‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 29 sur 98 · G. Paris, Rotnania, XIX (1890), p · texte numérisé non relu

G. Paris, Rotnania, XIX (1890), p

se marier et non pas, comme le dit notre prologue, à quelqu'un qui a franchi le pas funeste. Ensuite la réponse du « docteur » n'est pas du tout dans la lettre, mais se trouve dans la sixième satire de Juvénal, avec lequel l'auteur confond ce Valère — comme l'ont fait d'autres, du reste. Par suite, il est fort probable, et même sûr que notre auteur n'a pas connu l'écrivain cité par lui avec tant de confiance. En outre, la comparaison de la lettre avec les Joies ne nous fournit pas un seul argument permettant de conclure le contraire. Ici encore la tendance est la même, mais ni la forme de ces diatribes très générales, ni les exemples tirés de l'histoire ne présentent aucune ressemblance de détail avec les sujets des différents chapitres des Joies>

L'autre indication est ainsi conçue : « Moult grandement se repentit l'archediacre deTherouenne, qui, pour entrer en mariage, laissa le noble privilège et estât de clerc, et se maria à une femme vefve, en laquelle, selon ce qu'il racompte, il demoura en servage moult longuement, en grant doleur et en grant tristesse. Pour laquelle chouse soy repentant et en soy reconfortant, voulant prouffiter aux successeurs, fist et compta ung beau traictié. » Ici encore, les indications ne sont pas tout à fait exactes, mais on reconnaît cependant facilement dans ce feint « archediacre de Therouenne » Matheolus le « bigame » (c'est-à-dire qui avait épousé une veuvej et dans son « beau traité » le long poème des iMiuentationes, où il se plaint de tous ses malheurs. L'auteur des Qi{m:(e joies a certainement connu cet ouvrage, ou plutôt la traduction française qu'en fit Jean Le Fèvre vers la fin du xiv-" siècle, c'està-dire un peu moins de cent ans après la composition de l'original et peu de temps sans doute avant que l'auteur des Joies se mît à l'œuvre.

C'est dans cet ouvrage qu'il a pris très probablement l'image de la « nasse » ou du moins l'application de cette image à l'état de mariage, symbole qui est le motif conducteur de tout son récit des misères conjugales et qui « retentit », comme on a dit avec une certaine exagération, « comme la sinistre parole de Dante à l'oreille des damnés » à la fin de chaque /o/>'. Employée dans le Romande la Rose comme symbole de l'esclavage où se met un jeune homme qui entre en religion, et développée avec une amplitude qui rappelle fort le prologue et un cha-

I. C. Lenient, La satire en France au moyen dge. Nouvelle édition, 1893, p. 301.

pitre des Joies, cette image s'applique dans la version française des Lammtations (elle n'est pas dans l'original) au mariage :

Je cheï ou cul de la nasse,

Ne sçay comment hors m'en menasse.

Assés puis gémir et crier,

Car rien ne me vault Dieu prier >.

Le thème de la femme vaniteuse, qui figure déjà dans V Auréole de Théophraste et revient constamment dans toute cette littérature, se trouve développé dans les Lamentations d'une manière qui rappelle les Joies ; il en est de même du thème de la femme qui désire aller aux fêtes pour y trouver son amant ; là, comme dans notre ouvrage, il est fait un tableau lamentable de l'aspect extérieur du pauvre mari, délaissé et se négligeant soi-même dans sa profonde tristesse ; il y a une correspondance étroite entre les deux ouvrages dans la scène où la femme et la nourrice battent le petit enfant pour qu'il crie et cause du désagrément au mari ; la manière dont est traité le motif de la faiblesse physique du mari offre des ressemblances ; le pèlerinage est représenté, dans les deux ouvrages, comme un moyen d'arranger des rendez-vous avec les amants ; et enfin, la description des ennuis qui résultent de ce que la femme est plus âgée que le mari montre, ici et là, des traits presque identiques *.

