Archiv de Herrig, t. XLIV, p. 118 et suiv
3. Ernest Gossart, Antoine de La Salle, sa vie et ses œuvres. Deuxième édition, Bruxelles, 1902, p. 39 et suiv.
4. Dans la préface de son édition du Réconfort de La Sale (Société des Bibliophiles de Belgique, no 14).
5. Voir notamment le livre de M. Nève, p. 74 et suiv., et, de l'autre côté, O. Grojean, Antoine de la Sale, dans la Revue de l'Instructioti publique en Belgique, tome XLVII, 5e livraison, 1904, p. 171 (Extrait, p. 21) et suiv. La paternité de La Sale est encore mentionnée comme « aujourd'hui mise hors de doute » dans un article paru cette année-ci, voy. Parducci, dans la Romania, t. XXXVIU, avril 1909. p. 305, n. 3.
en reconnaissant que non seulement la solution de l'énigme par Pottier, mais aussi d'autres considérations parlent fort pour Antoine, je dois avouer que l'hypothèse de sa paternité me semble toujours plus difficile à accepter. Non que j'attache une importance très considérable aux résultats auxquels on est arrivé par l'étude statistique de la syntaxe, étude qui se base sur une copie et semble pouvoir aboutir à des conclusions qui ne s'accordent pas avec les faits évidents'. Quant au ton général, aux tendances de l'auteur, à la façon de raconter, il y a des différences très sérieuses entre l'ouvrage en question et ce qu'on pourrait prendre comme terme de comparaison parmi les écrits authentiques d'Antoine^; pourtant, il y a aussi des ressemblances, et, de cet auteur aux mille aspects et propre à tout faire, on ne peut jamais dire qu'il aurait été incapable d'écrire une œuvre donnée. Mais ce qui est plus grave, c'est la chronologie. Sans constituer des preuves absolues, les détails dont il a été parlé plus haut — la mention dans les Cent Nouvelles nouvelles, l'allusion au costume et au Dauphin de Viennois, — semblent pourtant interdire de faire remonter la composition des Quiu-e Joies plus haut que le début du xv^ siècle. Dès lors, Antoine de La Sale ne peut pas entrer en question. En comptant un peu largement, c'est-à-dire jusque vers 1420 ou 1425, époque où, selon toute probabilité, La Sale avait déjà commencé sa carrière littéraire, on écarterait, il est vrai, cette difficulté chronologique. Mais en ce cas, les Joies devanceraient d'à peu près trente ans l'œuvre pédagogique de notre auteur, La Salle : or celle-ci contient une réminiscence évidente des Joies, intercalée dans la paraphrase que, dans un chapitre traitant du mariage, La Sale fait sur le texte du livre de Théophraste, « De nuptiis », appelé VAureoliis et conservé dans une épître de saint Jérôme. Ce que notre auteur ajoute ici au texte original a une ressem-
I. Voy. W. P. Shcpard, The Syntax of Antoine de La Sale dans les Publications oj IIk Modem iMnguage Asiociation of Anienca. Vol. XX, New Séries, vol. XIII, 1905, p. 4} $-301. A la fin, l'auteur dit : « L;i synt.ixe permet l'assertion que Suiiitre est l'ouvrage plus ancien (que les Quift:(e joies et les C. N. m.) ; quant :\ l'Age relatif de ces deux ouvrages, elle ne permet guère de conclusion définitive. » Or, on n'a pas besoin d'études synuxiqucs pour savoir que les C. >J. n. sont plus jeunes que les Quinze Joies, puisque l'un est nommé dans l'autre. Il aurait encore manqué que cette étude eût donné un résultat contraire I
2. Cari Haag, Antoine de la Sale und die ihtn ^(ugescbriebenen IVcike {Archiv de Hcrrig, t. CXIII, 1904, p. ja4 et suiv.) a relevé soigneusement plusieurs de ces
blance si prononcée avec différents endroits des Quinze joies qu'il ne peut pas s'agir d'une coïncidence fortuite. Mais comme ces réminiscences sont revêtues d'une forme assez lourde, et surtout que les scènes de la vie conjugale y sont représentées avec infiniment moins de sûreté et de savoir-faire, il est impossible de croire que La Sale, s'imitant lui-même, l'aurait fait d'une manière si terne et décolorée. On ne saurait avancer non plus qu'avec le temps son style eût perdu sa fraîcheur, car il n'est nulle part aussi alerte que dans le roman de Saintré, écrit quelques années après La Salle. Le passage en question montre qu'il a lu les Qiiin:(e joies et qu'il en a gardé un souvenir quelconque ; il a mis cet ouvrage à profit dans son traité, comme il l'a fait avec tant d'autres; mais s'il avait voulu y intercaler quelque chose de sa propre production à lui, il l'aurait certainement fait de manière à mieux relever ses mérites d'écrivain.
