LBS DONS NECESSAIRES DES. ÉDUCATEURS
Les méthodes et les programmes ne sont rien sans ceux qui les appliquent. Au reste, les programmes et les méthodes que nous venons de décrire supposent, un personnel au caractère et à l'intelligence bien plus vigoureux que par le passé. Nous revenons ainsi, à la lin de ce livre, à la vérité maîtresse que nous énoncions au début : tout est affaire d'hommes.
Or jusqu'ici il y avait à Técole deux grades, le professeur d'abord, le surveillant ensuite : à leur place, nous en souhaitons deui^ autres, l'éducateur et le professeur, et le premier aurait peut-être un rang plus élevé que le second.
i® Mais Péducaleur lui-même, ^ ne parlons pas du professeur en ce moment, — quoique avec la même fonction, sera de deux espèces, l'éducateur professionnel et le père. Ce que nous avons déjà dit du
premier le rapproche beaucoup du second; ce que nous allons éa dire encore s'applique & l'autre sans restriction ; nous voudrione voir les pères le lire de toot leur cœur; la plnp&rt adorent leurs enfants et sabotent leur paternité ; qu'ils sachent que le métier paternel s'apprend comme les autres ; et, k une époque où il y a tant de distance entre deux générations, les ills dont les parents auront stérilisé la vie ne se gêneront pas pour leur demander des comptes (1). '
Donc le pays a besoin d'un nouveau type d'éducateurs. Il y a plus de vingt ans Edmond Demolins l'avait aperçu. Dans son Éducation nouvelle il précornisait, comme professeur, non seulc/nent un savant, mai:^ lin sportif, ou mieux encore c un bon spécimen de l'espèce humaine dans ses diETérentea manifestations... Ce professeur reproduit, bien plus exactement que le ndtre, le type d'un père de famille suffisamment instruit pour pouvoir initier ses eafaots aux divers ordres de connaissances, et suffisamment alerte pour pouvoir s'associer è, leurs jeux en s'y montrant supérieur & eux. Ce type est donc plus naturel, par conséquent plus efQcace (2) >.
Voilà UD premier 'aperçu. Nous pouvons pénétrer davantage ce caractère de l'éducateur en lui appliquant '
{i) Des tetitatiTes partielles ont été faites récemment pour rapprocber. ea vue de leur lormation mutuelle, parents et professeura. Notons quelques aocîËtés, La Ligue des médecim et <tei famiilei, U Société des parent» éducateurs, la Société du patronage familial, la Société libre pour f éducation de l'enfant. M. F. Gâche et U. P. Chouzet la « F.GVue Universitaire ■, sur le i at de l'ëcoie. ISaUrn et parents ( de H. P. Cbouixt, qui dirige ausai
(S) L'édtieaUoti nouvtlle (Didot),
le tableau d'analyse de la fonction da chef (1), oa, plus exactement, de la fonction d'éducation qui en est un élément. C'est ainsi qu'apparaissent les aptitudes suivantes :
a) Connaître son pupille, pour l'adapter au monde où il vivra, est une des entreprises intellectuelles les plus difflciles ; elle exige le sens sociologique et le sens psychologique, mais non à la façon des savants de laboratoire ; en effet, il s'agit d'abord de deviner une société en devenir et de pressentir une âme plastique, et ensuite, dès qu'on en a saisi quelques éléments, bien souvent, au lieu de les cristalliser dans une science, il faut en vivifier son art.
b) Il faut savoir encore se faire connaître de son pupille, non par des confessions analytiques, mais grâce à une physionomie et une allure qui parlent, et disent qu'on veut son ascension, même malgré lui.
c) Pour établir les conditions physiques et sociales où l'enfance va se développer, il faut à l'éducateur un sens de la disposition des choses et un sens de l'organisation des hommes analogue à celui qu'on exige des industriels.
