Tome IV. o
« Moi! s'écria Henriette, en rougissant jpouquoi m'auriez- vous préyenue?
Pensez-vous que j'aie la moindre affection pour M. Frank Churchill? »
« Je suis enchantée de vous entendre parler avec tant de résolution, répliqua Emma , en souriant; mais votre intention n'est sans doute pas de nier que, dans un temps, et ce temps n'est pas bien éloigné , vous n'ayez eu de l'affection pour lui? »
a Pour lui! jamais, jamais. Ma chère demoiselle Woodhouse: comment vous êtes-vous si totalement méprise à mon égard? » (Se tournant avec chagrin.)
« Henriette ! s'écria Emma, après un moment de silence, que voulez -vous dire? Grand dieu ! à quoi pensez-vous? Je me suis méprise! Dois-je donc supposer? »
Elle n'en put dire davantage.
Sa voix s'éteignit ; elle resta éperdue jusqu'à la réponse d'Henriette.
Henriette, un peu éloignée, le visage tourné d'un autre côte, ne put parler que quelque temps après ; et lorsqu'elle
prit la parole , sa voix n était pas plus rassurée que celle d'Emma.
« Je n'aurais pas cru possible, ditelle , que vous eussiez pu vous tromper sur ce qui me regarde. Je sais que nous étions convenues qu'on ne nommerait personne ; mais considérant de combien il est au-dessus des autres, je ne pouvais pas supposer qu'une pareille inéprise fût possible. M. Frank Churchill! qui pourrait faire attention à lui, lorsque l'autre est présent ? J'ose me flatter que j'ai trop bon goût pour don* ner la préférence à M. Frank Churchill ?
qui n'est rien du tout en comparaison de l'autre : et je suis très-surprise. que vous ayez été induite en erreur : et je
vous réponds que si vous ne m'aviez pas encouragée à m'abandonner à mon penchant, j'aurais cru que c'était une grande présomption à moi d'y songer.
Si vous ne m'aviez pas dit qu'il était arrivé des choses plus miraculeuses ; qu'on avait vu des mariages plus disproportionnés ( ce sont vos proprés paroles) je n'aurais pas osé y penser : la chose m'eût paru impossible. Mais , vous, qui le connaissez depuis si longtemps. »
ce Henriette, s'écria Emma, qui s'était remise, tâchons de nous entendreà présent, sans qu'il nous soit possible de nous tromper. Parlez-vous de M.
Rnightley. »
« Certainement. Je ne pouvais parler d aucun autre. J'ai cru que vous le saviez. Lorsque nous nous sommes entretenues sur celle affaire , il était aussi
( *oi )
clair que le jour que cétajt de lui que je parlais. »
« Pas tout-à-fait, dit Emma, avec un calme apparent) car tout ce que vous me dites alors, semblait regarder une autre personne. Je pourrais presque certifier que vous aviez de'signé M.
Frank Churchill. Je suis sûre que le service qu'il vous a rendu , en vous protégeant contre les Bohe'miens, suffisait pour. . . . »
« Oh! mademoiselle Woodhouse, vous oubliez. ...»
« Ma chère Henriette, je me souviens parfaitement de ce que je vous dis à cette occasion. Je vous assurai que rattachement que vous aviez pour lui , ne me surprenait nullement , après Iq service qu'il vous avait rendu. Vous en convîntes, et exprimâtes avec chaleur combien vous en étiez reconnaissante.
J'ai tout cela présent à la mémoire. »
« Oh ! mon dieu I s'écria Henriette , ]e me souviens bien à présent de ce que vous voulez dire ; mais alors je pensais à quelque chose de bien différent. Je ne songeais pas aux Bohémiens , ni à M, Frank Churchill. Non ( avec assu-
rance), je songeais à une circonstance plus précieuse que celle-là. C'était à M. Knightley venant m'offrir sa main pour danser j lorsque M. Elton avait refusé de me donner la sienne, et qu'il n'y avait pas d'autres danseurs dans la salle. C'était sa belle action , c'était sa bienveillance , sa générosité et le grand service qu'il m'avait rendu , qui me le faisait regarder comme supérieur à tous les autres hommes. »
« Juste ciel ! s'écria Emma , quelle méprise déplorable ! Quelle malheureuse erreur! Que faut-il faire? »
a Si vous m'eussiez comprise , tous ne m auriez donc pas encouragée à per-
sister. Cependant ^ je ne suis pas plus à plaindre à présent, que si je ne m'étais attachée à l'autre personne. Il est possible, w
Elle s'arrêta. Emma ne pouvait pas parler.
« Je ne suis pas surprise , mademoiselle Woodoouse, reprit-elle, que vous trouviez une grande différence entre eux, par rapport à moi ou à un autre.
