Ed., p
54 LES dUINZE JOYES DE MARIAGE
détails augmentent encore la ressemblance, celui par exemple de l'amant envoyant quelquefois à son amie de bons morceaux de nourriture (nous venons de voir que dans la dernière joie il gagne les cœurs des commères par un pâté qu'il leur fait envoyer). La mère joue aussi parfois dans les fableaux le rôle de collaboratrice de la femme, mais pourtant pas toujours comme ici. Ce rôle lui est coutumier depuis les contes orientaux ; on se souviendra par exemple de ses manœuvres pour attirer et ensuite sauver l'amant dans la Disciplina Clericalis. La chambrière fidèle à sa maîtresse n'est pas, non plus, inconnue aux fableaux. Et nous avons déjà vu que tous ces types de femmes se retrouvent aussi dans les grands ouvrages, plus ou moins exclusivement consacrés à dénigrer la femme et le mariage, qui ont pour auteurs Jean de Meun, Matheolus et Eustache Deschamps. Mais nous avons vu aussi qu'il y a une très grande différence dans la manière de présenter les types et de les analyser, différence qui ne porte nullement sur la forme seule. Les tournures réussies qui çà et là dans les fableaux, et ailleurs, montrent quelquefois des nuances de vérité psychologique, n'infirment guère ce jugement.
La peinture des maris fait pendant aux études de femmes. Cependant il y a peut-être une certaine différence générale. Pour montrer quel est sur le mari l'effet de la domination féminine, l'auteur n'a pas besoin de pénétrer dans la psychologie du mari comme dans celle de la femme, et il ne le fait pas non plus. Ce sont plutôt les aspects extérieurs du personnage, tel que l'ont fait les peines et les souffrances endurées, qu'il s'efforce de mettre en relief, et l'oppression qu'il subit dans la maison. Il le fait, selon sa coutume, avec beaucoup de force mais non sans une certaine monotonie. Partout nous trouvons le même type paisible et indulgent, qui se laisse prendre à tous les tours de sa femme et qui ne réussit jamais à dompter sa mégère ; même quand il essaie de lui tenir tête en rassemblant toute son énergie, ou qu'il va jusqu'à la battre — ce qui arrive une ou deux fois, à l'exemple des fableaux — il se voit pourtant obligé de faire bientôt amende honorable. Un trait général, un motif par lequel l'auteur semble vouloir appuyer encore plus éncrgiqucment sur le caractère tragique de la destinée de l'homme, c'est que tous veulent à toute force entrer dans la « nasse » ; rien ne peut les arrêter, bien que par les exemples des autres ils aient pu acquérir
une idée très nette de ce qui les attend. Sans doute l'auteur veut ici relever avec ironie l'aveuglement de l'amour et peut-être aussi le désir irrésistible de l'homme de fonder une famille. Un trait apparenté et commun à tous ces maris mérite encore d'être signalé : c'est que, malgré tout, ils persistent à aimer leurs femmes. Probablement l'auteur veut-il souligner par là d'une façon sympathique la fidélité et la constance de l'homme, mais aussi son incurable naïveté en tout ce qui concerne l'autre sexe.
Cependant le mari n'a pas que ces qualités négatives. Quelquefois, pour accroître l'impression du sort qui lui échoit en ménage, il est représenté dans sa belle jeunesse, « frais, net et plaisant, ne se souciant que d'être gai, faire des ballades, les chanter, regarder les belles » (I). C'est sous les mêmes traits que nous est dépeint le jeune homme que les intrigues de la mère amènent à épouser la fille qui a eu une aventure (XI). Une fois entré en ménage, il peut devenir un homme pratique, soigneux du bien-être et de la bonne économie de la maison et aimant ses enfants. Nous le voyons songer plein de soucis aux deux bœufs qu'il doit acheter et à la grange qui doit être réparée, quand la femme veut avoir une nouvelle robe; et il indique combien leur situation a été difficile quand ils se sont mariés, et quelles dépenses ils ont eues (1). Ces scrupules du mari forment un excellent contraste avec la légèreté de la femme ; et il apparaît sous un jour encore plus favorable quand, après lui avoir promis la robe, il se tourne et se retourne dans son lit, inquiet de la dépense, et qu'il ne peut trouver de sommeil « qui bien luy face » ; cependant il se réjouit à part lui d'avoir une si bonne femme, tandis qu'elle se rit de lui en cachette sous le drap. Mais on ne peut nier qu'à la fin de ce morceau il ne fasse une impression assez stupide. — . Ailleurs le mari ne peut garder pour lui ses soucis, mais les Confie à sa femme, non sans indiquer qu'une partie de l'argent va à traiter ses invitées : mais quand la femme éclate en dures paroles et en jérémiades, il s'adoucit, prépare pour les commères un dîner encore meilleur, va à leur rencontre et les salue amicalement, et s'occupe tellement dans la maison qu'il « semble un foui, combien qu'il ne l'est pas ' ». Il est en effet extrêmement aimable, et c'est là un trait de caractère fréquent chez le mari. Sa douceur de tempérament apparaît