III. Les JEUNES gens (de 16 ans environ à 19 ans environ
1® Lei futurs techniciens. — Ils achèveront leur formation dans les Ecoles techniques. Ces écoles, dont beaucoup sont plus que suffisantes, doivent cependant être modifiées dans le sens indiqué par le c congrès » dont M. Léon Guillet fut l'âme, en 1917 (1), et peut-être en allant encore plus loin.
En ce qui concerne les écoles industrielles j nous ne pouvons que reproduire les plus caractéristiques des vœux adoptés par la « Société des Ingénieurs civils de France »(2) : bien que visant surtout les « grandes
(1) C'est un véritable congrès que ces séances de la Société des Ingénieurs civils, qui ont donné lieu à un excellent petit livre de M. Guillbt, L'enseignement technique à l'après-guerre (Payot, Paris, 1948^.
(2) A l'unanimité, dans la séance du 6 juillet 1917. {loc. cit. page 33-35).
écoles », ils s'appliquent aus si bi en aux écoles d'un moindre rang.
Vœu n*^ 4. c La Société demande que toutes mesures nécessaires soient prises- pour obliger l'élève à un réel effort personnel d'initiative et que notamment les travaux pratiques soient développés en parallèle avec l'enseignement. »
Vœu n** o. « La Société demande que l'on fasse subir une diminution sensible aux leçons ex-cathedra, qu'une orientation très nette soit donnée aux cours vers un enseignement oral moins descriptif, et qu'il soit distribué aux élèyes tous documents scientifiques, techniques, économiques, ayant pour but de diminuer l'importance des notes prises au cours des leçons et de servir de base à la documentation du futur ingénieur. »
Vœu n® 6. c La Société demande qu'un contact plus intime et très continu ait lieu entre le corps enseignant et les élèves, et qu'il soit développé ou créé à cet effet des Assistants, qui, sous la dépendance immédiate des Professeurs, suivent les élèves dans tous leurs exercices et études. >
Vœu n® 7. « La Société demande que le personnel dirigeant soit choisi parmi les personnes qui ont participé à la vie industrielle du pays et que les professeurs des cours techniques soient recrutés dans la profession. »
Vœu n® 8. € La Société estime qu'il est indispensable de développer les stages d'usine et les voyages d'étude en France et à l'étranger et qu'à cet effet une collaboration plus intime soit recherchée entre les établissements industriels et les écoles techniques supéri -'^s, »
332 LA REVOLUTION NéCESSAlRB EN ÂDUGATION
Vœu n^ 9. t La Société demande que des notions générales d'administration soient introduites dans renseignement, et que les professeurs de sciences industrielles attirent l'attention des élèves sur Timportance vitale des questions économiques ayant trait à leur enseignement. »
On pourrait aller plus loin, suivant M. Maurice Lacoin(i)y et fondre Técole et l'usine; c'est-à-dire que beaucoup de jeunes gens entreraient dans la profession sans passer par l'école spéciale, et qu'ils se perfectionneraient pendant trois, cinq, dix ans, gràee à des cours du soir ou à un enseignement par correspondance, dont le principal effet serait de donner des directions et de provoquer des réflexions pour compléter ce qu'aura appris la pratique : l'essai a été fait, notamment à la Compagnie d'Orléans.
Si, pour l'enseignement industriel, il faut beaucoup réformer, pour l'enseignement commercial tout est à créer. Songez que dans les c écoles de commerce » on apprend de l'arithmétique, de la comptabilité, des langues, de la géographie, de l'économie politique : le mot « vente » ne tigure jamais au programme (2).
Pour initier au commerce des jeunes gens de 16 à 17 ans, nous proposerions une école dont la scolarité serait de deux ans ou même d'un an, et qui aurait le programme suivant. Nous le donnons en entier
(1) Loe, ciL p. 287.
(2) L'enseignement commercial est moins au point que reii« geignement technique parce qu'il est plus récent ; sans doute il recevra prochainement d'importantes améliorations ; à cet égard on peut attendre beaucoup d'hommes comme M. l'inspecteur général Paris, etc..
