PRÉFACE XI
donner une image complète de la façon dont se sont développées dans la littérature française les différentes facultés qui constituent le talent de narrateur et l'art de conter, il serait nécessaire d'étudier en détail non seulement les nouvelles, les fableaux, les contes, etc., mais aussi les romans, tant en vers qu'en prose. Cependant cette étude me mènerait trop loin de la tâche spéciale que je me suis proposée ; et je crois qu'on est autorisé à circonscrire le sujet comme je l'ai fait sans que la vérité historique y perde rien. Car l'art de conter se manifeste surtout dans la nouvelle. Même si l'on trouve dans les vieux romans des observations fines, des traits vivants, des situations d'une touche fraîche et naturelle, c'est plutôt épisodiquement que cet art se fait jour, et il ne donne pas son empreinte à l'œuvre entière. En tout cas, ce n'est nullement dans les grandes compilations de romans en prose que nous allons chercher l'histoire de l'art de conter. Et si nous rencontrons quelquefois chez les chroniqueurs de notre époque des pages où la finesse de l'observation et l'entrain du récit nous surprennent, nous ne pouvons pourtant pas affirmer qu'ils aient exercé la moindre influence sur la création de la forme artistique des œuvres d'imagination.
Si néanmoins je ne me tiens pas exclusivement aux ouvrages qui ont le caractère typique de nouvelles, c'est que d'autres présentent aussi des éléments novellistiques indéniables. Ainsi, les QuinT^e joyes de mariage abondent en descriptions réalistes, en observations psjxhologiques, en scènes pénétrées de la vie dramatique la plus intense. Les Arrests d'amour racontent de petites aventures amoureuses et font connaître des détails de la vie bourgeoise ; le style a un autre caractère que dans les Quinze joies, et il nous intéresse moins par l'imitation du langage judiciaire que par son ton et son vocabulaire. Quant à Jehan de Saintré, on ne s'étonnera certainement pas de voir ce roman prendre une place assez large dans mon ouvrage. Il est d'une importance capitale dans l'histoire de la prose narrative en France ; et les parties du livre où l'auteur s'abandonne le plus hbrement à sa verve satirique et à ses peintures de la vie réelle portent tout à fait la marque de la nouvelle. Quoique le petit roman curieux de Jehan de Paris aboutisse à la fin heureuse de tant de romans, le mariage, le dénouement essentiel est