'^ d) Pour faire accomplir .à l'enfant des actions supérieures à son niveau, le maître doit, comme le directeur d'entreprises, agir tantôt par suggestion, tantôt par contrainte, et ces deux formes de son autorité ne seront acceptées que s'il a une valeur morale reconnue.
e) S'il faut transformer ces actes, accidentels d'abord, en solides habitudes, le maître doit ajouter à
(1) Voir plus haut, Livre III, ch. m, { 2, Taction concrète et complexe du chef| tableau des pages 226 et 227.
son prestige une maîtrise de soi indéfiniment douce et patiente, quelque chose de providentiel comme une grâce et d'immuable comme une force de la nature^
f) En dernier lieu (et ceci s'applique spécialement aux éducateurs professionnels) ils doivent être capables de beaucoup d'amour, avec une abnégation très spéciale, car il leur faut aimer, non l'enfant actuel, mais ses possibilités de progrès ou de conversion, abaisser leur valeur d'homme, dont il est impossible qu'ils n'aient pas conscience, jusqu'à cette tendance qui ne compte encore que comme promesse, et savoir qu'on n'a aucune chance d'être payé de reconnaissance, car cet être, devenu grand, ne saura jamais « tout > ce qu'on a fait pour lui.
Ces qualités — dont il est inutile de souligner la complexité — sont les qualités générales dont tout éducateur a besoin à dose plus ou moins grande. La dose varie avec les spécialités.
A l'instituteur ou à l'institutrice des tout petits il faut surtout une tendresse suggestive et tenace.
Au maître des grands enfants il faut une autorité aussi chaude, mais plus brusque. ê>L*-»-^ Lji»^^^
A l'éducateur des adolescents il faut un sens au milieu dont l'action est le grand facteur de la formation à cet âge.
Le tuteur des jeunes gens, surtout des jeunes gens qui peuvent devenir des chefs, doit évidemment être un chef lui-même. 11 lui faut — il lui faudrait plutôt — et à un degré éminent des vertus de créateur, d'organisateur, de commandant. Si on ne peut les trouver réunies en un seul homme, l'école doit du moinsjgrouper des représentants de chacune de ces
362 LA RÉVOLOTION NÉGESSAIUE BN ÉDUCATION
trois spécialités, et les grouper ea un corps bien un. Quant à son directeur, il doit ajouter aux qualités précédentes celles d'un administrateur complet : il doit être un peu plus qu'un chef d'industrie : c'est un « très yos mqnsieiut->.
Ce n'est pas tout. Dans notre système d'internat familial l'éducateur n'est pas l'homme — ou la femme — mais le ménage. Un guerrier n'épouse pas une guerrière, un éducateur épouse une éducatrice. C'est l'un des rares métiers où le foyer reste un atelier. La plub belle vocation peut être stérilisée par une compagne qui ne la comprend pas.
2° Ces qualités sont celles des éducateurs au sens large. Les professeurs au sens strict n'ont pas besoin de les posséder à un degré aussi éminent. Il suffit qu'ils en aient les germes. Par contre il leur faut des qualités € pédagogiques > dont nous citerons les deux principales :
a) Sens de la psychologie intellectuelle, grâce auquel on sera toujours prêt à rechercher chez l'enfant, à l'aide des ressources plus ou moins artificielles de la science, la nature d'une imagerie, la ténacité d'une mémoire, la capacité d'une attention, etc..
b) Aptitude à exiger et à. obtenir de l'enfant un travail, dont on saura en même temps mesurer, toujours avec les mêmes risques d'arbitraire, la qualité et la quantité, travail de déduction, travail d'observation, travail d'imagination créatrice, etc..
Par le premier caractère, le professeur ressemble à un médecin capable de formuler sur une intelligence le diagnostic le plus détaillé ; par le second, il est un animateur dont le coup de baguette fait sourdre de partout la vie spirituelle ; témoin au coup
d'œil perçant, entraîneur au geste irrésistible, voilà deux puissances opposées réunies en un seul homme, et qui le haussent bien au-dessus du petit monsieur que nous avons connu, et qui ne nous connaissait pas, perdu qu'il était dans une chaire d'ivoire ou dans un nuage de craie (1).