1a culture intellectuelle 333
comme type de ce que nous rêvons pour tout enseignement technique, car, en ce domaine où presque rien n'existe, il est plus facile de bâtir de toutes pièces. Le programme, — réduit à ce qui sufQt pour une « initiation > — comprend cinq objets, les trois premiers directement utiles, les deux autres d'utilité indirecte :
a) L'organisation (Les standards. Le meilleur emploi des forces, temps, santé, volonté, intelligence, etc. Application au bureau. Première idée d'une application à l'atelier).
b) Le commerce (Notions essentielles sur la banque et la bourse, les transports, le change, la douane, etc. Psychologie de la vente : application à divers cas. Première idée de l'achat).
c) La comptabilité (Principes de ténue des livres. Ouverture des comptes; prix de revient; idée du bilan).
d) Géographie sociale (Étude, dans quelques paystypes, *des conditions matérielles, des besoins et des idées, des formes sociales, en insistant, puisqu'il s'agit de géographie, sur les conditions dues au lien. On prendra comme type au moins un grand pays modèle, un grand pays rival, un grand pays neuf).
e) Problèmes sociaux contemporains (La consommation : niveaux de vie et charges personnelles. La production : administration d'une entreprise et d'une union d'entreprises. La répartition : droits acquis du capital, histoire des syndicats de techniciens ou d'ouvriers).
Ces cinq matines s'apprennent, selon la méthode qui économise le plus grand nombre d'heures de « cours », par des lectures dirigées, par des exer--
à34 LA RÉVOLUTION NECESSAIRE EN EDUCATION
cices et par des enquêtes. ^ Les lectures s'appliquent à tout, et même à des matières qui sont en dehors de ce programme, comme le droit, qu'il ne faut pousser que 'jusqu'au point où il ne risque pas de fausser l'esprit. — Les exercices concernent la comptabilité (problèmes qu'on fait devant sa table), le maniement des meubles et des machines (fichiers, machines comptables, etc.) (travaux qu'on fait au laboratoire), et la vente (essais qu'on fait, à l'école ou en ville, sur des clients fictifs ou réels). — Les enquêtes consistent en visites d'entreprises, monographies sociales et voyages. Les visites, qui concernent surtout des entreprises de production, sont aidées par le cadre administratif que nous avons décrit, et doivent être suivies d'un rapport, quand on sort d'un établisse* ment modèle, d'un projet, quand on sort d'un établissement critiqué. Les monographies, qui concernent surtout des organismes de consommation ou de répartition, comme des familles ou des syndicats, supposent l'analyse causale que l'on connaît aussi, et donnent lieu à une rédaction du même genre. Les voyages ressemblent aux visites et aux monographies, mais, comme on n'a que quelques jours à consacrer à un pays, ils sont minutieusement préparés par un spécialiste. Toutes ces recherches se font en équipes.
On pourrait à la rigueur, comme dans l'industrie, se passer de l'école pour entrer directement dans la profession, quitte à compléter sa formation générale au fur et à mesure.
On conçoit, vers le même âge, des écoles spécialisées du même genre pour des professions libérales, comme celles des professeurs de mathématiques ou de latin.
LA GOLTURE INTELLECTUELLE 33^
2^ Les futurs chefs. — Les futurs chefs, entre 16 et 19 ans, ont encore besoin de culture générale ; d'où pour eux des classes un peu plus élevées, surtout quant à leur esprit, que les classes supérieures des lycées actuels. Nous en donnerons le programme avec un peu plus de détails, car il est un peu plus neuf (1).
Le principe de ce programme, c'est de suivre l'ordre historique, et, à chaque époque, d'étudier à la fois les conditons techniques ou économiques, les tendances humaines, les formes sociales. C'est le principe général qui domine ce livre. Dans le cas présent, il apparaît particulièrement fécond. C'est que r ordre historique du développement de l'humanité, l'ordre logique d'une pensée qui se forme et Vordre naturel d'une exposition sont parallèles. Quelques exemples le prouveront.