Il est clair que le Rotnan de la Rose, cette source inépuisable de la littérature misogyne des temps postérieurs, a dû aussi jouer un rôle dans la composition des Quin:^e joies. Cependant, sa part semble avoir été moindre, ou en tout cas moins directe. Nous avons parlé déjà de l'image de la nasse, qui tire de là son origine. Le ton général est naturellement le même ; dans le Roman, il est donné au mari des règles de conduite que celui des Joies semble suivre rigoureusement, en observant une passivité presque complète ; du reste, on y retrouve plusieurs motifs : celui de la femme vaniteuse, qui est de « plus grant lignage »

1. /yi Limetitiilions de Matheolus et le Ltire de Leesce de Jehan le Fèvre, de Ressent, éd. crit. par .\. G. Van Hamcl (BibliotMijtie de l'Ecole des Hautes Etudes), t. I, 1892. Livre premier, v. 509- îj 2, p. 9.

2. Cf. Us iMtnentalions, livre 2, v. 1452-67, 1469-76 ; 1. 2, v. 3313-14, 3318-23 ; 1. 2, V. 276 et suiv. ; 1. 2, v. 77-82; 1. i , v. i, v. 1307 et suiv. ; 1, 2, v. 370 et suiv. ; I. 2, V. 1004-13, 101722 ; 1. 2, v. 3219-23.

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et s'en vante constamment, celui de la femme infidèle et qui est battue par son mari, naturellement sans qu'elle se corrige. Mais on ne peut pas relever de ressemblances de détail telles qu'il en existe entre les Joies et les Lamentations.

Dans le grand poème d'Eustache Deschamps, le Miroir de mariage, qui d'un bout à l'autre est comme une espèce de liturgie sur le même thème que les Joies, nous rencontrons quelques passages qui permettent de supposer que l'auteur des Quinze joies s'est inspiré de ce poème : c'est d'abord l'exposé des tracas que donnent les enfants ; ensuite l'assurance que les maris, malgré toutes leurs expériences fâcheuses, croient toujours que leurs femmes sont les meilleures du monde — réflexion qui se trouve à peu près sous la même forme dans les deux ouvrages, mais que je n'ai pas remarquée ailleurs ; enfin, la description du pèlerinage présente beaucoup de traits d'où l'on peut conclure que notre auteur en a pris l'idée dans le Miroir ".

Résumons-nous : pour une grande partie des motifs sur lesquels roulent les Quinze joies, l'auteur a suivi la tradition telle qu'elle s'était déjà établie anciennement, et qu'elle avait plus récemment trouvé son expression dans les Lamentations de Matheolus-Le Fèvre et le Miroir de mariage d'Eustache Deschamps. A différents endroits, notre auteur a eu pour modèle ces deux ouvrages, sur'.udt le premier ; il a travaillé avec une prédilection visible certains motifs qu'il y a trouvés, il a imité quelque scène et même quelque tournure, il a donné aux personnages les mêmes traits caractéristiques. Le Roman de la Rose a été pour lui une réminiscence plus lointaine, mais doit certainement figurer aussi parmi ses inspirateurs.

Tout en empruntant des idées aux autres, notre auteur a cependant gardé à leur égard une indépendance qu'on peut dire complète. Tandis que ses prédécesseurs par exemple ne font souvent que broder sur les thèmes transmis par Valère ou Théophraste, nous rencontrons partout dans les Quinze joies une mise en œuvre très personnelle. L'imitation, quand elle se produit, est toujours sporadique, jamais suivie, comme dans les autres ouvrages ; et elle est toujours cachée sous la splendeur et la verve de l'exécution artistique, qui placent cet ouvrage tellement au-dessus des autres.

I . Œuvres complètes Je Eustache Deschartips, p.p. G. Rayoaud (Société des anciens textes, 1903), t. XI, p. 249 ctsuiv. Cf. V. 2020-28 ;v. 5133-3S ; v. 2980-84, 3109-23.

Mais il est temps de l'analyser et d'en montrer le caractère et les mérites.

