CHAPITRE DEUXIEME
LES aUINZE JOYES DE MARIAGE
Bien qu'il n'appartienne pas au genre de la nouvelle proprement dite, l'ouvrage qui porte ce nom a sa place marquée dans un travail sur les origines de la nouvelle en France, et réclame la plus sérieuse attention de notre part. Car pour l'objet essentiel de notre étude, le développement de la description réaliste, de l'observation des caractères humains et du style artistique, il nous fournit des données du plus haut intérêt.
Il est malheureusement très difficile de déterminer l'époque où cet ouvrage a été écrit. Le seul bon manuscrit que nous en possédions, celui de Rouen, est daté de 1464, mais c'est une copie'. L'ouvrage lui-même ne contient pas d'allusions historiques dont on puisse tirer quelque profit. Le Duchat, dans son édition de 1726*, a proposé d'identifier la « bataille de Flandres », dont il est parlé dans la quatrième Joie, avec le combat de Rosebecque, qui eut lieu en 1382, « la dernière, dit-il, que la France ait livrée aux Flamans rebellez contre leur Comte son Vassal ; le livre des XV joies aurait été composé, pour le plus
1 . Les Quinze joyes de mariage. Seconde édition de la Bibliotliiqtu elièvirienne. Paris, Jannet, 1857. Préface. — J'ai suivi partout cette édition, quoique la collation du texte des autres manuscrits et de l'édition princeps (réimprimée par M. Heuckenkamp en 19D1) eût pu fournir quelques variantes dignes de considération et même quelque trait ou quelque situation propres à enrichir mes preuves ; mais il était difficile d'établir un texte critique (surtout que M. Fœrster n'a pas encore dévoilé le secret d'un manuscrit qu'il a dit connaître, voy. Litteruturblatt fur germanische und romanische Philologie, 1903, n" 12), et les variantes que je connais ne modifient en rien mes conclusions.
2. Les quinze joyes de mariage. Ouvrage très ancien, auquel on a joint le Blason des fausses Amours, le Loyer des folles amours et le Triomphe des Muses contre Amour. Le tout enrichi de Remarques et de Diverses Leçons. A La Haye, chez A. Derogissart. MDCCXXVL — Voy. Avertissement du nouvel éditeur.
tard, peu après la malheureuse bataille d'Azincourt, tems auquel, comme insinue là Joie VII, les François étoient effectivement fort sujets à se laisser faire prisonniers par les Anglois » . Le Duchat ajoute dans une note postérieure " : « lequel (le livre), par conséquent, sera... d'environ l'année 1420 ou 1430 et non pas de 1450 comme l'a cru M. de La Monnoye, tome I, page 108 de son Ménagiana^ ». Au commencement de son « Avertissement », l'éditeur avait cependant dit que le livre avait paru « vers le milieu du xV' siècle ». C'est cette date qui, sans plus de réflexions, semble avoir été acceptée par la plupart de ceux qui, dans la suivante, se sont occupés des Quin:(e joies. — La mention de la « bataille de Flandres » ne prouve pas du tout, dit l'auteur mystérieux à' Une énigme d'histoire littéraire^, qu'on veuille parler de la bataille de Rosebecque, car ce peut aussi bien être Cassel. Mais il n'y attache pas d'importance, tandis que pour lui la mention du « Dauphin de Viennois » (Joies V et VIII) est précieuse. Il avance que ce titre est du xiV siècle, tandis qu'au xv^ on disait tout simplement Dauphin, parce qu'on ne courait plus le risque de confondre cette appellation avec l'idée du marsouin » (!). Et il ajoute dans ses notes» avec une assurance qu'on lui envie, que la première fois c'est un jeune