Ces vocations, est-il possible de les discerner d'avance? Sans aucun doute. Les six qualités des éducateurs de l'activité, les d<^ux qualités' des éducateurs de l'esprit apparaissent en effet dans des épreuves accessibles à une observation quelque peu avertie et attentive. Nous dirons au chapitre suivant comment de telles^ épreuves peuvent sortir d'un vaste ensemble àe recherches qui aideront à les perfectionner. Dès maintenant on peut s'en faire une idée par une description sommaire.
1® D'abord le ^as de Véducateur proprement diU
a) Sens sociologique. Étant donné (à défaut d'une monographie sur le vif) le récit détaillé des petits faits constituant un événement social récent (par exemple l'histoire d'un vote dans un conseil municipal), y reconnaître toutes les relations de causes à effets. — Sens psychologique. Étant donné (à défaut d'une expérience directe) le récit détaillé d'un grand nombre d'actes d'un enfant susceptibles d'être qualifiés d'actes de paresse, y reconnaître et y distinguer les tendances profondes.
b) Art de se faire connaître. Faire des avis moraux
(1) Nous n'entendons pas par professeur le savant dont la principale occupation est le travail de laboratoire, et à qui on n'a donné une chaire que par surcroît, parce qu'il faut bien qu'il communique ses découvertes — et qu'il vive.
a&n de savoir l'opinion des auditeurs sur le caractère de celui qui a parlé.
c) Aptitude à la disposition. Disposer, en vue du meilleur rendement, les outils d'un petit laboratoire. — Aptitude à l'organisation. En vue du meilleur rendement, distribuer les fonctions à exercer dans une excursion entre les enfants qui y participeront.
d) Puissance de suggestion. Persuader quelque chose, acte ou pensée, à un enfant. — Autorité. Forcer la volonté d'un enfant d'un caractère difficile ou dans un cas particulièrement délicat.
e) Patience. Faire une classe d'une heure ou diriger un jeu d'une heure.
f) Dévouement. Aucun test rapide, mais les rapports de quelqu'un d'autorisé qui connaît le candidat depuis longtemps.
2° Maintenant le cas du professeur.
a) Sens de la psychologie intellectuelle. Déterminer le type mental d'un enfant.
b) Aptitude à faire travailler. Faire faire une version à livre ouvert ou un problème au tableau.
Ces ensembles d'épreuves révèlent les éducateurs nés (1). A ces dons on ajoutera des connaissances et une pratique. C'est ici que se place l'École normale nouvelle.
(i) Nous ne citons que pour mémoire des psychologues attachés à certaines écoles particulièrement peuplées^ ou particulièrement riches ; ils auront à faire certains services de maison et quelques heures de classe, pour garder le contact, mais leur t&che essentielle sera de poursuivre les études que nous décrivons sommairement dans ce livre : ils sont comme les ingénieurs de laboratoire attachés à certaines grandes usines pour perfectionner les procédés de fabrication.
l'école normale de l'éducateur
Je rêve cette école ouverte aux éducateurs des deux catégories ; c'est qij^ le chef d'un internat familial cumulera généralement (i) sa fonction avec celle de professeur, et le professeur, spécialisé dans une science ou une technique, les enseignerait de façon bien stérile s'il n'avait des clartés sur l'âme d'un enfant tout entière. La description qui va suivre s'appliquera donc à une école normale où l'éducateur futur se préparera à former des hommes complets.
Les études se divisent en trois séries :
i° Une ou deux années à Paris ou dans une ville d'université, conjointement avec la poursuite d'un des diplômes actuels, agrégation ou doctorat.
2" Quelques mois de voyage et de séjour à l'étranger, souhaitable pour tous, obligatoire pour les meilleurs.
3® Un stage pratique d'un an ou deux dans une des écoles déjà constituées en internats familiaux*
1® L'année préparatoire à Paris. Année d'études surtout théoriques, auxquelles on adjoindra cependant une certaine pratique de l'éducation et de l'enseignement.