La forme de ces scènes tirées de la vie n'est pas proprement celle de a nouvelle. C'est à peine s'il y en a une seule dont on puisse dire qu'elle soit une nouvelle achevée. Même quand la description d'une situation reste jusqu'au bout pleine de vie, elle se termine par des considérations et descriptions générales, où les conceptions subjectives de l'écrivain entrent en jeu, et accentuent avec une netteté particulière la tendance générale. Déjà le refrain de chaque morceau, annoncé dans l'avant-propos, et qui revient partout presque sans changement, indique qu'il n'était pas question ici d'une série de nouvelles, mais que l'auteur a songé seulement à décrire divers côtés de la vie conjugale, dont il a voulu mettre les horreurs en pleine lumière, à la fois pour effrayer et avertir un chacun, et aussi pour exprimer sa propre conception de l'existence. C'est ce qui explique aussi les nombreuses répétitions, les réflexions générales semées çà et là dans le récit, et surtout une particularité de style qui ne saurait avoir de place dans la nouvelle : la peinture la plus nette d'une situation peut être tout à coup interrompue par la remarque qu'il en est ainsi d'ordinaire, par l'indication d'une possibilité qu'exprime le futur ou une tournure telle que « à l'aventure », « qui avient souvent », ou pari., procédé analogue, ou même directement par une situation parallèle placée comme alternative. Un certain nombre de morceaux se composent aussi de descriptions très générales ; et, si celles-ci ressemblent à la nouvelle antérieure par la faible originalité du sujet, l'uniformité des motifs eux-mêmes et l'absence d'une action concentrée ne sont rien moins que conformes aux exigences de la nouvelle. Si pourtant ces morceaux tiennent une si large place dans l'histoire de l'art de conter, c'est grâce au talent extraordinaire avec lequel l'auteur présente les détails de ces tableaux empruntés à la vie conjugale. Quant à la psychologie féminine, aucun des nombreux auteurs qui ont jusque-là traité de la femme dans la littérature française n'a encore rien présenté qui, dans toute sa partialité, dévoile avec tant de justesse certains traits du caractère féminin. En outre aucun conteur n'a réussi comme lui à attraper tous les petits détails de l'existence, et à mener jusqu'au bout une description dont chaque nuance est vivante et qui donne une impression de vérité frappante et de force dramatique, qu'elle prenne la forme d'un simple récit ou de répliques échangées

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entre les personnages. Et enfin personne avant cet auteur n'a été capable d'utiliser au même degré les ressources de la prose française et sa faculté d'envelopper, sous les allures en apparence les plus simples, une si grande énergie et une vérité si saisissante.

La technique de la composition, dans les Quinze joies, est généralement peu compliquée, et rien n'indique qu'elle ait été réfléchie et pesée d'avance. D'ordinaire on est transporté in médias res, c'est-à-dire dans une caractéristique du mariage, qui indique aussi depuis combien de temps il dure ou quelque chose d'analogue ; parfois l'auteur décrit comment le mari s'est laissé attirer dans « la nasse ». Puis vient une situation tirée de la vie conjugale, dont le dénoûment le plus fréquent est que la femme arrive à obtenir ce qu'elle veut, soit qu'elle en parle à son mari et arrache par ruse son consentement, ou que des parents et voisins le persuadent, ou qu'elle agisse derrière son dos avec l'aide de ses serviteurs. Ou bien le morceau n'a d'autre objet que de décrire un aspect du mariage et de la malice féminine. Tous les morceaux décrivent en terminant comment le mari, fatigué et abattu par le traitement qu'il a dû subir, tombe de plus en plus bas et finit par être absolument anéanti.

Les premiers chapitres sont une série de tableaux à motifs variés, tous bien enchâssés dans le cadre commun et chacun bien arrondi et bien composé. On expose d'abord la manière dont la femme se procure de nouveaux habits (I) et sait satisfaire sa soif de plaisirs (II). La troisième Joie dépeint les couches de la femme, avec tout leur cortège d'embarras et de misères. Puis nous apprenons quel air a le ménage quand les enfants grandissent et coûtent (IV). Le long morceau qui suit (V) décrit très en détail, mais avec une parfaite unité de composition, toute la tragédie de l'infidélité de la femme, et l'étendue de son inconduite, motifs qui jusque-là n'ont été • qu'esquissés. Ensuite nous avons les caprices de la femme (VI) ; mais ici l'unité de composition est rompue par l'introduction, à la fin, de l'amant, personnage ici tout à fait superflu. L'auteur a un tel faible pour ce motif qu'il le reprend encore dans le morceau suivant (VII) ; ce morceau consiste surtout en réflexions et mêle des sujets différents, ce qui en fait un des plus faibles au point de vue artistique. Dans le chapitre qui vient après (VIII) et qui roule encore sur le même motif, l'auteur a ressaisi une situation

