutes nos traductions d'un latin significatif sont autant de contre-sens, et l'étude hâtive du latin, loin de nous mettre en contact avec le monde romain, nous apprend simplement à faire des calembours (1).
Certes, nous n'entendons pas, en faisant le procès du latin, faire celui de l'esprit de Ûnesse au profit de l'esprit de géométrie. Nous disons au contraire que la culture classique nous donne un esprit de géométrie d'un autre genre, la géométrie grammaticale, et que l'esprit de finesse, plus nécessaire que jamais, doit être cherché ailleurs, par exemple dans une culture psychologique fondée sur l'observation, et à laquelle
(1) Ce reproche ne s'adresse pas au même degré aux civilisations modernes, TaUemande, l'anglaise qui, malgré des oppositions « de sentiment », ont en commun une foule de caractères c socioux ».
314 LA RÉVOLUTION NÉCESSAIRE EN ibtTCATION
les maîtres de renseignement classique ne préparent pas ou ne préparent plus. D'ailleurs, notre critique porte, non pas sur le français ou le latin en soi, mais sur le français ou le latin prolongés au delà de Tàge où Tenfant peut pratiquer la science, vers treize ou quatorze ans ; avant ce temps, c'est-à-dire à la période des classes de grammaire, une préface formaliste, faite de la grammaire française et de la grammaire latine, anglaise ou allemande, est maintenant, comme jadis, le meilleur exercice. Aussitôt après il faudra chercher autre chose.
3® Exercices à la fois formalistes et réalistes. — Heureusement que la science moderne, semblable d'ailleurs à l'industrie, nous permet de résoudre la difficulté, car elle contient à la fois une part de création humaine et une part d'observation réaliste, grâce à ses incepts(l).
Aujourd'hui l'œuvre de science consiste à préciser
(1) La logique de ces incepts est tout autre que celle d'Aristote ou celle de Stuart Mill. Elle comprend sept règles que nous avons expliquées ailleurs et que nous nous contenterons de rappeler ici :
1* Dissocier les liaisons établies par le sens commun.
2» Associer sur im nouveau plan les éléments de la dissedation précédente.
3* Construire des cadres maniables qui serviront d'ossature aux incepts.
4» Et leur laisser assez de souplesse pour qu*ils se déforment sans se briser quand la réalité les démentira.
5« Chercher en même temps des phénomènes isolés auxquels Tincept s'appliquera sans correctifs.
6* Puis passant & des phénomènes plus compliqués, faire évoluer le principe dans le sens de son progrès antérieur.
7» Ajouter à ces règles proprement scientifiques un préceote quasi moral que nous pourrions caractériser par le nom c* session créatrice. (Cf. Devoir et Durée, p. 109 et suiv.)
Tan par Tautre un principe directeur et un donné mouvant; c'est sous cette forme réduite que la logique des grands savants peut devenir celle des écoliers, et elle sera encore la logique de la vie, c'est-à-dire celle que l'industriel, le banquier, le magistrat, l'homme politique emploient dans leurs raisonnements journaliers. Un enseignement fondé sur c cette > science aura la puissance formatrice de la version qui enseigne à la fois la déduction et Vinduction, et une puissance informatrice que la version n'a pas, car elle nous pousse à une gymnastique abstraite, tandis que les incepts scientifiques sont tout imprégnés de réalité.
On comprendra mieux l'esprit de cette méthode en étudiant en détail un des exercices qu'elle suggère.
A) Exercices de physique. — « Si on regarde par réflexion dans une lentille biconvexe un objet éloigné comme une maison, on en voit deux images, l'une droite, l'autre renversée : noter toutes leurs propriétés et expliquer leur formation ». (L'élève cette fois est supposé connaître les éléments de l'optique géométrique).
Tout de suite le chercheur reconnaît deux pistes, le souvenir et l'observation.
Le souvenir. — Quelques instants de pensée l'assurent que Tune de ces images se produit par réflexion sur la surface antérieure de la lentille, l'autre par réflexion sur la surface postérieure, précédée et suivie d'une réfraction à travers le verre. La première image, il le sait, eist droite, virtuelle, derrière la lentille. Quant au système optique qui produit la seconde, les effets en sont trop complexes pour qu'il les calcule en ce i:* 'Tient.
L'observation. — En regardant attentivement le phénomène, on ne peut éviter différents gestes qui le modifient. — On fixe alternativement chaque image et on voit l'autre se dédoubler. — On incline la lentille sur le rayon visuel et les images se déplacent, l'une à droite, l'autre à gauche. — On approche le verre de l'œil et une des images se brouille, puis disparait.
Association de calculs et association de regards, il reste à faire une association d'associations. Tâchons d'expliquer les résultats des regards par les résultats des calculs. Nous arrivons à ceci. L'image droite se forme derrière la lentille, car c'est sur elle qu'on met au point avec la moindre fatigue,. et alors les bords de la lentille paraissent doubles (1). L'image droite se forme derrière la lentille parce qu'elle va à droite quand la lentille tourne à gauche. L'image droite se forme derrière la lentille, ^arce que, quand on rapproche la lentille de sa tète, elle seule reste assez éloignée pour ne pas disparaître. Donc, c'est bien l'image droite qui est formée par réflexion sur la première face. — Notons que chacune de ces remarques est à elle seule tout un problème ; par exemple, fixer la position d'une image virtuelle : ou la fait coïncider, en distance, avec une pointe et on reconnaît la coïncidence quand, vues avec les deux y«ux, l'image et la pointe paraissent simples en même temps.
