‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 30 sur 98 · I. Remarquez tout ce dialogue, éd., p · texte numérisé non relu

I. Remarquez tout ce dialogue, éd., p

soupçons, déjoue sa ruse (il simule un voyage) en se tenant sur ses gardes, et, lors de son feint retour, l'accueille par des baisers et des embrassements qui le calment. Quand la nuit venue, il lui raconte qu'il a entendu des bruits pénibles, elle lui réplique avec une maîtrise parfaite de la situation et joue très bien la candide. Elle ne comprend d'abord rien : a-t-il fait quelque perte, ou bien un de ses amis est-il mort ou prisonnier des Anglais ? Et quand il a dit ce que c'est, elle se signe et dit qu'elle voudrait être aussi nette de tous les autres péchés que de celui-là. Quelle pathétique attitude d'innocence, quand elle met la main sur la tête du mari et dit : « Mon amy, je n'en jureray pas de celui tant seulement, mais j'en donne au deable tout quant que il en a dessoubz mes deux mains [remarquez le serment !], si onques bouche dhome toucha à la moye, si n'est la vostre et à voz cousins, et aux miens par vostre commandement. » Et elle révèle après une longue et feinte hésitation (avec quelle perfidie et quel air véridique à la fois !) que l'homme qui a rapporté ces bruits a cherché pendant deux ans à l'induire en faute, et maintenant elle conjure son mari, au milieu d'un flot de larmes, de lui interdire leur porte. Il promet, et elle peut maintenant faire ce qu'elle veut : car personne ne parle plus de rien au mari qui ne veut rien croire, et celui qui le premier l'a averti par amitié devient maintenant son pire ennemi.

Dans la douzième Joie ce thème est traité encore en passant, mais avec l'indication d'un nouveau trait psychologique : un amant qui dans son ardeur ne recule devant rien, mais pénètre même dans la chambre où le mari est couché, acquiert un tel prestige que « jamais elles ne le refuseroient, en deussent-elles mourir ; mais se alume le feu de la folle amour plus grandement. » En d'autres termes : être entreprenant et courageux, voilà un moyen excellent pour triompher de la vertu des femmes !

Dans la dernière /o/>, véritable apothéose de l'infidélité, la description psychologique de la femme ne tient en somme qu'une place secondaire. L'auteur nous la présente comme déjà gâtée avant le mariage. Puis, quand elle est surprise, elle est décidée et hardie. Dans l'entretien avec sa mère, elle assure qu'elle préférerait voir le jeune homme pendu que d'avoir commerce avec lui ; mais quand la mère a percé le mensonge, elle baisse les yeux et rougit, et raconte que le jeune homme a un jour pénétré de force chez elle ; elle s'était défendue la moitié de la

Les quinze joyes de mariage 49

nuit : mais « vous savez que ce n'est rien que d'une pauvre femme seule ! » Puis elle laisse la mère et les commères prendre en main sa cause, et les voit avec plaisir mettre le pauvre mari en piteux état.

Le rôle de la femme dans la onzième Joie est à proprement parler terminé avant le mariage. La jeune fille a fait un faux pas ; elle suit fidèlement les conseils de sa mère, quand elle doit pêcher un mari et lui faire croire qu'elle est innocente. Elle se donne dans la perfection l'air d'une oie, qui ne comprend qu'à peine ses déclarations. C'est un type nouveau que l'auteur présente ici : la jeune fille de 15 a 17 ans, qui, faute d'expérience, a été d'abord victime d'un coup de passion et d'un tempérament ardent, mais qui déploie ensuite un talent inné de coquetterie et tous les artifices d'amour ; sous un extérieur niais, elle cache le plus froid calcul et la ruse la mieux combinée.