Vous jugerez sans doute que l'un est cent millions de fois plus e'ievé audessus de moi, que l'autre. Mais j'espère , mademoiselle Woodliouse , que supposé. . . • Que si. . . . Surprenant !
comme cela paraîtrait. . . Et vous savez que ce sont vos propres paroles. Des choses plus étranges sont arrivées. On a vu des mariages plus disproportionnés qu'entre M. Frank Churchill et moi; et il semblerait, d'après vous, qu'on a vu de ces mariages. Si j'étais
assez fortunée... Si M. Knightley vou
lait... S'il n'avait aucun égard à la disparité... J'espère, mademoiselle Woodhouse, que vous ne vous opposerez pas à mon bonheur : vous n'y mettrez pas d'obstacles. Vous êtes trop bonne pour le faire. »
Henriette était debout à une des fenêtre*. Emma, consternée, se tourna vers elle, et dit avec ^vivacité :
« Croyez-vous que M. Knightley réponde à la passion que vous avez pour lui. »
« Oui , répondit Henriette modestement, mais sans crainte, je puis dire que j'ai quelques raisons de le croire. »
Emma baissa les yeux et resta quelque temps immobile; elle réfléchissait.
Peu d'instans lui suffirent pour sonder son propre cœur, Un esprit comme le sien, ouvert une fois au soupçon, faisait de rapides progrès; elle sut tout
( io5 )
d'un coup à quoi s'en tenir. Pourquoi trouverait-elle plus mauvais qu'Henriette fût amoureuse de M. Rnighlley que de M. Frank Churchill? Pourquoi ce malheur était-il augmenté par les espérances qu'Henriette avait qu'il répondait à sa passion. Un éclair n'est pas plus prompt que l'idée qui lui vint, que M. Knightley ne pouvait épouser qu'elle !
Elle confronta sa conduite avec les sentimens de son cœur; elle vit clairement combien elle s'en était imposé à elle-même ; combien elle avait mal agi
avec Henriette ; combien elle avait ete inconsidérée, pea délicate, déraisonnable et peu sensible! elle s'était laissé entraîner par la folie et l'aveuglement !
elle en fut vivement frappée , et se donnait à elle-même les épithètes les plus dures. Le respect qu'elle se devait à elle-même, malgré ses fautes, la jus-
( io6 )
tice à laquelle elle avait droit ( car une fille qui osait se croire aimée de M.Rnightley, ne méritait aucune compassion, quoique la stricte justice demandât qu'elle ne la rendit pas malheureuse par des preuves de mépris ou de froideur), toutes ces raisons firent prendre à Emma la résolution de souffrir avec un calme apparent et avec les dehors de l'amitié. Pour son propre avantage, il était important de savoir en quoi consistaient les espérances d'Henriette j qui d'ailleurs n'avait rien fait pour mériter de perdre les égards et les bontés qu'elle avait toujours eus pour elle, ou de se voir méprisée par une personne dont les conseils ne l'avaient jamais conduite dans le bon chemin. Tirée de ses réflexions, elle se tourna vers Henriette, et, avec des manières plus douces, elle renoua la conversation; quant au pre-
mier sujet , l'étonnante histoire de Jeanne Fairfax avait disparu ; elles ny
pensaient plus. Elles ne songeaient qu à M. Rnightley et à elles-mêmes.
Henriette , absorbée dans ses pensées, mais plus agréablement qu'Emma, ne fut cependant pas fâchée d'en être distraite d'une manière encourageante par un aussi bon juge et une aussi bonne amie que mademoiselle Woodhouse. Elle n'attendait qu'une invitation pour raconter avec plaisir, quoiqu'en tremblant, les raisons sur lesj quelles ses espérances étaient fondées.
Emma était aussi tremblante qu'Henriette ; mais elle cachait mieux son trouble, soit en faisant des questions, soit en écoutant les réponses. Sa voix était assez ferme ; mais ses esprits étaient singulièrement agités par l'attente d'un mal qu'elle craignait. Pendant le récit d'Henriette, elle souffrit beaucoup.
( 1 oh i
quoiqu'elle lecouiât avec une apparence de patience. Elle ne s'attendait pas à un détail méthodique, suivi et bien arrangé; mais la substance lui causa le plus violent chagrin, surtout se souvenant d'avoir entendu dire à M. Knighlley lui-même, qu'il avait trouvé une grande amélioration dans les manières et le caractère d'Henriette.
Henriette s était aperçue qu'il avait changé de conduite à son égard; depuis le jour du bal, Emma le savait, et que M. Knighlley l'avait trouvée beaucoup plus accomplie qu'il ne croyait. Depuis ce jour-là, ou du moins depuis celui oii mademoiselle Woodhouse l'avait encouragée de penser à lui, Henriette s'était, aperçue qu'il s'adressait à elle plus souvent qu'à l'ordinaire, et qu'il la traitait avec beaucoup de douceur et de bonté. Tout dernièrement encore, elle avait eu des preuves certaines
que ses manières étaient changées..
Lorsque tout le monde se promenait, il lavait choisie pour compagne; elle avait eu avec lui une conversation dér licieuse ! il paraissait vouloir lier une connaissance intime avec elle. Emma savait qu'elle n'en imposait pas. Elle avait, ainsi qu'Henriette, observé le changement qui s'était opéré en lui* Elle répétait les expressions dont il s'était servi pour la louer, et Emma ne pouvait se refuser à reconnaître que | ce qu'elle disait était la vérité même»
II avait effectivement dit qu'il estimait en elle un naturel simple et sans art, ni affectation , des sentimens honorables et généreux; il le lui avait dit à ellemême plus d'une fois. Plusieurs petites particularités sur les attentions qu'il avait eues pour elle, comme, par exemple, d'avoir changé de place pour s'approcher d'elle, des regards qui signi-