‹ La Nouvelle Emma, tome 4, Arthus BertrandChapitre 19 sur 23 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Tous les amis de madame Western furent enchantés d'apprendre qu'elle était accouchée heureusement j et ce qui augmenta encore la satisfaction d'Emma, ce fut de savoir qu'elle avait donné le jour a une fille. Elle avait tDujours souhaité qu'il existât une de-

moiselle Weston. Ce n était pas quelle eût l'intention de faire un mariage avec un des fils de sa sœur , mais parce qu'elle savait que le père et la mère désiraient avoir une fille. Ce serait une grande consolation pour madame Weston, à mesure quelle avancerait en âge. Dans dix ans, il pouvait aussi devenir plus vieux ; et il aurait alors le plaisir de voir au coin de son feu une petite babillarde sauter et l'amuser par ses petits

caprices et ses jeux, et d'être surtout assuré qu'elle ne serait jamais bannie de la maison. Quant à madame Weston , personne ne pouvait douter qu'une fille ne fût ce qui lui convenait ; et il aurait été dommage qu'une personne qui savait si bien enseigner, n'eût pas decolière.

« Vous savez qu'elle a eu l'avantage d'essayer ses talens sur moi, comme la baronne d'Almanesurla comtesse d'Ostalis, dans Adèle et Théodore, de dame de Genlis; et nous la verrons élever sa petite Adèle d'après un plan perfectionné. »

« C'est-à-dire, répartit M. Knightiey, qu'elle la gâtera encore plus qu'elle ne vous a gâtée, et ne croira pas l'avoir fait. Voilà toute la différence. »

« Pauvre petite! dit Emma, s'il en est ainsi, que deviendra-t-elle?

« N'ayez pas peur, elle aura le sort

de beaucoup d'autres. Elle sera désagréable dans son enfance , et se corrigera en grandissant» Je perds toute la mauvaise humeur que j'avais contre les enfans gâtés , ma chère Emma : puisque je vous dois tout mon bonheur, ne me rendrais-je pas coupable d'une horrible ingratitude ? si j'étais sévère contre eux ? 7) '

Emma répondit en riant : « Mais vous êtes venu à mon secours pour me préserver du danger que l'indulgence des autres me faisait courir. Je doute trèsfort que mon bon sens m'eût corrigée sans vous. »

« Je crois que vous vous trompez.

Vous êtes née avec un jugement sain •* mademoiselle Taylor vous a donné des principes. Vous seriez venue à bout toute seule d'acquérir ce qui vous manquait. En me mêlant de votre éducation, je pouvais faire autant de mal que

Si":

de bien. Il était très-naturel que vous vous dissiez à vous-même , de quel droit vient-il me donner des leçons?

Il était encore très-naturel de penser que je m'y prenais d'une manière peu agréable. Je ne crois pas vous avoir rendu un grand service. C'était moimême , au contraire, que je servais, car vous étiez pour moi l'objet de l'affection la plus tendre. Je n ai pu tant ra'occuper de vous, sans vous aimer malgré vos défauts ; et tout en m'imaginant que vous en aviez beaucoup, vous étiez à peine parvenue a votre treizième année, que je vous étais sincèrement attaché. »

« Et moi, je suis très-persuadée que je tous dois beaucoup, dit Emma ; j'ai souvent profité de vos leçons, quoique dans ce temps-là je n'en convinsse pas.

Vous m'avez été très-utile. Et si la pauvre petite Anne Weston devient un Tome IV. rx x

enfant gâté, ce sera une grande chanté à vous de faire pour elle ce que vous avez fait pour tnoi , excepté d'en devenir amoureux quand elle aura treize

ans. »

a Combien de fois, quand vous étiez, enfant, ne m'avez -vous pas dit avec malice : Monsieur Knightley , je vais faire ceci ou cela, papa dit que je le puis ; j'ai la permission de mademoiselle Taylor ; et vous saviez bien que je n'approuvais pas ce que vous vouliez faire. En pareil cas, c'était vous donner deux mauvaises notions à la fois ; au lieu d'une. ?>

« Que j'étais aimable alors! Il n'est pas étonnant que vous vous souveniez si bien de mes discours. »

« Vous m'appelliez toujours M.

Knightley ; et pur l'habitude , cette manière perdit ce que je lui trouvais de dur; et cependant elle me déplaît.

