Hertz, op. cit., p. 441, Suchier, op. cit., p
12 LA NOmTLLE FRANÇAISE AVANT LE XV* SIÈCLE
n'a-t-il pas su faire de ces données nidimentaîres ! Le « gaite » est devenu un bon vieux soudard, qui repose ses yeux sur les enfants et, plein de sympathie pour leurs jeunes amours, les avertit du danger qui menace. La déclaration impie d'Aucassin est devenue un trait important, qui met particulièrement bien en relief son amour impétueux et son caractère indépendant. Enfin, le roi de Torelore représente tout simplement l'élément bouffon qui ne devait pas être omis. Son attitude étrange n'a nullement pour objet de prouver l'existence, chez certaines peuplades, d'une superstition curieuse ni d'y faire allusion. Elle n'est qu'un détail dans ce monde renversé et ridicule, où la reine est chef des troupes et où l'on se bat contre les pommes et les fromages, et fournit à Aucassin une nouvelle occasion de montrer son humeur un peu hautaine et de se moquer de tout ce qui est efféminé et pervers. Ainsi le poète sait utiliser en vrai artiste les motifs trouvés çà et là ; il les transporte dans son cercle d'idées, les approprie à sa composition et leur donne une valeur toute nouvelle. S'il n'invente pas, il crée.
Mieux que personne, Gaston Paris a mis en relief la poésie exquise répandue sur tant de scènes et il en a analysé les principales. Je peux donc renvoyer le lecteur à son article si connu et facilement accessible, et je n'ajouterai pour ma part que quelques remarques sur des passages qui me paraissent caractériser spécialement le talent du conteur. '
A côté de ce lyrisme chaud et éloquent, dont tout le poème est pénétré, on voit partout, même quelquefois dans les morceaux versifiés, percer un sens très développé de la réalité. Mais ce n'est pas, comme dans les fableaux, la transplantation crue et directe de la vérité dans le récit ; c'est un réalisme plus raffiné, qui n'a pas son but en soimême. Son rôle est beaucoup plus artistique. Il a pour objet de transporter les événements dans la sphère des vraisemblances et de leur donner un air de vie réelle. Et il est curieux de voir combien l'auteur s'entend à observer les proportions, et comment son sens aigu de l'observation réelle ne l'entraîne jamais à dépasser la mesure. Quel superbe tableau ne peint-il pas en quelques traits, quand il nous décrit la promenade de Nicolette dans les rues par le clair de lune, où les gardes soudoyés, l'épée cachée sous le manteau, se glissent dans l'obscurité de la rue pour tomber sur les amoureux ; et comme il sait rendre émouvant le petit épisode où Nicolette, avertie par le chant du
gardien, s'enfonce dans l'ombre du pilier jusqu'à ce que les gardes soient passés. Avec quel art il nous fait voir la fuite de Nicolette et partager ses angoisses : le mur en ruines et réparé, le fossé profond et abrupt devant lequel elle s'arrête pleine d'effroi, ses mains et ses pieds blessés, la douleur qu'elle ne sent pas au milieu de sa crainte, le pieu dont elle s'aide pour s'élever ; comme tout cela est vu et rendu avec une vie, une fraîcheur, une concision que nos meilleurs observateurs modernes, entraînés à ce genre d'exercice, pourraient lui envier. ' On a souvent noté que la rencontre d'Aucassin avec le paysan dans la forêt ^ formait un contraste extrêmement puissant'. Par lui-même, cet homme au rude langage est déjà un type bien choisi en opposition au jeune homme pleureur. Mais il y a bien plus que ce contraste pour ainsi dire théâtral : ici on a le pauvre, le serviteur qui a perdu le bœuf de son maître et n'a pas mangé de trois jours parce qu'il n'a pas cessé de le chercher, et ne sait pas comment il pourra le payer ; c'est un représentant du bas peuple tout entier, en face du riche assez ridicule pour se lamenter sur un chien qu'il pourra n'importe quand remplacer par mille autres ! Quelque vigoureux que soit le contraste, et quoiqu'on soit tenté de donner à l'épisode une assez grande portée sociale, il semble pourtant plus prudent d'en chercher le motif dans le besoin d'un incident propre à consoler Aucassin. En tout cas, il reste que l'auteur a inventé précisément ce type comme moyen de consoler son héros, et l'entretien des deux personnages souligne avec un relief suffisant une opposition qui n'apparaît certes pas pour la première fois dans la littérature du moyen âge — car le noble et « le vilain » sont mis aussi ailleurs en face l'un de l'autre — • mais qui est accentuée ici d'une façon originale. Cet individu surprenant prend une physionomie toute spéciale par son allusion à sa mère : ce n'est pas tant pour lui-même qu'il se plaint de son malheur — il est philosophe et sait que l'avoir vient et se perd — ; mais c'est pour sa vieille mère, à qui on a enlevé son seul bien, son matelas. On remarquera comment ce motif est introduit sans la moindre sentimentalité, et, parce que la forme qu'il revêt est en harmonie avec le reste des paroles du paysan, agit avec d'autant plus de force.