‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 12 sur 98 · Kd., p. Î · texte numérisé non relu

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ment et avec une peine visible au sein de la matière encore informe qu'est la prose de ces temps'.

La première des nouvelles en prose du xiii*= siècle qu'ont publiées Moland et d'Héricault dans la Bibliothèque el:(évirienne - , est Li contes don roi Constant l'Empereur. J'ai dit plus haut que c'est probablement un remaniement du Dit en vers. Il est difficile de prouver cette hypothèse, qui repose uniquement sur le fait que ces deux textes se ressemblent de très près, et vont parfois même jusqu'à une identité complète de l'expression. Mais, étant donné que, dans la plupart des cas, on peut avancer avec certitude que le remaniement d'un texte à cette époque-ci se fait du vers en prose et non pas en sens contraire, on aura le droit de considérer ici aussi la prose comme postérieure au vers. En tout cas, la comparaison de ces deux textes est instructive, car ce ne peut guère être un pur hasard si la prose nous offre un récit plus vif, enrichi de

1. Dans ce qui précède, il n'a été parlé ni des histoires correspondant, au moins approximativement, au genre de la nouvelle, qui se trouvent dans les Vies des Pères, ni de celles intercalées dans le Màiagier de Paris. Quant aux premières, elles peuvent offrir quelquefois des détails réalistes qui rappellent vivement les grossièretés des fableaux, mais on peut y trouver aussi des descriptions pleines de vie et de gaieté : celle par exemple de « l'ermite quis'enyvra » (Méon, Nouveau Recueil, II, p. 180-182), ou l'épisode de « l'ermite que la dame fist baignier en aiguë froide » (op. cit., p. 1 95-196), scène qui pourrait fort bien figurer dans les Ceut Nouvelles nouvelles. Mais en dehors de quelques cas pareils, ces histoires sont monotones, délavées et ennuyeuses et ne portent en rien l'empreinte d'un talent artistique quelconque.

D'autre part, le Me'nagier de Paris (éd. Pichon, Société des Bibliophiles, 1846) renferme un grand nombre d'histoires de longueur différente, destinées à scr\'ir d'exemples et prises un peu partout : dans la Bible, dans les auteurs anciens, dans le roman des Sept Sages, etc. Elles correspondent aux intercalations analogues dans les ouvrages moraux et pédagogiques, comme la Salle, mais se distinguent de la plus grande partie de ces exemples par une exposition claire et aisée ; en outre, l'auteur y ajoute souvent des détails de son propre cru, qui apportent des 1 enseignements curieux sur les usages de son temps. Il relate des anecdotes en cours dans son entourage, et dont nous connaissons plus d'une qui a vécu à travers les siècles (conmie celle de la femme obéissante qui sautait sur le bâton et celle de la femme qui avait pondu un œuf, à ce qu'on disait d'abord, et que le bruit faisait bientôt en pondre toute une corbeille), et il raconte de petits événements de la vie réelle, où figurent ses parents et ses connaissances. Cet ouvrage curieux a sa place marquée dans l'histoire de la civilisation française et intéresse aussi celle de la prose ; dans une étude sur le développement de la nouvelle il suffit de l'avoir signalé.

2. Nouvelles fruiiçoises en prose du Xllh siècle, p.p. MM. L. Moland et C. d'HérU cauh, 18)6.

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dialogues et élargi par des épisodes, serré là où les vers s'étendent parfois inutilement, et très soucieux de mettre en relief les attitudes et les actes des personnages. Il ne sera pas inutile, par conséquent, de relever ici les principales différences \

La prose écarte d'abord toute sentimentalité. Tandis que le Dit commence par raconter longuement la mort de l'impératrice, l'éloignement de la princesse, les pensées douloureuses qui hantent le roi pendant la nuit et le forcent à se lever, la prose ignore ces épisodes ; par suite, elle supprime aussi le souvenir qui surgit dans l'âme de l'empereur quand il passe devant la maison où la mère de Constantin est en train d'enfanter. Là où le Dit montre l'empereur plongé dans ses réflexions, la prose lui met à la bouche des paroles assez animées : ainsi au v. i6i, quand il a entendu la prophétie, le poète dit seulement que « moult l'em pesa », tandis que la prose'' lui fait discuter la chose avec le nouveau père :

« — Vilains, dist li Enperères, ce ne puet iestre ke tu dis.

— Sire, dist il, c'est tout voirs, et ensi le couvient il ke il soit.

— Ciertes, dist li Enperères, forte chose est de cou croire ». Quand l'empereur apprend l'issue très inattendue de la mission de

Constantin et son mariage avec sa fille, le Dit lui donne une attitude contemplative : il répond avec beaucoup de présence d'esprit au « varlet » qu'il rencontre dans la forêt et qui lui apprend la nouvelle, que c'est bien, puisque c'était son commandement, et ensuite il médite en lui-même sur l'impossibilité de détourner les desseins de Dieu ' ; la prose décrit son étonnement, dit qu'il « pensa molt à ceste chose », mais fait entendre par la suite que ces pensées n'étaient pas dirigées vers le ciel :

« Si demanda au varlet conbien il avoit que cil variés avoit cspousé sa fille, ne s'il avoit geu à li,

— Sire, fait li variés, oil, et si puet jà bien iestre grose, car il a plus de ]ii sciyainnes k'il la cspouséc.

— Voire, dist li Enperères, ce soit a boine eurc, car puis k'il est ensi, à soufrir le me couvient, puis ke autrement ne puet iestre •♦ ».

1, Le Dit CM public par Wcssclofïski dans l\ RoniiUii,i, VI (1877), p. 162-198.

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