Je voudrais que vous en changeassiez »

« Je me souviens qu'un jour étant en belle humeur, je vous appelai Georges; mais voyant que vous ne vous en fâchiez pas , je n y retournai plus. »

«Et ne pouvez- vous plus m'appeler Georges à présent ? »

« Impossible! je ne puis vous donner d'autre nom quecelui de M. Knightley.

Je ne vous promets pas même d'imiter l'élégance de madame Elton , et de me contenter de dire simplement M. R.

Mais je vous donne parole, dit-elle, eu riant et en rougissant , de me servir de votre nom de baptême dans un certain endroit otu. ( Je ne dis pas où ni quand) On demande. M. prend-t~il N. , et N.

prend-t-elle M. pour etc. »

Emma était bien fâchée de ne pouvoir pas être plus confiante et plus sincère avec lui sur le grand et important service qu'il avait voulu lui rendre ,

service qui lui aurait empêche de commettre une des plus insignes folies qu'elle eût à se reprocher. C'était son aveugle intimité avec Henriette Smith :

mais ce sujet était trop scabreux; elle n'osa l'entamer. Ils prononçaient rarement son nom. De son côté, la raison était simple , c'est qu'il n'y pensait pas ; mais Emma s'imaginait que c'était par délicatesse, et qu'il commençait à l'oublier. Elle sentait bien que si elles s'étaient quittées en toute autre circonstance, leur correspondance eût été plus fréquente, et n'aurait pas entièrement passé par les mains d'Isabelle. 11 pouvait en faire l'observation. Le chagrin que lui donnait l'obligation à laquelle elle était forcée d'avoir des secrets pour lui, la tourmentait autant que le souvenir d'avoir causé les malheurs d'Henriette. Les nouvelles qu'elle en recevait d'Isabelle, étaient très-satisfaisantes : à

son arrivée elle était très-abattue, ce qui n'était pas surprenant, puisqu'elle devait consulter un dentiste 3 mais après cette consultation , elle trouva qu'Henriette était la même qu'elle l'avait toujours vue auparavant, Isabelle, à la vérité , n'était pas capable de faire des observations bien exactes; mais si Hen-

riette ne se fût pas amusée è jouer avec lesenfans , elle s'en serait bien aperçue.

Emma eut la satisfaction d'apprendre que le séjour d'Henriette à Londres devait être prolongé; ce qui augmenta ses espérances ; au lieu de quinze jours elle devait y rester un mois. M. et madame Rnightley devaient venir à Hartfield au mois de juin, et la ramener avec eux.

« Jean, dit M. Rnightley, ne parle pas même de votre amie : tenez, voilà sa lettre ; si vous avez envie de la voir, lisez-la. »

Celait la réponse à la coin m un! cation qu'il lui avait faite de son mariage.

Emma la prit avec vivacité y impatiente de voir ce qu'il en pensait, et ne fit pas seulement attention à l'oubli dont il s'était rendu coupable envers son amie.

ce Jean > comme un bon frère, se réjouit de mon bonheur, continua M- Knightley : il n'est pas complimenteur; et quoique je sache qu'il a pour vous une affection vraiment fraternelle, il est si loin de chanter vos louanges , qu'une autre jeune personne que vous pourrait le soupçonner de froideur à son égard. Mais je ne crains pas , malgré cela, de vous montrer ce qu'il écrit. ;>

t< Il écrit en homme sensé , dit Emma, en lui rendant la lettre : j'honore sa sincérité. Il est clair qu'il considère que je suis la seule avantagée par ce mariage; mais il espère qu'avec le temps je me rendrai aussi digne de vos affec-

tions, que vous croyez que je la suis aujourd'hui. S'il eût dit le contraire, je ne l'aurais pas cru. »

<( Ma chère Emma , ce n'est pas du tout ce qu'il veut dire. Son intention .... »

« Lui et moi ne différons pas de beaucoup dans notre manière de juger 9 dit Emma , prenant un air un peu sérieux 9 peut-être pas autant qu'il le pense; si nous pouvions nous parler ouvertement et sans réserve , je le convaincrais de la vérité de cette assertion.