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nette, un cadre nouveau pour montrer la frivolité et la légèreté de la femme : le pèlerinage, qu'elle se fait acccorder par le mari sous le prétexte que son enfant a été malade, mais qui lui sert seulement de moyen pour retrouver son amant. Tout le voyage est préparé d'une manière très habile, et l'ensemble fort bien fait. On peut en dire autant du morceau suivant (IX), qui décrit le ménage au bout de vingt ans et donne une nouvelle version des procédés féminins de domination. Comme le mari fait à sa femme, ainsi qu'à son fils, une sévère leçon, elle déclare tout à coup qu'il est fou, et, à force de le dire à tout venant, le fait croire aux autres. — Parmi les dernières Joies, la plupart sont purement descriptives, et, au point de vue de la composition, ne se tiennent pas au niveau des précédentes. La faiblesse physique du mari est le motif, d'ailleurs déjà employé, de la dixième Joie, qui se termine par la séparation et la décadence des deux époux. Nous avons aussi une description du mari dominé, qui ne va pas à la guerre parce que la femme ne le veut pas, et pour lequel il en résulte malheur (XII): morceau entrecoupé de toutes sortes de descriptions, y compris celle de l'inévitable amant, qui sont absolument inutiles et gâtent une idée au fond heureuse. Puis, comme contraste, le tableau du guerrier qui obéit à l'appiel du roi, part pour la guerre et trouve au retour la femme remariée (XIII). Mais, sans insister spécialement sur le contenu de ce motif (il est dit seulement que le second mari repousse la femme et que le premier ne veut plus la reprendre, de sorte qu'elle tombe très bas), l'auteur se perd en digressions sur la vanité de la femme qui plonge le mari dans des guerres et des disputes. L'avant-dernier morceau enfin (XIV) est une discussion sur les éventualités et les conséquences d'une différence d'âge entre les époux. La femme, après une union courte et heureuse, meurt, ce qui naturellement est aussi une des misères du mariage ; quand le mari se console, il trouve une « femme expérimentée » ; et l'auteur de faire des réflexions là-dessus. Mais, entre ces derniers morceaux, deux appartiennent cependant aux mieux composés du recueil, et aussi aux plus étendus. Le onzième est une nouvelle complète : une fille qui a eu une mésaventure est mariée par la mère à un homme honorable, un peu bête et amoureux à la folie. Il n'y a rien dans le morceau, si on excepte les réflexions ordinaires de la fin, qui sorte du ton de la nouvelle ou qui ne tienne pas au développriiRiii du suJLt. I.r ilL-inicr morceau du recueil enfin est peut-être

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encore plus remarquable, quoique moins vraisemblable : un mari qui surprend sa femme en flagrant délit finit par être convaincu par la mère, les amies et les servantes que ses yeux l'ont trompé. Le récit s'ouvre vigoureusement par la scène compromettante et le sauvetage audacieux de l'amant par la femme, et se continue par un dialogue bien conduit entre la femme et sa mère, qui arrache à sa fille l'aveu de la vérité qu'elle essayait d'abord de cacher ; puis viennent le complot des deux femmes contre le mari, l'arrivée des commères qui racontent comment elles ont traité leurs époux, celle de la chambrière qui rapporte dans quel état misérable est le mari. Enfin ce dernier, attaqué de toutes parts, est obligé de convenir qu'il a eu tort ; son humeur et son existence en souffrent, mais la femme continue son commerce avec plus d'audace que jamais ; de son côté la chambrière n'est pas en reste, et sa maîtresse l'aide, car un service en appelle un autre. La progression psychologique et dramatique est conduite avec une force artistique qui surprend, et l'impression finale est presque celle d'une tragédie émouvante.

