CHAPITRE XLV
Heniuette ! pauvre Henriette ! Ce nom la poursuivait partout , ne lui donuait pas uri moment, de repos.
Frank Churchill sciait mal conduit
envers elle-même , très-mal de toutes
manières; mais ce n était pas tant la conduite de Frank que la sienne propre,, qui la menait en colère contre lui. C'e'lait l'embarras dans lequel elle se trouvait par rapport à Henriette, qui rendait son offense plus noire.
Pauvre Henriette ! Elle allait être pour la seconde fois dupe des fausses espérances qu'elle lui avait données.
M. Kuighlley avait ete prophète lorsqu'il lui dit ; « Emma, vous n'ayez pas ete l'amie d'Henriette Smith. » Elle eut peur de ne lui avoir rendu que de
mauvais services, 11 est vrai que dans le cas prescrit, elle n'avait pas à se reprocher ^ comme dans le premier , d'avoir été' seule l'origine et l'auteur du mal ? en lui suggérant des idées qui ne lui auraient probablement pas passe * parla tête; car Henriette avait avoue la préférence qu'elle donnait à Frank Churchill, avant qu'elle lui en eût parlé, mais elle se reconnut coupable de n'avoir pas fait tous ses efforts pour réprimer cette passion à temps. Il était en son pouvoir de le faire, vu la grande influence qu'elle exerç ai sur elle. Elle était alors ^ mais trop lard , persuadée qu'elle aurait du se seivir de tous ses moyens pour empêcher Henriette de se livrera un espoir chimérique. Elle sentit qu'elle avait établi le bonheur de son amie sur un sable mouvant. Le sens commun devait lui prescrire de dire à Henriette qu'elle faisait une
folie de penser à lui , parce qu'il y avait cinq cents contre un à parier qu'il ne songerait jamais à elle. « Mais ajoutât-elle , le sens commun et moi n'avons pas souvent habité ensemble. >j
Elle était de très-mauvaise humeur contre elle-même ; si elle ne l'eût pas
été aussi contre Frank Churchill , sa
situation eût été terrible. Quanta Jeanne Fairfax, elle pouvait se passer de la plaindre,, elle en avait bien assez d'Henriette sans pensera Jeanne^ dont les malheurs et la mauvaise santé ayant la même cause, devaient naturellement, les uns finir et l'autre s'améliorer» Elle allait dans peu être heureuse , et dans l'affluence , ses jours d'affliction et sa situation allaient cesser.
Emma n'avait pu comprendre comment ni pourquoi ses attentions avaient été rejetées, même avec une espèce de
mépris. Elle vit bien clairement que la jalousie en était la véritable cause»
Jeanne la regardait comme sa rivale ; il n était donc plus étonnant qu'elle eût refusé ses offres de service. Une pro*menade dans la voiture d'Hartfield eût été un tourment pour elle, et les mets
| venant de la même maison se seraient convertis en poison. Elle comprit tout cela, et s'avoua à elle-même , autant que sa mauvaise humeur pût le lui permettre , que Jeanne Fairfox était digne de la bonne fortune qui l'attendait. Mais la pauvre Henriette était un tel fardeau, quelle en avait assez sans en chercher d'autre. Emma craignait beaucoup qus cette seconde attente trompée ne fût plus sévèrement sentie que la première. Vu la supériorité de
l l'objet qu'elle perdait, cela devait arriver, ainsi qu'à cause de la solidité de caractère quelle avait acquise. Néan-
moins, elle jugea à propos de lui annoncer eetle funeste vérité le plus tôt possible.
M. Wcston en la quittant lui avait recommandé le plus grand secret; car M. Churchill avait exigé impérativement qu'on ne parlât de cette affaire à personne, comme une marque du respect du h la défunte, et du désir, d observer les bienséances. Emma l'avait promis , cependant on devait excepter Henriette, elle ne pouvait faire autrement.
Malgré toute sa mauvaise humeur, elle ne put s'ern pécher de trouver plaisant d'être obligée de jouer auprès d'Henriette le même rôle que celui que madame Weston avait joué auprès d'elle. Elle avait a éprouver avec Henriette la même angoisse qu'avait sentie madame Weston , pour se décider à lui faire la terrible ou-
rerture de cette affaire. Le cœur lui battit fortement lorsqu'elle entendit la voix. et les pas d'Henriette, justement comme elle supposait qu'il en était arrive à madame W es ton quand elle l'avait entendue venir à Randalls. Oh I si ces deux ouvertures pouvaient se ressembler* Mais malheureusement il
ny avait pas de probabilité.
a Eli bien î mademoiselle Woodhouse, s'écria Henriette, en entrant brusquement dans le salon ? n'est-ce pas la nouvelle la plus étrange possible?
« De quelle nouvelle parlez-vous?
repartit Emma, hors d'état, à 6a coïi'tenanec et à sa voix, dedeviner si Henriette avait reçu quelque intelligence de ce qui faisait 1 objet de son inquiétude. »
« De Jeanne Fairfax ! Avez -vous jamais entendu rien de si extraordinaire? Oh ! ne craignez pas de vous
ouvrir à moi, car M. Weston, que je viens de rencontrer 9 me l'a appris luimême. En même temps qu'il m'a recommandé le plus grand secret , il a ajouté que je ne devais en parler à personne qu'à vous r parce que vous en
étiez instruite. »
ton? >i
« Oh ! il ma tout raconté. Il m'a dit que Jeanne Fairfax et Frank Churchill allaient se marier ensemble , qu'il y avait très-iong -temps qu'ils s'étaient mutuellement engagés. Que c'est ex-| traordinaire ! »
« Bien extraordinaire, en vérité.»; La conduite d'Henriette parut si étrange, qu'Emma ne savait qu'en penser. Son caractère lui sembla tout-à-fait change, Cette découverte ne l'affectait aucunement» Point d'agitation ; elle ne raani-
fcstait pas le moindre chagrin. Emma la regardait sans pouvoir parler.
« Àuriez-vous jamais imagine, secria Henriette, qu'il peut être amoureux d'elle? C'est cependant possible ( rougissant ) ; car vous lisez dans le cœur de tout le monde. »
« Sur ma parole, dit Emma, je commence à douter que j'aie ce talent-là.
Pouvez -vous me demander se'rieuse- I ment , Henriette , s'il m'e'tait possible de croire qu'il fut attache' à une autre femme^ tandis que je vous encourageais tacitement, sinon ouvertement, à vous abandonner à la passion que vous sentiez po-ur lui? Je n'ai jamais eu le moindre soupçon que Frank Churchill aimât mademoiselle Fairfax - 9 ce n'est que depuis une heure que je l'ai appris. Si je lavais su , vous êtes bien sûre que je vous aurais avertie du danger que vous couriez. >;