Ed., p. iio
22 LA NOUVELLE FRANÇAISE AVANT LE XV' SifeCLE
pas de coup d'œil artistique pour saisir les palpitations de la vie, pas d'habileté technique.
Et cependant, dans certains traits on découvre un talent, rudimentaire si l'on veut, mais pas du tout méprisable. Remarquez d'abord comment le père et la mère sont mis en opposition l'un avec l'autre et leur controverse à propos du mariage de la fille, la scène où la mère rassemble ses parents, la ruse du mari, qui propose à cette assemblée de donner en dot à la fille une étendue de terre avec le droit de disposer de sa main, et le triomphe du père quand ils ne veulent pas souscrire à cette condition — intrigue bien menée et non dépourvue d'un certain humour '. La vieille, variante d'un type bien connu dans la littérature erotique du moyen âge, est assez réussie, et tout le stratagème par lequel le chevalier doit arriver au but de ses désirs est raconté vivement, avec sobriété et concentration ^ ; c'est surtout le cas de la scène où le chevalier essaie de violer la dame dans la chambre de bain, scène brève, réaliste et forte, avec une légère teinte d'ironie K Le dialogue, conduit avec une grande facilité, est presque partout d'un mouvement vif et naturel ; dans les entretiens du mari et de la femme pendant l'exil, il prend souvent une allure très gracieuse. Le rôle que joue la femme pendant tout ce temps est décrit avec beaucoup de sentiment et non sans originalité. Comme type, on pourrait la comparer à la Frêne du fableau, dont nous avons parlé au début de cette étude ; mais, malgré sa noble extraction, malgré sa mission idéaliste et romantique, elle se trouve pourtant appartenir à un autre monde. Son sens pratique quand il s'agit de faire marcher le ménage, les soins incessants qu'elle donne au mari, )'habileté av^c laquelle elle exerce le métier de boulangère, tout cela la rapproche sensiblement de la vie réelle de tous les jours, et ses dialogues avec le mari, calqués sur la nature, achèvent d'en faire une bonne épouse bourgeoise, dans le meilleur sens du mot. Ce type de femme marque à plusieurs égards une place dans la primitive nouvelle en France, et c'est par là avant tout que la nouvelle qui nous occupe, et qui a modelé cette figure d'une façon originale, mérite notre attention. N'oublions d'ailleurs pas uon plus que cette version d'un vieux conte offre dans son style de
i. Fd.,p. 9Î-9S.