‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 37 sur 98 · Ed., p · texte numérisé non relu

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en général le sort du mari dans le ménage lui a inspiré quelques descriptions superbes et typiques de maris, qui vivent et parlent à l'imagination malgré leur exagération, de même que la haine l'avait inspiré dans ses peintures de femmes. Avec quel talent n'a-t-il pas dessiné le portrait du mari tracassé par la femme en couches, qui porte la charge de tout, rentre à la maison tard, fatigué et mal en point, mais se domine et montre un soin touchant pour le repas et le bien-être de la femme ; puis, quand ses calmes objections sur les dépenses ne font que l'exciter, prend son parti et vient d'un air joyeux lui annoncer que ses commères sont là (.III). Et quel type ne dresse-t-il pas sous nos yeux dans le morceau suivant (IV) : le mari usé avant l'âge, qui souhaite de mourir, puisque sa vie s'est écoulée trop vite dans le souci et la peine. Souvent, quand il rentre la nuit chez lui, il ne trouve rien pour apaiser sa faim. S'il revient de son travail pendant qu'il fait jour, les serviteurs ne l'écoutent point ; découragé de cet accueil, il s'assied loin du feu bien qu'il ait froid, tandis que la femme ne cesse de quereller. Enfin, comme s'il s'éveillait tout à coup, il rappelle doucement qu'il veut avoir à souper ; mais elle continue, lui reproche de ne pas avoir fait de barrière au poulailler, si bien que la martre est entrée et lui a pris trois poules pondeuses. Quand elle frappe un des enfants et qu'il la prie de n'en rien faire, la nourrice et la chambrière s'élèvent contre lui, et il est obligé à la fin de se taire et d'aller au lit sans nourriture — ou, s'il trouve à manger, ce sera Dieu sait quoi — , sans feu, tout mouillé et morfondu ; et pendant la nuit il entend les enfants crier, car la femme et la nourrice ne les font pas taire, rien que pour l'agacer. Mais la peinture la plus vivante et la plus propre à illustrer le dessein de l'auteur est en tout cas celle du mari dans la dernière Joie, contraint à croire que le témoignage de ses propres yeux l'ont trompé. De quel art l'auteur ne fait-il pas preuve, en représentant d'abord les commères qui parlent de l'amant, lui montrent de la sympathie, parce qu'il est si pâle, et déclarent qu'elles mangeront de la tarte pour l'amour de lui — puis, et comme contraste, place la peinture du mari, qu'il a habilement mise dans la bouche de la chambrière. L'état d'âme où l'a jeté la découverte de l'adultère est décrit avec le même pittoresque que son attitude extérieure : depuis le moment où l'incident s'est produit, il n'a ni mangé, ni bu, ni reposé ; il a essayé d'avaler un morceau de viande, mais en vain ; il <'^t nst.'- plongé dans ses pensées, assis à table, pâle et

défait comme un mort, il a tout à coup frappé du couteau sur la table, s'est levé, est allé au jardin, est revenu et n'a pu retenir ses larmes ni nuit ni jour. Puis quand la procession de commères, avec la mère et la chambrière, et un moine par-dessus le marché, l'assaille et lui corne aux oreilles qu'il a tort, il n'a plus la force que de dire une seule fois : « Quoi dea, je la viz devant moi », et cède. Et par la suite les amies et voisines et cousines aident la femme dans ses affaires, comme elles l'ont aidée à « embrider son mari pour ce qu'il estoit trop fort en gueule ». Il y a par endroits, comme il a été dit déjà, un véritable souffle tragique sur cette description. — Il faut noter aussi, comme une excellente peinture, celle du mari de la neuvième Joie, un type à part, et qui fait de ce morceau un des meilleurs de l'ouvrage. Après vingt ans de ménage le mari, qui a été un homme sage, et même le plus avisé de tout le pays, est fatigué ; la goutte le cloue sur un siège, et il a dû supporter toutes les souffrances possibles de la part de sa femme. Mais il n'est pas pour cela réduit à l'impuissance ; il se déclare mécontent du train de la maison : les enfants en particulier se comportent mal envers lui ; il veut être le maître chez lui et dit à la femme de se taire ; il donne une semonce au fils aîné, l'avertit de ne pas prendre trop de libertés, le menace'de le déshériter. Mais la femme et le fils s'avisent de le déclarer hors de son bon sens et ne lui laissent plus voir personne. Son attitude de philosophe est admirablement dépeinte : « Or povez penser si le bon homme use sa vie en grande languisson, qui ne peut partir d'un lieu, et ne peut aller ne dire les graves torts que l'en lui fait... Jamais n'aura joye, et est de merveilles qu'il ne entre en désespérance ; et si feroit, si n'estoit qu'il est sage homs. Si lui convient prendre en patience, quar aultre remède n'y peut il mètre ; ne homme ne parlera à luy, sinon par congié. » Et, touché du tableau qu'il vient d'évoquer, l'auteur ajoute, cédant à son penchant aux réflexions personnelles : « et quant à moy, je croy que c'est cy une des grans douleurs qui soit sur terre ' ».

Peut-être, dans sa peinture du mari, l'auteur des Quinze joies a-t-il réalisé sur ses prédécesseurs un plus grand progrès encore que dans ses peintures de femmes. Bien que l'occasion ne s'offrît pas de faire d'étude psychologique profonde, ou du moins que cela n'eût pas paru néces-

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