Comme on le voit, les morceaux sont de valeur inégale au point de vue de la composition artistique ; plus d'un tiers est même très faible à cet égard. Mais même ces morceaux ne sont pas pour cela dépourvus de toute valeur : le talent qu'a l'auteur de prêter de la vie à ses figures et de parsemer son exposition de remarques frappantes et spirituelles ne se dément jamais.

Voyons maintenant quel est le parangon des mauvaises épouses, tel que le trace l'auteur dans ces Quiri:^e joies.

Elle n'est peut-être pas au fond moins méchante que la veuve dans les Lamentations de Matheolus, et n'a peut-être pas moins de mauvaises qualités que V Evangile des femmes n'en prête à ce sexe. Mais ce qui fait la différence, c'est qu'elle n'est pas seulement une abstraction de ces mauvais côtés, comme presque toujours dans la littérature misogyne antérieure ; c'est au contraire un être humain, vivant, et on pourrait presque dire bien reconnaissable. Toute sa personnalité, son parler, son attitude, ses mouvements même et les accents de sa voix se présentent avec toute la force de la vérité, et, jusque dans les expressions de sa méchanceté qui semblent dépasser le niveau normal, elle garde un air de vraisemblance.

Dans le premier morceau son caractère est déjà fortement accentué.

bien qu'elle n'en montre pas encore les pires côtés. C'est la coquetterie qui la pousse, et, pour la satisfaire, elle emploie des moyens qui n'offrent rien d'incroyable. Elle attend l'heure où les hommes sont d'ordinaire « plus subjects et doivent estre plus enclins pour octroier », c'est-àdire quand ils se sont mis au lit le soir, et feint d'être fâchée. Après bien de la peine, le mari finit par apprendre qu'à une fête elle a été si mal habillée qu'elle en avait honte, non pour elle bien entendu, mais pour son mari et ses amies. Elle décrit les toilettes des autres ; elle-même n'a que sa robe de mariée, qui est pourtant trop courte et trop étroite, et on lui avait demandé quelle toilette elle avait sur elle. Le mari rappelle les grandes dépenses qu'il a, entre autres un procès relatif à son héritage à elle ; elle prend la remarque comme un reproche, lui tourne le dos, et, quand il essaie de la calmer, commence une longue jérémiade : elle aurait bien pu avoir d'autres maris plus riches que lui ; elle est malheureuse ; elle voudrait mourir pour qu'il fût débarrassé d'elle et n'eût pas besoin de se fâcher à son propos. La logique, le flux de paroles, les changements d'humeur dans tout ce passage ne sont-ils pas étonnamment féminins ? — Quand le mari veut continuer à l'apaiser, elle feint d'être mortellement froissée, et dit qu'elle ne lui permettra plus jamais de la toucher. Et quand il déclare à son tour qu'il va mourir et qu'elle se remariera sans doute, elle jure que non ; elle ne baisera plus jamais aucun homme sur la bouche, et, si elle savait qu'il dût mourir avant elle, elle s'arrangerait pour être la première. Il pense alors en lui-même qu'il va satisfaire son désir, mais ne dit rien encore ; elle cependant ne quitte pas son rôle de femme malheureuse et indignée, se lève de bon matin, reste tout le jour de mauvaise humeur et ne donne pas un regard à son mari. La nuit suivante, le mari dit qu'elle aura pour la noce de sa cousine une robe comme personne n'en a. Mais c'est alors une autre histoire. Elle ne veut rien avoir, elle ne pense plus aller qu'à l'église ; elle n'a fait que rapporter ce que d'autres avaient dit. Et quand le mari a emprunté et mis en gage des bijoux anciens pour acheter l'étoffe, elle dit qu'elle ne se soucie de rien que d'être chaudement vêtue. Ce qui ne l'empêche pas de montrer sa nouvelle robe à de nombrcu.ses danses. Puis, lorsque les créanciers viennent et font une saisie, elle se plaint hautement de n'être pas morte au berceau ou de ne pas s'être mariée avec un autre.