Le sujet fondamental de ces Quin:^e joyes de mariage est, comme chacun sait, presque aussi vieux que la littérature. De même, les sujets ou les variantes du thème principal se trouvent traités plus ou moins largement dans des ouvrages antérieurs consacrés au dénigrement de la femme et du mariage. Nous venons de nommer un d'eux, très en cours au moyen âge, VAuréok de Théophraste. Ici, comme ailleurs, il y a des idées et des traits qui rappellent vivement les Joies, mais qui sont, d'autre part, communs à une grande partie de cette littérature. Une influence directe ne saurait, par conséquent, être démontrée. Il en est de même des fableaux, où ces tendances misogynes trouvent leur première expression dans la littérature française. Si l'on s'en tenait uniquement à l'énumération des sujets traités dans les fableaux et dans les Qîtin:^e joies, on dirait que la correspondance entre les premiers et notre ouvrage est extrêmement étroite : même méchanceté de la femme, qui prend souvent des formes identiques ; mêmes difficultés du pauvre mari, mêmes situations. Le mari est faible et déférent ; il s'use dans le mariage à cause des prétentions exagérées de la femme, erotiques et autres ; la femme appartient à une autre classe de la société que le mari, ce qu'elle ne cesse de faire valoir ; la femme est infidèle, et peut même faire accroire à son mari, qui l'a surprise en flagrant délit, qu'il se trompe sur le témoignage de ses propres yeux ; l'amant est fêté de toutes les manières et offre lui-même
des pâtés ; pour le voir, la femme fait semblant d'être malade ; la mère et les serviteurs sont ses confidents'. On peut remarquer des ressemblances encore plus étroites : ainsi il est dit dans un fableau que les femmes, quand elles savent que le mari les aime, ne se soucient aucunement de lui plaire, et ne lui adressent même pas la parole, tandis qu'elles causeront au premier routier venu^, ce qui correspond à l'idée énoncée dans une des Joies : « une femme n'a que faire mectre paine d'acquerre la grâce de celui qui l'aime bien, et qui lui fait tous les services qu'il peut ; mais elle doit bien faire conte d'acquérir la grâce de celuy qui ne tient conte d'elle ' ». Toutes ces ressemblances ne signifient pourtant pas grand'chose, car, dans la plupart des cas, ce qui est identique, c'est seulement le motif dans sa nudité, pour ainsi dire, tandis que le développement de l'idée est toujours absolument différent. Du reste, la question d'influence ne se pose pas au fond ici, car l'auteur des Qiiin:^e joies n'a guère pu connaître les fableaux; ce qui en circulait de bouche en bouche, c'était les sujets transformés en anecdotes, et celles-là n'ont pas passé en tant que telles dans les Joiês.
Deux passages du prologue semblent pouvoir nous aider à rechercher les modèles des Quinze joies *.
Il est dit d'abord : « Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et e docteur lui respont en ceste manière : « Ami, dit-il, n'avés-vous pu trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse ryvière, pour vous mectre dedans la teste la première ? » En montrant que on se doit exposer en moult grant péril avant que perdre franchise ». Ce Valère, qui n'est autre que Gautier Map 5, a écrit une ettre qui jouissait d'une grande popularité pendant le moyen âge et fut mise en contribution par Jean de Meun et Eustache Deschamps. On comprendrait donc que notre auteur l'eût utilisée. Mais sa citation est suspecte. D'abord, la lettre s'adresse à une personne qui a l'intention de
i. ix rôle de la femme dans les fableaux fait l'objet d'un travail spécial de M. August Preiroc : Die Frau in den altfranioesischen Scfrwaetikeii. Cassel, 1901. 2. Prcimc, flp. cit., p. 124.
^. VI Joie, éd., p. 59.
4. Pour ce qui suit, je renvoie, sat^i encombrer ces pap;esde citations inutiles, à moo étude : Let impiratcun des Quiu;e joyes de wariage (Ôfvcrsigt af Tinska Vetcuskaps- Socictctcns Frtrhandlingar, II, 1908-1909. Afd. 13, vfi 3).