De ce premier travail on conclut indirectement que l'image renversée est produite par une réflexion et deux réfractions. Resterait à le vérifier. D'où calcul,
(1) Quand on regarde divers objets à diverses distances, ce sont les plus éloignés qu'on fixe avec le moins d'effort ; comme on a deux yeux, les objets placés en avant se dédoublent et se dédoublent d'autant plus qu'ils sont plus en avant.
lequel suppose des expériences pour détermiaer les rayons de courbure des faces et la distance focale de la lentille. Puis confirmation du calcul par le fait, comme ci-dessus.
Enfin on cherchera toutes les preuves possibles et c'est ce qui donnera naissance au plus grand nombre d'inventions. Exemples. Au lieu de la maison, on emploiera une flamme dont on pourra recevoir l'image renversée sur un écran. On renforcera cette image en faisant tremper cette seconde face dans du mercure, on l'atténuera en la faisant tremper dans l'eau. En rapprochant l'objet de la lentille, on verra les deux images varier beaucoup plus largement, et d'accord avec les prévisions qu'on aura calculées dans quelques cas particuliers. Si on remplace la lentille par plusieurs autres, les images changeront encore conformément à la théorie.
L'ensemble 4u problème peut occuper plusieurs heures.
Il offre un triple avantage : d'abord il remue assez de phénomènes pour exciter beaucoup de trouvailles, accélérées par les lois connues de l'optique ; ensuite il n'exige pas une vaste érudition mathématique ; enfin son outillage ne coûte pas cher : il est donc fécond, accessible à de jeunes enfants et applicable dans le local ordinaire d'une étude.
B.) Exercices de psychologie^ individuelle et sociale. — Les détails que nous venons de donner nous dispenseront d'analyser aussi minutieusement les problèmes d'un autre type : il suffira de les définir. On peut en imaginer un grand nombre en biologie, en psycholo '"'•îe même,
En psychologiey la matière à étudier sera faite des pupilles que les aînés de Técole sont chargés de diriger. Les incepts qui guideront ses observations seront tantôt les lois qui expriment les relations entre les images et les jugements de valeur, tantôt les principes d'une bonne administration de sa vie, principes dont on saisira mieux l'emploi à travers les cadres analytiques que nous connaissons déjà.
De même en sociologie. On prendra pour sujets des familles de paysans ou d'ouvriers situées dans le voisinage de l'école et avec qui on aura l'occasion d'entrer rapidement en confiance. On étudiera la complexité de leur vie en prenant pour cadre directeur le tableau des causes de leurs actes : conditions matérielles, besoins et aspirations, images et idées, formes sociales traversées, faits déclenchants de leur histoire ; dans ces cadres, on. tracera de nouveaux compartiments : on détaillera les moyens d'existence en salaires, subventions, etc., on divisera les .modes d'existence journaliers suivant la nature de l'habitation, de la nourriture, du vêtement, etc., et on y ajoutera les phases de l'existence phases normales comme une naissance d'enfant, pathologiques comme un chômage^
Comme les sciences de la matière, les sciences de là vie donnent, lorsqu'on emploie un instrument d'analyse aussi puissant, un gros stock de connaissances utilisables dans la plupart des métiers. Mais seules, à cause de l'ondoiement de leur objet et de la. flexibilité de leurs incepts, elles y ajoutent une finesse d'induction dont les premières seront toujours dépourvues. Enfin, comme leur finesse, au lieu de s'évaporer dans des nuées, leur permet de
les élans profonds d'une âme ou les angoisses réelles d'une société, elles préparent directement au rôle futur de chef. Dès lors, nous tenons Tordre des exercices par lesquels nous développerons la pensée de nos enfants ; dédaignant la gymnastique mathématique, renonçant à un empirisme tâtonnant, nous débuterons, presque dès l'âge de raison, par l'étude de' la grammaire, ou plutôt de la logique française, et bientôt nous la compléterons par les versions étrangères ; puis l'adolescent fera des expériences de plus en plus originales sur la nature morte, et enfin le jeune homme exercera la même observation inventive sur la nature humaine qui semble n'être d'abord qu'une nature individuelle et qui est toujours une nature sociale.
Pour résumer la description que nous venons de donner, nous comparerons l'utilité de tous ces types de travaux dans le tableau de la page 320.
Dans tous ces exercices — exercices de mémoire,
de documentation, d'expression ou problèmes qui
mettent en jeu notre activité la plus haute — les
rapports de maître à élève vont être profondément
changés. Jadis, et souvent encore aujourd'hui, le
temps de l'enfant était divisé en deux, la classe et
l'étude. C'est en classe que le professeur parlait tant,
l'écolier absorbant des mots d'une façon toujours trop
passive ; en étude l'élève laissé à lui-même faisait des
exercices généralement ^ '"îles, d'autant plus
'■' avait été p ^ns le travail de
vec l'enf nmes, la classe
dével -XQ de l'étude,
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