Ces scènes donnent déjà une idée assez nette de la conception que

l'auteur se fait du beau sexe. On y voit déjà des traits qu'on retrouve par la suite, celui-ci par exemple, que chacun reconnaîtra comme très caractéristique : la dame est profondément malheureuse ; mais, quand son mari est à bout de forces, et qu'elle est sur le point de réussir, elle prend une mine innocente et modeste, comme si elle n'avait jamais eu l'intention de rien demander. Elle apparaîtrait surtout comme une enfant gâtée, s'il n'y avait deux traits qui soulignent, peutêtre trop, sa méchanceté : l'un quand le mari songe combien il l'aime et comment il rassemblera l'argent pour satisfaire son désir, et qu'elle « s'en rit tout par elle soubz les draps » ; l'autre quand elle ne montre pas la moindre pitié de ses embarras pécuniaires, et ne fait que le blâmer. Ces traits en disent trop au début de l'ouvrage ; s'ils manquaient, cette première joie serait mieux en rapport avec ce qui suit, et réserverait plus de surprises au lecteur dans les autres morceaux.

Mais cette méchanceté impitoyable et ce froid calcul sont des traits essentiels de son caractère. Dans la seconde Joie nous voyons la femme légère et frivole qui se rit du mari leurré par elle, et s'amuse de tout cœur et à ses frais avec ses galants. Même manœuvre, d'ailleurs, que dans le premier morceau : elle ne veut pas aller à la fête, et la tante ou la cousine doit l'emmener à moitié de force. L'auteur introduit ici d'une façon excellente le motif de l'infidélité, qui d'ailleurs n'atteint pas encore ici son point culminant. Une nouvelle allusion, du reste inutile (elle est grosse, « et à l'aventure ne sera pas de son mari, qui advient souvent ») se trouve au début de la troisième Joie, qui nous montre la mauvaise humeur de la femme en couches. Elle fait aller et venir le mari, et se plaint d'être mal soignée et malheureuse en ménage ; mais ces scènes n'ajoutent aucun trait nouveau à sa psychologie'. Quand la maison est pleine d'enfants et que les peines du mari s'accroissent (IV), les vilenies de la femme augmentent aussi : elle va jusqu'à battre l'enfant préféré du mari, rien que pour faire enrager celui-ci. Ailleurs c'est le portrait delà femme qui querelle, contredit, fait des ennuis au mari pour le simple plaisir. Elle a réussi à placer le mari sous sa coupe, et commence à sortir toutes sortes de caprices : elle

j . On trouve ici une bonne variante du motif traité dans la première Joie : quand la femme a enfin décidé sou mari à rappeler les commères qui mangent et boivent tout ce qui est dans la maison, et qu'il revient tout joyeux le lui annoncer, elle s'écrie qu'elle ne veut pas du tout les avoir.

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se tait, se fait prier cent fois, etc., parce qu'elle est sûre de lui et n'a pas besoin de montrer de bons côtés. Elle profite, pour humilier le mari, de ce qu'il rentre à la maison avec des invités, et ne leur donne ni à manger ni à coucher, prétextant toutes les excuses possibles. Les valets d'écurie eux-mêmes sont heureux de sortir d'une maison où on les fait jeûner et coucher sur la paille (VI). Elle traite encore plus mal le mari quand il lui tient à l'improviste compagnie dans un pèlerinage où elle avait espéré trouver son adorateur : elle lui fait faire de véritables services de domestique et invente mille façons de l'ennuyer et de le fâcher (VIII). Dans la joie (IX) où le mari, bien que vieux et décrépit, veut gouverner sa maison, elle apparaît comme la vieille mégère ; elle va raconter à la ronde chez les voisins comment son mari la tourmente ; elle déclare au mari que ses douleurs sont une suite de la vie qu'il a menée ; quand il se plaint de l'attitude inconvenante qu'ont envers lui les enfants (soutenus en cela par leur mère), elle dit qu'il n'a jamais su lui-même ce qu'il voulait, et enfin, quand il n'y a plus d'autre ressource, le déclare fou. Elle se montre encore ici sous un nouveau jour : quand un des amis du mari vient et veut le voir, elle lui apprend l'état du mari avec un résignation douloureuse où entre de l'hypocrisie religieuse et finit par ces mots : « Ainsi est, de la volonté de Dieu >^