Le premier montrera le parallélisme de l'ordre didactique et de l'ordre historique. Il concerne la pression de l'atmosphère. Des observations qui l'ont, établie, aucune n'est superflue. Au début, on croit que la nature a horreur du vide. Torricelli reconnaît, à l'aide d'un baromètre à mercure, qu'elle n'a horreur du vide que jusqu'à soixante-seize centimètres. On nie d'abord qu'il ait obtenu le vide, et, entre autres explications qui ne paraissent absurdes qu'à des modernes, pré venus, Linus .parlera de fils invisibles, qui soutiennent la colonne mercurielie et qu'on peut rendre palpables en retournant le tube bouché par le doigt ; le doigt y est attiré. D'où l'expérience de Pascal, « le vuide dans le vuide » : si l'on n'a pas fait le vide absolu (^ù la lumière ne passerait pas), on a fait le
(1) > avons donné un aperçu de ce programme, il y a quelqu 'lées, dans Devoir et Durée^ p. 297etsuiv.
vide barométrique (qui n'a plus la force de faire monter le mercure.) Jusqu'ici on ignore si cette montée n'est pas une propriété spéciflque du mercure ; non, répond Pascal, en montrant des baromètres à liquides différents ; ils s'élèvent à des hauteurs inverses de leurs densités : donc il s'agit d'un phénomène de pesanteur. L'atmosphère sans doute sert de cause commune; qu'on s'en assure en élevant un baromètre sur une montagne ; c'est l'expérience du Puy-de-Dôme. L'expérience n'est encore que qualitative ; il faut y introduire une vérification numérique ; c'est le calcul hypsométrique de Mariotte (1). On voit que chacune des expériences répond à une question différente : en supprimer une seule sous prétexte d'alléger l'enseignement, ce n'est pas seulement insulter Pascal, c'est faire un véritable contresens inductif.
Le deuxième exemple montre que l'ordre logique ne diffère pas de l'ordre didactique. Nous l'emprunterons à la géographie: Là certains chapitres traduisent les règles de l'induction. Nous exposerons le plan de l'un d'eux en prenant pour division les divisions mêmes de la méthode inductive que nous avons exposée ailleurs (2).
A. Dissocier et associer. Au point de vue climatérique l'Arabie est une terre africaine, la Malaisie se rattache à l'Asie, le régime français des vents et des pluies est exceptionnel sur la terre, la baisse du baromètre n'annonce pas nécessairement la pluie et à l'équateur les nuages servent d'horloge, etc.
B. Trouver un incept commode et souple. Par
(1) Cf. PoQQBNDORFF, Uistoire de la phystfue,
(2) Voix ploa haut, Liv. HI, ch. iv, { 2, IV, 3*. p. 314.
exemple, il y a généralement un minimum de pression sous Téquateur et un maximum sous les tropiques : d'où les alizés et les calmes équatoriaux, la sécheresse aux tropiques, les pluies à Téquateur, la variation des saisons sèches et pluvieuses entre les deux, et enBn les diverses végétations des climats chauds.
G. Le réaliser dans des faits isolés. Il apparaîtra nettement dans Thémisphère sud parce que, étant plus maritime que continental, il subit moins les perturbations des grandes terres : regarder les Isobares de juillet (1).
D. Le compliquer par greffes de phénomènes secondaires. Les fortes températures, en juillet, de l'Arabie, de l'Iran et du Thibet créent dans les pressions un minimum local qui absorbe le maximum général (±).
Enfin un troisième ex.emple montrera la concordance des trois ordres. Il concerne la loi de Newton. Nous le résumerons en un tableau (p. 338).
Le triple parallélisme est manifeste et rend l'enseignement naturel^ formaliste et réaliste.
Cependant ce parallélisme n'est qu'approximatif. D'abord la marche des sciences se fait en échelons. La biologie, par exemple, a précédé la sociologie ; or nous n'attendrons pas qu'un jeune homme sache disséquer un cerveau pour lui faire analyser un atelier. Ensuite la Grèce et Rome, à plus forte raison l'Inde et la Chine, ayant peu influé sur nos institutions principales, nous ne commencerons guère l'histoire
(1) Voir le tracé de ces Isobares dans nlmporte quel atlas par exemple celui de Vidai Lablache.
(2} Môme remarque.
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