Les idées de l'auteur sur le sexe taible ne s'expriment pas seulement dans le personnage principal des Qiiin:^e joies, la femme. On en trouve aussi le reflet, avec des variations spéciales, dans la peinture de la mère. La mère, qui a l'expérience des mêmes situations, se place toujours du côté de sa fille, soit qu'il s'agisse de lui procurer un plaisir (II) ', soit qu'il faille cacher ses fautes fV, X, XI, XV). Le plus souvent crayonnée en traits rapides, elle a cependant toujours un certain relief. Dans le onzième morceau, les efforts qu'elle fait pour procurer un mari à sa fille tombée lui prêtent des contours assez précis ; et, dans la dernière /o/V, nous n'avons pas seulement la mère soucieuse du bien de sa fille, qui comprend de suite la situation et résolument prend ses mesures pour tromper le mari (comme dans le morceau cité plus haut), mais aussi une femme de la vraie sorte. Quand la fille lui dit qu'elle a sauvé la vie de l'amant, la mère se répand en éloges, déclare qu'un pauvre homme qui expose sa vie pour une femme mérite qu'elle meure pour lui plutôt que de le laisser souffrir le moindre mal. La fille, encouragée, dit alors : « hellas ! ma dame, si vous savez quel homme il est ! », et vante sa constance; et la mère approuve et laisse entendre qu'elle-même est flattée des politesses qu'il lui fait à l'église et partout où il la voit. La fille dit : « Par ma foy, ma dame, il vous

I. Notez cette remarque excellente : « Et sa mère mesme, qui sait aucunefois des besoignes, a dit au pouvrc home qu'il (l'adorateur) est son cousin, pour lui esclaircir le cuer s'il l'avoit charsié. »

aime bien », et la mère est alors pleinement conquise. Dans son attitude envers son gendre, on constate une gradation ; et elle finit par se précipiter sur lui, menaçant de lui arracher les yeux. Tout ce dialogue témoigne d'une observation tout à fait remarquable de la psychologie féminine '.

Outre sa mère, la femme trouve encore pour la soutenir la chambrière (III, V, VI, XV), la nourrice (IV), et d'autres domestiques (R'j VI). Comme la femme et la mère, la chambrière est loin d'être un type nouveau dans la littérature : dans les aventures galantes de la femme mariée que racontent les fableaux et les nouvelles anciennes, elle joue très souvent le rôle de collaboratrice. Mais ici, elle est autrement vivante ; elle constitue un personnage à part, et appelle la comparaison avec le type correspondant de la comédie postérieure. Cependant, tandis que dans cette littérature elle est avant tout l'intrigante habile, ici elle reflète le degré moral de sa maîtresse, copie ses actes et partage ses penchants ; elle est donc formée d'une matière plus grossière que les Toinettes et les Dorines de la comédie, et à ses qualités d'entremetteuse rusée elle joint encore quelquefois celle de friponne achevée.

Pour parfaire le groupe, on a encore les commères qui, dans certaines circonstances, entourent la femme pour l'encourager et l'appuyer quand il s'agit de vaincre la résistance du mari (II, VIII), troubler la paix du ménage et aider à le ruiner (III), et montrer leur sympathie en racontant comment elles s'y prennent elles-mêmes en pareil cas. Une galerie de ces commères figure déjà dans la troisième joie; et, bien qu'elles aillent droit au but dès le commencement, il faut pourtant remarquer la feinte sympathie avec laquelle, comme entrée de jeu, elles excitent la femme déjà mécontente. Il fait mauvais temps et l'une dit : « Hellas ! mon compcre qui est dehors a maintenant mal à endurer » ; mais une seconde remarque qu'il n'est pas obligé d'être dehors, et qu'il se trouve sans doute très bien — à noter déjà la petite gradation. Puis, si quelque chose n'est pas de leur goût, l'une s'étonne que le mari s'occupe si peu de sa femme et de son enfant ; il ne doit pas aimer sa femme. Ce ne sont pas leurs maris qui se permettraient d'agir de la .sorte. Le mari a pu être vif et méchant au début, mais, Dieu merci, il

Page 1