Si l'auteur, dans ces variantes de la femme difficile, égoïste, capricieuse, mesquine, sans cœur, méchante, nous a donné la peinture la plus nette qu'on puisse rêver des « joies de mariage », c'est pourtant la description des aventures amoureuses de la femme qu'il a traitée visiblement de préférence. C'est là que la ruse féminine remporte ses plus grands triomphes, et c'est là aussi que nous apprenons le mieux à en connaître tout le déroulement.

Nous avons d'abord la cinquième Joie. Comme introduction, et en quelque .sorte comme motif, il est dit que le mari est vieux, et que la jeune femme a eu « un petit e.schapeillon » avant son mariage. Alors elle prend sans hésiter un amant, se lasse du mari et cherche à éviter ses caresses, tandis qu'elle songe avec l'ardeur du désir au jeune homme qui l'attend le lendemain. Les scènes nocturnes avec le mari sont d'ailleurs une répétition de la première /o/>, mais, comme toujours, avec des variations de ce nK)lir. FJIe fiiit croire au mari qu'elle ne sent aucun plaisir aux joies de l'amour, et lui, non sans contentement, voit dans sa

froideur et son manque de passion un gage de sa fidélité. Mais quand elle veut avoir une nouvelle robe, elle prend une autre attitude et sait le ravir ; elle l'assure qu'il est le meilleur homme sous le soleil, s'écrie « fi, fi » quand le mari lui rappelle le beau parti qui l'a demandée en mariage, et flatte son amour-propre de toutes les manières, ce qui constitue un nouveau motif. Mais si le mari ne lui donne pourtant pas la robe (petite cheville dans la composition) il y aura toujours quelqu'un pour le faire. Non pas son ami, qui est pauvre. Mais il y en a un autre, qui dernièrement, dans une fête, voulait lui donner un diamant et qui lui a envoyé par sa chambrière vingt ou trente écus d'or qu'elle « ne veult pas si tost prendre ». Rien de plus facile que de rattraper ce jeune homme. Elle n'a qu'à lui faire « aucun regart gracieux », et le galant ira de suite parler à la chambrière qu'il rencontrera auprès de la fontaine. C'est ainsi que s'arrange l'affaire. La chambrière vient rapporter les nouvelles à sa maîtresse, mais celle-ci hésite ou feint d'hésiter un peu : « Par Dieu, Jehanne, dit-elle, je ame tant celui que savez de piecza, que mon cuer ne se pourroit adonner à ung aultre. » La chambrière insiste vivement pour la persuader, et la dame commence à hésiter : « Vraiement Jehanne, je nescey que faire ». Mais la réplique suivante est déjà accordée dans un autre ton : « Et comment le feronsnous, Jehanne? ' » — Ils se rencontrent à l'église ; lui s'approche d'elle, qui est assise dans son banc, bien « tiffée », «et se contient doulcement comme ung ymage » ; mais elle lui fait voir en tout cas qu'elle l'aime. Làdessus Jehanne instruit sa maîtresse : elle feindra d'être effrayée quand le jeune homme, introduit par la chambrière, pénétrera chez elle, et appellera Jeanne, qui bien entendu ne sera pas là. Tout se passe selon ce plan, et elle obtient sa robe, et bien d'autres ensuite. La jalousie du mari est éveillée, mais elle ne s'en soucie pas. Il est à noter que l'auteur fait ici de la femme pis qu'une simple adultère, car elle trompe non seulement son mari, mais encore celui qu'elle aime vraiment, tout cela pour l'appât du gain. En un mot, elle se vend. Comme on voit, l'auteur la charge vraiment de beaucoup de noirceurs.

Elle fait pourtant, du moins dans ses rapports avec l'amant, une certaine impression de naïveté. Bien autrement raffinée est la femme de la septième joie. Elle remarque à temps que le mari a conçu des

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