(c Emma ! ma chère Emma ! »

a Ah ! s'écria-t-elle , avec un peu plus de gaité , si vous croyez que votre frère ne me rend pas justice, attendez que mon père soit dans le secret, et sachez son opinion. Et vous pouvez compter qu'il vous en rendra encore moins. 11 se persuadera que tout le bonheur et tout l'avantage sont de votre

cote, et tout lemérite du mien. Jesouhaite qu'il ne s'écrie pas sur-le-champ, pauvre Emma! Sa tendre compassion ne va pas plus loin en faveur du mérite opprimé. »

« Ah ! plût -k- Dieu que votre père fût aussitôt convaincu que Jean, que nous avons tous les droits que donne un mérite égal à goûter ensemble un bonheur parfait. Une partie de sa lettre m'a beaucoup diverti, y avez- vous fait attention ? C'est oii il dit que l'ouverture que je lui fais ne lui a causé aucune surprise, car il y avait déjà quelque temps qu'il sy attendait. »

« Si je comprends votre frère , il veut dire simplement qu'il vous supposait des projets de mariage. Il ne pensait pas à moi. Il n'était pas préparé à cela. »

« Oui , oui. — Mais ce qui m'amuse beaucoup , c'est qu'il ait deviné ma

pensée. — Qui a pu la lui faire découvrir ? Je ne me souviens pas d'avoir pu lui faire connaître , ni par mes manières , ni par mes paroles , que j eusse plus d'envie de me marier à présent qu'en aucun autre temps. Il faut cependant que cela soit arrivé. — Je crois bien que la dernière fois que j'étais chez lui, il a pu observer que je n'étais pas tout à fait le même. Je crois que je ne jouais pas tant avec les en fans qu'à l'ordinaire. Je me souviens qu'un soir les pair, -es petits dirent: Notre oncle est toujours fatigué à présent. »

Le temps approchait que le secret devait se dévoiler, et qu'il fallait mettre d'autres personnes dans la confidence.

Emma se proposait, aussitôt que madame Weston serait assez bien pour recevoir la visite de M. Woodhouse , d'employer sa douce persuasion auprès de lui, mais il fallait commencer par

déclarer son projeta la maison , et ensuite à Randalls. Mais comment faire cette ouverture à son père ! Elle s'était engagée à le faire dans un moment où M. Knightley serait absent, mais le cœur lui avait manqué ; cependant comme il devait venir ensuite se joindre à elle pour renforcer ses argumens , die fut enfin forcée de parler, et même de le faire d'un air enjoué. Elle ne devait pas présenter l'affaire comme désastreuse , de peur d'augmenter ses peines ; et en se'nonçant d'un ton mélancolique , elle était sûre de le rendre très-malheureux. Elle rassembla donc toutes ses forces, elle le prépara d'abord à entendre quelque chose de surprenant, et alors elle lui dit en peu de mots, que si elle pouvait obtenir son consentement et son approbation , ce qui, a ce qu'elle espérait, ne serait pas difficile, puisque ce qu'elle allait lui

proposer ne tendait qu'à augmenter le bonheur de tous : Elle et M. Knightley songeaient à se marier, qu'ainsi Hartfield recevrait l'addition d'une

personne qu'elle savait qu'il aimait presqu'autant que ses filles et madame Weston.

Le pauvre homme fut d'abord atteré du coup. Il essaya de la dissuader. Il lui rappela plus d'une fois qu'elle avait toujours dit qu'elle ne se marierait jamais, et il l'assura qu'elle ferait beaucoup mieux de rester fille, et lui parla de la pauvre Isabelle et de la pauvre demoiselle Taylor. Mais ce fut en vain elle se jeta à son cou , le caressa et le pria de ne pas la comparer à Isabelle ni à mademoiselle Taylor qui, après leur mariage 9 ayant quitte' Hartfield, avaient causé un vide affreux :

mais elle au contraire y resterait toujours, augmentait le nombre des habi-

tans de la maison pour son bien - être.

Elle était sure que son cher papa s'estimerait très - heureux d'avoir monsieur Knighiley toujours sous la main 9 lorsqu'il y serait accoutumé.

N aimait-il pas beaucoup monsieur Knîghtley ? Elle en était bien sûre; qui consultait- il de préférence, sur ses affaires , sinon M. Rnightley ? Qui pouvait lui être plus utile que lui , pour écrire ses lettres , ou pour lui offrir ses services ? Qui était plus attentif que lui, si gracieux et si attaché que lui?

Ne serait-il pas bien aise de lavoir à tout moment à sa disposition ? Certainement , c'était très -vrai, M. Rnightley ne pouvait pas venir trop souvent, il était bien charmé de le voir à tous momens ; mais dans leur état présent, il venait tous les jours. Pourquoi ne continueraient-ils pas à vivre comme à l'ordinaire ?