(i) Généralement, pas nécessairement. Ainsi le chef de maison, libre aux heures où ses pensionnaires sont en classe, peut être notaire ou ingénieur, et, dans heaucoup de cas, il y a avantage
à ce que ce second métier lui ouvre sur la vie des fenêtres par
lesquelles les élèves regarderont avec lui.
Deux espèces de travaux :
A) Trois conférences (au sens étymologique) par semaincy communes aux élèves de toutes les spécialités :
a) Sociologie appliquée à l'éducation et à l'enseignement (le but) ;
b) Physiologie et psychologie de l'enfant, de l'adolescent et du jeune homme (la matière);
c) Méthodes d'éducation et d'enseignement (les moyens).
Le maître de conférences indiquera des références sur chaque question ; les élèves auront à rechercher des documents, dans des textes ou sur le vif ; leurs rapports' seront examinés, sous sa direction, dans des séances communes.
Y seront joints des travaux pratiques : enquêtes sociales dans des ateliers, des bureaux, des familles; observation de petits malades dans des hôpitaux ou mesures psychologiques dans des écoles.
B) Une pratique de V enseignement^ dans laquelle les élèves seront divisés par spécialités, philosophes, physiciens, vendeurs, comptables, etc.
a) Au premier trimestre, quelques classes à blanc, le maître de conférences, spécialiste de philosophie, de physique, de vente, de comptabilité, etc., les critiquer^, non pour apprendre à « exposer une leçon >, mais pour inculquer, conformément aux lois de l'attention, de la fatigue, etc., le souci psychologique avec le désir du rendement.
h) Au deuxième trimestre, l'élève assiste aux classes de son maître de conférences, professeur luimême dans un lycée ou une école de Paris, et le supplée progressivement pour la correction des copies,
pour l'explication d'un texte, et, de temps en temps, pour une classe entière.
Une pratique de l'éducation s'ajoutera à cette pratique de l'enseignement : ce sera une participation à une œuvre de boys scouts ou à un camping de vacances, toujours sous la direction d'un maître spécialiste.
2* Le voyage et le séjour à Vétranger. C'est ici qu'il se place, après qu'on aura appris des méthodes d'enquêtes sans lesquelles on ne saurait pas < voir » l'étranger, et avant le stage pratique, de façon qu'on le commence avec ce scepticisme à l'égard de nos routines que donne toute transplantation.
On l'occupera par des études sociales et par des études sur les procédés d'éducation et d'enseignement. 11 y faudra noter tout particulièrement les liens entre l'évolution de la société et la formation des enfants. Pour cela on appliquera, avec plus de liberté, les méthodes d'enquêtes déjà expérimentées en première année sous un contrôle presque journalier. Visite, si possible, de deux civilisations très éloignées l'une de Tautre. Séjour désirable dans une école d'avant garde.
3* Le stage pratique dans une école transformée :
A) Pratique de l'éducation. L'élève- éducateur est attaché à une maison familiale comme adjoint de son chef, le directeur de l'école dont cette maison fait partie le faisant passer à son tour par certains services généraux. Cette besogne doit le former et non le surmener.
B) Pratique de l'enseignement.Uèmes règles. Mêmes précautions.
C) Etudes. Le stagiaire — à qui beaucoup de temps libre est laissé — continue ses lectures et ses enquêtes commencées à Paris, en profitant de la bibliothèque et du laboratoire de psychologie de l'École.
De la matière de ces années d'études nous allons essayer de donner l'idée sous forme des programmes des trois conférences de la première année — pro* grammes qui ne valent, bien entendu, que par les esprits qui les appliquent.
PROGRAMME DE l'bNSEIGNEMBNT THÉORIQUE A
l'École normale
Sociologie appliquée à Cëducation.
Les méthodes sociologiques, la c Science sociale »» V c Année sociologique »» etc.
