LES PROGRAMMES INTELLECTUELS
Les programmes doivent contenir deux séries de choses : d'une part, des procédés, des recettes, des trucs qui nous permettent d'être de bons producteurs, d'autre part des vérités plus profondes sur le mécanisme de la nature et le but de la vie qui nous aident à devenir complètement des hommes. Nous esquisserons rapidement ce double plan, passant très brièvement sur la préparation aux métiers parce qu'elle dépend de chacun d'eux et que les variétés sont indéfinies, insistant davantage sur la culture générale que la plupart des gens commencent à réclamer impérieusement sans y avoir jamais réfléchi. Dans les deux cas, nous séparerons les différentes phases de l'enfance et de la jeunesse qu'on doit traiter différemment.
I. Les petits (jusque vers 12 ans) (1) : les jardins' d'enfants ET l'école PRIMAIRE. — PouT le jardin d'enfants, on suivra un programme analogue à celui des écoles froebéliennes ou des écoles de madame Montessori. Ce sont des données sensibles qu'on acquerra en même temps qu'une culture des sens. Nous ren-
(1) Les âges dont nous parlons dans ce paragraphe ne sont pas ceux qu'indique Tacte de naissance, mais ceux qui correspondent au degré d'avancement tel qu'il ressort par exemple de Téchelle de Binet que nous décrirons plus loin, au chapitre VI, \ 2, p. 381.
voyons simplement aux ouvrages que nous avons cités déjà.
A l'école primaire, on se contentera tle faire emm8=gasiner aux enfants ce qu'ils auront remarqué. Évi- • demmenton ne leur laissera rien retenir qui ne soit . lié. Cependant les liens n^ doivent pas être recher^ chés pour eux-mêmes, ils ne servent qu'à multiplier les faits que les petits sont capables de cueillir. L'âge de la distraction est aussi l'âge de la collection. Tout pour eux sera donc préteste à observer. Le* dessin par exemple : quand on fera copier une feuille, on y montrera les nervures aussi bien que < les contours; à propos d'uae tasse on signalera 1&' perspective; on fera même décrire de mémoire des objets entr'aperçus. La promenade sera aussi féconde : •lès plus- petits peuvent apprendre à prédire la pluie d'après 1« baisse du baromètre, le vent qui tourne au sud-ouest et les cirrus qui paraissent Te matiii 7 ou encore, au cours d'une année, ils peuvent suivra le mouvement diurne, les phases de Hi lun.e, et, ^ , isùiVant les saisons, les positions diverses, "à l'heure ^ où its se couchent, de la Graùde-Ourse et d'Orion. • Ces enfants, loin des idées distillées, pousseront donc en toute vérité, les descriptions des livres leur seront un dangereux pis-aller, la classe de géologie ne sera pas un refuge les jours die pluie, les fleurs ne sentiront plus la craie. On parcourra ainsi,' dans un furetage au ras de terre, le cercle de nos connaissances, quitte à le dominer lorsqu'on y reviendra plus tard; si la première fois on s'est contenté d'accumuler les faits, on sera plus libre, la seconde, pour en tirer les lois; il faut qu'on commence par explorer en observateur passif si l'on veut
un jour systématiser dans des expériences aiguës; et ainsi nous retrouvons l'un des principes essentiels des programmes français de 1902, si discutables par ailleurs, le double cycle.
IL Les moyens (de 12 ans environ à l&ans environ).
1° Les futurs ouvriers, — Vers douze ans, ils iront dans des écoles pratiques, agriculture, industrie, commerce, etc., où la majeure partie de leur temps se passera à l'atelier. Là leurs professeurs seront des gens de métier, toujours à l'affût des nouveautés, au lieu d'être des pédagogues de profession qui auront appris dans leur jeunesse une technique dont ils seront incapables de suivre plus tard l'évolution. Mais à ce tour de main devra s'ajouter une culture générale ; elle comprendra d'abord les règles élémentaires d'une logique faute de laquelle dans la vie on serait à la merci de tous les parleurs, et ensuite une formation humaine qui ne sera pleinement comprise que si elle s'appuie sur le métier. Ainsi, au lieu d'apprendre uniformément à tous lés enfants des bribes de physique, de géographie ou de civisme, on initiera les métallurgistes à la chimie des métaux, à la distribution des mines, à l'organisation des usines, à ^économie qui en résulte, à l'histoire de leur corporation, et, comme tout se tient, ils auront sur les sciences et l'histoire des vues autrement profondes que plus tard ils élargiront tout seuls au gré de leurs lectures.
