X PRÉFACE
c'est souvent dans le contraste des caractères, représenté d'une manière frappante et subite, qu'est placée la crise. La différence entre le roman et la nouvelle pourrait être exprimée à peu près de la manière suivante : tandis que le roman nous donne une image de la formation et du développement d'une personnalité, d'un caractère, la nouvelle ne donne qu'un épisode ou un moment de la vie, un côté du caractère ; tandis que le roman enveloppe ses personnages et tout ce qui les entoure d'une lumière égale qui pénètre dans tous les recoins, la nouvelle les illumine par des rayons soudains, des éclairs, qui n'atteignent qu'une partie restreinte de la vie, mais lui donnent un relief extrêmement prononcé ; tandis que dans le roman règne le ton épique et que ce genre ne s'impose pas de limites quant à l'étendue du récit, la nouvelle est pleine de mouvement dramatique et de concentration. Ce qu'on exige de l'auteur de la nouvelle, dès que celle-ci est sortie de son état primitif pour être marquée au coin de l'art, c'est qu'il soit capable de bien saisir et de rendre les nuances de la vie réelle ainsi que celles du caractère humain, et qu'il possède la faculté de donner à son récit de la vivacité et du relief. Boccacc a frayé le chemin à la conception artistique de ce genre littéraire, mais son exemple est loin d'exercer une influence immédiate sur ses successeurs. Au contraire, ils retombent souvent encore dans la vieille tradition ; la marciie vers la perfection est très lente, et se fait plutôt par à-coups que d'une allure constante et facile à suivre.
Le but des pages suivantes est de montrer comment se forme la nouvelle française en prose, en d'autres mots d'analyser dans leurs éléments constitutifs les ouvrages qui au xv^ siècle introduisent en France une branche littéraire jusque-là à peu près inconnue à la littérature de ce pays. Avant de procéder à cette analyse, je donnerai un aperçu des productions qui pcu\ent être considérées comme les précurseurs de la nouvelle réaliste proprement dite ou dans lesquelles on trouve déjà des traces du procédé technique dont .se servent les auteurs des nouvelles postérieures. Je sais bien que l'art de conter ne trouve pas son expression seulement dans les ouvrages cités au cours de mon exposé : pour