Gomment chaque société suggère un type d'éducation qui lui correspond : parallélisme de la société et de l'éducation, aujourd'hui en Angleterre, Allemagne, etc., autrefois en Grèce ou à Rome.
Gomment l'éducation peut modifier la société : exemples pris dans des pays en progrès, Angleterre au début, Allemagne à la fin du xix^ siècle .
Histoire de l'éducation française illustrant ces deux tendances.
La société vers laquelle nous évoluons. — Gonditions matérielles (machinisme, etc.). — Besoins, et aspirations, images-forces et idées-forces (besoin de mieux être, aspiration à une économie à caractère collectif, etc.). — Formes sociales (familles à éducation d'initiative et de responsabiiité, ébauches de grandes corporations, afifaiblissement de l'état régalien, etc.).
Histoire sociale de la France, hiontrant dans quelle
Les éducateurs 369
mesure nous sommes adaptables à ces groupements nouveaux.
Notions d'administration.
Physiologie de l'enfant et de V adolescent.
L'hérédité. — Le développement physique et les crises de croissance. — Les organes des sens. — Les conditions physiologiques de l'observation, de l'imagination, de la mémoire, de l'attention, de la fatigue, de la pensée abstraite. — L'instinct sexuel. — Premiers symptômes et contagion des maladies d'enfant. — Différence entre les garçons et les filles. — Les anormaux.
Psychologie de Venfant et de l'adolescent.
Les méthodes de la psychologie expérimentale (Ecoles française, américaine, allemande, suisse, etc.).
Hérédité psychologique. — Phases du développement, petite enfance, seconde enfance, adolescence, jeunesse.
— L'évolution des tendances et la succession des intérêts. Le dynamisme humain.
Vactivité volontaire. — Eléments de l'acte volontaire : conditions matérielles, images, jugements de valeur, milieu social. — Ses auxiliaires: l'attention avec la fatigue.
— Défauts de la volonté : paresse, impureté, etc. ; insistance sur les défauts dus aux conditions modernes de la vie : individualisme, etc.
L'intelligence. — L'observation, l'imagination, la mémoire.
— L'abstraction primitive et la naissance postérieure des notions générales du type incept. — Les sophismes de la logique classique.' Les sophismes introduits au xix® siècle : issus de l'abus de mécanisme scientifique; issus de la méconnaissance de la causalité psycho-sociologique.
Les types individuels : tempéraments, caractères, types intellectuels.
Différence entre les garçons et les filles.
Les anormaux.
Méthodes de formation dé Inactivité et de l'intelligence.
Education physique : hygiène, sports, jeux.
Education de inactivité. — La différence des méthodes avec les diverses phases de l'enfance. Epanouissement des tout petits. Discipline-contrainte des grands garçons. Discipline consciente des adolescents. Insertion des jeunes gens dans les grands ensembles. — Applications détaillées : actioa sur (es éléments de l'activité volontaire (en vue de l'acquisition d'habitudes et de l'assouplissement pour la liberté).
— Le rôle de l'éducateur : en particulier son action sur les cadets par les aînés.
Education intellectuelle, — Les méthodes propres à chaque âge. Jardins d'enfants des tout petits. Développement, à l'école primaire, de l'observation^ de l'imagination, de la mémoire. I éveloppement à l'âge ingrat de l'instrumenta penser. Puis développement de l'abstraction et de la généralisation, à partir d'une matièreréelle et utile. Enfin connaissance de l'homme, individuel et social, et rapport du déterminisme physiologique ou économique à la liberté individuelle ou collective. — Le rôle du maître : l'art de faire une classe, l'art d'organiser le travail personnel, avec le meilleur rendement en qualité et en quantité.
Place des connaissances néce6sair€s, mais peu formatrices. Les connaissances communes (langues étrangères, etc.). Les connaissances spéciales (serrurerie, etc ).
— Notions d'éducation artistique.
Particularités de la formation des garçon& et de celle des filles.
Les anormaux.
