Ed., p
3. Certains passages témoignent que l'auteur de la prose développe la tnaticre, non seulement pour raconter plus longuement, mais aussi en vue d'expliquer et de sauver la logique. Ainsi, quand le poème raconte (v. 197 et suiv.) :
Li cambrclens qui l'enfant porte Sour un fumier devant le porte De l'abeiie l'a gieté 200 Tout sanglent et envolepé
D'un vermeil couvertour de soie ; Puis se mist tantost à le voie, Si a a sen singneur nonciet Que il avoit l'enfant noiiet, la prose prend soin de nous expliquer pourquoi le chambellan dit qu'il a noyé
Li amititi de Ami et Amile n'offre aucun point de comparaison avec la nouvelle postérieure et nous semble par conséquent sortir du cadre de ces études. Le sujet est puisé dans la tradition — tout le récit est peut-être la traduction directe d'un original latin — ; le ton est celui de la légende pieuse, la façon de conter dénuée de tout intérêt artistique ; c'est une ébauche qui ne donne que les traits essentiels et n'approfondit en aucune manière ni caractères ni situations.
Passons à la nouvelle suivante du recueil de Moland et d'Héricault, Le roi Flore et la belle Jeanne. On sait que ce conte appartient à la grande famille de productions littéraires dont l'ensemble forme le « cycle de la gageure », et Gaston Paris a déterminé sa place dans cette longue chaîne. Il dit aussi quelques mots de sa valeur littéraire, qu'il ne prise pas trop haut '. En effet, la mauvaise composition saute aux yeux ; et ce qui surtout semble étrange, c'est que le roi Flore, qui donne son nom au conte, n'y soit pour presque rien. Il n'a qu'une mission, c'est d'épouser la bonne Jehanne, restée veuve, et de couronner ainsi sa loyauté et sa vertu. G. Paris remarque avec raison que ceci est de très mauvais goût ; sans vouloir en aucune manière prendre la défense de l'auteur, je ferai observer cependant que le dernier épisode, la proposition du roi, lui donne une occasion d'ajouter un nouveau trait à la caractéristique de la femme, en lui faisant insister d'une façon très nette sur la dignité de son sexe : quand le roi envoie un chevalier lui dire qu'il la prendra pour femme, elle commence à « sousrire » et dit : « Votre roi n'est pas si bien instruit ni si courtois que je l'avais pensé, lui qui m'envoie dire que je devrais venir chez lui pour qu'il me prenne en mariage. Certes, je ne suis pas une mercenaire pour aller à son commandement ; mais dites à votre roi qu'il vienne chez moi, s'il m'aime tant et s'il lui plaît que je le prenne pour mari ; car c'est aux seigneurs de chercher les dames et non pas aux dames de courir après les seigneurs. » Le chevalier fait
rcofant : c'est qu'il a promis A sod maître de le faire, mais en le portant vers la mer, il a pitié de l'enfant et le laisse « tout envolepé » sur le fumier devant la porte de l'abbaye (éd., p. lo^. — Dans le Dit, c'est le portier qui le premier aperçoit l'enfant, tandis que dans la prose ce sont les moines — trait qui tient ;'i ce que la prose, voubut préciser l'heure où la déposition se fait, dit qu'en ce moment les nioioes chantaient matines et qu'après avoir fini ils trouvèrent le garçon en sortant. I. Komania, X.WIl (1903), p. 533-534.
entendre à la dame que le roi ne laissera pas de trouver cette réponse un peu orgueilleuse, mais elle réplique que cela lui est égal, puisqu'en vérité elle n'a dit que « courtoisie et raison ». En apprenant la réponse, le roi reste pensif et taciturne pendant un bon moment. Mais son « mestre conseiller » lui dit qu'il n'y a pas de quoi tomber en méditations : les paroles qu'on vient d'entendre sont celles d'une dame sage et bonne et vaillante, et il ne reste qu'à s'y soumettre et aller la demander gentiment. Le roi obéit et tout finit bien '. Il est difficile de ne pas voir ici une intention très prononcée de l'auteur, surtout quand on compare cet épisode au rôle de la dame dans ce qui précède. En effet, la seule partie du conte qui soit originale ou du moins n'ait pas de correspondant dans les autres versions — et elles sont nombreuses, — est précisément celle que l'auteur a consacré tout e.\près à la glorification de l'amour constant et dévoué de la femme : l'épisode où elle accompagne son mari sous le déguisement d'un page et lui procure pendant des années les moyens de vivre. Que l'auteur ait suivi ici le dessein conscient de nous présenter la femme fidèle, énergique, luttant pour son amour et pour sa réhabilitation, et qu'il soit pénétré de cette idée plus qu'aucun autre remanieur de la légende, c'est ce qui, selon moi, ne pourra être contesté ; et si les passages cités n'ont pas suffi pour le prouver, je renverrai encore à une réflexion que l'auteur fait lui-même en marge du récit : c'est quand il dit, après avoir raconté la douleur de la femme injustement accusée et abandonnée : « car on set bien ke renoumée est si enviers toutes fenmes ke se une famé s'ardoit toute ne seroit elle mie creue d'un tel mesfait, cant on li a mis sus ^. » On peut le considérer ainsi comme un des rares défenseurs de la femme dans la littérature de ces temps. Mais tout cela n'empêche pas que la nouvelle ne soit excessivement mal composée. En dehors de l'épisode accidentel déjà relevé, il y a des sauts dans les récits, des lacunes dans l'argumentation psychologique et même dans l'enchaînement extérieur des événements, ce qui amène des invraisemblances flagrantes. On relève d'autres défauts encore : le personnage du mari est très négligé ; le récit est parfois trop sommaire ; on désirerait beaucoup plus de vie. En somme, pas de sens artistique dans l'arrangement.