2° Les futurs techniciens et les futurs chefs, — Pour eux cette période se subdivisera en deux.
La [w'^mière, d'une durée de deux ans environ, a pour
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centre Tâge ingrat. Pour que l'esprit qui a enregistré des matériaux passe de l'observation à l'expérimentation, il faut qu'il soit assoupli par une autre gymnastique, et ce n'est pas la récolte avide des richesses du concret qui dispose aux volte-face. Il faut donc interrompre la cueillette pour perfectionner ses outils. La période moyenne de l'enfance est la meilleure qu'on puisse choisir pour former les mécanismes de notre esprit. C'est alors qu'il faut apprendre les éléments de la grammaire française et étrangère, et des éléments plus réduits encore de mathématiques. Les premiers sont la préparation commune à toute pensée, les seconds sont une introduction nécessaire à la pensée physique. Mais les uns et les autres se ressemblent en ce qu'ils exercent à la déduction. Or la déduction est un élément inférieur, mais essentiel, de l'induction. Donc, pour former des intelligences modernes, il faut intercaler, entre les deux cycles, au moment même où les anciens plaçaient les classes de
grammaire, des classes grammaticales et mathématiques, plus grammaticali'S que mathématiques, que nous appellerons, à plus juste titre, classes de logique déducHve.
Dans la deuxième sous-période, qui durera également deux ans et sera consacrée à la logique induetive^ les exercices grammaticaux, progressivement transformés en exercices littéraires, tiendront de moins en moins de place. Par contre, on développera les études scientifiques. Insistons sur le sens de ce dernier mot. On n'a pas l'esprit scientiQque parce qu'on est un mathématicien adroit : no"^ c««/^rjg q^^ la mathématique n'a rien d'une scie l'a
pas davantaîçe parce qu'on sait par cne
de lois physiques ou des formules de réactions chimiques : autant apprendre par cœur des numéros de téléphone. L'esprit scientifique c'est l'esprit expérimental, et il résulte de l'expérience seule. C'est pourquoi les éléments de science s'apprendront, dans cette période, au laboratoire et à l'atelier, par des exercices dont nous avons déjà donné des exemples. Les sciences auxquelles on s'initiera ainsi seront avant tout les scienoes physiques dans le. sens le plus large, physique proprement dite, chimie, et même géographie, et suivant un programme voisin de celui de notre baccalauréat, dans lequel, bien entendu, il faudra sacrifier certains chapitres, car notre méthode exige plus de temps que l'ancienne. Aux sciences physiques il faudra en outre ajouter de la biologie, dans un double sens, biologie proprement dite et psychologie expérimentale : seuls de tels. travaux montrent les limites du déterminisme mécanique et le plus humble ingénieur aura souvent à manier un déterminisme plus souple. Qu'elles soient physiques ou biologiques, toutes ces expériences se passeront dans le temps consacré jadis aux classes et aux études et occuperont surtout les matinées ; les aprèsmidi seront consacrés, alternant avec les jeux, à des travaux pratiquées où l'on pourra déjà s'adonner à une spécialisation ; c'est ainsi que de futurs ingénieurs commenceront par le travail du fer ou que de futurs commerçants apprendront des procédés de vente : avec trois après-midi par semaine pendant les quatre années de cet enseignement secondaire, -^ut deven»** ""'^" un artisan habile, du moins "•ieur îuger ses ouvriers. Enfin,
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encore que pour eux, la culture technique et la culture générale devront être essentiellement liées : par exemple, on n'exécutera aucun travail manuel sans y ajouter des expériences psycho-physiologiques sur l'entraînement et la fatigue, et on n'apprendra aucune vérité scientifique sans indiquer les répercussions qu'elle a eues sur l'histoire économique ou sur l'histoire des idées ; par là, l'enseignement de cette demiélite sera à la fois élevé et réaliste ; nous disons demiélite^ mais les cours qu'elle suit ainsi sont communs à elle et à l'élite véritable ; pour celle-ci, on devra réduire les travaux spécialisés et pendant ce temps continuer un enseignement littéraire qui l'amènera naturellement à la culture plus profonde qui sera la sienne à la période suivante.