Ce programme n'est autre qfaose que le sommaire du présent livre, adapté à une école de maîtres : il
restera à l'enrichir d'une foule d'expériences qui, nous l'ayons dit, ne sont point encore faites, et qui pourront sortir en partie de la vie de l'école ellemènie.
Après un an ou deux de stagg, le jeune maître concourt pour ce qu'on pourrait appeler l'agrégation ou le doctorat d'éducation. L'examen comprendra, comme pour l'entrée, moins un contrôle du savoir qu'un contrôle de l'aptitude; l'objet en sera le même avec plus de développements, et le sujet sera plus facile à juger, à cause de son long séjour au milieu d'une partie au moins de ses juges. 11 y ajoutera une thèse ou mieux trois thèses, l'une sur un thème de sociologie contemporaine, l'autre sur un thème d'éducation générale, le dernier sur un thème pédagogique de sa spécialité : travaux qui, distribués d'après un plan d'ensemble, enrichiront nos connaissances à tous en cette science presque inconnue.
Des écoles normales de ce type — si formatrices et si souples — à qui ne manqueront au début que leurs propres maîtres de conférences — pourront être ouvertes soit par l'université elle-même — soit par un syndicat d'écoles réformatrices qui se partageront leurs faibles frais proportionnellement au profit qu'elles en retireront en la personne de leurs anciens élèves.
Voilà pour les éducateurs de profession. Mais, nous l'avons dit, les premiers éducateurs devraient être tous les pères et toutes les mères. C'est en songeant constamment à leur fonction que j'ai conçu le plan de cette école. Son vrai nom c'est « École normale de parents >. Il est vrai que bien peu d'entre eux pourraient faire ces études, ces voyages et ces
stages. 11 faut du moins s'inspirer de ce programme pour leur en offrir un raccourci. Au lieu de cours hebdomadaires, des < journées familiales » tous les trois ou tous les six mois. Au lieu de recherches de laboratoires et d'une expérience de stagiaire, de loin en loin une démonstration qui frappe. Au lieu de livres, des tracts.. Cette école express doit appartenir à l'association familiale d'une ville intellectuelle, qui, dans les bourgades isolées, rayonnera grâce à des cours par correspondance ou grâce à une revue.
Si un peuple voulait comprendre quelle force ce serait pour lui d'organiser enfin l'éducation ! Force morale : mais les forces morales, en soutenant les forces techniques, aboutissent toujours à un rendement matériel. Puisque aujourd'hui on a la manie de tout traduire en argent, essayons ici cette traduction. En supposant, ce qui est fort modeste, qu'une formation nouvelle augmente la production de chacun de 1.000 francs par an en moyenne dans une nation de quarante millions d'habitants, ce serait un surcroît de production annuelle de quarante milliards, et, eh les capitalisant seulement à 10 p. 100, on aurait doté la nation d'une richesse supplémen-^ taire de 400 milliards sous forme de matériel humain.
Aussi ne pourrait-on trop priser les éducateurs professionnels qui seront les instigateurs du renouveau dans toutes les familles françaises. Ces hommes, nous l'avons vu, doivent avoir des qualités plus diverses et plus hautes que celles des ingénieurs : pourquoi les traiter comme des domestiques? Nous payons sans marchander ceux qui transforment la matière inerte : nous chicanons un billet de mille francs à ceux qui transforment des âmes. Et quelles âmes ? Nos enfants.
Cette fois ce n'est plas de la ladrerie, c'est de l'ineptie. Il est 'vrai qae l'éducateur est trop grand pour arracher son traitement en faisant jouer quelque loi comme l'ofiTre et la demande ; ce n'est pas un commerçant, mais une sorte de moine ; dans sa corporation, il y a un peu de la congrégation. Il faut pourtant que le professeur de géographie puisse se payer des voyages et que le professeur de philosophie ait les loisirs de méditer ; 11 ne s'agit point de les renter, mais d'acheter leurs instruments de travail : les payer moins que les chefs de services d'une grande industrie c'est, pour le peuple qui se le permet, un suicide.