Il fallut du temps à M. Woodhouse pour se réconcilier à l'idée de ce mariage ; mais le plus fort était fait : le temps ferait le reste. M. Knightley vint remplacer Emma ; ses prières , ses protestations et surtout les éloges qu'il fit d'elle , le firent écouter avec une espèce de plaisir , et enfin il s accoutuma à les entendre parler sur ce sujet chaque fois que l'occasion favorable s'en présentait.

Ils eurent toute l'assistance qu'Isabelle pouvait leur donner par écrit ; dans ses lettres , elle ne tarissait pas sur l'éligibilité de ce mariage, quelle approuvait de tout son cœur. Madame Weston de son côté , se tenait prête à considérer l'affaire , k la première entrevue avec M. Woodhouse , d'abord , comme arrangée , et ensuite comme excellente } sachant bien que ces deux

assertions seraient deux importantes recommandations auprès de lui.

Il fut convenu entre eux que tous ceux qui avaient sa confiance lui parleraient de ce mariage, comme devant augmenter et assurer son bonheur :

de sorte que se sentant presque porté de lui- même à l'approuver , il commença à penser que dans quelque temps , dans un an ou deux par exemple , et il ne serait pas très^mal que ce mariage se fit.

Madame Weston ne jouait pas la comédienne déguisait pas ses sentimens sur un pareil événement Elle avait été extrêmement surprise , lorsqu'Emma lui en parla pour la première fois ; mais elle n'y vit qu'un surcroît de bonheur pour tous , et n'eut pas le moindre scrupule de presser monsieur Woodhousé à donner son consentement. Elle avait tant de considéra-

tion pour M.Knightley, qu'elle crut que lui seul était digne d'Emma, et ce mariage était si convenable à tous égards, qu'il lui semblait qu elle n'aurait jamais pu faire un choix plus avantageux que celui-là. Elle se taxa de stupidité de n'y avoir pas songé plus tôt. Combien peu de gens du rang et de la fortune de M. Knightley auraient renoncéà leur maison pour venir habiter Hartfield !

Et qui , excepté M. Knightley , connaissant M. Woodhouse, aurait pu se résigner à habiter avec lui , supporter ses infirmités morales et physiques, et regarder un pareil arrangement comme une chose désirable ! Dans le projet de M. Weston , ainsi que le sien y de marier Emma avec Frank Churchill, ils avaient été très - embarrassés de quelle manière on aurait pu disposer de M, Woodhouse. Les prétentions d'Hartfield etd'Enscombe avaient tou-

jours été une pierre d'achoppement 9 plus à ses yeux à la vérité qu a ceux de M. Weston , qui cependant n'avait jamais pu décider l'affaire qu'en disant:

« Cela ira de soi-même : les jeunes gens trouveront les moyens nécessaires pour contenter tout le monde, » Mais ici , il n'y avait aucun embarras ni présent, ni à venir. Tout était bien , tout était prévu pour le mieux. Aucun sacrifice , qui valût la peine qu'on en parlât.

Jamais union ne pouvait promettre plus de félicité sans aucune raison apparente de la différer.

Madame Weston, tenant son enfant sur ses genoux , était la femme la plus heureuse du monde en faisant ces réflexions. Si quelque chose pouvait augmenter son bonheur, c'était l'espoir que la petite aurait bientôt la tête trop

grosse pour ses bonnets.

La nouvelle de ce mariage surprit

tous ceux qui en furent informés. M. Weston s'appesantit dessus pendant cinq minutes ; mais ce temps lui suffit pour se familiariser avec l'idée d'une pareille union. Il en vit les avantages, et s'en réjouit comme avait fait sa femme.

Mais bientôt il ne s'en étonna plus ; une heure après il était porté à croire qu'il lavait toujours prévu.

« Ce mariage , dit-il , doit sans doute être tenu secret : c'est ce qui arrive toujours dans ces cas-la, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que tout le monde en est informé. Dites-moi au moins quand je pourrai en parler. Je serais curieux de savoir si Jeanne en a le moindre soupçon. »

Le lendemain matin il se rendit à Highbnrypours'en informer jet comme il vit qu'elle ne savait rien, il lui apprit cette grande nouvelle? N'était-elle

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